UN MÉNAGE DE GARÇON.]

Depuis une dizaine d'années, la Descoings avait pris les tons mûrs

d'une pomme de reinette à Pâques. Ses rides s'étaient formées dans

la plénitude de sa chair, devenue froide et douillette. Ses yeux,

pleins de vie, semblaient animés par une pensée encore jeune et

vivace qui pouvait d'autant mieux passer pour une pensée de cupidité

qu'il y a toujours quelque chose de cupide chez le joueur. Son visage

grassouillet offrait les traces d'une dissimulation profonde et d'une

arrière-pensée enterrée au fond du cœur. Sa passion exigeait le

secret. Elle avait dans le mouvement des lèvres quelques indices de

gourmandise. Aussi, quoique ce fût la probe et excellente femme que

vous connaissez, l'œil pouvait-il s'y tromper. Elle présentait donc

un admirable modèle de la vieille femme que Bridau voulait peindre.

Coralie, jeune actrice d'une beauté sublime, morte à la fleur de l'âge,

la maîtresse d'un jeune poète, un ami de Bridau, Lucien de Rubempré,

lui avait donné l'idée de ce tableau. On accusa cette belle toile

d'être un pastiche, quoiqu'elle fût une splendide mise en scène de

trois portraits. Michel Chrestien, un des jeunes gens du Cénacle, avait

prêté pour le sénateur sa tête républicaine, sur laquelle Joseph jeta

quelques tons de maturité, de même qu'il força l'expression du visage

de la Descoings. Ce grand tableau qui devait faire tant de bruit,

et qui suscita tant de haines, tant de jalousies et d'admiration à

Joseph, était ébauché; mais contraint d'en interrompre l'exécution

pour faire des travaux de commande afin de vivre, il copiait les

tableaux des vieux maîtres en se pénétrant de leurs procédés; aussi

sa brosse est-elle une des plus savantes. Son bon sens d'artiste lui

avait suggéré l'idée de cacher à la Descoings et à sa mère les gains

qu'il commençait à récolter, en leur voyant à l'une et à l'autre

une cause de ruine dans Philippe et dans la loterie. L'espèce de

sang-froid déployé par le soldat dans sa catastrophe, le calcul caché

sous le prétendu suicide et que Joseph découvrit, le souvenir des

fautes commises dans une carrière qu'il n'aurait pas dû abandonner,

enfin les moindres détails de la conduite de son frère, avaient fini

par dessiller les yeux de Joseph. Cette perspicacité manque rarement

aux peintres: occupés pendant des journées entières, dans le silence

de leurs ateliers, à des travaux qui laissent jusqu'à un certain

point la pensée libre, ils ressemblent un peu aux femmes; leur esprit

peut tourner autour des petits faits de la vie et en pénétrer le

sens caché. Joseph avait acheté un de ces bahuts magnifiques, alors

ignorés de la mode, pour en décorer un coin de son atelier où se

portait la lumière qui papillotait dans les bas-reliefs, en donnant

tout son lustre à ce chef-d'œuvre des artisans du seizième siècle. Il

y reconnut l'existence d'une cachette, et y accumulait un pécule de

prévoyance. Avec la confiance naturelle aux vrais artistes, il mettait

habituellement l'argent qu'il s'accordait pour sa dépense du mois dans

une tête de mort placée sur une des cases du bahut. Depuis le retour

de son frère au logis, il trouvait un désaccord constant entre le

chiffre de ses dépenses et celui de cette somme. Les cent francs du

mois disparaissaient avec une incroyable vitesse. En ne trouvant rien,

après n'avoir dépensé que quarante à cinquante francs, il se dit une

première fois: Il paraît que mon argent a pris la poste! Une seconde

fois, il fit attention à ses dépenses; mais il eut beau compter, comme

Robert-Macaire, seize et cinq font vingt-trois, il ne s'y retrouva

point. En s'apercevant, pour la troisième fois, d'une plus forte

erreur, il communiqua ce sujet de peine à la vieille Descoings, par

laquelle il se sentait aimé de cet amour maternel, tendre, confiant,

crédule, enthousiaste qui manquait à sa mère, quelque bonne qu'elle

fût, et tout aussi nécessaire aux commencements de l'artiste que les

soins de la poule à ses petits jusqu'à ce qu'ils aient des plumes. A

elle seule, il pouvait confier ces horribles soupçons. Il était sûr de

ses amis comme de lui-même, la Descoings ne lui prenait certes rien

pour mettre à la loterie; et, à cette idée qu'il exprima, la pauvre

femme se tordit les mains; Philippe seul pouvait donc commettre ce

petit vol domestique.

--Pourquoi ne me demande-t-il pas ce dont il a besoin? s'écria Joseph

en prenant de la couleur sur sa palette et brouillant tous les tons

sans s'en apercevoir. Lui refuserais-je de l'argent?

--Mais c'est dépouiller un enfant, s'écria la Descoings dont le visage

exprima la plus profonde horreur.

--Non, reprit Joseph, il le peut, il est mon frère, ma bourse est la

sienne; mais il devrait m'avertir.

--Mets ce matin une somme fixe en monnaie et n'y touche pas, lui dit la

Descoings, je saurai qui vient à ton atelier; et, s'il n'y a que lui

qui y soit entré, tu auras une certitude.

Le lendemain même, Joseph eut ainsi la preuve des emprunts forcés que

lui faisait son frère. Philippe entrait dans l'atelier quand Joseph

n'y était pas, et y prenait les petites sommes qui lui manquaient.

L'artiste trembla pour son petit trésor.

--Attends! attends! je vais te pincer, mon gaillard, dit-il à la

Descoings en riant.

--Et tu feras bien; nous devons le corriger, car je ne suis pas non

plus sans trouver quelquefois du déficit dans ma bourse. Mais le pauvre

garçon, il lui faut du tabac, il en a l'habitude.

--Pauvre garçon, pauvre garçon, reprit l'artiste, je suis un peu de

l'avis de Fulgence et de Bixiou: Philippe nous tire constamment aux

jambes; tantôt il se fourre dans les émeutes et il faut l'envoyer en

Amérique, il coûte alors douze mille francs à notre mère; il ne sait

rien trouver dans les forêts du Nouveau-Monde, et son retour coûte

autant que son départ. Sous prétexte d'avoir répété deux mots de

Napoléon à un général, Philippe se croit un grand militaire et obligé

de faire la grimace aux Bourbons; en attendant, il s'amuse, il voyage,

il voit du pays; moi, je ne donne pas dans la colle de ses malheurs, il

n'a pas la mine d'un homme à ne pas être au mieux partout! On trouve à

mon gaillard une excellente place, il mène une vie de Sardanapale avec

une fille d'Opéra, mange la grenouille d'un journal, et coûte encore

douze mille francs à notre mère. Certes, pour ce qui me regarde, je

m'en bats l'œil; mais Philippe mettra la pauvre femme sur la paille.

Il me regarde comme rien du tout, parce que je n'ai pas été dans les

Dragons de la Garde! Et c'est peut-être moi qui ferai vivre cette

bonne chère mère dans ses vieux jours, tandis que, s'il continue, ce

soudard finira je ne sais comment. Bixiou me disait:--C'est un fameux

farceur, ton frère! Eh! bien, votre petit-fils a raison: Philippe

inventera quelque frasque où l'honneur de la famille sera compromis,

et il faudra trouver encore des dix ou douze mille francs! Il joue

tous les soirs, il laisse tomber sur l'escalier, quand il rentre soûl

comme un templier, des cartes piquées qui lui ont servi à marquer les

tours de la Rouge et de la Noire. Le père Desroches se remue pour faire

rentrer Philippe dans l'armée, et moi je crois qu'il serait, ma parole

d'honneur! au désespoir de reservir. Auriez-vous cru qu'un garçon qui

a de si beaux yeux bleus, si limpides, et un air de chevalier Bayard,

tournerait au Sacripan?

Malgré la sagesse et le sang-froid avec lesquels Philippe jouait ses

masses le soir, il éprouvait de temps en temps ce que les joueurs

appellent des _lessives_. Poussé par l'irrésistible désir d'avoir

l'enjeu de sa soirée, dix francs, il faisait alors main-basse dans le

ménage sur l'argent de son frère, sur celui que la Descoings laissait

traîner, ou sur celui d'Agathe. Une fois déjà la pauvre veuve avait

eu, dans son premier sommeil, une épouvantable vision: Philippe était

entré dans sa chambre, il y avait pris dans les poches de sa robe tout

l'argent qui s'y trouvait. Agathe avait feint de dormir, mais elle

avait alors passé le reste de la nuit à pleurer. Elle y voyait clair.

Une faute n'est pas le vice, avait dit la Descoings; mais, après de

constantes récidives, le vice fut visible. Agathe n'en pouvait plus

douter, son fils le plus aimé n'avait ni délicatesse ni honneur. Le

lendemain de cette affreuse vision, après le déjeuner, avant que

Philippe ne partît, elle l'avait attiré dans sa chambre pour le prier,

avec le ton de la supplication, de lui demander l'argent qui lui

serait nécessaire. Les demandes se renouvelèrent alors si souvent que,

depuis quinze jours, Agathe avait épuisé toutes ses économies. Elle se

trouvait sans un liard, elle pensait à travailler; elle avait pendant

plusieurs soirées discuté avec la Descoings les moyens de gagner de

l'argent par son travail. Déjà la pauvre mère était aller demander

de la tapisserie à remplir au _Père de famille_, ouvrage qui donne

environ vingt sous par jour. Malgré la profonde discrétion de sa nièce,

la Descoings avait bien deviné le motif de cette envie de gagner de

l'argent par un travail de femme. Les changements de la physionomie

d'Agathe étaient d'ailleurs assez éloquents: son frais visage se

desséchait, la peau se collait aux tempes, aux pommettes, et le front

se ridait; les yeux perdaient de leur limpidité; évidemment quelque

feu intérieur la consumait, elle pleurait pendant la nuit; mais ce qui

causait le plus de ravages était la nécessité de taire ses douleurs,

ses souffrances, ses appréhensions. Elle ne s'endormait jamais avant

que Philippe ne fût rentré, elle l'attendait dans la rue, elle avait

étudié les variations de sa voix, de sa démarche, le langage de sa

canne traînée sur le pavé. Elle n'ignorait rien; elle savait à quel

degré d'ivresse Philippe était arrivé, elle tremblait en l'entendant

trébucher dans les escaliers; elle y avait une nuit ramassé des pièces

d'or à l'endroit où il s'était laissé tomber; quand il avait bu et

gagné, sa voix était enrouée, sa canne traînait; mais quand il avait

perdu, son pas avait quelque chose de sec, de net, de furieux; il

chantonnait d'une voix claire et tenait sa canne en l'air, au port

d'armes; au déjeuner, quand il avait gagné, sa contenance était gaie et

presque affectueuse; il badinait avec grossièreté, mais il badinait

avec la Descoings, avec Joseph et avec sa mère; sombre, au contraire,

quand il avait perdu, sa parole brève et saccadée, son regard dur, sa

tristesse effrayaient. Cette vie de débauche et l'habitude des liqueurs

changeaient de jour en jour cette physionomie jadis si belle. Les

veines du visage étaient injectées de sang, les traits grossissaient,

les yeux perdaient leurs cils et se desséchaient. Enfin, peu soigneux

de sa personne, Philippe exhalait les miasmes de l'estaminet, une odeur

de bottes boueuses qui, pour un étranger, eût semblé le sceau de la

crapule.

--Vous devriez bien, dit la Descoings à Philippe dans les premiers

jours de décembre, vous faire faire des vêtements neufs de la tête aux

pieds.

--Et qui les payera? répondit-il d'une voix aigre. Ma pauvre mère n'a

plus le sou; moi j'ai cinq cents francs par an. Il faudrait un an de

ma pension pour avoir des habits, et j'ai engagé ma pension pour trois

ans...

--Et pourquoi? dit Joseph.

--Une dette d'honneur. Giroudeau avait pris mille francs à Florentine

pour me les prêter... Je ne suis pas flambant, c'est vrai; mais quand

on pense que Napoléon est à Sainte-Hélène et vend son argenterie pour

vivre, les soldats qui lui sont fidèles peuvent bien marcher sur leurs

tiges, dit-il en montrant ses bottes sans talons. Et il sortit.

--Ce n'est pas un mauvais garçon, dit Agathe, il a de bons sentiments.

--On peut aimer l'Empereur et faire sa toilette, dit Joseph. S'il

avait soin de lui-même et de ses habits, il n'aurait pas l'air d'un

va-nu-pieds!

--Joseph, il faut avoir de l'indulgence pour ton frère, dit Agathe. Tu

fais ce que tu veux, toi! tandis qu'il n'est certes pas à sa place.

--Pourquoi l'a-t-il quittée? demanda Joseph. Qu'importe qu'il y ait les

punaises de Louis XVIII ou le coucou de Napoléon sur les drapeaux, si

ces chiffons sont français? La France est la France! Je peindrais pour

le diable, moi! Un soldat doit se battre, s'il est soldat, pour l'amour

de l'art. Et s'il était resté tranquillement à l'armée, il serait

général aujourd'hui...

--Vous êtes injustes pour lui, dit Agathe. Ton père, qui adorait

l'Empereur, l'eût approuvé. Mais enfin il consent à rentrer dans

l'armée! Dieu connaît le chagrin que cause à ton frère ce qu'il

regarde comme une trahison.

Joseph se leva pour monter à son atelier; mais Agathe le prit par la

main, et lui dit:--Sois bon pour ton frère, il est si malheureux!

Quand l'artiste revint à son atelier, suivi par la Descoings qui lui

disait de ménager la susceptibilité de sa mère, en lui faisant observer

combien elle changeait, et combien de souffrances intérieures ce

changement révélait, ils y trouvèrent Philippe, à leur grand étonnement.

--Joseph, mon petit, lui dit-il d'un air dégagé, j'ai bien besoin

d'argent. Nom d'une pipe! je dois pour trente francs de cigares à mon

bureau de tabac, et je n'ose point passer devant cette maudite boutique

sans les payer. Voici dix fois que je les promets.

--Eh! bien, j'aime mieux cela, répondit Joseph, prends dans la tête.

--Mais j'ai tout pris, hier soir, après le dîner.

--Il y avait quarante-cinq francs...

--Eh! oui, c'est bien mon compte, répondit Philippe, je les ai trouvés.

Ai-je mal fait? reprit-il.

--Non, mon ami, non, répondit l'artiste. Si tu étais riche, je ferais

comme toi; seulement, avant de prendre, je te demanderais si cela te

convient.

--C'est bien humiliant de demander, reprit Philippe. J'aimerais mieux

te voir prenant comme moi, sans rien dire: il y a plus de confiance. A

l'armée, un camarade meurt, il a une bonne paire de bottes, on en a une

mauvaise, on change avec lui.

--Oui, mais on ne la lui prend pas quand il est vivant!

--Oh! des petitesses, reprit Philippe en haussant les épaules. Ainsi,

tu n'as pas d'argent?

--Non, dit Joseph qui ne voulait pas montrer sa cachette.

--Dans quelques jours nous serons riches, dit la Descoings.

--Oui, vous, vous croyez que votre terne sortira le 25, au tirage de

Paris. Il faudra que vous fassiez une fameuse mise si vous voulez nous

enrichir tous.

--Un terne sec de deux cents francs donne trois millions, sans compter

les ambes et les extraits déterminés.

--A quinze mille fois la mise, oui, c'est juste deux cents francs qu'il

vous faut! s'écria Philippe.

La Descoings se mordit les lèvres, elle avait dit un mot imprudent.

En effet, Philippe se demandait dans l'escalier:--Où cette vieille

sorcière peut-elle cacher l'argent de sa mise? C'est de l'argent perdu,

je l'emploierais si bien! Avec quatre masses de cinquante francs on

peut gagner deux cent mille francs! et c'est un peu plus sûr que la

réussite d'un terne! Il cherchait en lui-même la cachette probable

de la Descoings. La veille des fêtes, Agathe allait à l'église et

y restait longtemps, elle se confessait sans doute et se préparait

à communier. On était à la veille de Noël, la Descoings devait

nécessairement aller acheter quelques friandises pour le réveillon;

mais aussi peut-être ferait-elle en même temps sa mise. La loterie

avait un tirage de cinq en cinq jours, aux roues de Bordeaux, de Lyon,

de Lille, de Strasbourg et de Paris. La loterie de Paris se tirait le

25 de chaque mois, et les listes se fermaient le 24 à minuit. Le soldat

étudia toutes ces circonstances et se mit en observation. Vers midi,

Philippe revint au logis, d'où la Descoings était sortie; mais elle en

avait emporté la clef. Ce ne fut pas une difficulté. Philippe feignit

d'avoir oublié quelque chose, et pria la portière d'aller chercher

elle-même un serrurier qui demeurait à deux pas, rue Guénégaud, et qui

vint ouvrir la porte. La première pensée du soudard se porta sur le

lit: il le défit, tâta les matelas avant d'interroger le bois; et, au

dernier matelas, il palpa les pièces d'or enveloppées de papier. Il eut

bientôt décousu la toile, ramassé vingt napoléons; puis, sans prendre

la peine de recoudre la toile, il refit le lit avec assez d'habileté

pour que la Descoings ne s'aperçût de rien.

Le joueur détala d'un pied agile, en se proposant de jouer à trois

reprises différentes, de trois heures en trois heures, chaque fois

pendant dix minutes seulement. Les vrais joueurs, depuis 1786, époque

à laquelle les jeux publics furent inventés, les grands joueurs que

l'administration redoutait, et qui ont mangé, selon l'expression des

tripots, de l'argent à la banque, ne jouèrent jamais autrement. Mais

avant d'obtenir cette expérience on perdait des fortunes. Toute la

philosophie des fermiers et leur gain venaient de l'impassibilité de

leur caisse, des coups égaux appelés _le refait_ dont la moitié restait

acquise à la Banque, et de l'insigne mauvaise foi autorisée par le

gouvernement qui consistait à ne tenir, à ne payer que facultativement

les enjeux des joueurs. En un mot, le jeu, qui refusait la partie du

joueur riche et de sang-froid, dévorait la fortune du joueur assez

sottement entêté pour se laisser griser par le rapide mouvement de

cette machine. Les tailleurs du Trente-et-Quarante allaient presque

aussi vite que la Roulette. Philippe avait fini par acquérir ce

sang-froid de général en chef qui permet de conserver l'œil clair et

l'intelligence nette au milieu du tourbillon des choses. Il était

arrivé à cette haute politique du jeu qui, disons-le en passant,

faisait vivre à Paris un millier de personnes assez fortes pour

contempler tous les soirs un abîme sans avoir le vertige. Avec ses

quatre cents francs, Philippe résolut de faire fortune dans cette

journée. Il mit en réserve deux cents francs dans ses bottes, et garda

deux cents francs dans sa poche. A trois heures, il vint au salon

maintenant occupé par le théâtre du Palais-Royal, où les banquiers

tenaient les plus fortes sommes. Il sortit une demi-heure après riche

de sept mille francs. Il alla voir Florentine, à laquelle il devait

cinq cents francs, il les lui rendit, et lui proposa de souper au

Rocher de Cancale après le spectacle. En revenant il passa rue du

Sentier, au bureau du journal, prévenir son ami Giroudeau du gala

projeté. A six heures Philippe gagna vingt-cinq mille francs, et sortit

au bout de dix minutes en se tenant parole. Le soir, à dix heures, il

avait gagné soixante-quinze mille francs. Après le souper, qui fut

magnifique, ivre et confiant Philippe revint au jeu vers minuit. A

l'encontre de la loi qu'il s'était imposée, il joua pendant une heure,

et doubla sa fortune. Les banquiers à qui, par sa manière de jouer,

il avait extirpé cent cinquante mille francs, le regardaient avec

curiosité.

--Sortira-t-il, restera-t-il? se disaient-ils par un regard. S'il

reste, il est perdu.

Philippe crut être dans une veine de bonheur, et resta. Vers trois

heures du matin, les cent cinquante mille francs étaient rentrés dans

la caisse des jeux. L'officier, qui avait considérablement bu du grog

en jouant, sortit dans un état d'ivresse que le froid par lequel il fut

saisi porta au plus haut degré; mais un garçon de salle le suivit, le

ramassa, et le conduisit dans une de ces horribles maisons à la porte

desquelles se lisent ces mots sur un réverbère: _Ici, on loge à la

nuit_. Le garçon paya pour le joueur ruiné qui fut mis tout habillé sur

un lit, où il demeura jusqu'au soir de Noël. L'administration des jeux

avait des égards pour ses habitués et pour les grands joueurs. Philippe

ne s'éveilla qu'à sept heures, la bouche pâteuse, la figure enflée, et

en proie à une fièvre nerveuse. La force de son tempérament lui permit

de gagner à pied la maison paternelle, où il avait, sans le vouloir,

mis le deuil, la désolation, la misère et la mort.

La veille, lorsque son dîner fut prêt, la Descoings et Agathe

attendirent Philippe pendant environ deux heures. On ne se mit à table

qu'à sept heures. Agathe se couchait presque toujours à dix heures;

mais comme elle voulait assister à la messe de minuit, elle alla se

coucher aussitôt après le dîner. La Descoings et Joseph restèrent seuls

au coin du feu, dans ce petit salon qui servait à tout, et la vieille

femme le pria de lui calculer sa fameuse mise, sa mise monstre, sur le

célèbre terne. Elle voulait jouer les ambes et les extraits déterminés,

enfin réunir toutes les chances. Après avoir bien savouré la poésie

de ce coup, avoir versé les deux cornes d'abondance aux pieds de son

enfant d'adoption, et lui avoir raconté ses rêves en démontrant la

certitude du gain, en ne s'inquiétant que de la difficulté de soutenir

un pareil bonheur, de l'attendre depuis minuit jusqu'au lendemain dix

heures, Joseph, qui ne voyait pas les quatre cents francs de mise,

s'avisa d'en parler. La vieille femme sourit et l'emmena dans l'ancien

salon, devenu sa chambre.

--Tu vas voir! dit-elle.

La Descoings défit assez précipitamment son lit, et chercha ses ciseaux

pour découdre le matelas, elle prit ses lunettes, examina la toile, la

vit défaite et lâcha le matelas. En entendant jeter à cette vieille

femme un soupir venu des profondeurs de la poitrine et comme étranglé

par le sang qui se porta au cœur, Joseph tendit instinctivement les

bras à la vieille actionnaire de la loterie, et la mit sur un fauteuil

évanouie en criant à sa mère de venir. Agathe se leva, mit sa robe de

chambre, accourut; et, à la lueur d'une chandelle, elle fit à sa tante

évanouie les remèdes vulgaires: de l'eau de Cologne aux tempes, de

l'eau froide au front; elle lui brûla une plume sous le nez, et la vit

enfin revenir à la vie.

--Ils y étaient ce matin; mais _il_ les a pris, le monstre!

--Quoi? dit Joseph.

--J'avais vingt louis dans mon matelas, mes économies de deux ans,

Philippe seul a pu les prendre...

--Mais quand? s'écria la pauvre mère accablée, il n'est pas revenu

depuis le déjeuner.

--Je voudrais bien me tromper, s'écria la vieille. Mais ce matin,

dans l'atelier de Joseph, quand j'ai parlé de ma mise, j'ai eu un

pressentiment; j'ai eu tort de ne pas descendre prendre mon petit

saint-frusquin pour faire ma mise à l'instant. Je le voulais, et je

ne sais plus ce qui m'en a empêchée. Oh! mon Dieu! je suis allée lui

acheter des cigares!

--Mais, dit Joseph, l'appartement était fermé. D'ailleurs c'est si

infâme que je ne puis y croire. Philippe vous aurait espionnée, il

aurait décousu votre matelas, il aurait prémédité... non!

--Je les ai sentis ce matin en faisant mon lit, après le déjeuner,

répéta la Descoings.

Agathe épouvantée descendit, demanda si Philippe était revenu pendant

la journée, et la portière lui raconta le roman de Philippe. La mère,

frappée au cœur, revint entièrement changée. Aussi blanche que la

percale de sa chemise, elle marchait comme on se figure que doivent

marcher les spectres, sans bruit, lentement et par l'effet d'une

puissance surhumaine et cependant presque mécanique. Elle tenait un

bougeoir à la main qui l'éclairait en plein et montra ses yeux fixes

d'horreur. Sans qu'elle le sût, ses cheveux s'étaient éparpillés par un

mouvement de ses mains sur son front; et cette circonstance la rendait

si belle d'horreur, que Joseph resta cloué par l'apparition de ce

remords, par la vision de cette statue de l'Épouvante et du Désespoir.

--Ma tante, dit-elle, prenez mes couverts, j'en ai six, cela fait votre

somme, car je l'ai prise pour Philippe, j'ai cru pouvoir la remettre

avant que vous ne vous en aperçussiez. Oh! j'ai bien souffert.

Elle s'assit. Ses yeux secs et fixes vacillèrent alors un peu.

--C'est lui qui a fait le coup, dit la Descoings tout bas à Joseph.

--Non, non, reprit Agathe. Prenez mes couverts, vendez-les, ils me sont

inutiles, nous mangerons avec les vôtres.

Elle alla dans sa chambre, prit la boîte à couverts, la trouva légère,

l'ouvrit et y vit une reconnaissance du Mont-de-Piété. La pauvre mère

jeta un horrible cri. Joseph et la Descoings accoururent, regardèrent

la boîte, et le sublime mensonge de la mère devint inutile. Tous trois

restèrent silencieux en évitant de se jeter un regard. En ce moment,

par un geste presque fou, Agathe se mit un doigt sur les lèvres pour

recommander le secret que personne ne voulait divulguer. Tous trois ils

revinrent devant le feu dans le salon.

--Tenez, mes enfants, s'écria la Descoings, je suis frappée au cœur:

mon terne sortira, j'en suis sûre. Je ne pense plus à moi, mais à

vous deux! Philippe, dit-elle à sa nièce, est un monstre; il ne vous

aime point malgré tout ce que vous faites pour lui. Si vous ne prenez

pas de précautions contre lui, le misérable vous mettra sur la paille.

Promettez-moi de vendre vos rentes, d'en réaliser le capital et de le

placer en viager. Joseph a un bon état qui le fera vivre. En prenant ce

parti, ma petite, vous ne serez jamais à la charge de Joseph. Monsieur

Desroches veut établir son fils. Le petit Desroches (il avait alors

vingt-six ans) a trouvé une Étude, il vous prendra vos douze mille

francs à rente viagère.

Joseph saisit le bougeoir de sa mère et monta précipitamment à son

atelier, il en revint avec trois cents francs:--Tenez, maman Descoings,

dit-il en lui offrant son pécule, nous n'avons pas à rechercher ce que

vous faites de votre argent, nous vous devons celui qui vous manque, et

le voici presque en entier!

--Prendre ton pauvre petit magot, le fruit de tes privations qui me

font tant souffrir! Es-tu fou, Joseph? s'écria la vieille actionnaire

de la loterie royale de France visiblement partagée entre sa foi

brutale en son terne et cette action qui lui semblait un sacrilége.

--Oh! faites-en ce que vous voudrez, dit Agathe que le mouvement de son

vrai fils émut aux larmes.

La Descoings prit Joseph par la tête et le baisa sur le front:--Mon

enfant, ne me tente pas. Tiens, je perdrais encore. C'est des bêtises,

la loterie!

Jamais rien de si héroïque n'a été dit dans les drames inconnus de la

vie privée. Et, en effet, n'est-ce pas l'affection triomphant d'un vice

invétéré? En ce moment, les cloches de la messe de minuit sonnèrent.

--Et puis il n'est plus temps, reprit la Descoings.

--Oh! dit Joseph, voilà vos calculs de cabale.

Le généreux artiste sauta sur les numéros, s'élança dans l'escalier

et courut faire la mise. Quand Joseph ne fut plus là, Agathe et la

Descoings fondirent en larmes.

--Il y va, le cher amour, s'écriait la joueuse. Mais ce sera tout pour

lui, car c'est son argent!

Malheureusement Joseph ignorait entièrement la situation des bureaux

de loterie que, dans ce temps, les habitués connaissaient dans Paris

comme aujourd'hui les fumeurs connaissent les débits de tabac. Le

peintre alla comme un fou regardant les lanternes. Lorsqu'il demanda

à des passants de lui enseigner un bureau de loterie, on lui répondit

qu'ils étaient fermés, mais que celui du Perron au Palais-Royal restait

quelquefois ouvert un peu plus tard. Aussitôt l'artiste vola vers le

Palais-Royal, où il trouva le bureau fermé.

--Deux minutes de moins et vous auriez pu faire votre mise, lui dit un

des crieurs de billets qui stationnaient au bas du Perron en vociférant

ces singulières paroles:--Douze cents francs pour quarante sous! et

offrant des billets tout faits.

A la lueur du réverbère et des lumières du café de la Rotonde, Joseph

examina si par hasard il y aurait sur ces billets quelques-uns des

numéros de la Descoings; mais il n'en vit pas un seul, et revint

avec la douleur d'avoir fait en vain tout ce qui dépendait de

lui pour satisfaire la vieille femme, à laquelle il raconta ses

disgrâces. Agathe et sa tante allèrent ensemble à la messe de minuit

à Saint-Germain-des-Prés. Joseph se coucha. Le réveillon n'eut pas

lieu. La Descoings avait perdu la tête, Agathe avait au cœur un deuil

éternel. Les deux femmes se levèrent tard. Dix heures sonnèrent quand

la Descoings essaya de se remuer pour faire le déjeuner, qui ne fut

prêt qu'à onze heures et demie. Vers cette heure, des cadres oblongs

appendus au-dessus de la porte des bureaux de loterie contenaient les

numéros sortis. Si la Descoings avait eu son billet, elle serait allée

à neuf heures et demie rue Neuve-des-Petits-Champs savoir son sort, qui

se décidait dans un hôtel contigu au Ministère des Finances, et dont

la place est maintenant occupée par le théâtre et la place Ventadour.

Tous les jours de tirage, les curieux pouvaient admirer à la porte de

cet hôtel un attroupement de vieilles femmes, de cuisinières et de

vieillards qui, dans ce temps, formait un spectacle aussi curieux que

celui de la queue des rentiers le jour du payement des rentes au Trésor.

--Eh! bien, vous voilà richissime! s'écria le vieux Desroches en

entrant au moment où la Descoings savourait sa dernière gorgée de café.

--Comment? s'écria la pauvre Agathe.

--Son terne est sorti, dit-il en présentant la liste des numéros écrits

sur un petit papier et que les buralistes mettaient par centaines dans

une sébile sur leurs comptoirs.

Joseph lut la liste, Agathe lut la liste. La Descoings ne lut rien,

elle fut renversée comme par un coup de foudre; au changement de son

visage, au cri qu'elle jeta, le vieux Desroches et Joseph la portèrent

sur son lit. Agathe alla chercher un médecin. L'apoplexie foudroyait la

pauvre femme, qui ne reprit sa connaissance que vers les quatre heures

du soir; le vieil Haudry, son médecin, annonça que, malgré ce mieux,

elle devait penser à ses affaires et à son salut. Elle n'avait prononcé

qu'un seul mot:--Trois millions!...

Desroches, le père, mis au fait des circonstances, mais avec les

réticences nécessaires, par Joseph, cita plusieurs exemples de joueurs

à qui la fortune avait échappé le jour où ils avaient par fatalité

oublié de faire leurs mises; mais il comprit combien un pareil coup

devait être mortel quand il arrivait après vingt ans de persévérance. A

cinq heures, au moment où le plus profond silence régnait dans ce petit

appartement et où la malade, gardée par Joseph et par sa mère, assis

l'un au pied, l'autre au chevet du lit, attendait son petit-fils que le

vieux Desroches était allé chercher, le bruit des pas de Philippe et

celui de sa canne retentirent dans l'escalier.

--Le voilà! le voilà! s'écria la Descoings qui se mit sur son séant et

put remuer sa langue paralysée.

Agathe et Joseph furent impressionnés par le mouvement d'horreur qui

agitait si vivement la malade. Leur pénible attente fut entièrement

justifiée par le spectacle de la figure bleuâtre et décomposée de

Philippe, par sa démarche chancelante, par l'état horrible de ses yeux

profondément cernés, ternes, et néanmoins hagards; il avait un violent

frisson de fièvre, ses dents claquaient.

--Misère en Prusse! s'écria-t-il. Ni pain ni pâte, et j'ai le gosier en

feu. Eh! bien, qu'y a-t-il? Le diable se mêle toujours de nos affaires.

Ma vieille Descoings est au lit et me fait des yeux grands comme des

soucoupes...

--Taisez-vous, monsieur, lui dit Agathe en se levant, et respectez au

moins le malheur que vous avez causé.

--Oh! _monsieur_?... dit-il en regardant sa mère. Ma chère petite mère,

ce n'est pas bien, vous n'aimez donc plus votre garçon?

--Êtes-vous digne d'être aimé? ne vous souvenez-vous plus de ce que

vous avez fait hier? Aussi pensez à chercher un appartement, vous ne

demeurerez plus avec nous. A compter de demain, reprit-elle, car, dans

l'état où vous êtes, il est bien difficile...

--De me chasser, n'est-ce pas? reprit-il. Ah! vous jouez ici le

mélodrame du _Fils banni_? Tiens! tiens! voilà comment vous prenez les

choses? Eh! bien, vous êtes tous de jolis cocos. Qu'ai-je donc fait de

mal? J'ai pratiqué sur les matelas de la vieille un petit nettoyage.

L'argent ne se met pas dans la laine, que diable! Et où est le crime?

Ne vous a-t-elle pas pris vingt mille francs, elle! Ne sommes-nous pas

ses créanciers? Je me suis remboursé d'autant. Et voilà!...

--Mon Dieu! mon Dieu! cria la mourante en joignant les mains et priant.

--Tais-toi! s'écria Joseph en sautant sur son frère et lui mettant la

main sur la bouche.

--Quart de conversion, par le flanc gauche, moutard de peintre!

répliqua Philippe en mettant sa forte main sur l'épaule de Joseph qu'il

fit tourner et tomber sur une bergère. On ne touche pas comme ça à la

moustache d'un chef d'escadron aux Dragons de la Garde Impériale.

--Mais elle m'a rendu tout ce qu'elle me devait, s'écria Agathe en se

levant et montrant à son fils un visage irrité. D'ailleurs cela ne

regarde que moi, vous la tuez. Sortez, mon fils, dit-elle en faisant

un geste qui usa ses forces, et ne reparaissez jamais devant moi. Vous

être un monstre.

--Je la tue?

--Mais son terne est sorti, cria Joseph, et tu lui as volé l'argent de

sa mise.

--Si elle crève d'un terne rentré, ce n'est donc pas moi qui la tue,

répondit l'ivrogne.

--Mais sortez donc, dit Agathe, vous me faites horreur. Vous avez tous

les vices! Mon Dieu, est-ce mon fils?

Un râle sourd, parti du gosier de la Descoings, avait accru

l'irritation d'Agathe.

--Je vous aime bien encore, vous, ma mère, qui êtes la cause de tous

mes malheurs, dit Philippe. Vous me mettez à la porte, un jour de Noël,

jour de naissance de... comment s'appelle-t-il?... Jésus! Qu'aviez-vous

fait à grand-papa Rouget, à votre père, pour qu'il vous chassât et vous

déshéritât? Si vous ne lui aviez pas déplu, nous aurions été riches

et je n'aurais pas été réduit à la dernière des misères. Qu'avez-vous

fait à votre père, vous qui êtes une bonne femme? Vous voyez bien que

je puis être un bon garçon et tout de même être mis à la porte; moi, la

gloire de la famille.

--La honte! cria la Descoings.

--Tu sortiras ou tu me tueras! s'écria Joseph qui s'élança sur son

frère avec une fureur de lion.

--Mon Dieu! mon Dieu! dit Agathe en se levant et voulant séparer les

deux frères.

En ce moment Bixiou et Haudry le médecin entrèrent. Joseph avait

terrassé son frère et l'avait couché par terre.

--C'est une vraie bête féroce, dit-il. Ne parle pas! ou je te....

--Je me souviendrai de cela, beuglait Philippe.

--Une explication en famille? dit Bixiou.

--Relevez-le, dit le médecin, il est aussi malade que la bonne femme,

déshabillez-le, couchez-le, et tirez-lui ses bottes.

--C'est facile à dire, s'écria Bixiou; mais il faut les lui couper, ses

jambes sont trop enflées...

Agathe prit une paire de ciseaux. Quand elle eut fendu les bottes,

qui dans ce temps se portaient par-dessus des pantalons collants, dix

pièces d'or roulèrent sur le carreau.

--Le voilà, son argent, dit Philippe en murmurant. Satané bête que je

suis, j'ai oublié la réserve. Et moi aussi j'ai raté la fortune!

Le délire d'une horrible fièvre saisit Philippe, qui se mit à

extravaguer. Joseph, aidé par Desroches père qui survint, et par

Bixiou, put donc transporter ce malheureux dans sa chambre. Le docteur

Haudry fut obligé d'écrire un mot pour demander à l'hôpital de la

Charité une camisole de force, car le délire s'accrut au point de faire

craindre que Philippe ne se tuât: il devint furieux. A neuf heures, le

calme se rétablit dans le ménage. L'abbé Loraux et Desroches essayaient

de consoler Agathe qui ne cessait de pleurer au chevet de sa tante,

elle écoutait en secouant la tête, et gardait un silence obstiné;

Joseph et la Descoings connaissaient seuls la profondeur et l'étendue

de sa plaie intérieure.

--Il se corrigera, ma mère, dit enfin Joseph quand Desroches père et

Bixiou furent partis.

--Oh! s'écria la veuve, Philippe a raison: mon père m'a maudite. Je

n'ai pas le droit de... Le voilà, l'argent, dit-elle à la Descoings en

réunissant les trois cents francs de Joseph et les deux cents francs

trouvés sur Philippe. Va voir s'il ne faut pas à boire à ton frère,

dit-elle à Joseph.

--Tiendrez-vous une promesse faite à un lit de mort? dit la Descoings

qui sentait son intelligence près de lui échapper.

--Oui, ma tante.

--Eh! bien, jurez-moi de donner vos fonds en viager au petit Desroches.

Ma rente va vous manquer, et, d'après ce que je vous entends dire, vous

vous laisseriez gruger jusqu'au dernier sou par ce misérable...

--Je vous le jure, ma tante.

La vieille épicière mourut le 31 décembre, cinq jours après avoir reçu

l'horrible coup que le vieux Desroches lui avait innocemment porté. Les

cinq cents francs, le seul argent qu'il y eût dans le ménage, suffirent

à peine à payer les frais de l'enterrement de la veuve Descoings. Elle

ne laissait qu'un peu d'argenterie et de mobilier, dont la valeur fut

donnée à son petit-fils par madame Bridau. Réduite à huit cents francs

de rente viagère que lui fit Desroches fils, qui traita définitivement

d'un titre nu, c'est-à-dire d'une charge sans clientèle, et qui prit

alors ce capital de douze mille francs, Agathe rendit au propriétaire

son appartement au troisième étage, et vendit tout le mobilier inutile.

Quand, au bout d'un mois, le malade entra en convalescence, Agathe

lui expliqua froidement que les frais de la maladie avaient absorbé

tout l'argent comptant; elle serait désormais obligée de travailler

pour vivre, elle l'engagea donc de la manière la plus affectueuse à

reprendre du service et à se suffire à lui-même.

--Vous auriez pu vous épargner ce sermon, dit Philippe en regardant sa

mère d'un œil qu'une complète indifférence rendait froid. J'ai bien vu

que ni vous ni mon frère vous ne m'aimez plus. Je suis maintenant seul

au monde: j'aime mieux cela!

--Rendez-vous digne d'affection, répondit la pauvre mère atteinte

jusqu'au fond du cœur, et nous vous rendrons la nôtre.

--Des bêtises! s'écria-t-il en l'interrompant.

Il prit son vieux chapeau pelé sur les bords, sa canne, se mit le

chapeau sur l'oreille et descendit les escaliers en sifflant.

--Philippe! où vas-tu sans argent? lui cria sa mère qui ne put réprimer

ses larmes. Tiens...

Elle lui tendit cent francs en or enveloppés d'un papier, Philippe

remonta les marches qu'il avait descendues et prit l'argent.

--Eh! bien, tu ne m'embrasses pas? dit-elle en fondant en larmes.

Il serra sa mère sur son cœur, mais sans cette effusion de sentiment

qui donne seule du prix à un baiser.

--Et où vas-tu? lui dit Agathe.

--Chez Florentine, la maîtresse à Giroudeau. En voilà, des amis!

répondit-il brutalement.

Il descendit. Agathe rentra, les jambes tremblantes, les yeux

obscurcis, le cœur serré. Elle se jeta à genoux, pria Dieu de prendre

cet enfant dénaturé sous sa protection, et abdiqua sa pesante maternité.

En février 1822, madame Bridau s'était établie dans la chambre

précédemment occupée par Philippe et située au-dessus de la cuisine

de son ancien appartement. L'atelier et la chambre du peintre se

trouvaient en face, de l'autre côté de l'escalier. En voyant sa mère

réduite à ce point, Joseph avait voulu du moins qu'elle fût le mieux

possible. Après le départ de son frère, il se mêla de l'arrangement de

la mansarde, à laquelle il imprima le cachet des artistes. Il y mit un

tapis. Le lit, disposé simplement, mais avec un goût exquis, eut un

caractère de simplicité monastique. Les murs, tendus d'une percaline à

bon marché, bien choisie, d'une couleur en harmonie avec le mobilier

remis à neuf, rendirent cet intérieur élégant et propre. Il ajouta sur

le carré une double porte et à l'intérieur une portière. La fenêtre fut

cachée par un store qui donnait un jour doux. Si la vie de cette pauvre

mère se restreignait à la plus simple expression que puisse prendre à

Paris la vie d'une femme, Agathe fut du moins mieux que qui que ce soit

dans une situation pareille, grâce à son fils. Pour éviter à sa mère

les ennuis les plus cruels des ménages parisiens, Joseph l'emmena tous

les jours dîner à une table d'hôte de la rue de Beaune où se trouvaient

des femmes comme il faut, des députés, des gens titrés, et qui pour

chaque personne coûtait quatre-vingt-dix francs par mois. Chargée

uniquement du déjeuner, Agathe reprit pour le fils l'habitude que jadis

elle avait pour le père. Malgré les pieux mensonges de Joseph, elle

finit par savoir que son dîner coûtait environ cent francs par mois.

Épouvantée par l'énormité de cette dépense, et n'imaginant pas que

son fils pût gagner beaucoup d'argent à peindre des femmes nues, elle

obtint, grâce à l'abbé Loraux, son confesseur, une place de sept cents

francs par an dans un bureau de loterie appartenant à la comtesse de

Bauvan, la veuve d'un chef de chouans. Les bureaux de loterie, le lot

des veuves protégées, faisaient assez ordinairement vivre une famille

qui s'employait à la gérance. Mais, sous la Restauration, la difficulté

de récompenser, dans les limites du gouvernement constitutionnel, tous

les services rendus, fit donner à des femmes titrées malheureuses, non

pas un, mais deux bureaux de loterie, dont les recettes valaient de

six à dix mille francs. Dans ce cas, la veuve du général ou du noble

ainsi protégé ne tenait pas ses bureaux par elle-même, elle avait des

gérants intéressés. Quand ces gérants étaient garçons, ils ne pouvaient

se dispenser d'avoir avec eux un employé; car le bureau devait rester

toujours ouvert depuis le matin jusqu'à minuit, et les écritures

exigées par le Ministère des Finances étaient d'ailleurs considérables.

La comtesse de Bauvan, à qui l'abbé Loraux expliqua la position de la

veuve Bridau, promit, au cas où son gérant s'en irait, la survivance

pour Agathe; mais, en attendant, elle stipula pour la veuve six cents

francs d'appointements. Obligée d'être au bureau dès dix heures du

matin, la pauvre Agathe eut à peine le temps de dîner. Elle revenait à

sept heures du soir au bureau, d'où elle ne sortait pas avant minuit.

Jamais Joseph, pendant deux ans, ne faillit un seul jour à venir

chercher sa mère le soir pour la ramener rue Mazarine, et souvent il

l'allait prendre pour dîner; ses amis lui virent quitter l'Opéra, les

Italiens et les plus brillants salons pour se trouver avant minuit rue

Vivienne.

Agathe contracta bientôt cette monotone régularité d'existence dans

laquelle les personnes atteintes par des chagrins violents trouvent un

point d'appui. Le matin, après avoir fini sa chambre où il n'y avait

plus ni chats ni petits oiseaux, et préparé le déjeuner au coin de

sa cheminée, elle le portait dans l'atelier, où elle déjeunait avec

son fils. Elle arrangeait la chambre de Joseph, éteignait le feu chez

elle, venait travailler dans l'atelier près du petit poêle en fonte,

et sortait dès qu'il venait un camarade ou des modèles. Quoiqu'elle

ne comprît rien à l'art ni à ses moyens, le silence profond de

l'atelier lui convenait. Sous ce rapport, elle ne fit pas un progrès,

elle n'y mettait aucune hypocrisie, elle s'étonnait vivement de voir

l'importance qu'on attachait à la Couleur, à la Composition, au Dessin.

Quand un des amis du Cénacle ou quelque peintre ami de Joseph, comme

Schinner, Pierre Grassou, Léon de Lora, très-jeune rapin qu'on appelait

alors Mistigris, discutaient, elle venait regarder avec attention et

ne découvrait rien de ce qui donnait lieu à ces grands mots et à ces

chaudes disputes. Elle faisait le linge de son fils, lui raccommodait

ses bas, ses chaussettes; elle arriva jusqu'à lui nettoyer sa palette,

à lui ramasser des linges pour essuyer ses brosses, à tout mettre en

ordre dans l'atelier. En voyant sa mère avoir l'intelligence de ces

petits détails, Joseph la comblait de soins. Si la mère et le fils ne

s'entendaient pas en fait d'Art, ils s'unirent admirablement par la

tendresse. La mère avait son projet. Quand Agathe eut amadoué Joseph,

un matin, pendant qu'il esquissait un immense tableau, réalisé plus

tard et qui ne fut pas compris, elle se hasarda à dire tout haut:--Mon

Dieu! que fait-il?

--Qui?

--Philippe!

--Ah! dam! ce garçon-là mange de la vache enragée. Il se formera.

--Mais il a déjà connu la misère, et peut-être est-ce la misère qui

nous l'a changé. S'il était heureux, il serait bon...

--Tu crois, ma chère mère, qu'il a souffert dans son voyage? mais tu te

trompes, il a fait le carnaval à New-York comme il le fait encore ici...

--S'il souffrait cependant près de nous, ce serait affreux...

--Oui, répondit Joseph. Quant à ce qui me regarde, je donnerais

volontiers de l'argent, mais je ne veux pas le voir. Il a tué la pauvre

Descoings.

--Ainsi, reprit Agathe, tu ne ferais pas son portrait?

--Pour toi, ma mère, je souffrirais le martyre. Je puis bien ne me

souvenir que d'une chose: c'est qu'il est mon frère.

--Son portrait en capitaine de dragons à cheval?

--Oui, j'ai là un beau cheval d'après Gros, et je ne sais à quoi

l'utiliser.

--Eh! bien, va donc savoir chez son ami ce qu'il devient.

--J'irai.

Agathe se leva: ses ciseaux, tout tomba par terre; elle vint embrasser

Joseph sur la tête et cacha deux larmes dans ses cheveux.

--C'est ta passion, à toi, ce garçon, dit-il, et nous avons tous notre

passion malheureuse.

Le soir Joseph alla rue du Sentier, et y trouva, vers quatre heures,

son frère qui remplaçait Giroudeau. Le vieux capitaine de dragons

était passé caissier à un journal hebdomadaire entrepris par son

neveu. Quoique Finot restât propriétaire du petit journal qu'il avait

mis en actions, et dont toutes les actions étaient entre ses mains,

le propriétaire et le rédacteur en chef visible était un de ses amis

nommé Lousteau, précisément le fils du subdélégué d'Issoudun de qui

le grand-père de Bridau avait voulu se venger, et conséquemment le

neveu de madame Hochon. Pour être agréable à son oncle, Finot lui avait

donné Philippe pour remplaçant, en diminuant toutefois de moitié les

appointements. Puis, tous les jours à cinq heures, Giroudeau vérifiait

la caisse et emportait l'argent de la recette journalière. Coloquinte,

l'invalide qui servait de garçon de bureau et qui faisait les courses,

surveillait un peu le capitaine Philippe. Philippe se comportait bien

d'ailleurs. Six cents francs d'appointements et cinq cents francs de

sa croix le faisaient d'autant mieux vivre, que, chauffé pendant la

journée et passant ses soirées aux théâtres où il allait gratis, il

n'avait qu'à penser à sa nourriture et à son logement. Coloquinte

partait avec du papier timbré sur la tête, et Philippe brossait ses

fausses manches en toile verte quand Joseph entra.

--Tiens, voilà le moutard, dit Philippe. Eh! bien, nous allons dîner

ensemble, tu viendras à l'Opéra, Florine et Florentine ont une loge.

J'y vais avec Giroudeau, tu en seras, et tu feras connaissance avec

Nathan!

Il prit sa canne plombée et mouilla son cigare.

--Je ne puis pas profiter de ton invitation, j'ai notre mère à

conduire; nous dînons à table d'hôte.

--Eh! bien, comment va-t-elle, cette pauvre bonne femme?

--Mais elle ne va pas mal, répondit le peintre. J'ai refait le portrait

de notre père et celui de notre tante Descoings. J'ai fini le mien, et

je voudrais donner à notre mère le tien, en uniforme des Dragons de la

Garde Impériale.

--Bien!

--Mais il faut venir poser...

--Je suis tenu d'être, tous les jours, dans cette cage à poulet depuis

neuf heures jusqu'à cinq heures...

--Deux dimanches suffiront.

--Convenu, petit, reprit l'ancien officier d'ordonnance de Napoléon en

allumant son cigare à la lampe du portier.

Quand Joseph expliqua la position de Philippe à sa mère en allant dîner

rue de Beaune, il lui sentit trembler le bras sur le sien, la joie

illumina ce visage passé; la pauvre femme respira comme une personne

débarrassée d'un poids énorme. Le lendemain elle eut pour Joseph des

attentions que son bonheur et la reconnaissance lui inspirèrent, elle

lui garnit son atelier de fleurs et lui acheta deux jardinières. Le

premier dimanche pendant lequel Philippe dut venir poser, Agathe eut

soin de préparer dans l'atelier un déjeuner exquis. Elle mit tout

sur la table, sans oublier un flacon d'eau-de-vie qui n'était qu'à

moitié plein. Elle resta derrière un paravent auquel elle fit un

trou. L'ex-dragon avait envoyé la veille son uniforme, qu'elle ne put

s'empêcher d'embrasser. Quand Philippe posa tout habillé sur un de ces

chevaux empaillés qu'ont les selliers et que Joseph avait loué, Agathe

fut obligée, pour ne pas se trahir, de confondre le léger bruit de ses

larmes avec la conversation des deux frères. Philippe posa deux heures

avant et deux heures après le déjeuner. A trois heures après-midi le

dragon reprit ses habits ordinaires, et, tout en fumant un cigare, il

proposa pour la seconde fois à son frère d'aller dîner ensemble au

Palais-Royal. Il fit sonner de l'or dans son gousset.

--Non, répondit Joseph, tu m'effraies quand je te vois de l'or.

--Ah! çà, vous aurez donc toujours mauvaise opinion de moi ici? s'écria

le lieutenant-colonel d'une voix tonnante. On ne peut donc pas faire

des économies!

--Non, non, répondit Agathe en sortant de sa cachette et venant

embrasser son fils. Allons dîner avec lui, Joseph.

Joseph n'osa pas gronder sa mère, il s'habilla, et Philippe les mena

vers la rue Montorgueil, au Rocher de Cancale, où il leur donna un

dîner splendide dont la carte s'éleva jusqu'à cent francs.

--Diantre! dit Joseph inquiet, avec onze cents francs d'appointements,

tu fais, comme Ponchard dans _la Dame Blanche_, des économies à pouvoir

acheter des terres.

--Bah! je suis en veine, répondit le dragon qui avait énormément bu.

En entendant ce mot dit sur le pas de la porte et avant de monter

en voiture pour aller au spectacle, car Philippe menait sa mère au

Cirque-Olympique, seul théâtre où son confesseur lui permît d'aller,

Joseph serra le bras de sa mère qui feignit aussitôt d'être indisposée,

et qui refusa le spectacle. Philippe reconduisit alors sa mère et

son frère rue Mazarine, où, quand elle se trouva seule avec Joseph

dans sa mansarde, elle resta profondément silencieuse. Le dimanche

suivant, Philippe vint poser. Cette fois sa mère assista visiblement

à la séance. Elle servit le déjeuner et put questionner le dragon.

Elle apprit alors que le neveu de la vieille madame Hochon, l'amie

de sa mère, jouait un certain rôle dans la littérature. Philippe et

son ami Giroudeau se trouvaient dans une société de journalistes,

d'actrices, de libraires, et y étaient considérés en qualité de

caissiers. Philippe, qui buvait toujours du kirsch en posant après le

déjeuner, eut la langue déliée. Il se vanta de redevenir un personnage

avant peu de temps. Mais, sur une question de Joseph relative à ses

moyens pécuniaires, il garda le silence. Par hasard il n'y avait pas

de journal le lendemain à cause d'une fête, et Philippe, pour en

finir, proposa de venir poser le lendemain. Joseph lui représenta que

l'époque du Salon approchait, il n'avait pas l'argent des deux cadres

pour ses tableaux, et ne pouvait se le procurer qu'en achevant la copie

d'un Rubens que voulait avoir un marchand de tableaux nommé Magus.

L'original appartenait à un riche banquier suisse qui ne l'avait prêté

que pour dix jours, la journée de demain était la dernière, il fallait

donc absolument remettre la séance au prochain dimanche.

--C'est ça? dit Philippe en regardant le tableau de Rubens posé sur un

chevalet.

--Oui, répondit Joseph. Cela vaut vingt mille francs. Voilà ce que peut

le génie. Il y a des morceaux de toile qui valent des cent mille francs.

--Moi, j'aime mieux ta copie, dit le dragon.

--Elle est plus jeune, dit Joseph en riant; mais ma copie ne vaut

que mille francs. Il me faut demain pour lui donner tous les tons de

l'original et la vieillir afin qu'on ne les reconnaisse pas.

--Adieu, ma mère, dit Philippe en embrassant Agathe. A dimanche

prochain.

Le lendemain, Elie Magus devait venir chercher sa copie. Un ami de

Joseph, qui travaillait pour ce marchand, Pierre Grassou, voulut voir

cette copie finie. Pour lui jouer un tour, en l'entendant frapper,

Joseph Bridau mit sa copie vernie avec un vernis particulier à la

place de l'original, et plaça l'original sur son chevalet. Il mystifia

complétement Pierre Grassou de Fougères, qui fut émerveillé de ce tour

de force.

--Tromperais-tu le vieil Elie Magus? lui dit Pierre Grassou.

--Nous allons voir, dit Joseph.

Le marchand ne vint pas, il était tard. Agathe dînait chez madame

Desroches qui venait de perdre son mari. Joseph proposa donc à Pierre

Grassou de venir à sa table d'hôte. En descendant il laissa, suivant

ses habitudes, la clef de son atelier à la portière.

--Je dois poser ce soir, dit Philippe à la portière une heure après

le départ de son frère. Joseph va revenir et je vais l'attendre dans

l'atelier.

La portière donna la clef, Philippe monta, prit la copie en croyant

prendre le tableau, puis il redescendit, remit la clef à la portière en

paraissant avoir oublié quelque chose et alla vendre le Rubens trois

mille francs. Il avait eu la précaution de prévenir Elie Magus de la

part de son frère de ne venir que le lendemain. Le soir, quand Joseph,

qui ramenait sa mère de chez madame veuve Desroches, rentra, le portier

lui parla de la lubie de son frère, qui était aussitôt sorti qu'entré.

--Je suis perdu s'il n'a pas eu la délicatesse de ne prendre que la

copie, s'écria le peintre en devinant le vol. Il monta rapidement les

trois étages, se précipita dans son atelier, et dit:--Dieu soit loué!

il a été ce qu'il sera toujours, un vil coquin!

Agathe, qui avait suivi Joseph, ne comprenait rien à cette parole: mais

quand son fils la lui eut expliquée, elle resta debout sans larmes aux

yeux.

--Je n'ai donc plus qu'un fils, dit-elle d'une voix faible.

--Nous n'avons pas voulu le déshonorer aux yeux des étrangers, reprit

Joseph; mais maintenant il faut le consigner chez le portier. Désormais

nous garderons nos clefs. J'achèverai sa maudite figure de mémoire, il

y manque peu de chose.

--Laisse-la comme elle est, il me ferait trop de mal à voir, répondit

la mère atteinte au fond du cœur et stupéfaite de tant de lâcheté.

Philippe savait à quoi devait servir l'argent de cette copie, il

connaissait l'abîme où il plongeait son frère, et n'avait rien

respecté. Depuis ce dernier crime, Agathe ne parla plus de Philippe, sa

figure prit l'expression d'un désespoir amer, froid et concentré; une

pensée la tuait.

--Quelque jour, se disait-elle, nous verrons Bridau devant les

tribunaux!

Deux mois après, au moment où Agathe allait entrer dans son bureau

de loterie, un matin, il se présenta, pour voir madame Bridau, qui

déjeunait avec Joseph, un vieux militaire se disant l'ami de Philippe

et amené par une affaire urgente.

Quand Giroudeau se nomma, la mère et le fils tremblèrent d'autant

plus que l'ex-dragon avait une physionomie de vieux loup de mer

peu rassurante. Ses deux yeux gris éteints, sa moustache pie, ses

restes de chevelure ébouriffés autour de son crâne couleur beurre

frais offraient je ne sais quoi d'éraillé, de libidineux. Il portait

une vieille redingote gris de fer ornée de la rosette d'officier de

la Légion-d'Honneur, et qui croisait difficilement sur un ventre de

cuisinier en harmonie avec sa bouche fendue jusqu'aux oreilles, avec

de fortes épaules. Son torse reposait sur de petites jambes grêles.

Enfin il montrait un teint enluminé aux pommettes qui révélait une vie

joyeuse. Le bas des joues, fortement ridé, débordait un col de velours

noir usé. Entre autres enjolivements, l'ex-dragon avait d'énormes

boucles d'or aux oreilles.

--Quel _noceur_! se dit Joseph en employant une expression populaire

passée dans les ateliers.

--Madame, dit l'oncle et le caissier de Finot, votre fils se trouve

dans une situation si malheureuse, qu'il est impossible à ses amis de

ne pas vous prier de partager les charges assez lourdes qu'il leur

impose; il ne peut plus remplir sa place au journal, et mademoiselle

Florentine de la Porte-Saint-Martin le loge chez elle, rue de Vendôme,

dans une pauvre mansarde. Philippe est mourant, si son frère et vous

vous ne pouvez payer le médecin et les remèdes, nous allons être

forcés, dans l'intérêt même de sa guérison, de le faire transporter aux

Capucins; tandis que pour trois cents francs nous le garderions: il lui

faut absolument une garde, il sort le soir pendant que mademoiselle

Florentine est au théâtre, il prend alors des choses irritantes,

contraires à sa maladie et à son traitement; et comme nous l'aimons,

il nous rend vraiment malheureux. Ce pauvre garçon a engagé sa pension

pour trois ans, il est remplacé provisoirement au journal et n'a plus

rien; mais il va se tuer, madame, si nous ne le mettons pas à la maison

de santé du docteur Dubois. Cet hospice décent coûtera dix francs par

jour. Nous ferons, Florentine et moi, la moitié d'un mois, faites

l'autre?... Allez! il n'en aura guère que pour deux mois!

--Monsieur, il est difficile qu'une mère ne vous soit pas éternellement

reconnaissante de ce que vous faites pour son fils, répondit Agathe;

mais ce fils est retranché de mon cœur; et, quant à de l'argent, je

n'en ai point. Pour ne pas être à la charge de mon fils que voici,

qui travaille nuit et jour, qui se tue et qui mérite tout l'amour

de sa mère, j'entre après demain dans un bureau de loterie comme

sous-gérante. A mon âge!

--Et vous, jeune homme, dit le vieux dragon à Joseph, voyons? Ne

ferez-vous pas pour votre frère ce que font une pauvre danseuse de la

Porte-Saint-Martin et un vieux militaire?...

--Tenez, voulez-vous, dit Joseph impatienté, que je vous exprime en

langage d'artiste l'objet de votre visite? Eh! bien, vous venez nous

_tirer une carotte_.

--Demain, donc, votre frère ira à l'hôpital du Midi.

--Il y sera très-bien, reprit Joseph. Si jamais j'étais en pareil cas,

j'irais, moi!

Giroudeau se retira très-désappointé, mais aussi très-sérieusement

humilié d'avoir à mettre aux Capucins un homme qui avait porté les

ordres de l'Empereur pendant la bataille de Montereau. Trois mois

après, vers la fin du mois de juillet, un matin, en allant à son

bureau de loterie, Agathe, qui prenait par le Pont-Neuf pour éviter de

donner le sou du Pont-des-Arts, aperçut le long des boutiques du quai

de l'École où elle longeait le parapet, un homme portant la livrée de

la misère du second ordre et qui lui causa un éblouissement: elle lui

trouva quelque ressemblance avec Philippe. Il existe en effet à Paris

trois Ordres de misère. D'abord, la misère de l'homme qui conserve les

apparences et à qui l'avenir appartient: misère des jeunes gens, des

artistes, des gens du monde momentanément atteints. Les indices de

cette misère ne sont visibles qu'au microscope de l'observateur le plus

exercé. Ces gens constituent l'Ordre Équestre de la misère, ils vont

encore en cabriolet. Dans le second Ordre se trouvent les vieillards

à qui tout est indifférent, qui mettent au mois de juin la croix de

la Légion-d'Honneur sur une redingote d'alpaga. C'est la misère des

vieux rentiers, des vieux employés qui vivent à Sainte-Périne, et qui

du vêtement extérieur ne se soucient plus guère. Enfin la misère en

haillons, la misère du peuple, la plus poétique d'ailleurs, et que

Callot, qu'Hogart, que Murillo, Charlet, Raffet, Gavarni, Meissonnier,

que l'Art adore et cultive, au carnaval surtout! L'homme en qui la

pauvre Agathe crut reconnaître son fils était à cheval sur les deux

derniers Ordres. Elle aperçut un col horriblement usé, un chapeau

galeux, des bottes éculées et rapiécées, une redingote filandreuse

à boutons sans moule, dont les capsules béantes ou recroquevillées

étaient en parfaite harmonie avec des poches usées et un collet

crasseux. Des vestiges de duvet disaient assez que, si la redingote

contenait quelque chose, ce ne pouvait être que de la poussière.

L'homme sortit des mains aussi noires que celles d'un ouvrier, d'un

pantalon gris de fer, décousu. Enfin, sur la poitrine, un gilet de

laine tricotée, bruni par l'usage, qui débordait les manches, qui

passait au-dessus du pantalon, se voyait partout et tenait sans doute

lieu de linge. Philippe portait un garde-vue en taffetas vert et

en fil d'archal. Sa tête presque chauve, son teint, sa figure hâve

disaient assez qu'il sortait du terrible hôpital du Midi. Sa redingote

bleue, blanchie aux lisières, était toujours décorée de la rosette.

Aussi les passants regardaient-ils _ce brave_, sans doute une victime

du gouvernement, avec une curiosité mêlée de pitié; car la rosette

inquiétait le regard et jetait l'ultra le plus féroce en des doutes

honorables pour la Légion-d'Honneur. En ce temps, quoiqu'on eût essayé

de déconsidérer cet Ordre par des promotions sans frein, il n'y avait

pas en France cinquante-trois mille personnes décorées. Agathe sentit

tressaillir son être intérieur. S'il lui était impossible d'aimer ce

fils, elle pouvait encore beaucoup souffrir par lui. Atteinte par

un dernier rayon de maternité, elle pleura quand elle vit faire au

brillant officier d'ordonnance de l'Empereur le geste d'entrer dans un

débit de tabac pour y acheter un cigare, et s'arrêter sur le seuil:

il avait fouillé dans sa poche et n'y trouvait rien. Agathe traversa

rapidement le quai, prit sa bourse, la mit dans la main de Philippe, et

se sauva comme si elle venait de commettre un crime. Elle resta deux

jours sans pouvoir rien prendre: elle avait toujours devant les yeux

l'horrible figure de son fils mourant de faim dans Paris.

--Après avoir épuisé l'argent de ma bourse, qui lui en donnera?

pensait-elle. Giroudeau ne nous trompait pas: Philippe sort de

l'hôpital.

Elle ne voyait plus l'assassin de sa pauvre tante, le fléau de la

famille, le voleur domestique, le joueur, le buveur, le débauché de

bas étage; elle voyait un convalescent mourant de faim, un fumeur

sans tabac. Elle devint, à quarante-sept ans, comme une femme de

soixante-dix ans. Ses yeux se ternirent alors dans les larmes et la

prière. Mais ce ne fut pas le dernier coup que ce fils devait lui

porter, et sa prévision la plus horrible fut réalisée. On découvrit

alors une conspiration d'officiers au sein de l'armée, et l'on cria

par les rues l'extrait du _Moniteur_ qui contenait des détails sur les

arrestations.

Agathe entendit du fond de sa cage, dans le bureau de loterie de la rue

Vivienne, le nom de Philippe Bridau. Elle s'évanouit, et le gérant,

qui comprit sa peine et la nécessité de faire des démarches, lui donna

un congé de quinze jours.

--Ah! mon ami, c'est nous, avec notre rigueur, qui l'avons poussé là,

dit-elle à Joseph en se mettant au lit.

--Je vais aller voir Desroches, lui répondit Joseph.

Pendant que l'artiste confiait les intérêts de son frère à Desroches,

qui passait pour le plus madré, le plus astucieux des avoués de Paris,

et qui d'ailleurs rendait des services à plusieurs personnages, entre

autres à Des Lupeaulx, alors Secrétaire-Général d'un Ministère,

Giroudeau se présentait chez la veuve, qui, cette fois, eut confiance

en lui.

--Madame, lui dit-il, trouvez douze mille francs, et votre fils sera

mis en liberté, faute de preuves. Il s'agit d'acheter le silence de

deux témoins.

--Je les aurai, dit la pauvre mère sans savoir où ni comment.

Inspirée par le danger, elle écrivit à sa marraine, la vieille madame

Hochon, de les demander à Jean-Jacques Rouget, pour sauver Philippe.

Si Rouget refusait, elle pria madame Hochon de les lui prêter en

s'engageant à les lui rendre en deux ans. Courrier par courrier, elle

reçut la lettre suivante:

La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02 · 第 14 / 59 题