mille livres de rente, sans compter l'argent économisé
depuis dix-sept années, que monsieur Hochon estime à plus de
six cent mille francs, il ne donnera pas deux liards pour
des neveux qu'il n'a jamais vus. Quant à moi, vous ignorez
que je ne disposerai pas de six livres tant que mon mari
vivra. Hochon est le plus grand avare d'Issoudun, j'ignore
ce qu'il fait de son argent, il ne donne pas vingt francs
par an à ses petits-enfants; pour emprunter, j'aurais besoin
de son autorisation, et il me la refuserait. Je n'ai pas
même tenté de faire parler à votre frère, qui a chez lui
une concubine de laquelle il est le très-humble serviteur.
C'est pitié que de voir comment le pauvre homme est traité
chez lui, quand il a une sœur et des neveux. Je vous ai
fait sous-entendre à plusieurs reprises que votre présence
à Issoudun pouvait sauver votre frère, et arracher pour
vos enfants, des griffes de cette vermine, une fortune de
quarante et peut-être soixante mille livres de rente; mais
vous ne me répondez pas ou vous paraissez ne m'avoir jamais
comprise. Aussi suis-je obligée de vous écrire aujourd'hui
sans aucune précaution épistolaire. Je prends bien part au
malheur qui vous arrive, mais je ne puis que vous plaindre,
ma chère mignonne. Voici pourquoi je ne puis vous être bonne
à rien: à quatre-vingt-cinq ans, Hochon fait ses quatre
repas, mange de la salade avec des œufs durs le soir, et
court comme un lapin. J'aurai passé ma vie entière, car il
fera mon épitaphe, sans avoir vu vingt livres dans ma bourse.
Si vous voulez venir à Issoudun combattre l'influence de la
concubine sur votre frère, comme il y a des raisons pour
que Rouget ne vous reçoive pas chez lui, j'aurai déjà bien
de la peine à obtenir de mon mari la permission de vous
avoir chez moi. Mais vous pouvez y venir, il m'obéira sur
ce point. Je connais un moyen d'obtenir ce que je veux de
lui, c'est de lui parler de mon testament. Cela me semble si
horrible que je n'y ai jamais eu recours; mais pour vous, je
ferai l'impossible. J'espère que votre Philippe s'en tirera,
surtout si vous prenez un bon avocat; mais arrivez le plus
tôt possible à Issoudun. Songez qu'à cinquante-sept ans votre
imbécile de frère est plus chétif et plus vieux que monsieur
Hochon. Ainsi la chose presse. On parle déjà d'un testament
qui vous priverait de la succession; mais, au dire de
monsieur Hochon, il est toujours temps de le faire révoquer.
Adieu, ma petite Agathe, que Dieu vous aide! et comptez aussi
sur votre marraine qui vous aime,
»MAXIMILIENNE HOCHON, née LOUSTEAU.
»_P.-S._ Mon neveu Étienne, qui écrit dans les journaux et
qui s'est lié, dit-on, avec votre fils Philippe, est-il venu
vous rendre ses devoirs? Mais venez, nous causerons de lui.»
Cette lettre occupa fortement Agathe, elle la montra nécessairement à
Joseph, à qui elle fut forcée de raconter la proposition de Giroudeau.
L'artiste, qui devenait prudent dès qu'il s'agissait de son frère, fit
remarquer à sa mère qu'elle devait tout communiquer à Desroches.
Frappés de la justesse de cette observation, le fils et la mère
allèrent le lendemain matin, dès six heures, trouver Desroches, rue de
Bussy. Cet avoué, sec comme défunt son père, à la voix aigre, au teint
âpre, aux yeux implacables, à visage de fouine qui se lèche les lèvres
du sang des poulets, bondit comme un tigre en apprenant la visite et la
proposition de Giroudeau.
--Ah çà, mère Bridau, s'écria-t-il de sa petite voix cassée, jusqu'à
quand serez-vous la dupe de votre maudit brigand de fils? Ne donnez pas
deux liards! Je vous réponds de Philippe, c'est pour sauver son avenir
que je tiens à le laisser juger par la Cour des Pairs, vous avez peur
de le voir condamné, mais Dieu veuille que son avocat laisse obtenir
une condamnation contre lui. Allez à Issoudun, sauvez la fortune de vos
enfants. Si vous n'y parvenez pas, si votre frère a fait un testament
en faveur de cette femme, et si vous ne savez pas le faire révoquer...
eh! bien, rassemblez au moins les éléments d'un procès en captation,
je le mènerai. Mais vous êtes trop honnête femme pour savoir trouver
les bases d'une instance de ce genre! Aux vacances, j'irai, moi! à
Issoudun..... si je puis.
Ce: «J'irai moi!» fit trembler l'artiste dans sa peau. Desroches cligna
de l'œil pour dire à Joseph de laisser aller sa mère un peu en avant,
et il le garda pendant un moment seul.
--Votre frère est un grand misérable, il est volontairement ou
involontairement la cause de la découverte de la conspiration, car le
drôle est si fin qu'on ne peut pas savoir la vérité là-dessus. Entre
niais ou traître, choisissez-lui un rôle. Il sera sans doute mis sous
la surveillance de la haute police, voilà tout. Soyez tranquille, il
n'y a que moi qui sache ce secret. Courez à Issoudun avec votre mère,
vous avez de l'esprit, tâchez de sauver cette succession.
--Allons, ma pauvre mère, Desroches a raison, dit-il en rejoignant
Agathe dans l'escalier; j'ai vendu mes deux tableaux, partons pour le
Berry, puisque tu as quinze jours à toi.
Après avoir écrit à sa marraine pour lui annoncer son arrivée,
Agathe et Joseph se mirent en route le lendemain soir pour Issoudun,
abandonnant Philippe à sa destinée. La diligence passa par la rue
d'Enfer pour prendre la route d'Orléans. Quand Agathe aperçut le
Luxembourg où Philippe avait été transféré, elle ne put s'empêcher de
dire:--Sans les Alliés il ne serait pourtant pas là!
Bien des enfants auraient fait un mouvement d'impatience, auraient
souri de pitié; mais l'artiste, qui se trouvait seul avec sa mère dans
le coupé, la saisit, la pressa contre son cœur, en disant:--O mère! tu
es mère comme Raphaël était peintre! Et tu seras toujours une imbécile
de mère!
Bientôt arrachée à ses chagrins par les distractions de la route,
madame Bridau fut contrainte à songer au but de son voyage.
Naturellement, elle relut la lettre de madame Hochon qui avait si
fort ému l'avoué Desroches. Frappée alors des mots _concubine_ et
_vermine_ que la plume d'une septuagénaire aussi pieuse que respectable
avait employés pour désigner la femme en train de dévorer la fortune
de Jean-Jacques Rouget, traité lui-même d'_imbécile_, elle se
demanda comment elle pouvait, par sa présence à Issoudun, sauver une
succession. Joseph, ce pauvre artiste si désintéressé, savait peu de
chose du Code, et l'exclamation de sa mère le préoccupa.
--Avant de nous envoyer sauver une succession, notre ami Desroches
aurait bien dû nous expliquer les moyens par lesquels on s'en empare,
s'écria-t-il.
--Autant que ma tête, étourdie encore à l'idée de savoir Philippe en
prison, sans tabac peut-être, sur le point de comparaître à la Cour
des Pairs, me laisse de mémoire, repartit Agathe, il me semble que le
jeune Desroches nous a dit de rassembler les éléments d'un procès en
captation, pour le cas où mon frère aurait fait un testament en faveur
de cette... cette... femme.
--Il est bon là, Desroches!... s'écria le peintre. Bah! si nous n'y
comprenons rien, je le prierai d'y aller.
--Ne nous cassons pas la tête inutilement, dit Agathe. Quand nous
serons à Issoudun, ma marraine nous guidera.
Cette conversation, tenue au moment où, après avoir changé de voiture
à Orléans, madame Bridau et Joseph entraient en Sologne, indique
assez l'incapacité du peintre et de sa mère à jouer le rôle auquel le
terrible maître Desroches les destinait. Mais en revenant à Issoudun
après trente ans d'absence, Agathe allait y trouver de tels changements
dans les mœurs qu'il est nécessaire de tracer en peu de mots un tableau
de cette ville. Sans cette peinture, on comprendrait difficilement
l'héroïsme que déployait madame Hochon en secourant sa filleule, et
l'étrange situation de Jean-Jacques Rouget. Quoique le docteur eût fait
considérer Agathe comme une étrangère à son fils, il y avait, pour un
frère, quelque chose d'un peu trop extraordinaire à rester trente ans
sans donner signe de vie à sa sœur. Ce silence reposait évidemment
sur des circonstances bizarres que des parents, autres que Joseph et
Agathe, auraient depuis long-temps voulu connaître. Enfin il existait
entre l'état de la ville et les intérêts des Bridau certains rapports
qui se reconnaîtront dans le cours même du récit.
N'en déplaise à Paris, Issoudun est une des plus vieilles villes de
France. Malgré les préjugés historiques qui font de l'Empereur Probus
le Noé des Gaules, César a parlé de l'excellent vin de Champ-Fort (_de
Campo Forti_), un des meilleurs clos d'Issoudun. Rigord s'exprime
sur le compte de cette ville en termes qui ne laissent aucun doute
sur sa grande population et sur son immense commerce. Mais ces deux
témoignages assigneraient un âge assez médiocre à cette ville en
comparaison de sa haute antiquité. En effet, des fouilles récemment
opérées par un savant archéologue de cette ville, M. Armand Pérémet,
ont fait découvrir sous la célèbre tour d'Issoudun une basilique
du cinquième siècle, la seule probablement qui existe en France.
Cette église garde, dans ses matériaux mêmes, la signature d'une
civilisation antérieure, car ses pierres proviennent d'un temple romain
qu'elle a remplacé. Ainsi, d'après les recherches de cet antiquaire,
Issoudun comme toutes les villes de France dont la terminaison
ancienne ou moderne comporte le DUN (_dunum_), offrirait dans son
nom le certificat d'une existence autochthone. Ce mot Dun, l'apanage
de toute éminence consacrée par le culte druidique, annoncerait un
établissement militaire et religieux des Celtes. Les Romains auraient
bâti sous le Dun des Gaulois un temple à Isis. De là, selon Chaumon,
le nom de la ville: Is-sous-Dun! Is serait l'abréviation d'Isis.
Richard-Cœur-de-Lion a bien certainement bâti la fameuse tour où il
a frappé monnaie, au-dessus d'une basilique du cinquième siècle, le
troisième monument de la troisième religion de cette vieille ville.
Il s'est servi de cette église comme d'un point d'arrêt nécessaire
à l'exhaussement de son rempart, et l'a conservée en la couvrant de
ses fortifications féodales, comme d'un manteau. Issoudun était alors
le siége de la puissance éphémère des Routiers et des Cottereaux,
_condottieri_ que Henri II opposa à son fils Richard, lors de sa
révolte comme comte de Poitou. L'histoire de l'Aquitaine, qui n'a pas
été faite par les Bénédictins, ne se fera sans doute point, car il n'y
a plus de Bénédictins. Aussi ne saurait-on trop éclaircir ces ténèbres
archéologiques dans l'histoire de nos mœurs, toutes les fois que
l'occasion s'en présente. Il existe un autre témoignage de l'antique
puissance d'Issoudun dans la canalisation de la Tournemine, petite
rivière exhaussée de plusieurs mètres sur une grande étendue de pays
au-dessus du niveau de la Théols, la rivière qui entoure la ville. Cet
ouvrage est dû, sans aucun doute, au génie romain. Enfin le faubourg
qui s'étend du Château vers le nord est traversé par une rue, nommée
depuis plus de deux mille ans, la rue de Rome. Le faubourg lui-même
s'appelle faubourg de Rome. Les habitants de ce faubourg, dont la
race, le sang, la physionomie ont d'ailleurs un cachet particulier,
se disent descendants des Romains. Ils sont presque tous vignerons et
d'une remarquable roideur de mœurs, due sans doute à leur origine, et
peut-être à leur victoire sur les Cottereaux et les Routiers, qu'ils
ont exterminés au douzième siècle dans la plaine de Charost. Après
l'insurrection de 1830, la France fut trop agitée pour avoir donné son
attention à l'émeute des vignerons d'Issoudun, qui fut terrible, dont
les détails n'ont pas été d'ailleurs publiés, et pour cause. D'abord,
les bourgeois d'Issoudun ne permirent point aux troupes d'entrer en
ville. Ils voulurent répondre eux-mêmes de leur cité, selon les us et
coutumes de la bourgeoisie au Moyen-Age. L'autorité fut obligée de
céder à des gens appuyés par six ou sept mille vignerons qui avaient
brûlé toutes les archives et les bureaux des Contributions Indirectes,
et qui traînaient de rue en rue un employé de l'Octroi, disant à chaque
réverbère:--C'est là que faut le pendre! Le pauvre homme fut arraché
à ces furieux par la Garde nationale, qui lui sauva la vie en le
conduisant en prison sous prétexte de lui faire son procès. Le général
n'entra qu'en vertu d'une capitulation faite avec les vignerons, et il
y eut du courage à pénétrer leurs masses; car, au moment où il parut à
l'Hôtel-de-Ville, un homme du faubourg de Rome lui passa son _volant_
au cou (le volant est cette grosse serpe attachée à une perche qui sert
à tailler les arbres), et lui cria:--_Pu d'commis ou y a rin de fait!_
Ce vigneron aurait abattu la tête à celui que seize ans de guerre
avaient respecté, sans la rapide intervention d'un des chefs de la
révolte à qui l'on promit de _demander aux Chambres la suppression des
rats de cave_!...
Au quatorzième siècle Issoudun avait encore seize à dix-sept mille
habitants, reste d'une population double au temps de Rigord. Charles
VII y possédait un hôtel qui subsiste, et connu jusqu'au dix-huitième
siècle sous le nom de Maison du Roy. Cette ville, alors le centre
du commerce des laines, en approvisionnait une partie de l'Europe
et fabriquait sur une grande échelle des draps, des chapeaux, et
d'excellents gants de _chevreautin_. Sous Louis XIV, Issoudun, à qui
l'on dut Baron et Bourdaloue, était toujours citée comme une ville
d'élégance, de beau langage et de bonne société. Dans son histoire
de Sancerre, le curé Poupart prétendait les habitants d'Issoudun
remarquables, entre tous les Berrichons, par leur finesse et par leur
_esprit naturel_. Aujourd'hui cette splendeur et cet esprit ont disparu
complétement. Issoudun, dont l'étendue atteste l'ancienne importance,
se donne douze mille âmes de population en y comprenant les vignerons
de quatre énormes faubourgs: ceux de Saint-Paterne, de Vilatte, de
Rome et des Alouettes, qui sont des petites villes. La bourgeoisie,
comme celle de Versailles, est au large dans les rues. Issoudun
conserve encore le marché des laines du Berry, commerce menacé par
les améliorations de la race ovine qui s'introduisent partout et que
le Berry n'adopte point. Les vignobles d'Issoudun produisent un vin
qui se boit dans deux départements, et qui, s'il se fabriquait comme
la Bourgogne et la Gascogne fabriquent le leur, deviendrait un des
meilleurs vins de France. Hélas! _faire comme faisaient nos pères_,
ne rien innover, telle est la loi du pays. Les vignerons continuent
donc à laisser la râpe pendant la fermentation, ce qui rend détestable
un vin qui pourrait être la source de nouvelles richesses et un objet
d'activité pour le pays. Grâce à l'âpreté que la râpe lui communique
et qui, dit-on, se modifie avec l'âge, ce vin traverse un siècle!
Cette raison donnée par le Vignoble est assez importante en œnologie
pour être publiée. Guillaume-le-Breton a d'ailleurs célébré dans sa
Philippide cette propriété par quelques vers.
La décadence d'Issoudun s'explique donc par l'esprit d'immobilisme
poussé jusqu'à l'ineptie et qu'un seul fait fera comprendre. Quand
on s'occupa de la route de Paris à Toulouse, il était naturel de la
diriger de Vierzon sur Châteauroux, par Issoudun. La route eût été
plus courte qu'en la dirigeant, comme elle l'est, par Vatan. Mais
les notabilités du pays et le conseil municipal d'Issoudun, dont la
délibération existe, dit-on, demandèrent la direction par Vatan, en
objectant que, si la grande route traversait leur ville, les vivres
augmenteraient de prix, et que l'on serait exposé à payer les poulets
trente sous. On ne trouve l'analogue d'un pareil acte que dans les
contrées les plus sauvages de la Sardaigne, pays si peuplé, si riche
autrefois, aujourd'hui si désert. Quand le roi Charles-Albert, dans
une louable pensée de civilisation, voulut joindre Sassari, seconde
capitale de l'île, à Cagliari par une belle et magnifique route, la
seule qui existe dans cette savane appelée la Sardaigne, le tracé
direct exigeait qu'elle passât par Bonorva, district habité par des
gens insoumis, d'autant plus comparables à nos tribus arabes qu'ils
descendent des Maures. En se voyant sur le point d'être gagnés par
la civilisation, les sauvages de Bonorva, sans prendre la peine de
délibérer, signifièrent leur opposition au tracé. Le gouvernement ne
tint aucun compte de cette opposition. Le premier ingénieur qui vint
planter le premier jalon reçut une balle dans la tête et mourut sur son
jalon. On ne fit aucune recherche à ce sujet, et la route décrit une
courbe qui l'allonge de huit lieues.
A Issoudun, l'avilissement croissant du prix des vins qui se consomment
sur place, en satisfaisant ainsi le désir de la bourgeoisie de vivre à
bon marché, prépare la ruine des vignerons, de plus en plus accablés
par les frais de culture et par l'impôt; de même que la ruine du
commerce des laines et du pays est préparée par l'impossibilité
d'améliorer la race ovine. Les gens de la campagne ont une horreur
profonde pour toute espèce de changement, même pour celui qui leur
paraît utile à leurs intérêts. Un Parisien trouve dans la campagne un
ouvrier qui mangeait à dîner une énorme quantité de pain, de fromage
et de légumes; il lui prouve que, s'il substituait à cette nourriture
une portion de viande, il se nourrirait mieux, à meilleur marché, qu'il
travaillerait davantage, et n'userait pas si promptement son capital
d'existence. Le Berrichon reconnaît la justesse du calcul.--Mais les
_disettes_! monsieur, répondit-il.--Quoi, les _disettes_?.....--Eh!
bien, oui, quoi qu'on dirait?--Il serait la fable de tout le pays, fit
observer le propriétaire sur les terres de qui la scène avait lieu,
on le croirait riche comme un bourgeois, il a enfin peur de l'opinion
publique, il a peur d'être montré au doigt, de passer pour un homme
faible ou malade..... Voilà comme nous sommes dans ce pays-ci! Beaucoup
de bourgeois disent cette dernière phrase avec un sentiment d'orgueil
caché. Si l'ignorance et la routine sont invincibles dans les campagnes
où l'on abandonne les paysans à eux-mêmes, la ville d'Issoudun est
arrivée à une complète stagnation sociale. Obligée de combattre la
dégénérescence des fortunes par une économie sordide, chaque famille
vit chez soi. D'ailleurs, la société s'y trouve à jamais privée de
l'antagonisme qui donne du ton aux mœurs. La ville ne connaît plus
cette opposition de deux forces à laquelle on a dû la vie des États
italiens au Moyen-âge. Issoudun n'a plus de nobles. Les Cottereaux,
les Routiers, la Jacquerie, les guerres de religion et la Révolution
y ont totalement supprimé la noblesse. La ville est très-fière de ce
triomphe. Issoudun a constamment refusé, toujours pour maintenir le
bon marché des vivres, d'avoir une garnison. Elle a perdu ce moyen
de communication avec le siècle, en perdant aussi les profits qui se
font avec la troupe. Avant 1756, Issoudun était une des plus agréables
villes de garnison. Un drame judiciaire qui occupa toute la France,
l'affaire du Lieutenant-Général au Baillage contre le marquis de
Chapt, dont le fils, officier de dragons, fut, à propos de galanterie,
justement peut-être mais traîtreusement mis à mort, priva la ville de
garnison à partir de cette époque. Le séjour de la 44e demi-brigade,
imposé durant la guerre civile, ne fut pas de nature à réconcilier les
habitants avec la gent militaire. Bourges, dont la population décroît
tous les dix ans, est atteint de la même maladie sociale. La vitalité
déserte ces grands corps. Certes, l'administration est coupable de ces
malheurs. Le devoir d'un gouvernement est d'apercevoir ces taches sur
le Corps Politique, et d'y remédier en envoyant des hommes énergiques
dans ces localités malades pour y changer la face des choses. Hélas!
loin de là, on s'applaudit de cette funeste et funèbre tranquillité.
Puis, comment envoyer de nouveaux administrateurs ou des magistrats
capables? Qui de nos jours est soucieux d'aller s'enterrer en des
Arrondissements où le bien à faire est sans éclat? Si, par hasard,
on y case des ambitieux étrangers au pays, ils sont bientôt gagnés
par la force d'inertie, et se mettent au diapason de cette atroce vie
de province. Issoudun aurait engourdi Napoléon. Par suite de cette
situation particulière, l'arrondissement d'Issoudun était, en 1822,
administré par des hommes appartenant tous au Berry. L'autorité s'y
trouvait donc annulée ou sans force, hormis les cas, naturellement
très-rares, où la Justice est forcée d'agir à cause de leur gravité
patente. Le Procureur du Roi, monsieur Mouilleron, était le cousin
de tout le monde, et son Substitut appartenait à une famille de la
ville. Le Président du Tribunal, avant d'arriver à cette dignité, se
rendit célèbre par un de ces mots qui en province coiffent pour toute
sa vie un homme d'un bonnet d'âne. Après avoir terminé l'instruction
d'un procès criminel qui devait entraîner la peine de mort, il dit à
l'accusé:--«Mon pauvre Pierre, ton affaire est claire, tu auras le
cou coupé. Que cela te serve de leçon.» Le commissaire de police,
commissaire depuis la Restauration, avait des parents dans tout
l'Arrondissement. Enfin, non-seulement l'influence de la religion
était nulle, mais le curé ne jouissait d'aucune considération. Cette
bourgeoisie, libérale, taquine et ignorante, racontait des histoires
plus ou moins comiques sur les relations de ce pauvre homme avec sa
servante. Les enfants n'en allaient pas moins au catéchisme, et n'en
faisaient pas moins leur première communion; il n'y en avait pas moins
un collége; on y disait bien la messe, on fêtait toujours les fêtes; on
payait les contributions, seule chose que Paris veuille de la province;
enfin le maire y prenait des Arrêtés; mais ces actes de la vie sociale
s'accomplissaient par routine. Ainsi, la mollesse de l'administration
concordait admirablement à la situation intellectuelle et morale du
pays. Les événements de cette histoire peindront d'ailleurs les effets
de cet état de choses qui n'est pas si singulier qu'on pourrait le
croire. Beaucoup de villes en France, et particulièrement dans le
Midi, ressemblent à Issoudun. L'état dans lequel le triomphe de la
Bourgeoisie a mis ce chef-lieu d'arrondissement est celui qui attend
toute la France et même Paris, si la Bourgeoisie continue à rester
maîtresse de la politique extérieure et intérieure de notre pays.
Maintenant, un mot de la topographie. Issoudun s'étale du nord au sud
sur un coteau qui s'arrondit vers la route de Châteauroux. Au bas de
cette éminence, on a jadis pratiqué pour les besoins des fabriques ou
pour inonder les douves des remparts au temps où florissait la ville,
un canal appelé maintenant _la Rivière-Forcée_, et dont les eaux sont
prises à la Théols. La Rivière-Forcée forme un bras artificiel qui se
décharge dans la rivière naturelle, au delà du faubourg de Rome, au
point où s'y jettent aussi la Tournemine et quelques autres courants.
Ces petits cours d'eau vive, et les deux rivières arrosent des prairies
assez étendues que cerclent de toutes parts des collines jaunâtres ou
blanches parsemées de points noirs. Tel est l'aspect des vignobles
d'Issoudun pendant sept mois de l'année. Les vignerons recèpent la
vigne tous les ans et ne laissent qu'un moignon hideux et sans échalas
au milieu d'un entonnoir. Aussi quand on arrive de Vierzon, de Vatan
ou de Châteauroux, l'œil attristé par des plaines monotones est-il
agréablement surpris à la vue des prairies d'Issoudun, l'oasis de
cette partie du Berry, qui fournit de légumes le pays à dix lieues
à la ronde. Au-dessous du faubourg de Rome, s'étend un vaste marais
entièrement cultivé en potagers et divisé en deux régions qui portent
le nom de bas et de haut Baltan. Une vaste et longue avenue ornée
de deux contre-allées de peupliers, mène de la ville au travers des
prairies à un ancien couvent nommé Frapesle, dont les jardins anglais,
uniques dans l'Arrondissement, ont reçu le nom ambitieux de Tivoli.
Le dimanche, les couples amoureux se font par là leurs confidences.
Nécessairement les traces de l'ancienne grandeur d'Issoudun se révèlent
à un observateur attentif, et les plus marquantes sont les divisions
de la ville. Le Château, qui formait autrefois à lui seul une ville
avec ses murailles et ses douves, constitue un quartier distinct où
l'on ne pénètre aujourd'hui que par les anciennes portes, d'où l'on
ne sort que par trois ponts jetés sur les bras des deux rivières et
qui seul a la physionomie d'une vieille ville. Les remparts montrent
encore de place en place leurs formidables assises sur lesquelles
s'élèvent des maisons. Au-dessus du Château se dresse la Tour, qui
en était la forteresse. Le maître de la ville étalée autour de ces
deux points fortifiés, avait à prendre et la Tour et le Château. La
possession du Château ne donnait pas encore celle de la Tour. Le
faubourg de Saint-Paterne, qui décrit comme une palette au delà de
la Tour en mordant sur la prairie, est trop considérable pour ne
pas avoir été dans les temps les plus reculés la ville elle-même.
Depuis le Moyen-Age, Issoudun, comme Paris, aura gravi sa colline,
et se sera groupée au delà de la Tour et du Château. Cette opinion
tirait, en 1822, une sorte de certitude de l'existence de la charmante
église de Saint-Paterne, récemment démolie par l'héritier de celui
qui l'acheta de la Nation. Cette église, un des plus jolis _specimen_
d'église romane que possédât la France, a péri sans que personne ait
pris le dessin du portail, dont la conservation était parfaite. La
seule voix qui s'éleva pour sauver le monument ne trouva d'écho nulle
part, ni dans la ville, ni dans le département. Quoique le Château
d'Issoudun ait le caractère d'une vieille ville avec ses rues étroites
et ses vieux logis, la ville proprement dite, qui fut prise et brûlée
plusieurs fois à différentes époques, notamment durant la Fronde où
elle brûla tout entière, a un aspect moderne. Des rues spacieuses,
relativement à l'état des autres villes, et des maisons bien bâties
forment avec l'aspect du Château un contraste assez frappant qui vaut à
Issoudun, dans quelques géographies, le nom de Jolie.
Dans une ville ainsi constituée, sans aucune activité même commerciale,
sans goût pour les arts, sans occupations savantes, où chacun
reste dans son intérieur, il devait arriver et il arriva, sous la
Restauration, en 1816, quand la guerre eut cessé, que, parmi les
jeunes gens de la ville, plusieurs n'eurent aucune carrière à suivre,
et ne surent que faire en attendant leur mariage ou la succession de
leurs parents. Ennuyés au logis, ces jeunes gens ne trouvèrent aucun
élément de distraction en ville; et comme, suivant un mot du pays,
_il faut que jeunesse jette sa gourme_, ils firent leurs farces aux
dépens de la ville même. Il leur fut bien difficile d'opérer en plein
jour, ils eussent été reconnus; et, la coupe de leurs crimes une fois
comblée, ils auraient fini par être traduits, à la première peccadille
un peu trop forte, en police correctionnelle; ils choisirent donc
assez judicieusement la nuit pour faire leurs mauvais tours. Ainsi
dans ces vieux restes de tant de civilisations diverses disparues,
brilla comme une dernière flamme un vestige de l'esprit de drôlerie
qui distinguait les anciennes mœurs. Ces jeunes gens s'amusèrent
comme jadis s'amusaient Charles IX et ses courtisans, Henri V et ses
compagnons, et comme on s'amusa jadis dans beaucoup de villes de
province. Une fois confédérés par la nécessité de s'entr'aider, de
se défendre et d'inventer des tours plaisants, il se développa chez
eux, par le choc des idées, cette somme de malignité que comporte la
jeunesse et qui s'observe jusque dans les animaux. La confédération
leur donna de plus les petits plaisirs que procure le mystère d'une
conspiration permanente. Ils se nommèrent _les Chevaliers de la
Désœuvrance_. Pendant le jour, ces jeunes singes étaient de petits
saints, ils affectaient tous d'être extrêmement tranquilles; et,
d'ailleurs, ils dormaient assez tard après les nuits pendant lesquelles
ils avaient accompli quelque méchante œuvre. Les Chevaliers de la
Désœuvrance commencèrent par des farces vulgaires, comme de décrocher
et de changer des enseignes, de sonner aux portes, de précipiter avec
fracas un tonneau oublié par quelqu'un à sa porte dans la cave du
voisin, alors réveillé par un bruit qui faisait croire à l'explosion
d'une mine. A Issoudun, comme dans beaucoup de villes, on descend à
la cave par une trappe dont la bouche placée à l'entrée de la maison
est recouverte d'une forte planche à charnières, avec un gros cadenas
pour fermeture. Ces nouveaux Mauvais-Garçons n'étaient pas encore
sortis, vers la fin de 1816, des plaisanteries que font dans toutes les
provinces les gamins et les jeunes gens. Mais en janvier 1817, l'Ordre
de la Désœuvrance eut un Grand-Maître, et se distingua par des tours
qui, jusqu'en 1823, répandirent une sorte de terreur dans Issoudun, ou
du moins en tinrent les artisans et la bourgeoisie en de continuelles
alarmes.
Ce chef fut un certain Maxence Gilet, appelé plus simplement Max, que
ses antécédents, non moins que sa force et sa jeunesse, destinaient
à ce rôle. Maxence Gilet passait dans Issoudun pour être le fils
naturel de ce Subdélégué, monsieur Lousteau, dont la galanterie a
laissé beaucoup de souvenirs, le frère de madame Hochon, et qui s'était
attiré, comme vous l'avez vu, la haine du vieux docteur Rouget, à
propos de la naissance d'Agathe. Mais l'amitié qui liait ces deux
hommes avant leur brouille fut tellement étroite, que, selon une
expression du pays et du temps, ils passaient volontiers par les mêmes
chemins. Aussi prétendait-on que Max pouvait tout aussi bien être le
fils du docteur que celui du Subdélégué; mais il n'appartenait ni à
l'un ni à l'autre, car son père fut un charmant officier de dragons
en garnison à Bourges. Néanmoins, par suite de leur inimitié, fort
heureusement pour l'enfant, le docteur et le Subdélégué se disputèrent
constamment cette paternité. La mère de Max, femme d'un pauvre sabotier
du faubourg de Rome, était, pour la perdition de son âme, d'une beauté
surprenante, une beauté de Trastéverine, seul bien qu'elle transmit à
son fils. Madame Gilet, grosse de Max en 1788, avait pendant long-temps
désiré cette bénédiction du ciel, qu'on eut la méchanceté d'attribuer
à la galanterie des deux amis, sans doute pour les animer l'un contre
l'autre. Gilet, vieil ivrogne à triple broc, favorisait les désordres
de sa femme par une collusion et une complaisance qui ne sont pas sans
exemple dans la classe inférieure. Pour procurer des protecteurs à son
fils, la Gilet se garda bien d'éclairer les pères postiches. A Paris,
elle eût été millionnaire; à Issoudun, elle vécut tantôt à l'aise,
tantôt misérablement, et à la longue méprisée. Madame Hochon, sœur de
monsieur Lousteau, donna quelque dix écus par an pour que Max allât
à l'école. Cette libéralité que madame Hochon était hors d'état de
se permettre, par suite de l'avarice de son mari, fut naturellement
attribuée à son frère, alors à Sancerre. Quand le docteur Rouget, qui
n'était pas heureux en garçon, eut remarqué la beauté de Max, il paya
jusqu'en 1805 la pension au collége de celui qu'il appelait _le jeune
drôle_. Comme le Subdélégué mourut en 1800, et qu'en payant pendant
cinq ans la pension de Max, le docteur paraissait obéir à un sentiment
d'amour-propre, la question de paternité resta toujours indécise.
Maxence Gilet, texte de mille plaisanteries, fut d'ailleurs bientôt
oublié. Voici comment. En 1806, un an après la mort du docteur Rouget,
ce garçon, qui semblait avoir été créé pour une vie hasardeuse, doué
d'ailleurs d'une force et d'une agilité remarquables, se permettait une
foule de méfaits plus ou moins dangereux à commettre. Il s'entendait
déjà avec les petits-fils de monsieur Hochon pour faire enrager les
épiciers de la ville, il récoltait les fruits avant les propriétaires,
ne se gênant point pour escalader des murailles. Ce démon n'avait pas
son pareil aux exercices violents, il jouait aux barres en perfection,
il aurait attrapé les lièvres à la course. Doué d'un coup d'œil digne
de celui de Bas-de-Cuir, il aimait déjà la chasse avec passion. Au
lieu d'étudier, il passait son temps à tirer à la cible. Il employait
l'argent soustrait au vieux docteur à acheter de la poudre et des
balles pour un mauvais pistolet que le père Gilet, le sabotier, lui
avait donné. Or, pendant l'automne de 1806, Max, alors âgé de dix-sept
ans, commit un meurtre involontaire en effrayant, à la tombée de la
nuit, une jeune femme grosse qu'il surprit dans son jardin où il allait
voler des fruits. Menacé de la guillotine par son père le sabotier, qui
voulait sans doute se défaire de lui, Max se sauva d'une seule traite
jusqu'à Bourges, y rejoignit un régiment en route pour l'Espagne, et
s'y engagea. L'affaire de la jeune femme morte n'eut aucune suite.
Un garçon du caractère de Max devait se distinguer, et il se distingua
si bien qu'en trois campagnes il devint capitaine, car le peu
d'instruction qu'il avait reçue le servit puissamment. En 1809, en
Portugal, il fut laissé pour mort dans une batterie anglaise où sa
compagnie avait pénétré sans avoir pu s'y maintenir. Max pris par les
Anglais, fut envoyé sur les pontons espagnols de Cabrera, les plus
horribles de tous. On demanda bien pour lui la croix de la Légion
d'Honneur et le grade de chef de bataillon; mais l'Empereur était
alors en Autriche, il réservait ses faveurs aux actions d'éclat qui
se faisaient sous ses yeux; il n'aimait pas ceux qui se laissaient
prendre, et fut d'ailleurs assez mécontent des affaires de Portugal.
Max resta sur les pontons de 1810 à 1814. Pendant ces quatre années,
il s'y démoralisa complétement, car les pontons étaient le Bagne,
moins le crime et l'infamie. D'abord, pour conserver son libre arbitre
et se défendre de la corruption qui ravageait ces ignobles prisons
indignes d'un peuple civilisé, le jeune et beau capitaine tua en duel
(on s'y battait en duel dans un espace de six pieds carrés) sept
bretteurs ou tyrans, dont il débarrassa son ponton, à la grande joie
des victimes. Max régna sur son ponton, grâce à l'habileté prodigieuse
qu'il acquit dans le maniement des armes, à sa force corporelle et son
adresse. Mais il commit à son tour des actes arbitraires, il eut des
complaisants qui travaillèrent pour lui, qui se firent ses courtisans.
Dans cette école de douleur, où les caractères aigris ne rêvaient
que vengeance, où les sophismes éclos dans ces cervelles entassées
légitimaient les pensées mauvaises, Max se déprava tout à fait. Il
écouta les opinions de ceux qui rêvaient la fortune à tout prix, sans
reculer devant les résultats d'une action criminelle, pourvu qu'elle
fût accomplie sans preuves. Enfin, à la paix, il sortit perverti
quoique innocent, capable d'être un grand politique dans une haute
sphère, et un misérable dans la vie privée, selon les circonstances
de sa destinée. De retour à Issoudun, il apprit la déplorable fin de
son père et de sa mère. Comme tous les gens qui se livrent à leurs
passions et qui font, selon le proverbe, la vie courte et bonne, les
Gilet étaient morts dans la plus affreuse indigence, à l'hôpital.
Presque aussitôt la nouvelle du débarquement de Napoléon à Cannes se
répandit par toute la France. Max n'eut alors rien de mieux à faire que
d'aller demander à Paris son grade de chef de bataillon et sa croix.
Le maréchal qui eut alors le portefeuille de la guerre se souvint de
la belle conduite du capitaine Gilet en Portugal; il le plaça dans la
Garde comme capitaine, ce qui lui donnait, dans la Ligne, le grade de
chef de bataillon; mais il ne put lui obtenir la croix.--L'Empereur a
dit que vous sauriez bien la gagner à la première affaire, lui dit le
Maréchal. En effet, l'Empereur nota le brave capitaine pour être décoré
le soir du combat de Fleurus, où Gilet se fit remarquer. Après la
bataille de Waterloo, Max se retira sur la Loire. Au licenciement, le
maréchal Feltre ne reconnut à Gilet ni son grade ni sa croix. Le soldat
de Napoléon revint à Issoudun dans un état d'exaspération assez facile
à concevoir, il ne voulait servir qu'avec la croix et le grade de
chef de bataillon. Les Bureaux trouvèrent ces conditions exorbitantes
chez un jeune homme de vingt-cinq ans, sans nom, et qui pouvait
devenir ainsi colonel à trente ans. Max envoya donc sa démission.
Le commandant, car entre eux les Bonapartistes se reconnurent les
grades acquis en 1815, perdit ainsi le maigre traitement, appelé la
demi-solde, qui fut alloué aux officiers de l'armée de la Loire. En
voyant ce beau jeune homme, dont tout l'avoir consistait en vingt
napoléons, on s'émut à Issoudun en sa faveur, et le maire lui donna une
place de six cents francs d'appointements à la Mairie. Max, qui remplit
cette place pendant six mois environ, la quitta de lui-même, et fut
remplacé par un capitaine nommé Carpentier, resté comme lui fidèle à
Napoléon. Déjà Grand-Maître de l'Ordre de la Désœuvrance, Gilet avait
pris un genre de vie qui lui fit perdre la considération des premières
familles de la ville, sans qu'on le lui témoignât d'ailleurs; car il
était violent et redouté par tout le monde, même par les officiers de
l'ancienne armée, qui refusèrent comme lui de servir, et qui revinrent
planter leurs choux en Berry. Le peu d'affection des gens nés à
Issoudun pour les Bourbons n'a rien de surprenant d'après le tableau
qui précède. Aussi, relativement à son peu d'importance, y eut-il
dans cette petite ville plus de Bonapartistes que partout ailleurs.
Les Bonapartistes se firent, comme on sait, presque tous Libéraux.
On comptait à Issoudun ou dans les environs une douzaine d'officiers
dans la position de Maxence, et qui le prirent pour chef, tant il leur
plut; à l'exception cependant de ce Carpentier, son successeur, et d'un
certain monsieur Mignonnet, ex-capitaine d'artillerie dans la Garde.
Carpentier, officier de cavalerie parvenu, se maria tout d'abord, et
appartint à l'une des familles les plus considérables de la ville,
les Borniche-Héreau. Mignonnet, élevé à l'École Polytechnique, avait
servi dans un corps qui s'attribue une espèce de supériorité sur les
autres. Il y eut, dans les armées impériales, deux nuances chez les
militaires. Une grande partie eut pour le bourgeois, pour _le péquin_,
un mépris égal à celui des nobles pour les vilains, du conquérant pour
le conquis. Ceux-là n'observaient pas toujours les lois de l'honneur
dans leurs relations avec le Civil, ou ne blâmaient pas trop ceux qui
sabraient le bourgeois. Les autres, et surtout l'Artillerie, par suite
de son républicanisme peut-être, n'adoptèrent pas cette doctrine, qui
ne tendait à rien moins qu'à faire deux Frances: une France militaire
et une France civile. Si donc le commandant Potel et le capitaine
Renard, deux officiers du faubourg de Rome, dont les opinions sur les
péquins ne varièrent pas, furent les amis _quand même_ de Maxence
Gilet, le commandant Mignonnet et le capitaine Carpentier se rangèrent
du côté de la bourgeoisie, en trouvant la conduite de Max indigne
d'un homme d'honneur. Le commandant Mignonnet, petit homme sec, plein
de dignité, s'occupa des problèmes que la machine à vapeur offrait à
résoudre, et vécut modestement en faisant sa société de monsieur et de
madame Carpentier. Ses mœurs douces et ses occupations scientifiques
lui méritèrent la considération de toute la ville. Aussi disait-on
que messieurs Mignonnet et Carpentier étaient de _tout autres gens_
que le commandant Potel et les capitaines Renard, Maxence et autres
habitués du café Militaire qui conservaient les mœurs soldatesques et
les errements de l'Empire.
Au moment où madame Bridau revenait à Issoudun, Max était donc exclus
du monde bourgeois. Ce garçon se rendait d'ailleurs lui-même justice en
ne se présentant point à la Société, dite le Cercle, et ne se plaignant
jamais de la triste réprobation dont il était l'objet, quoiqu'il fût
le jeune homme le plus élégant, le mieux mis de tout Issoudun, qu'il y
fît une grande dépense et qu'il eût, par exception, un cheval, chose
aussi étrange à Issoudun que celui de lord Byron à Venise. On va voir
comment, pauvre et sans ressources, Maxence fut mis en état d'être
le fashionable d'Issoudun; car les moyens honteux qui lui valurent
le mépris des gens timorés ou religieux tiennent aux intérêts qui
amenaient Agathe et Joseph à Issoudun. A l'audace de son maintien, à
l'expression de sa physionomie, Max paraissait se soucier fort peu
de l'opinion publique; il comptait sans doute prendre un jour sa
revanche, et régner sur ceux-là mêmes qui le méprisaient. D'ailleurs,
si la bourgeoisie mésestimait Max, l'admiration que son caractère
excitait parmi le peuple formait un contre-poids à cette opinion;
son courage, sa prestance, sa décision devaient plaire à la masse, à
qui sa dépravation fut d'ailleurs inconnue, et que les bourgeois ne
soupçonnaient même point dans toute son étendue. Max jouait à Issoudun
un rôle presque semblable à celui du Forgeron dans la Jolie Fille de
Perth, il y était le champion du Bonapartisme et de l'Opposition. On
comptait sur lui comme les bourgeois de Perth comptaient sur Smith dans
les grandes occasions. Une affaire mit surtout en relief le héros et la
victime des Cent-Jours.
En 1819, un bataillon commandé par des officiers royalistes, jeunes
gens sortis de la Maison Rouge, passa par Issoudun en allant à
Bourges y tenir garnison. Ne sachant que faire dans une ville aussi
constitutionnelle qu'Issoudun, les officiers allèrent passer le
temps au Café Militaire. Dans toutes villes de province, il existe
un Café Militaire. Celui d'Issoudun, bâti dans un coin du rempart
sur la Place d'Armes et tenu par la veuve d'un ancien officier,
servait naturellement de club aux Bonapartistes de la ville, aux
officiers en demi-solde, ou à ceux qui partageaient les opinions de
Max et à qui l'esprit de la ville permettait l'expression de leur
culte pour l'Empereur. Dès 1816, il se fit à Issoudun, tous les
ans, un repas pour fêter l'anniversaire du couronnement de Napoléon.
Les trois premiers Royalistes qui vinrent demandèrent les journaux,
et entre autres la _Quotidienne_, le _Drapeau Blanc_. Les opinions
d'Issoudun, celles du Café Militaire surtout, ne comportaient point
de journaux royalistes. Le Café n'avait que le _Commerce_, nom que le
Constitutionnel, supprimé par un Arrêt, fut forcé de prendre pendant
quelques années. Mais, comme en paraissant pour la première fois sous
ce titre, il commença son Premier Paris par ces mots: _Le Commerce
est essentiellement Constitutionnel_, on continuait à l'appeler
le Constitutionnel. Tous les abonnés saisirent le calembour plein
d'opposition et de malice par lequel on les priait de ne pas faire
attention à l'enseigne, le vin devant être toujours le même. Du haut de
son comptoir, la grosse dame répondit aux Royalistes qu'elle n'avait
pas les journaux demandés.--Quels journaux recevez-vous donc? fit
un des officiers, un capitaine. Le garçon, un petit jeune homme en
veste de drap bleu, et orné d'un tablier de grosse toile, apporta le
_Commerce_.--Ah! c'est là votre journal, en avez-vous un autre?--Non,
dit le garçon, c'est le seul. Le capitaine déchire la feuille de
l'Opposition, la jette en morceaux, et crache dessus en disant:--Des
dominos! En dix minutes, la nouvelle de l'insulte faite à l'Opposition
constitutionnelle et au libéralisme dans la personne du sacro-saint
journal, qui attaquait les prêtres avec le courage et l'esprit que
vous savez, courut par les rues, se répandit comme la lumière dans les
maisons; on se la conta de place en place. Le même mot fut à la fois
dans toutes les bouches:--Avertissons Max! Max sut bientôt l'affaire.
Les officiers n'avaient pas fini leur partie de dominos que Max,
accompagné du commandant Potel et du capitaine Renard, suivi de trente
jeunes gens curieux de voir la fin de cette aventure et qui presque
tous restèrent groupés sur la Place d'Armes, entra dans le café. Le
café fut bientôt plein.--Garçon, _mon_ journal? dit Max d'une voix
douce. On joua une petite comédie. La grosse femme, d'un air craintif
et conciliateur, dit:--Capitaine, je l'ai prêté.--Allez le chercher,
s'écria un des amis de Max.--Ne pouvez-vous pas vous passer du journal?
dit le garçon, nous ne l'avons plus. Les jeunes officiers riaient et
jetaient des regards en coulisse sur les bourgeois.--On l'a déchiré!
s'écria un jeune homme de la ville en regardant aux pieds du jeune
capitaine royaliste.--Qui donc s'est permis de déchirer le journal?
demanda Max d'une voix tonnante, les yeux enflammés et se levant les
bras croisés.--Et nous avons craché dessus, répondirent les trois
jeunes officiers en se levant et regardant Max.--Vous avez insulté
toute la ville, dit Max devenu blême.--Eh! bien, après?... demanda le
plus jeune officier. Avec une adresse, une audace et une rapidité que
ces jeunes gens ne pouvaient prévoir, Max appliqua deux soufflets au
premier officier qui se trouvait en ligne, et lui dit:--Comprenez-vous
le français? On alla se battre dans l'allée de Frapesle, trois contre
trois. Potel et Renard ne voulurent jamais permettre que Maxence Gilet
fît raison à lui seul aux officiers. Max tua son homme. Le commandant
Potel blessa si grièvement le sien, que le malheureux, un fils de
famille, mourut le lendemain à l'hôpital où il fut transporté. Quant au
troisième, il en fut quitte pour un coup d'épée et blessa le capitaine
Renard, son adversaire. Le bataillon partit pour Bourges dans la nuit.
Cette affaire, qui eut du retentissement en Berry, posa définitivement
Maxence Gilet en héros.
Les chevaliers de la Désœuvrance, tous jeunes, le plus âgé n'avait
pas vingt-cinq ans, admiraient Maxence. Quelques-uns d'entre eux,
loin de partager la pruderie, la rigidité de leurs familles à l'égard
de Max, enviaient sa position et le trouvaient bien heureux. Sous un
tel chef, l'Ordre fit des merveilles. A partir du mois de janvier
1817, il ne se passa pas de semaine que la ville ne fût mise en émoi
par un nouveau tour. Max, par point d'honneur, exigea des chevaliers
certaines conditions. On promulgua des statuts. Ces diables devinrent
alertes comme des élèves d'Amoros, hardis comme des milans, habiles
à tous les exercices, forts et adroits comme des malfaiteurs.
Ils se perfectionnèrent dans le métier de grimper sur les toits,
d'escalader les maisons, de sauter, de marcher sans bruit, de gâcher
du plâtre et de condamner une porte. Ils eurent un arsenal de cordes,
d'échelles, d'outils, de déguisements. Aussi les chevaliers de la
Désœuvrance arrivèrent-ils au beau idéal de la malice, non-seulement
dans l'exécution, mais encore dans la conception de leurs tours. Ils
finirent par avoir ce génie du mal qui réjouissait tant Panurge, qui
provoque le rire et qui rend la victime si ridicule qu'elle n'ose se
plaindre. Ces fils de famille avaient d'ailleurs dans les maisons des
intelligences qui leur permettaient d'obtenir les renseignements utiles
à la perpétration de leurs attentats.
Par un grand froid, ces diables incarnés transportaient très-bien un
poêle de la salle dans la cour, et le bourraient de bois de manière à
ce que le feu durât encore au matin. On apprenait alors par la ville
que monsieur un tel (un avare!) avait essayé de chauffer sa cour.
Ils se mettaient quelquefois tous en embuscade dans la Grand'Rue
ou dans la rue Basse, deux rues qui sont comme les deux artères de
la ville, et où débouchent beaucoup de petites rues transversales.
Tapis, chacun à l'angle d'un mur, au coin d'une de ces petites rues,
et la tête au vent, au milieu du premier sommeil de chaque ménage ils
criaient d'une voix effarée, de porte en porte, d'un bout de la ville
à l'autre:--Eh! bien, qu'est-ce?... Qu'est-ce? Ces demandes répétées
éveillaient les bourgeois qui se montraient en chemise et en bonnet de
coton, une lumière à la main, en s'interrogeant tous, et faisant les
plus étranges colloques et les plus curieuses faces du monde.
Il y avait un pauvre relieur, très-vieux, qui croyait aux démons. Comme
presque tous les artisans de province, il travaillait dans une petite
boutique basse. Les Chevaliers, déguisés en diables, envahissaient
sa boutique à la nuit, le mettaient dans son coffre aux rognures, et
le laissaient criant à lui seul comme trois brûlés. Le pauvre homme
réveillait les voisins, auxquels il racontait les apparitions de
Lucifer, et les voisins ne pouvaient guère le détromper. Ce relieur
faillit devenir fou.
Au milieu d'un rude hiver, les Chevaliers démolirent la cheminée du
cabinet du Receveur des Contributions, et la lui rebâtirent en une
nuit, parfaitement semblable, sans faire de bruit, sans avoir laissé
la moindre trace de leur travail. Cette cheminée était intérieurement
arrangée de manière à enfumer l'appartement. Le Receveur fut deux mois
à souffrir avant de reconnaître pourquoi sa cheminée, qui allait si
bien, de laquelle il était si content, lui jouait de pareils tours, et
il fut obligé de la reconstruire.
Ils mirent un jour trois bottes de paille soufrées et des papiers
huilés dans la cheminée d'une vieille dévote, amie de madame Hochon. Le
matin, en allumant son feu, la pauvre femme, une femme tranquille et
douce, crut avoir allumé un volcan. Les pompiers arrivèrent, la ville
entière accourut, et comme parmi les pompiers il se trouvait quelques
Chevaliers de la Désœuvrance, ils inondèrent la maison de la vieille
femme à laquelle ils firent peur de la noyade après lui avoir donné la
terreur du feu. Elle fut malade de frayeur.
Quand ils voulaient faire passer à quelqu'un la nuit tout entière en
armes et dans de mortelles inquiétudes, ils lui écrivaient une lettre
anonyme pour le prévenir qu'il devait être volé; puis ils allaient un à
un le long de ses murs ou de ses croisées, en s'appelant par des coups
de sifflet.
Un de leurs plus jolis tours, dont s'amusa longtemps la ville où il se
raconte encore, fut d'adresser à tous les héritiers d'une vieille dame
fort avare, et qui devait laisser une belle succession, un petit mot
qui leur annonçait sa mort en les invitant à être exacts pour l'heure
où les scellés seraient mis. Quatre-vingts personnes environ arrivèrent
de Vatan, de Saint-Florent, de Vierzon et des environs, tous en grand
deuil, mais assez joyeux, les uns avec leurs femmes, les veuves avec
leurs fils, les enfants avec leurs pères, qui dans une carriole, qui
dans un cabriolet d'osier, qui dans une méchante charrette. Imaginez
les scènes entre la servante de la vieille dame et les premiers
arrivés! puis les consultations chez les notaires!... Ce fut comme une
émeute dans Issoudun.
Enfin, un jour, le Sous-Préfet s'avisa de trouver cet ordre de choses
d'autant plus intolérable qu'il était impossible de savoir qui se
permettait ces plaisanteries. Les soupçons pesaient bien sur les jeunes
gens; mais comme la Garde Nationale était alors purement nominale à
Issoudun, qu'il n'y avait point de garnison, que le lieutenant de
gendarmerie n'avait pas plus de huit gendarmes avec lui, qu'il ne se
faisait pas de patrouilles, il était impossible d'avoir des preuves. Le
Sous-Préfet fut mis à _l'Ordre de nuit_, et pris aussitôt pour _bête
noire_. Ce fonctionnaire avait l'habitude de déjeuner de deux œufs
frais. Il nourrissait des poules dans sa cour, et joignait à la manie
de manger des œufs frais celle de vouloir les faire cuire lui-même.
Ni sa femme, ni sa servante, ni personne, selon lui, ne savait cuire
un œuf comme il faut; il regardait à sa montre, et se vantait de
l'emporter en ce point sur tout le monde. Il cuisait ses œufs depuis
deux ans avec un succès qui lui méritait mille plaisanteries. On
enleva pendant un mois, toutes les nuits, les œufs de ses poules,
auxquels on en substitua de durs. Le Sous-Préfet y perdit son latin
et sa réputation de _Sous-Préfet à l'œuf_. Il finit par déjeuner
autrement. Mais il ne soupçonna point les Chevaliers de la Désœuvrance,
dont le tour était trop bien fait. Max inventa de lui graisser les
tuyaux de ses poêles, toutes les nuits, d'une huile saturée d'odeurs
si fétides, qu'il était impossible de tenir chez lui. Ce ne fut pas
assez: un jour, sa femme, en voulant aller à la messe, trouva son châle
intérieurement collé par une substance si tenace, qu'elle fut obligée
de s'en passer. Le Sous-Préfet demanda son changement. La couardise et
la soumission de ce fonctionnaire établirent définitivement l'autorité
drolatique et occulte des Chevaliers de la Désœuvrance.
Entre la rue des Minimes et la place Misère, il existait alors une
portion de quartier encadrée par le bras de la Rivière-Forcée vers le
bas, et en haut par le rempart, à partir de la Place d'Armes jusqu'au
Marché à la Poterie. Cette espèce de carré informe était rempli par des
maisons d'un aspect misérable, pressées les unes contre les autres et
divisées par des rues si étroites, qu'il est impossible d'y passer deux
à la fois. Cet endroit de la ville, espèce de Cour des Miracles, était
occupé par des gens pauvres ou exerçant des professions peu lucratives,
logés dans ces taudis et dans des logis si pittoresquement appelés, en
langage familier, des maisons borgnes. A toutes les époques, ce fut
sans doute un quartier maudit, repaire des gens de mauvaise vie, car
une de ces rues se nomme _la rue du Bourriau_. Il est constant que
le bourreau de la ville y eut sa maison _à porte rouge_ pendant plus
de cinq siècles. L'aide du bourreau de Châteauroux y demeure encore,
s'il faut en croire le bruit public, car la bourgeoisie ne le voit
jamais. Les vignerons entretiennent seuls des relations avec cet être
mystérieux qui a hérité de ses prédécesseurs le don de guérir les
fractures et les plaies. Jadis les filles de joie, quand la ville se
donnait des airs de capitale, y tenaient leurs assises. Il y avait des
revendeurs de choses qui semblent ne pas devoir trouver d'acheteurs,
puis des fripiers dont l'étalage empeste, enfin cette population
apocryphe qui se rencontre dans un lieu semblable en presque toutes
les villes, et où dominent un ou deux juifs. Au coin d'une de ces rues
sombres, du côté le plus vivant de ce quartier, il exista de 1815 à
1823, et peut-être plus tard, un bouchon tenu par une femme appelée la
mère Cognette. Ce bouchon consistait en une maison assez bien bâtie
en chaînes de pierre blanche dont les intervalles étaient remplis de
moellons et de mortier, élevée d'un étage et d'un grenier. Au-dessus de
la porte, brillait cette énorme branche de pin semblable à du bronze
de Florence. Comme si ce symbole ne parlait pas assez, l'œil était
saisi par le bleu d'une affiche collée au chambranle et où se voyait
au-dessous de ces mots: BONNE BIÈRE DE MARS, un soldat offrant à une
femme très-décolletée un jet de mousse qui se rend du cruchon au verre
qu'elle tend, en décrivant une arche de pont, le tout d'une couleur à
faire évanouir Delacroix. Le rez-de-chaussée se composait d'une immense
salle servant à la fois de cuisine et de salle à manger, aux solives de
laquelle pendaient accrochées à des clous les provisions nécessaires
à l'exploitation de ce commerce. Derrière cette salle, un escalier
de meunier menait à l'étage supérieur; mais au pied de cet escalier
s'ouvrait une porte donnant dans une petite pièce longue, éclairée sur
une de ces cours de province qui ressemblent à un tuyau de cheminée,
tant elles sont étroites, noires et hautes. Cachée par un appentis
et dérobée à tous les regards par des murailles, cette petite salle
servait aux Mauvais-Garçons d'Issoudun à tenir leur cour plénière.
Ostensiblement le père Cognet hébergeait les gens de la campagne aux
jours de marché; mais secrètement il était l'hôtelier des Chevaliers de
la Désœuvrance. Ce père Cognet, jadis palefrenier dans quelque maison
riche, avait fini par épouser la Cognette, une ancienne cuisinière
de bonne maison. Le faubourg de Rome continue, comme en Italie et
en Pologne, à féminiser, à la manière latine, le nom du mari pour
la femme. En réunissant leurs économies, le père Cognet et sa femme
avaient acheté cette maison pour s'y établir cabaretiers. La Cognette,
femme d'environ quarante ans, de haute taille, grassouillette, ayant
le nez à la Roxelane, la peau bistrée, les cheveux d'un noir de jais,
les yeux bruns, ronds et vifs, un air intelligent et rieur, fut choisie
par Maxence Gilet pour être la Léonarde de l'Ordre, à cause de son
caractère et de ses talents en cuisine. Le père Cognet pouvait avoir
cinquante-six ans, il était trapu, soumis à sa femme, et, selon la
plaisanterie incessamment répétée par elle, il ne pouvait voir les
choses que d'un bon œil, car il était borgne. En sept ans, de 1816 à
1823, ni le mari ni la femme ne commirent la plus légère indiscrétion
sur ce qui se faisait nuitamment chez eux ou sur ce qui s'y complotait,
et ils eurent toujours la plus vive affection pour tous les
Chevaliers; quant à leur dévouement, il était absolu; mais peut-être
le trouvera-t-on moins beau, si l'on vient à songer que leur intérêt
cautionnait leur silence et leur affection. A quelque heure de nuit que
les Chevaliers tombassent chez la Cognette, en frappant d'une certaine
manière, le père Cognet, averti par ce signal, se levait, allumait le
feu et des chandelles, ouvrait la porte, allait chercher à la cave des
vins achetés exprès pour l'Ordre, et la Cognette leur cuisinait un
exquis souper, soit avant, soit après les expéditions résolues ou la
veille, ou pendant la journée.
Pendant que madame Bridau voyageait d'Orléans à Issoudun, les
Chevaliers de la Désœuvrance préparèrent un de leurs meilleurs tours.
Un vieil Espagnol, ancien prisonnier de guerre, et qui, lors de la
paix, était resté dans le pays, où il faisait un petit commerce de
grains, vint de bonne heure au marché, et laissa sa charrette vide au
bas de la Tour d'Issoudun. Maxence, arrivé le premier au rendez-vous
indiqué pour cette nuit au pied de la Tour, fut interpellé par cette
question faite à voix basse:--Que ferons-nous cette nuit?
--La charrette au père Fario est là, répondit-il, j'ai failli me casser
le nez dessus, montons-la d'abord sur la butte de la Tour, nous verrons
après.
Quand Richard construisit la Tour d'Issoudun, il la planta, comme il
a été dit, sur les ruines de la basilique assise à la place du temple
romain et du Dun Celtique. Ces ruines, qui représentaient chacune une
longue période de siècles, formèrent une montagne grosse des monuments
de trois âges. La tour de Richard-Cœur-de-Lion se trouve donc au
sommet d'un cône dont la pente est de toutes parts également roide
et où l'on ne parvient que par escalade. Pour bien peindre en peu
de mots l'attitude de cette tour, on peut la comparer à l'obélisque
de Luxor sur son piédestal. Le piédestal de la Tour d'Issoudun, qui
recélait alors tant de trésors archéologiques inconnus, a du côté de
la ville quatre-vingts pieds de hauteur. En une heure, la charrette
fut démontée, hissée pièce à pièce sur la butte au pied de la tour par
un travail semblable à celui des soldats qui portèrent l'artillerie au
passage du Mont Saint-Bernard. On remit la charrette en état et l'on
fit disparaître toutes les traces du travail avec un tel soin qu'elle
semblait avoir été transportée là par le diable ou par la baguette
d'une fée. Après ce haut fait, les Chevaliers, ayant faim et soif,
revinrent tous chez la Cognette, et se virent bientôt attablés dans la
petite salle basse, où ils riaient par avance de la figure que ferait
le Fario, quand, vers les dix heures, il chercherait sa charrette.
Naturellement les Chevaliers ne faisaient pas leurs farces toutes les
nuits. Le génie des Sganarelle, des Mascarille et des Scapin réunis
n'eût pas suffi à trouver trois cent soixante mauvais tours par année.
D'abord les circonstances ne s'y prêtaient pas toujours: il faisait
un trop beau clair de lune, le dernier tour avait trop irrité les gens
sages; puis tel ou tel refusait son concours quand il s'agissait d'un
parent. Mais si les drôles ne se voyaient pas toutes les nuits chez
la Cognette, ils se rencontraient pendant la journée, et se livraient
ensemble aux plaisirs permis de la chasse ou des vendanges en automne,
et du patin en hiver. Dans cette réunion de vingt jeunes gens de la
ville qui protestaient ainsi contre sa somnolence sociale, il s'en
trouva quelques-uns plus étroitement liés que les autres avec Max, ou
qui firent de lui leur idole. Un pareil caractère fanatise souvent
la jeunesse. Or, les deux petits-fils de madame Hochon, François
Hochon et Baruch Borniche, étaient les séides de Max. Ces deux garçons
regardaient Max presque comme leur cousin, en admettant l'opinion du
pays sur sa parenté de la main gauche avec les Lousteau. Max prêtait
d'ailleurs généreusement à ces deux jeunes gens l'argent que leur
grand-père Hochon refusait à leurs plaisirs: il les emmenait à la
chasse, il les formait; il exerçait enfin sur eux une influence bien
supérieure à celle de la famille. Orphelins tous deux, ces deux jeunes
gens restaient, quoique majeurs, sous la tutelle de monsieur Hochon,
leur grand-père, à cause de circonstances qui seront expliquées au
moment où le fameux monsieur Hochon paraîtra dans cette scène.
En ce moment, François et Baruch (nommons-les par leurs prénoms pour la
clarté de cette histoire) étaient, l'un à droite, l'autre à gauche de
Max, au milieu de la table assez mal éclairée par la lueur fuligineuse
de quatre chandelles des huit à la livre. On avait bu douze à quinze
bouteilles de vins différents, car la réunion ne comptait pas plus
de onze Chevaliers. Baruch, dont le prénom indique assez un restant
de calvinisme à Issoudun, dit à Max, au moment où le vin avait délié
toutes les langues:--Tu vas te trouver menacé dans ton centre...
--Qu'entends-tu par ces paroles? demanda Max.
--Mais, ma grand'mère a reçu de madame Bridau, sa filleule, une lettre
par laquelle elle lui annonce son arrivée et celle de son fils. Ma
grand'mère a fait arranger hier deux chambres pour les recevoir.
--Et qu'est-ce que cela me fait? dit Max en prenant son verre, le
vidant d'un trait et le remettant sur la table par un geste comique.
Max avait alors trente-quatre ans. Une des chandelles placée près de
lui projetait sa lueur sur sa figure martiale, illuminait bien son
front et faisait admirablement ressortir son teint blanc, ses yeux
de feu, ses cheveux noirs un peu crépus, et d'un brillant de jais.
Cette chevelure se retroussait vigoureusement d'elle-même au-dessus du
front et aux tempes, en dessinant ainsi nettement cinq langues noires
que nos ancêtres appelaient _les cinq pointes_. Malgré ces brusques
oppositions de blanc et de noir, Max avait une physionomie très-douce
qui tirait son charme d'une coupe semblable à celle que Raphaël donne
à ses figures de vierge, d'une bouche bien modelée et sur les lèvres
de laquelle errait un sourire gracieux, espèce de contenance que
Max avait fini par prendre. Le riche coloris qui nuance les figures
berrichonnes ajoutait encore à son air de bonne humeur. Quand il riait
vraiment, il montrait trente-deux dents dignes de parer la bouche
d'une petite maîtresse. D'une taille de cinq pieds quatre pouces, Max
était admirablement bien proportionné, ni gras, ni maigre. Si ses
mains soignées étaient blanches et assez belles, ses pieds rappelaient
le faubourg de Rome et le fantassin de l'Empire. Il eût certes fait
un magnifique Général de Division; il avait des épaules à porter une
fortune de Maréchal de France, et une poitrine assez large pour tous
les Ordres de l'Europe. L'intelligence animait ses mouvements. Enfin,
né gracieux, comme presque tous les enfants de l'amour, la noblesse de
son vrai père éclatait en lui.
--Tu ne sais donc pas, Max, lui cria du bout de la table le fils d'un
ancien chirurgien-major appelé Goddet, le meilleur médecin de la ville,
que la filleule de madame Hochon est la sœur de Rouget? Si elle vient
avec son fils le peintre, c'est sans doute pour r'avoir la succession
du bonhomme, et adieu ta vendange...
Max fronça les sourcils. Puis, par un regard qui courut de visage
en visage autour de la table, il examina l'effet produit par cette
apostrophe sur les esprits, et il répondit encore:--Qu'est-ce que ça me
fait?
--Mais, reprit François, il me semble que si le vieux Rouget révoquait
son testament, dans le cas où il en aurait fait un au profit de la
Rabouilleuse...
Ici Max coupa la parole à son séide par ces mots:--Quand, en venant
ici, je vous ai entendu nommer _un des cinq Hochons_, suivant le
calembour qu'on faisait sur vos noms depuis trente ans, j'ai fermé le
bec à celui qui t'appelait ainsi, mon cher François, et d'une si verte
manière, que, depuis, personne à Issoudun n'a répété cette niaiserie,
devant moi du moins! Et voilà comment tu t'acquittes avec moi: tu te
sers d'un surnom méprisant pour désigner une femme à laquelle on me
sait attaché.
Jamais Max n'en avait tant dit sur ses relations avec la personne à qui
François venait de donner le surnom sous lequel elle était connue à
Issoudun. L'ancien prisonnier des pontons avait assez d'expérience, le
commandant des Grenadiers de la Garde savait assez ce qu'est l'honneur,
pour deviner d'où venait la mésestime de la ville. Aussi n'avait-il
jamais laissé qui que ce fût lui dire un mot au sujet de mademoiselle
Flore Brazier, cette servante-maîtresse de Jean-Jacques Rouget, si
énergiquement appelée _vermine_ par la respectable madame Hochon.
D'ailleurs chacun connaissait Max trop chatouilleux pour lui parler à
ce sujet sans qu'il commençât, et il n'avait jamais commencé. Enfin,
il était trop dangereux d'encourir la colère de Max ou de le fâcher
pour que ses meilleurs amis plaisantassent de la Rabouilleuse. Quand on
s'entretint de la liaison de Max avec cette fille devant le commandant
Potel et le capitaine Renard, les deux officiers avec lesquels il
vivait sur un pied d'égalité, Potel avait répondu:--S'il est le frère
naturel de Jean-Jacques Rouget, pourquoi ne voulez-vous pas qu'il y
demeure?--D'ailleurs, après tout, reprit le capitaine Renard, cette
fille est un morceau de roi; et quand il l'aimerait, où est le mal?...
Est-ce que le fils Goddet n'aime pas madame Fichet pour avoir la fille
en récompense de cette corvée?
Après cette semonce méritée, François ne retrouva plus le fil de ses
idées; mais il le retrouva bien moins encore quand Max lui dit avec
douceur:--Continue...
--Ma foi, non! s'écria François.
--Tu te fâches à tort, Max, cria le fils Goddet. N'est-il pas convenu
que chez la Cognette on peut tout se dire? Ne serions-nous pas tous les
ennemis mortels de celui d'entre nous qui se souviendrait hors d'ici
de ce qui s'y dit, de ce qui s'y pense ou de ce qui s'y fait! Toute la
ville désigne Flore Brazier sous le surnom de la Rabouilleuse, si ce
surnom a, par mégarde, échappé à François, est-ce un crime contre _la
Désœuvrance_?
--Non, dit Max, mais contre notre amitié particulière. La réflexion
m'est venue, j'ai pensé que nous étions _en désœuvrance_, et je lui ai
dit: Continue...
Un profond silence s'établit. La pause fut si gênante pour tout le
monde, que Max s'écria:--Je vais continuer pour lui (sensation), pour
vous tous (étonnement)!... et vous dire ce que vous pensez (profonde
sensation)! Vous pensez que Flore, la Rabouilleuse, la Brazier, la
gouvernante au père Rouget, car on l'appelle le père Rouget, ce vieux
garçon qui n'aura jamais d'enfants! vous pensez, dis-je, que cette
femme fournit, depuis mon retour à Issoudun, à tous mes besoins. Si je
puis jeter par les fenêtres trois cents francs par mois, vous régaler
souvent comme je le fais ce soir, et vous prêter de l'argent à tous,
je prends les écus dans la bourse de mademoiselle Brazier? Eh! bien,
oui (profonde sensation)! Sacrebleu, oui! mille fois oui!..... Oui,
mademoiselle Brazier a couché en joue la succession de ce vieillard...
--Elle l'a bien gagnée de père en fils, dit le fils Goddet dans son
coin.
--Vous croyez, continua Max après avoir souri du mot du fils Goddet,
que j'ai conçu le plan d'épouser Flore après la mort du père Rouget,
et qu'alors cette sœur et son fils, de qui j'entends parler pour la
première fois, vont mettre mon avenir en péril?
--C'est cela! s'écria François.
--Voilà ce que pensent tous ceux qui sont autour de la table, dit
Baruch.
--Eh! bien, soyez calmes, mes amis, répondit Max. Un homme averti
en vaut deux! Maintenant, je m'adresse aux Chevaliers de la
Désœuvrance. Si, pour renvoyer ces Parisiens, j'ai besoin de l'Ordre,
me prêtera-t-on la main?..... Oh! dans les limites que nous nous
sommes imposées pour faire nos farces, ajouta-t-il vivement en
apercevant un mouvement général. Croyez-vous que je veuille les tuer,
les empoisonner?... Dieu merci, je ne suis pas imbécile. Et, après
tout, les Bridau réussiraient, Flore n'aurait que ce qu'elle a, je
m'en contenterais, entendez-vous? Je l'aime assez pour la préférer à
mademoiselle Fichet, si mademoiselle Fichet voulait de moi!...
Mademoiselle Fichet était la plus riche héritière d'Issoudun, et la
main de la fille entrait pour beaucoup dans la passion du fils Goddet
pour la mère. La franchise a tant de prix, que les onze Chevaliers se
levèrent comme un seul homme.
--Tu es un brave garçon, Max!
--Voilà parler, Max, nous serons les chevaliers de la Délivrance.
--Bran pour les Bridau!
--Nous les briderons, les Bridau!
--Après tout, on s'est vu trois épouser des bergères!
--Que diable! le père Lousteau a bien aimé madame Rouget, n'y a-t-il
pas moins de mal à aimer une gouvernante, libre et sans fers?
--Et si défunt Rouget est un peu le père de Max, ça se passe en famille.
--Les opinions sont libres!
--Vive Max!
--A bas les hypocrites!
--Buvons à la santé de la belle Flore!
Telles furent les onze réponses, acclamations ou toasts que poussèrent
les Chevaliers de la Désœuvrance, et autorisés, disons-le, par leur
morale excessivement relâchée. On voit quel intérêt avait Max, en se
faisant le Grand-Maître de l'Ordre de la Désœuvrance. En inventant des
farces, en obligeant les jeunes gens des principales familles, Max
voulait s'en faire des appuis pour le jour de sa réhabilitation. Il se
leva gracieusement, brandit son verre plein de vin de Bordeaux, et l'on
attendit son allocution.
--Pour le mal que je vous veux, je vous souhaite à tous une femme qui
vaille la belle Flore! Quant à l'invasion des parents, je n'ai pour le
moment aucune crainte; et pour l'avenir, nous verrons!.....
--N'oublions pas la charrette à Fario!...
--Parbleu! elle est en sûreté, dit le fils Goddet.
--Oh! je me charge de finir cette farce-là, s'écria Max. Soyez au
marché de bonne heure, et venez m'avertir quand le bonhomme cherchera
sa brouette...
On entendit sonner trois heures et demie du matin, les Chevaliers
sortirent alors en silence pour rentrer chacun chez eux en serrant
les murailles sans faire le moindre bruit, chaussés qu'ils étaient
de chaussons de lisières. Max regagna lentement la place Saint-Jean,
située dans la partie haute de la ville, entre la porte Saint-Jean
et la porte Villate, le quartier des riches bourgeois. Le commandant
Gilet avait déguisé ses craintes; mais cette nouvelle l'atteignait
au cœur. Depuis son séjour sur ou sous les pontons, il était devenu
d'une dissimulation égale en profondeur à sa corruption. D'abord, et
avant tout, les quarante mille livres de rente en fonds de terre que
possédait le père Rouget, constituaient la passion de Gilet pour Flore
Brazier, croyez-le bien? A la manière dont il se conduisait, il est
facile d'apercevoir combien de sécurité la Rabouilleuse avait su lui
inspirer sur l'avenir financier qu'elle devait à la tendresse du vieux
garçon. Néanmoins, la nouvelle de l'arrivée des héritiers légitimes
était de nature à ébranler la foi de Max dans le pouvoir de Flore. Les
économies faites depuis dix-sept ans étaient encore placées au nom de
Rouget. Or si le testament, que Flore disait avoir été fait depuis
longtemps en sa faveur, se révoquait, ces économies pouvaient du moins
être sauvées en les faisant mettre au nom de mademoiselle Brazier.
--Cette imbécile de fille ne m'a pas dit, en sept ans, un mot des
neveux et de la sœur! s'écria Max en tournant de la rue Marmouse dans
la rue l'Avenier. Sept cent cinquante mille francs placés dans dix
ou douze études différentes, à Bourges, à Vierzon, à Châteauroux, ne
peuvent ni se réaliser ni se placer sur l'État, en une semaine, et
sans qu'on le sache dans un pays _à disettes_! Avant tout, il faut se
débarrasser de la parenté; mais une fois que nous en serons délivrés,
nous nous dépêcherons de réaliser cette fortune. Enfin, j'y songerai...
Max était fatigué. A l'aide de son passe-partout, il rentra chez le
père Rouget, et se coucha sans faire de bruit, en se disant:--Demain,
mes idées seront nettes.
Il n'est pas inutile de dire d'où venait à la sultane de la Place
Saint-Jean ce surnom de Rabouilleuse, et comment elle s'était
impatronisée dans la maison Rouget.
En avançant en âge, le vieux médecin, père de Jean-Jacques et de
madame Bridau, s'aperçut de la nullité de son fils; il le tint alors
assez durement, afin de le jeter dans une routine qui lui servît de
sagesse; mais il le préparait ainsi, sans le savoir, à subir le joug
de la première tyrannie qui pourrait lui passer un licou. Un jour, en
revenant de sa tournée, ce malicieux et vicieux vieillard aperçut une
petite fille ravissante au bord des prairies dans l'avenue de Tivoli.
Au bruit du cheval, l'enfant se dressa du fond d'un des ruisseaux qui,
vus du haut d'Issoudun, ressemblent à des rubans d'argent au milieu
d'une robe verte. Semblable à une naïade, la petite montra soudain
au docteur une des plus belles têtes de vierge que jamais un peintre
ait pu rêver. Le vieux Rouget, qui connaissait tout le pays, ne
connaissait pas ce miracle de beauté. La fille, quasi nue, portait
une méchante jupe courte trouée et déchiquetée, en mauvaise étoffe
de laine alternativement rayée de bistre et de blanc. Une feuille de
gros papier attachée par un brin d'osier lui servait de coiffure.
Dessous ce papier plein de bâtons et d'O, qui justifiait bien son
nom de papier-écolier, était tordue et rattachée, par un peigne à
peigner la queue des chevaux, la plus belle chevelure blonde qu'ait pu
souhaiter une fille d'Ève. Sa jolie poitrine hâlée, son cou à peine
couvert par un fichu en loques, qui jadis fut un madras, montrait des
places blanches au-dessous du hâle. La jupe, passée entre les jambes,
relevée à mi-corps et attachée par une grosse épingle, faisait assez
l'effet d'un caleçon de nageur. Les pieds, les jambes, que l'eau claire
permettait d'apercevoir, se recommandaient par une délicatesse digne
de la statuaire au Moyen-Age. Ce charmant corps exposé au soleil avait
un ton rougeâtre qui ne manquait pas de grâce. Le col et la poitrine
méritaient d'être enveloppés de cachemire et de soie. Enfin, cette
nymphe avait des yeux bleus garnis de cils dont le regard eût fait
tomber à genou un peintre et un poète. Le médecin, assez anatomiste
pour reconnaître une taille délicieuse, comprit tout ce que les Arts
perdraient si ce charmant modèle se détruisait au travail des champs.
[Illustration: FLORE BRAZIER.
La fille, quasi-nue, portait une méchante jupe, courte, trouée et
déchiquetée, en mauvaise étoffe de laine.