le grenier contigu à sa mansarde, et la Descoings lui donna quelque
argent pour avoir les choses indispensables au _métier de peintre_;
car, dans le ménage des deux veuves, la peinture n'était qu'un métier.
Avec l'esprit et l'ardeur qui accompagnent la vocation, Joseph disposa
tout lui-même dans son pauvre atelier. Le propriétaire, sollicité
par madame Descoings, fit ouvrir le toit, et y plaça un châssis. Ce
grenier devint une vaste salle peinte par Joseph en couleur chocolat;
il accrocha sur les murs quelques esquisses; Agathe y mit, non sans
regret, un petit poêle en fonte, et Joseph put travailler chez lui,
sans négliger néanmoins l'atelier de Gros ni celui de Schinner. Le
parti constitutionnel, soutenu surtout par les officiers en demi-solde
et par le parti bonapartiste, fit alors des émeutes autour de la
Chambre au nom de la Charte, de laquelle personne ne voulait, et ourdit
plusieurs conspirations. Philippe, qui s'y fourra, fut arrêté, puis
relâché faute de preuves; mais le Ministre de la Guerre lui supprima
sa demi-solde en le mettant dans un cadre qu'on pourrait appeler de
discipline. La France n'était plus tenable, Philippe finirait par
donner dans quelque piége tendu par les agents provocateurs. On parlait
beaucoup alors des agents provocateurs. Pendant que Philippe jouait au
billard dans les cafés suspects, y perdait son temps, et s'y habituait
à humer des petits verres de différentes liqueurs, Agathe était dans
des transes mortelles sur le grand homme de la famille. Les trois sages
de la Grèce s'étaient trop habitués à faire le même chemin tous les
soirs, à monter l'escalier des deux veuves, à les trouver les attendant
et prêtes à leur demander leurs impressions du jour pour jamais les
quitter, ils venaient toujours faire leur partie dans ce petit salon
vert. Le Ministère de l'Intérieur, livré aux épurations de 1816, avait
conservé Claparon, un de ces trembleurs qui donnent à mi-voix les
nouvelles du _Moniteur_ en ajoutant: Ne me compromettez pas! Desroches,
mis à la retraite quelque temps après le vieux du Bruel, disputait
encore sa pension. Ces trois amis, témoins du désespoir d'Agathe, lui
donnèrent le conseil de faire voyager le colonel.
--On parle de conspirations, et votre fils, du caractère dont il est,
sera victime de quelque affaire, car il y a toujours des traîtres.
--Que diable! il est du bois dont son Empereur faisait les maréchaux,
dit Bruel à voix basse en regardant autour de lui, et il ne doit pas
abandonner son état. Qu'il aille servir dans l'Orient, aux Indes.....
--Et sa santé? dit Agathe.
--Pourquoi ne prend-il pas une place? dit le vieux Desroches, il se
forme tant d'administrations particulières! Moi, je vais entrer chef de
bureau dans une Compagnie d'Assurances, dès que ma pension de retraite
sera réglée.
--Philippe est un soldat, il n'aime que la guerre, dit la belliqueuse
Agathe.
--Il devrait alors être sage et demander à servir...
--Ceux-ci? s'écria la veuve. Oh! ce n'est pas moi qui le lui
conseillerai jamais.
--Vous avez tort, reprit du Bruel. Mon fils vient d'être placé par
le duc de Navarreins. Les Bourbons sont excellents pour ceux qui se
rallient sincèrement. Votre fils serait nommé lieutenant-colonel à
quelque régiment.
--On ne veut que des nobles dans la cavalerie, et il ne sera jamais
colonel, s'écria la Descoings.
Agathe effrayée supplia Philippe de passer à l'étranger et de s'y
mettre au service d'une puissance quelconque qui accueillerait toujours
avec faveur un officier d'ordonnance de l'Empereur.
--Servir les étrangers?... s'écria Philippe avec horreur.
Agathe embrassa son fils avec effusion en disant:--C'est tout son père.
--Il a raison, dit Joseph, le Français est trop fier de sa Colonne pour
aller s'encolonner ailleurs. Napoléon reviendra d'ailleurs peut-être
encore une fois!
Pour complaire à sa mère, Philippe eut alors la magnifique idée de
rejoindre le général Lallemand aux États-Unis, et de coopérer à la
fondation du Champ-d'Asile, une des plus terribles mystifications
connues sous le nom de Souscriptions Nationales. Agathe donna dix mille
francs pris sur ses économies, et dépensa mille francs pour aller
conduire et embarquer son fils au Havre. A la fin de 1817, Agathe sut
vivre avec les six cents francs qui lui restaient de son inscription
sur le Grand-Livre; puis, par une heureuse inspiration, elle plaça
sur-le-champ les dix mille francs qui lui restaient de ses économies,
et dont elle eut sept cents autres francs de rente. Joseph voulu
coopérer à cette œuvre de dévouement: il alla mis comme un recors; il
porta de gros souliers, des bas bleus; il se refusa des gants et brûla
du charbon de terre; il vécut de pain, de lait, de fromage de Brie. Le
pauvre enfant ne recevait d'encouragements que de la vieille Descoings
et de Bixiou, son camarade de collége et son camarade d'atelier, qui
fit alors ses admirables caricatures, tout en remplissant une petite
place dans un Ministère.
--Avec quel plaisir j'ai vu venir l'été de 1818! a dit souvent Bridau
en racontant ses misères d'alors. Le soleil m'a dispensé d'acheter du
charbon.
Déjà tout aussi fort que Gros en fait de couleur, il ne voyait plus son
maître que pour le consulter; il méditait alors de rompre en visière
aux classiques, de briser les conventions grecques et les lisières dans
lesquelles on renfermait un art à qui la nature appartient comme elle
est, dans la toute-puissance de ses créations et de ses fantaisies.
Joseph se préparait à sa lutte qui, dès le jour où il apparut au Salon,
en 1823, ne cessa plus. L'année fut terrible: Roguin, le notaire
de madame Descoings et de madame Bridau, disparut en emportant les
retenues faites depuis sept ans sur l'usufruit, et qui devaient déjà
produire deux mille francs de rente. Trois jours après ce désastre,
arriva de New-York une lettre de change de mille francs tirée par
le colonel Philippe sur sa mère. Le pauvre garçon, abusé comme tant
d'autres, avait tout perdu au Champ-d'Asile. Cette lettre, qui fit
fondre en larmes Agathe, la Descoings et Joseph, parlait de dettes
contractées à New-York, où des camarades d'infortune cautionnaient le
colonel.
--C'est pourtant moi qui l'ai forcé de s'embarquer, s'écria la pauvre
mère ingénieuse à justifier les fautes de Philippe.
--Je ne vous conseille pas, dit la vieille Descoings à sa nièce, de lui
faire souvent faire des voyages de ce genre-là.
Madame Descoings était héroïque. Elle donnait toujours mille écus à
madame Bridau, mais elle nourrissait aussi toujours le même terne qui,
depuis 1799, n'était pas sorti. Vers ce temps, elle commençait à douter
de la bonne foi de l'administration. Elle accusa le gouvernement, et le
crut très-capable de supprimer les trois numéros dans l'urne afin de
provoquer les mises furieuses des actionnaires. Après un rapide examen
des ressources, il parut impossible de faire mille francs sans vendre
une portion de rente. Les deux femmes parlèrent d'engager l'argenterie,
une partie du linge ou le surplus de mobilier. Joseph, effrayé de ces
propositions, alla trouver Gérard, lui exposa sa situation, et le grand
peintre lui obtint au Ministère de la Maison du Roi deux copies du
portrait de Louis XVIII à raison de cinq cents francs chacune. Quoique
peu donnant, Gros mena son élève chez un marchand de couleurs, auquel
il dit de mettre sur son compte les fournitures nécessaires à Joseph.
Mais les mille francs ne devaient être payés que les copies livrées.
Joseph fit alors quatre tableaux de chevalet en dix jours, les vendit
à des marchands, et apporta les mille francs à sa mère qui put solder
la lettre de change. Huit jours après, vint une autre lettre, par
laquelle le colonel avisait sa mère de son départ sur un paquebot dont
le capitaine le prenait sur sa parole. Philippe annonçait avoir besoin
d'au moins mille autres francs en débarquant au Havre.
--Bon, dit Joseph à sa mère, j'aurai fini mes copies, tu lui porteras
mille francs.
--Cher Joseph! s'écria tout en larmes Agathe en l'embrassant, Dieu te
bénira. Tu l'aimes donc, ce pauvre persécuté? il est notre gloire et
tout notre avenir. Si jeune, si brave et si malheureux! tout est contre
lui, soyons au moins tous trois pour lui.
--Tu vois bien que la peinture sert à quelque chose, s'écria Joseph
heureux d'obtenir enfin de sa mère la permission d'être un grand
artiste.
Madame Bridau courut au-devant de son bien-aimé fils le colonel
Philippe. Une fois au Havre, elle alla tous les jours au delà de la
tour ronde bâtie par François Ier attendant le paquebot américain, et
concevant de jour en jour, les plus cruelles inquiétudes. Les mères
seules savent combien ces sortes de souffrances ravivent la maternité.
Le paquebot arriva par une belle matinée du mois d'octobre 1819,
sans avaries, sans avoir eu le moindre grain. Chez l'homme le plus
brute, l'air de la patrie et la vue d'une mère produisent toujours un
certain effet, surtout après un voyage plein de misères. Philippe se
livra donc à une effusion de sentiments qui fit penser à Agathe:--Ah!
comme il m'aime, lui! Hélas! l'officier n'aimait plus qu'une seule
personne au monde, et cette personne était le colonel Philippe. Ses
malheurs au Texas, son séjour à New-York, pays où la spéculation et
l'individualisme sont portés au plus haut degré, où la brutalité des
intérêts arrive au cynisme, où l'homme, essentiellement isolé, se voit
contraint de marcher dans sa force et de se faire à chaque instant
juge dans sa propre cause, où la politesse n'existe pas; enfin, les
moindres événements de ce voyage avaient développé chez Philippe les
mauvais penchants du soudard: il était devenu brutal, buveur, fumeur,
personnel, impoli; la misère et les souffrances physiques l'avaient
dépravé. D'ailleurs le colonel se regardait comme persécuté. L'effet
de cette opinion est de rendre les gens sans intelligence persécuteurs
et intolérants. Pour Philippe, l'univers commençait à sa tête et
finissait à ses pieds, le soleil ne brillait que pour lui. Enfin, le
spectacle de New-York, interprété par cet homme d'action, lui avait
enlevé les moindres scrupules en fait de moralité. Chez les êtres
de cette espèce, il n'y a que deux manières d'être: ou ils croient,
ou ils ne croient pas; ou ils ont toutes les vertus de l'honnête
homme, ou ils s'abandonnent à toutes les exigences de la nécessité;
puis ils s'habituent à ériger leurs moindres intérêts et chaque
vouloir momentané de leurs passions en nécessité. Avec ce système,
on peut aller loin. Le colonel avait conservé, dans l'apparence
seulement, la rondeur, la franchise, le laissez-aller du militaire.
Aussi était-il excessivement dangereux, il semblait ingénu comme
un enfant; mais, n'ayant à penser qu'à lui, jamais il ne faisait
rien sans avoir réfléchi à ce qu'il devait faire, autant qu'un rusé
procureur réfléchit à quelque tour de maître Gonin; les paroles ne
lui coûtaient rien, il en donnait autant qu'on en voulait croire. Si,
par malheur, quelqu'un s'avisait de ne pas accepter les explications
par lesquelles il justifiait les contradictions entre sa conduite et
son langage, le colonel, qui tirait supérieurement le pistolet, qui
pouvait défier le plus habile maître d'armes, et qui possédait le
sang-froid de tous ceux auxquels la vie est indifférente, était prêt
à vous demander raison de la moindre parole aigre; mais, en attendant,
il paraissait homme à se livrer à des voies de fait, après lesquelles
aucun arrangement n'est possible. Sa stature imposante avait pris de
la rotondité, son visage s'était bronzé pendant son séjour au Texas,
il conservait son parler bref et le ton tranchant de l'homme obligé
de se faire respecter au milieu de la population de New-York. Ainsi
fait, simplement vêtu, le corps visiblement endurci par ses récentes
misères, Philippe apparut à sa pauvre mère comme un héros; mais il
était tout simplement devenu ce que le peuple nomme assez énergiquement
un _chenapan_. Effrayée du dénûment de son fils chéri, madame Bridau
lui fit au Havre une garde-robe complète; en écoutant le récit de ses
malheurs, elle n'eut pas la force de l'empêcher de boire, de manger
et de s'amuser comme devait boire et s'amuser un homme qui revenait
du Champ-d'Asile. Certes, ce fut une belle conception que celle de la
conquête du Texas par les restes de l'armée impériale; mais elle manqua
moins par les choses que par les hommes, puisqu'aujourd'hui le Texas
est une république pleine d'avenir. Cette expérience du libéralisme
sous la Restauration prouve énergiquement que ses intérêts étaient
purement égoïstes et nullement nationaux, autour du pouvoir et non
ailleurs. Ni les hommes, ni les lieux, ni l'idée, ni le dévouement
ne firent faute; mais bien les écus et les secours de cet hypocrite
parti qui disposait de sommes énormes, et qui ne donna rien quand il
s'agissait d'un empire à retrouver. Les ménagères du genre d'Agathe ont
un bon sens qui leur fait deviner ces sortes de tromperies politiques.
La pauvre mère entrevit alors la vérité d'après les récits de son
fils; car, dans l'intérêt du proscrit, elle avait écouté pendant son
absence les pompeuses réclames des journaux constitutionnels, et suivi
le mouvement de cette fameuse souscription qui produisit à peine cent
cinquante mille francs lorsqu'il aurait fallu cinq à six millions. Les
chefs du libéralisme s'étaient promptement aperçus qu'ils faisaient les
affaires de Louis XVIII en exportant de France les glorieux débris de
nos armées, et ils abandonnèrent les plus dévoués, les plus ardents,
les plus enthousiastes, ceux qui s'avancèrent les premiers. Jamais
Agathe ne put expliquer à son fils comment il était beaucoup plus
une dupe qu'un homme persécuté. Dans sa croyance en son idole, elle
s'accusa d'ignorance et déplora le malheur des temps qui frappait
Philippe. En effet, jusqu'alors, dans toutes ces misères, il était
moins fautif que victime de son beau caractère, de son énergie, de la
chute de l'Empereur, de la duplicité des Libéraux, et de l'acharnement
des Bourbons contre les Bonapartistes. Elle n'osa pas, durant cette
semaine passée au Havre, semaine horriblement coûteuse, lui proposer
de se réconcilier avec le gouvernement royal, et de se présenter au
Ministre de la Guerre: elle eut assez à faire de le tirer du Havre,
où la vie est horriblement chère, et de le ramener à Paris quand
elle n'eut plus que l'argent du voyage. La Descoings et Joseph, qui
attendaient le proscrit à son débarquer dans la cour des Messageries
royales, furent frappés de l'altération du visage d'Agathe.
--Ta mère a pris dix ans en deux mois, dit la Descoings à Joseph au
milieu des embrassades et pendant qu'on déchargeait les deux malles.
--Bonjour, mère Descoings, fut le mot de tendresse du colonel pour la
vieille épicière que Joseph appelait affectueusement maman Descoings.
--Nous n'avons pas d'argent pour le fiacre, dit Agathe d'une voix
dolente.
--J'en ai, lui répondit le jeune peintre. Mon frère est d'une superbe
couleur, s'écria-t-il à l'aspect de Philippe.
--Oui, je me suis culotté comme une pipe. Mais, toi, tu n'es pas
changé, petit.
Alors âgé de vingt et un ans, et d'ailleurs apprécié par quelques amis
qui le soutinrent dans ses jours d'épreuves, Joseph sentait sa force
et avait la conscience de son talent; il représentait la peinture
dans un Cénacle formé par des jeunes gens dont la vie était adonnée
aux sciences, aux lettres, à la politique et la philosophie; il fut
donc blessé par l'expression de mépris que son frère marqua encore par
un geste: Philippe lui tortilla l'oreille comme à un enfant. Agathe
observa l'espèce de froideur qui succédait chez la Descoings et chez
Joseph à l'effusion de leur tendresse; mais elle répara tout en leur
parlant des souffrances endurées par Philippe pendant son exil. La
Descoings, qui voulait faire un jour de fête du retour de l'enfant
qu'elle nommait prodigue, mais tout bas, avait préparé le meilleur
dîner possible, auquel étaient conviés le vieux Claparon et Desroches
le père. Tous les amis de la maison devaient venir, et vinrent le soir.
Joseph avait averti Léon Giraud, d'Arthez, Michel Chrestien, Fulgence
Ridal et Bianchon, ses amis du Cénacle. La Descoings dit à Bixiou, son
prétendu beau-fils, qu'on ferait entre jeunes gens un écarté. Desroches
le fils, devenu par la roide volonté de son père licencié en Droit,
fut aussi de la soirée. Du Bruel, Claparon, Desroches et l'abbé Loraux
étudièrent le proscrit dont les manières et la contenance grossières,
la voix altérée par l'usage des liqueurs, la phraséologie populaire
et le regard les effrayèrent. Aussi, pendant que Joseph arrangeait
les tables de jeu, les plus dévoués entourèrent-ils Agathe en lui
disant:--Que comptez-vous faire de Philippe?
--Je ne sais pas, répondit-elle; mais il ne veut toujours pas servir
les Bourbons.
--Il est bien difficile de lui trouver une place en France. S'il
ne rentre pas dans l'armée, il ne se casera pas de sitôt dans
l'administration, dit le vieux du Bruel. Certes, il suffit de
l'entendre pour voir qu'il n'aura pas, comme mon fils, la ressource de
faire fortune avec des pièces de théâtre.
Au mouvement d'yeux par lequel Agathe répondit, chacun comprit combien
l'avenir de Philippe l'inquiétait; et, comme aucun de ses amis n'avait
de ressources à lui présenter, tous gardèrent le silence. Le proscrit,
Desroches fils et Bixiou jouèrent à l'écarté, jeu qui faisait alors
fureur.
--Maman Descoings, mon frère n'a pas d'argent pour jouer, vint dire
Joseph à l'oreille de la bonne et excellente femme.
L'actionnaire de la Loterie Royale alla chercher vingt francs et les
remit à l'artiste, qui les glissa secrètement dans la main de son
frère. Tout le monde arriva. Il y eut deux tables de Boston, et la
soirée s'anima. Philippe se montra mauvais joueur. Après avoir d'abord
gagné beaucoup, il perdit; puis, vers onze heures, il devait cinquante
francs à Desroches fils et à Bixiou. Le tapage et les disputes de la
table d'écarté résonnèrent plus d'une fois aux oreilles des paisibles
joueurs de boston, qui observèrent Philippe à la dérobée. Le proscrit
donna les preuves d'une si mauvaise nature que, dans sa dernière
querelle où Desroches fils, qui n'était pas non plus très-bon, se
trouvait mêlé, Desroches père, quoique son fils eût raison, lui
donna tort et lui défendit de jouer. Madame Descoings en fit autant
avec son petit-fils, qui commençait à lancer des mots si spirituels,
que Philippe ne les comprit pas, mais qui pouvaient mettre ce cruel
railleur en péril au cas où l'une de ses flèches barbelées fût entrée
dans l'épaisse intelligence du colonel.
--Tu dois être fatigué, dit Agathe à l'oreille de Philippe, viens te
coucher.
--Les voyages forment la jeunesse, dit Bixiou en souriant quand le
colonel et madame Bridau furent sortis.
Joseph, qui se levait au jour et se couchait de bonne heure, ne vit pas
la fin de cette soirée. Le lendemain matin, Agathe et la Descoings,
en préparant le déjeuner dans la première pièce, ne purent s'empêcher
de penser que les soirées seraient excessivement chères, si Philippe
continuait à jouer ce jeu-là, selon l'expression de la Descoings. Cette
vieille femme, alors âgée de soixante-seize ans, proposa de vendre son
mobilier, de rendre son appartement au second étage au propriétaire
qui ne demandait pas mieux que de le reprendre, de faire sa chambre
du salon d'Agathe, et de convertir la première pièce en un salon où
l'on mangerait. On économiserait ainsi sept cents francs par an. Ce
retranchement dans la dépense permettrait de donner cinquante francs
par mois à Philippe en attendant qu'il se plaçât. Agathe accepta ce
sacrifice. Lorsque le colonel descendit, quand sa mère lui eut demandé
s'il s'était trouvé bien dans sa petite chambre, les deux veuves lui
exposèrent la situation de la famille. Madame Descoings et Agathe
possédaient, en réunissant leurs revenus, cinq mille trois cents francs
de rentes, dont les quatre mille de la Descoings étaient viagères. La
Descoings faisait six cents francs de pension à Bixiou, qu'elle avouait
pour son petit-fils depuis six mois, et six cents francs à Joseph; le
reste de son revenu passait, ainsi que celui d'Agathe, au ménage et à
leur entretien. Toutes les économies avaient été dévorées.
--Soyez tranquilles, dit le lieutenant-colonel, je vais chercher une
place, je ne serai pas à votre charge, je ne demande pour le moment que
la pâtée et la niche.
Agathe embrassa son fils, et la Descoings glissa cent francs dans la
main de Philippe pour payer la dette du jeu faite la veille. En dix
jours la vente du mobilier, la remise de l'appartement et le changement
intérieur de celui d'Agathe se firent avec cette célérité qui ne se
voit qu'à Paris. Pendant ces dix jours, Philippe décampa régulièrement
après le déjeuner, revint pour dîner, s'en alla le soir, et ne rentra
se coucher que vers minuit. Voici les habitudes que ce militaire
réformé contracta presque machinalement et qui s'enracinèrent; il
faisait cirer ses bottes sur le Pont-Neuf pour les deux sous qu'il eût
donnés en prenant par le pont des Arts pour gagner le Palais-Royal où
il consommait deux petits verres d'eau-de-vie en lisant les journaux,
occupation qui le menait jusqu'à midi; vers cette heure, il cheminait
par la rue Vivienne et se rendait au café Minerve où se brassait
alors la politique libérale et où il jouait au billard avec d'anciens
officiers. Tout en gagnant ou perdant, Philippe avalait toujours trois
ou quatre petits verres de diverses liqueurs, et fumait dix cigares de
la régie en allant, revenant et flânant par les rues. Après avoir fumé
quelques pipes le soir à l'Estaminet Hollandais, il montait au jeu vers
dix heures, le garçon de salle lui donnait une carte et une épingle; il
s'enquérait auprès de quelques joueurs émérites de l'état de la Rouge
et de la Noire, et jouait dix francs au moment le plus opportun, sans
jouer jamais plus de trois coups, perte ou gain. Quand il avait gagné,
ce qui arrivait presque toujours, il consommait un bol de punch et
regagnait sa mansarde; mais il parlait alors d'assommer les Ultras, les
Gardes-du-corps, et chantait dans les escaliers: _Veillons au salut de
l'Empire!_ Sa pauvre mère, en l'entendant, disait:--Il est gai ce soir,
Philippe; et elle montait l'embrasser, sans se plaindre des odeurs
fétides du punch, des petits verres et du tabac.
--Tu dois être contente de moi, ma chère mère? lui dit-il vers la fin
de janvier, je mène la vie la plus régulière du monde.
Philippe avait dîné cinq fois au restaurant avec d'anciens camarades.
Ces vieux soldats s'étaient communiqué l'état de leurs affaires
en parlant des espérances que donnait la construction d'un bateau
sous-marin pour la délivrance de l'Empereur. Parmi ses anciens
camarades retrouvés, Philippe affectionna particulièrement un vieux
capitaine des Dragons de la Garde, nommé Giroudeau, dans la compagnie
duquel il avait débuté. Cet ancien dragon fut cause que Philippe
compléta ce que Rabelais appelait l'équipage du diable, en ajoutant
au petit verre, au cigare et au jeu, une quatrième roue. Un soir, au
commencement de février, Giroudeau emmena Philippe, après dîner, à la
Gaîté, dans une loge donnée à un petit journal de théâtre appartenant
à son neveu Finot, où il tenait la caisse, les écritures, pour lequel
il faisait et vérifiait les bandes. Vêtus, selon la mode des officiers
bonapartistes appartenant à l'opposition constitutionnelle, d'une
ample redingote à collet carré, boutonnée jusqu'au menton, tombant
sur les talons et décorée de la rosette, armés d'un jonc à pomme
plombée qu'ils tenaient par un cordon de cuir tressé, les deux anciens
troupiers s'étaient, pour employer une de leurs expressions, _donné
une culotte_, et s'ouvraient mutuellement leurs cœurs en entrant dans
la loge. A travers les vapeurs d'un certain nombre de bouteilles et de
petits verres de diverses liqueurs, Giroudeau montra sur la scène à
Philippe une petite, grasse et agile figurante nommée Florentine dont
les bonnes grâces et l'affection lui venaient, ainsi que la loge, par
la toute-puissance du journal.
--Mais, dit Philippe, jusqu'où vont ses bonnes grâces pour un vieux
troupier gris-pommelé comme toi?
--Dieu merci, répondit Giroudeau, je n'ai pas abandonné les vieilles
doctrines de notre glorieux uniforme! Je n'ai jamais dépensé deux
liards pour une femme.
--Comment? s'écria Philippe en se mettant un doigt sur l'œil gauche.
--Oui, répondit Giroudeau. Mais, entre nous, le journal y est
pour beaucoup. Demain, dans deux lignes, nous conseillerons à
l'administration de faire danser un pas à mademoiselle Florentine. Ma
foi, mon cher enfant, je suis très-heureux, dit Giroudeau.
--Eh! pensa Philippe, si ce respectable Giroudeau, malgré son crâne
poli comme mon genou, ses quarante-huit ans, son gros ventre, sa figure
de vigneron et son nez en forme de pomme de terre, est l'ami d'une
figurante, je dois être celui de la première actrice de Paris. Où ça se
trouve-t-il? dit-il tout haut à Giroudeau.
--Je te ferai voir ce soir le ménage de Florentine. Quoique ma Dulcinée
n'ait que cinquante francs par mois au théâtre, grâce à un ancien
marchand de soieries nommé Cardot, qui lui offre cinq cents francs par
mois, elle est encore assez bien ficelée!
--Eh! mais?... dit le jaloux Philippe.
--Bah! fit Giroudeau, le véritable amour est aveugle.
Après le spectacle, Giroudeau mena Philippe chez mademoiselle
Florentine, qui demeurait à deux pas du Théâtre, rue de Crussol.
--Tenons-nous bien, lui dit Giroudeau. Florentine a sa mère; tu
comprends que je n'ai pas les moyens de lui en payer une, et que la
bonne femme est sa vraie mère. Cette femme fut portière, mais elle ne
manque pas d'intelligence, et se nomme Cabirolle, appelle-la madame,
elle y tient.
Florentine avait ce soir-là chez elle une amie, une certaine Marie
Godeschal, belle comme un ange, froide comme une danseuse, et
d'ailleurs élève de Vestris qui lui prédisait les plus hautes destinées
chorégraphiques. Mademoiselle Godeschal, qui voulait alors débuter
au Panorama-Dramatique sous le nom de Mariette, comptait sur la
protection d'un Premier Gentilhomme de la Chambre, à qui Vestris devait
la présenter depuis long-temps. Vestris, encore vert à cette époque,
ne trouvait pas son élève encore suffisamment savante. L'ambitieuse
Marie Godeschal rendit fameux son pseudonyme de Mariette; mais son
ambition fut d'ailleurs très-louable. Elle avait un frère, clerc chez
Derville. Orphelins et misérables, mais s'aimant tous deux, le frère et
la sœur avaient vu la vie comme elle est à Paris: l'un voulait devenir
avoué pour établir sa sœur, et vivait avec dix sous par jour; l'autre
avait résolu froidement de devenir danseuse, et de profiter autant de
sa beauté que de ses jambes pour acheter une Étude à son frère. En
dehors de leurs sentiments l'un pour l'autre, de leurs intérêts et
de leur vie commune, tout, pour eux, était, comme autrefois pour les
Romains et pour les Hébreux, barbare, étranger, ennemi. Cette amitié
si belle, et que rien ne devait altérer, expliquait Mariette à ceux
qui la connaissaient intimement. Le frère et la sœur demeuraient alors
au huitième étage d'une maison de la Vieille rue du Temple. Mariette
s'était mise à l'étude dès l'âge de dix ans, et comptait alors seize
printemps. Hélas! faute d'un peu de toilette, sa beauté trotte-menu,
cachée sous un cachemire de poil de lapin, montée sur des patins en
fer, vêtue d'indienne et mal tenue, ne pouvait être devinée que par les
Parisiens adonnés à la chasse des grisettes et à la piste des beautés
malheureuses. Philippe devint amoureux de Mariette. Mariette vit en
Philippe le commandant aux Dragons de la Garde, l'officier d'ordonnance
de l'Empereur, le jeune homme de vingt-sept ans et le plaisir de se
montrer supérieure à Florentine par l'évidente supériorité de Philippe
sur Giroudeau. Florentine et Giroudeau, lui pour faire le bonheur de
son camarade, elle pour donner un protecteur à son amie, poussèrent
Mariette et Philippe à faire un mariage _en détrempe_. Cette expression
du langage parisien équivaut à celle de _mariage morganatique_ employée
pour les rois et les reines. Philippe, en sortant, confia sa misère à
Giroudeau; mais le vieux roué le rassura beaucoup.
--Je parlerai de toi à mon neveu Finot, lui dit Giroudeau.
Vois-tu, Philippe, le règne des péquins et des phrases est arrivé,
soumettons-nous. Aujourd'hui l'écritoire fait tout. L'encre remplace la
poudre, et la parole est substituée à la balle. Après tout, ces petits
crapauds de rédacteurs sont très-ingénieux et assez bons enfants.
Viens me voir demain au journal, j'aurai dit deux mots de ta position
à mon neveu. Dans quelque temps, tu auras une place dans un journal
quelconque. Mariette, qui, dans ce moment (ne t'abuse pas), te prend
parce qu'elle n'a rien, ni engagement, ni possibilité de débuter, et à
qui j'ai dit que tu allais être comme moi dans un journal, Mariette te
prouvera qu'elle t'aime pour toi-même et tu le croiras! Fais comme moi,
maintiens-la figurante tant que tu pourras! J'étais si amoureux que,
dès que Florentine a voulu danser son pas, j'ai prié Finot de demander
son début; mais mon neveu m'a dit:--Elle a du talent, n'est-ce pas? Eh!
bien, le jour où elle aura dansé son pas elle te fera passer celui de
la porte. Oh! mais voilà Finot. Tu verras un gars bien dégourdi.
Le lendemain, sur les quatre heures, Philippe se trouva rue du Sentier,
dans un petit entresol où il aperçut Giroudeau encagé comme un animal
féroce dans une espèce de poulailler à chatière où se trouvaient un
petit poêle, une petite table, deux petites chaises, et de petites
bûches. Cet appareil était relevé par ces mots magiques: _Bureau
d'abonnement_, imprimés sur la porte en lettres noires, et par le mot
_Caisse_ écrit à la main et attaché au-dessus du grillage. Le long du
mur qui faisait face à l'établissement du capitaine s'étendait une
banquette où déjeunait alors un invalide amputé d'un bras, appelé par
Giroudeau Coloquinte, sans doute à cause de la couleur égyptienne de sa
figure.
--Joli! dit Philippe en examinant cette pièce. Que fais-tu là, toi qui
as été de la charge du pauvre colonel Chabert à Eylau? Nom de nom!
Mille noms de nom, des officiers supérieurs!...
--Eh! bien! oui!--broum! broum!--un officier supérieur faisant des
quittances de journal, dit Giroudeau qui raffermit son bonnet de soie
noire. Et, de plus, je suis l'éditeur responsable de ces farces-là,
dit-il en montrant le journal.
--Et moi qui suis allé en Égypte, je vais maintenant au Timbre, dit
l'invalide.
--Silence, Coloquinte, dit Giroudeau, tu es devant un brave qui a porté
les ordres de l'Empereur à la bataille de Montmirail.
--Présent! dit Coloquinte, j'y ai perdu le bras qui me manque.
--Coloquinte, garde la boutique, je monte chez mon neveu.
Les deux anciens militaires allèrent au quatrième étage, dans une
mansarde, au fond d'un corridor, et trouvèrent un jeune homme à l'œil
pâle et froid, couché sur un mauvais canapé. Le péquin ne se dérangea
pas, tout en offrant des cigares à son oncle et à l'ami de son oncle.
--Mon ami, lui dit d'un ton doux et humble Giroudeau, voilà ce brave
chef d'escadron de la Garde impériale de qui je t'ai parlé.
--Eh! bien? dit Finot en toisant Philippe qui perdit toute son énergie
comme Giroudeau devant le diplomate de la presse.
--Mon cher enfant, dit Giroudeau qui tâchait de se poser en oncle, le
colonel revient du Texas.
--Ah! vous avez donné dans le Texas, dans le Champ-d'Asile. Vous étiez
cependant encore bien jeune pour vous faire _Soldat Laboureur_.
L'acerbité de cette plaisanterie ne peut être comprise que de ceux qui
se souviennent du déluge de gravures, de paravents, de pendules, de
bronzes et de plâtres auxquelles donna lieu l'idée du Soldat Laboureur,
grande image du sort de Napoléon et de ses braves qui a fini par
engendrer plusieurs vaudevilles. Cette idée a produit au moins un
million. Vous trouvez encore des Soldats Laboureurs sur des papiers
de tenture, au fond des provinces. Si ce jeune homme n'eût pas été le
neveu de Giroudeau, Philippe lui aurait appliqué une paire de soufflets.
--Oui, j'ai donné là-dedans, j'y ai perdu douze mille francs et mon
temps, reprit Philippe en essayant de grimacer un sourire.
--Et vous aimez toujours l'Empereur? dit Finot.
--Il est mon Dieu, reprit Philippe Bridau.
--Vous êtes libéral?
--Je serai toujours de l'Opposition Constitutionnelle. Oh! Foy! oh!
Manuel! oh! Laffitte! voilà des hommes! Ils nous débarrasseront de ces
misérables revenus à la suite de l'étranger!
--Eh! bien, reprit froidement Finot, il faut tirer parti de votre
malheur, car vous êtes une victime des libéraux, mon cher! Restez
libéral si vous tenez à votre opinion; mais menacez les Libéraux de
dévoiler les sottises du Texas. Vous n'avez pas eu deux liards de
la souscription nationale, n'est-ce pas? Eh! bien, vous êtes dans
une belle position, demandez compte de la souscription. Voici ce qui
vous arrivera: il se crée un nouveau journal d'Opposition, sous le
patronage des Députés de la Gauche; vous en serez le caissier, à mille
écus d'appointements, une place éternelle. Il suffit de vous procurer
vingt mille francs de cautionnement; trouvez-les, vous serez casé dans
huit jours. Je donnerai le conseil de se débarrasser de vous en vous
faisant offrir la place; mais criez, et criez fort!
Giroudeau laissa descendre quelques marches à Philippe, qui se
confondait en remercîments, et dit à son neveu:--Eh! bien, tu es encore
drôle, toi!... tu me gardes ici à douze cents francs.
--Le journal ne tiendra pas un an, répondit Finot. J'ai mieux que cela
pour toi.
--Nom de nom! dit Philippe à Giroudeau, ce n'est pas une ganache, ton
neveu! Je n'avais pas songé à tirer, comme il le dit, parti de ma
position.
Le soir, au café Lemblin, au café Minerve, le colonel Philippe
déblatéra contre le parti libéral qui faisait des souscriptions,
qui vous envoyait au Texas, qui parlait hypocritement des Soldats
Laboureurs, qui laissait des braves sans secours, dans la misère, après
leur avoir mangé des vingt mille francs et les avoir promenés pendant
deux ans.
--Je vais demander compte de la souscription pour le Champ-d'Asile,
dit-il à l'un des habitués du café Minerve qui le redit à des
journalistes de la Gauche.
Philippe ne rentra pas rue Mazarine, il alla chez Mariette lui annoncer
la nouvelle de sa coopération future à un journal qui devait avoir
dix mille abonnés, et où ses prétentions chorégraphiques seraient
chaudement appuyées. Agathe et la Descoings attendirent Philippe en
se mourant de peur, car le duc de Berry venait d'être assassiné. Le
lendemain, le colonel arriva quelques instants après le déjeuner; quand
sa mère lui témoigna les inquiétudes que son absence lui avait causées,
il se mit en colère, il demanda s'il était majeur.
--Nom de nom! je vous apporte une bonne nouvelle, et vous avez l'air
de catafalques. Le duc de Berry est mort, eh! bien, tant mieux!
c'est un de moins. Moi, je vais être caissier d'un journal à mille
écus d'appointements, et vous voilà tirées d'embarras pour ce qui me
concerne.
--Est-ce possible? dit Agathe.
--Oui, si vous pouvez me faire vingt mille francs de cautionnement; il
ne s'agit que de déposer votre inscription de treize cents francs de
rente, vous toucherez tout de même vos semestres.
Depuis près de deux mois, les deux veuves, qui se tuaient à chercher
ce que faisait Philippe, où et comment le placer, furent si heureuses
de cette perspective, qu'elles ne pensèrent plus aux diverses
catastrophes du moment. Le soir, le vieux du Bruel, Claparon qui se
mourait, et l'inflexible Desroches père, ces sages de la Grèce furent
unanimes: ils conseillèrent tous à la veuve de cautionner son fils.
Le journal, constitué très-heureusement avant l'assassinat du duc de
Berry, évita le coup qui fut alors porté par M. Decaze à la Presse.
L'inscription de treize cents francs de la veuve Bridau fut affectée au
cautionnement de Philippe, nommé caissier. Ce bon fils promit aussitôt
de donner cent francs par mois aux deux veuves pour son logement,
pour sa nourriture, et fut proclamé le meilleur des enfants. Ceux qui
avaient mal auguré de lui félicitèrent Agathe.
--Nous l'avions mal jugé, dirent-ils.
Le pauvre Joseph, pour ne pas rester en arrière de son frère, essaya
de se suffire à lui-même, et y parvint. Trois mois après, le colonel,
qui mangeait et buvait comme quatre, qui faisait le difficile et
entraînait, sous prétexte de sa pension, les deux veuves à des dépenses
de table, n'avait pas encore donné deux liards. Ni sa mère, ni la
Descoings ne voulaient, par délicatesse, lui rappeler sa promesse.
L'année se passa sans qu'une seule de ces pièces, si énergiquement
appelées par Léon Gozlan _un tigre à cinq griffes_, eût passé de la
poche de Philippe dans le ménage. Il est vrai qu'à cet égard le colonel
avait calmé les scrupules de sa conscience: il dînait rarement à la
maison.
--Enfin il est heureux, dit sa mère, il est tranquille, il a une place!
Par l'influence du feuilleton que rédigeait Vernou, l'un des amis
de Bixiou, de Finot et de Giroudeau, Mariette débuta non pas au
Panorama-Dramatique, mais à la Porte-Saint-Martin, où elle eut du
succès à côté de la Bégrand. Parmi les directeurs de ce théâtre,
se trouvait alors un riche et fastueux officier-général amoureux
d'une actrice et qui s'était fait _impresario_ pour elle. A Paris,
il se rencontre toujours des gens épris d'actrices, de danseuses ou
de cantatrices qui se mettent Directeurs de Théâtre par amour. Cet
officier-général connaissait Philippe et Giroudeau. Le petit journal
de Finot et celui de Philippe y aidant, le début de Mariette fut une
affaire d'autant plus promptement arrangée entre les trois officiers,
qu'il semble que les passions soient toutes solidaires en fait de
folies. Le malicieux Bixiou apprit bientôt à sa grand'mère et à la
dévote Agathe que le caissier Philippe le brave des braves, aimait
Mariette, la célèbre danseuse de la Porte-Saint-Martin. Cette vieille
nouvelle fut comme un coup de foudre pour les deux veuves; d'abord les
sentiments religieux d'Agathe lui faisaient regarder les femmes de
théâtre comme des tisons d'enfer; puis il leur semblait à toutes deux
que ces femmes vivaient d'or, buvaient des perles, et ruinaient les
plus grandes fortunes.
--Eh! bien, dit Joseph à sa mère, croyez-vous que mon frère soit assez
imbécile pour donner de l'argent à sa Mariette? Ces femmes-là ne
ruinent que les riches.
--On parle déjà d'engager Mariette à l'Opéra, dit Bixiou. Mais
n'ayez pas peur, madame Bridau, le corps diplomatique se montre à
la Porte-Saint-Martin, cette belle fille ne sera pas longtemps avec
votre fils. On parle d'un ambassadeur amoureux-fou de Mariette. Autre
nouvelle! Le père Claparon est mort, on l'enterre demain, et son fils,
devenu banquier, qui roule sur l'or et sur l'argent, a commandé un
convoi de dernière classe. Ce garçon manque d'éducation. Ça ne se passe
pas ainsi en Chine!
Philippe proposa, dans une pensée cupide, à la danseuse de l'épouser;
mais, à la veille d'entrer à l'Opéra, mademoiselle Godeschal le refusa,
soit qu'elle eût deviné les intentions du colonel, soit qu'elle eût
compris combien son indépendance était nécessaire à sa fortune. Pendant
le reste de cette année, Philippe vint tout au plus voir sa mère deux
fois par mois. Où était-il? A sa caisse, au théâtre ou chez Mariette.
Aucune lumière sur sa conduite ne transpira dans le ménage de la rue
Mazarine. Giroudeau, Finot, Bixiou, Vernou, Lousteau lui voyaient
mener une vie de plaisirs. Philippe était de toutes les parties de
Tullia, l'un des premiers sujets de l'Opéra, de Florentine qui remplaça
Mariette à la Porte-Saint-Martin, de Florine et de Matifat, de Coralie
et de Camusot. A partir de quatre heures, moment où il quittait sa
caisse, il s'amusait jusqu'à minuit; car il y avait toujours une partie
de liée la veille, un bon dîner donné par quelqu'un, une soirée de jeu,
un souper. Philippe vécut alors comme dans son élément. Ce carnaval,
qui dura dix-huit mois, n'alla pas sans soucis. La belle Mariette, lors
de son début à l'Opéra, en janvier 1821, soumit à sa loi l'un des ducs
les plus brillants de la cour de Louis XVIII. Philippe essaya de lutter
contre le duc; mais, malgré quelque bonheur au jeu, au renouvellement
du mois d'avril il fut obligé, par sa passion, de puiser dans la
caisse du journal. Au mois de mai, il devait onze mille francs. Dans
ce mois fatal, Mariette partit pour Londres y exploiter les lords
pendant le temps qu'on bâtissait la salle provisoire de l'Opéra, dans
l'hôtel Choiseul, rue Lepelletier. Le malheureux Philippe en était
arrivé, comme cela se pratique, à aimer Mariette malgré ses patentes
infidélités; mais elle n'avait jamais vu dans ce garçon qu'un militaire
brutal et sans esprit, un premier échelon sur lequel elle ne voulait
pas long-temps rester. Aussi, prévoyant le moment où Philippe n'aurait
plus d'argent, la danseuse avait-elle su conquérir des appuis dans le
journalisme qui la dispensaient de conserver Philippe; néanmoins, elle
eut la reconnaissance particulière à ces sortes de femmes pour celui
qui, le premier, leur a pour ainsi dire aplani les difficultés de
l'horrible carrière du théâtre.
Forcé de laisser aller sa terrible maîtresse à Londres sans l'y suivre,
Philippe reprit ses quartiers d'hiver, pour employer ses expressions,
et revint rue Mazarine dans sa mansarde; il y fit de sombres réflexions
en se couchant et se levant. Il sentit en lui-même l'impossibilité de
vivre autrement qu'il n'avait vécu depuis un an. Le luxe qui régnait
chez Mariette, les dîners et les soupers, la soirée dans les coulisses,
l'entrain des gens d'esprit et des journalistes, l'espèce de bruit qui
se faisait autour de lui, toutes les caresses qui en résultaient pour
les sens et pour la vanité; cette vie, qui ne se trouve d'ailleurs
qu'à Paris, et qui offre chaque jour quelque chose de neuf, était
devenue plus qu'une habitude pour Philippe; elle constituait une
nécessité comme son tabac et ses petits verres. Aussi reconnut-il qu'il
ne pouvait pas vivre sans ces continuelles jouissances. L'idée du
suicide lui passa par la tête, non pas à cause du déficit qu'on allait
reconnaître dans sa caisse, mais à cause de l'impossibilité de vivre
avec Mariette et dans l'atmosphère de plaisirs où il se chafriolait
depuis un an. Plein de ces sombres idées, il vint pour la première fois
dans l'atelier de son frère qu'il trouva travaillant, en blouse bleue,
à copier un tableau pour un marchand.
--Voici donc comment se font les tableaux? dit Philippe pour entrer en
matière.
--Non, répondit Joseph, mais voilà comment ils se copient.
--Combien te paye-t-on cela?
--Hé! jamais assez, deux cent cinquante francs; mais j'étudie la
manière des maîtres, j'y gagne de l'instruction, je surprends les
secrets du métier. Voilà l'un de mes tableaux, lui dit-il en lui
indiquant du bout de sa brosse une esquisse dont les couleurs étaient
encore humides.
--Et que mets-tu dans ton sac par année, maintenant?
--Malheureusement je ne suis encore connu que des peintres. Je suis
appuyé par Schinner qui doit me procurer des travaux au château de
Presles où j'irai vers octobre faire des arabesques, des encadrements,
des ornements très-bien payés par le comte de Sérizy. Avec ces
_brocantes-là_, avec les commandes des marchands, je pourrai désormais
faire dix-huit cents à deux mille francs, tous frais payés. Bah! à
l'Exposition prochaine, je présenterai ce tableau-là; s'il est goûté,
mon affaire sera faite: mes amis en sont contents.
--Je ne m'y connais pas, dit Philippe d'une voix douce qui força Joseph
à le regarder.
--Qu'as-tu? demanda l'artiste en trouvant son frère pâli.
--Je voudrais savoir en combien de temps tu ferais mon portrait.
--Mais en travaillant toujours, si le temps est clair, en trois ou
quatre jours j'aurai fini.
--C'est trop de temps, je n'ai que la journée à te donner. Ma pauvre
mère m'aime tant que je voulais lui laisser ma ressemblance. N'en
parlons plus.
--Eh! bien, est-ce que tu t'en vas encore?
--Je m'en vais pour ne plus revenir, dit Philippe d'un air faussement
gai.
--Ah ça! Philippe, mon ami, qu'as-tu? Si c'est quelque chose de grave,
je suis un homme, je ne suis pas un niais; je m'apprête à de rudes
combats; et, s'il faut de la discrétion, j'en aurai.
--Est-ce sûr?
--Sur mon honneur.
--Tu ne diras rien à qui que ce soit au monde?
--A personne.
--Eh! bien, je vais me brûler le cervelle.
--Toi! tu vas donc te battre?
--Je vais me tuer.
--Et pourquoi?
--J'ai pris onze mille francs dans ma caisse, et je dois rendre mes
comptes demain, mon cautionnement sera diminué de moitié; notre pauvre
mère sera réduite à six cents francs de rente. Ça! ce n'est rien, je
pourrais lui rendre plus tard une fortune; mais je suis déshonoré! Je
ne veux pas vivre dans le déshonneur.
--Tu ne seras pas déshonoré pour avoir restitué, mais tu perdras ta
place, il ne te restera plus que les cinq cents francs de ta croix, et
avec cinq cents francs on peut vivre.
--Adieu! dit Philippe qui descendit rapidement et ne voulut rien
entendre.
Joseph quitta son atelier et descendit chez sa mère pour déjeuner; mais
la confidence de Philippe lui avait ôté l'appétit. Il prit la Descoings
à part et lui dit l'affreuse nouvelle. La vieille femme fit une
épouvantable exclamation, laissa tomber un poêlon de lait qu'elle avait
à la main, et se jeta sur une chaise. Agathe accourut. D'exclamations
en exclamations, la fatale vérité fut avouée à la mère.
--Lui! manquer à l'honneur! le fils de Bridau prendre dans la caisse
qui lui est confiée!
La veuve trembla de tous ses membres, ses yeux s'agrandirent, devinrent
fixes, elle s'assit et fondit en larmes.
--Où est-il? s'écria-t-elle au milieu de ses sanglots. Peut-être
s'est-il jeté dans la Seine!
--Il ne faut pas vous désespérer, dit la Descoings, parce que le pauvre
garçon a rencontré une mauvaise femme, et qu'elle lui a fait faire
des folies. Mon Dieu! cela se voit souvent. Philippe a eu jusqu'à son
retour tant d'infortunes, et il a eu si peu d'occasions d'être heureux
et aimé, qu'il ne faut pas s'étonner de sa passion pour cette créature.
Toutes les passions mènent à des excès! J'ai dans ma vie un reproche de
ce genre à me faire, et je me crois cependant une honnête femme! Une
seule faute ne fait pas le vice! Et puis, après tout, il n'y a que ceux
qui ne font rien qui ne se trompent pas!
Le désespoir d'Agathe l'accablait tellement que la Descoings et Joseph
furent obligés de diminuer la faute de Philippe en lui disant que dans
toutes les familles il arrivait de ces sortes d'affaires.
--Mais il a vingt-huit ans, s'écriait Agathe, et ce n'est plus un
enfant.
Mot terrible et qui révèle combien la pauvre femme pensait à la
conduite de son fils.
--Ma mère, je t'assure qu'il ne songeait qu'à ta peine et au tort qu'il
te fait, lui dit Joseph.
--Oh! mon Dieu, qu'il revienne! qu'il vive, et je lui pardonne tout!
s'écria la pauvre mère à l'esprit de laquelle s'offrit l'horrible
tableau de Philippe retiré mort de l'eau.
Un sombre silence régna pendant quelques instants. La journée se passa
dans les plus cruelles alternatives. Tous les trois ils s'élançaient
à la fenêtre du salon au moindre bruit, et se livraient à une foule
de conjectures. Pendant le temps où sa famille se désolait, Philippe
mettait tranquillement tout en ordre à sa caisse. Il eut l'audace de
rendre ses comptes en disant que, craignant quelque malheur, il avait
les onze mille francs chez lui. Le drôle sortit à quatre heures en
prenant cinq cents francs de plus à sa caisse, et monta froidement
au jeu, où il n'était pas allé depuis qu'il occupait sa place, car
il avait bien compris qu'un caissier ne peut pas hanter les maisons
de jeu. Ce garçon ne manquait pas de calcul. Sa conduite postérieure
prouvera d'ailleurs qu'il tenait plus de son aïeul Rouget que de son
vertueux père. Peut-être eût-il fait un bon général; mais, dans sa
vie privée, il fut un de ces profonds scélérats qui abritent leurs
entreprises et leurs mauvaises actions derrière le paravent de la
légalité et sous le toit discret de la famille. Philippe garda tout
son sang-froid dans cette suprême entreprise. Il gagna d'abord et
alla jusqu'à une masse de six mille francs; mais il se laissa éblouir
par le désir de terminer son incertitude d'un coup. Il quitta le
Trente-et-Quarante en apprenant qu'à la roulette la Noire venait de
passer seize fois; il alla jouer cinq mille francs sur la Rouge, et
la Noire sortit encore une dix-septième fois. Le colonel mit alors
son billet de mille francs sur la Noire et gagna. Malgré cette
étonnante entente du hasard, il avait la tête fatiguée; et, quoiqu'il
le sentît, il voulut continuer; mais le sens divinatoire qu'écoutent
les joueurs et qui procède par éclairs était altéré déjà. Vinrent des
intermittences qui sont la perte des joueurs. La lucidité, de même que
les rayons du soleil, n'a d'effet que par la fixité de la ligne droite,
elle ne devine qu'à la condition de ne pas rompre son regard; elle se
trouble dans les sautillements de la chance. Philippe perdit tout.
Après de si fortes épreuves, l'âme la plus insouciante comme la plus
intrépide s'affaisse. Aussi, en revenant chez lui, Philippe pensait-il
d'autant moins à sa promesse de suicide, qu'il n'avait jamais voulu se
tuer. Il ne songeait plus ni à sa place perdue, ni à son cautionnement
entamé, ni à sa mère, ni à Mariette, la cause de sa ruine; il allait
machinalement. Quand il entra, sa mère en pleurs, la Descoings et son
frère lui sautèrent au cou, l'embrassèrent et le portèrent avec joie au
coin du feu.
--Tiens! pensa-t-il, l'annonce a fait son effet.
Ce monstre prit alors d'autant mieux une figure de circonstance que la
séance au jeu l'avait profondément ému. En voyant son atroce Benjamin
pâle et défait, la pauvre mère se mit à ses genoux, lui baisa les
mains, se les mit sur le cœur et le regarda long-temps les yeux pleins
de larmes.
--Philippe, lui dit-elle d'une voix étouffée, promets-moi de ne pas te
tuer, nous oublierons tout!
Philippe regarda son frère attendri, la Descoings qui avait la larme à
l'œil; il se dit à lui-même:--C'est de bonnes gens! il prit alors sa
mère, la releva, l'assit sur ses genoux, la pressa sur son cœur, et lui
dit à l'oreille en l'embrassant:--Tu me donnes une seconde fois la vie!
La Descoings trouva le moyen de servir un excellent dîner, d'y joindre
deux bouteilles de vieux vin, et un peu de liqueur des îles, trésor
provenant de son ancien fonds.
--Agathe, il faut lui laisser fumer ses cigares! dit-elle au dessert.
Et elle offrit des cigares à Philippe.
Les deux pauvres créatures avaient imaginé qu'en laissant prendre
toutes ses aises à ce garçon, il aimerait la maison et s'y tiendrait,
et toutes deux essayèrent de s'habituer à la fumée du tabac qu'elles
exécraient. Cet immense sacrifice ne fut pas même aperçu par Philippe.
Le lendemain Agathe avait vieilli de dix années. Une fois ses
inquiétudes calmées, la réflexion vint, et la pauvre femme ne put
fermer l'œil pendant cette horrible nuit. Elle allait être réduite à
six cents francs de rente. Comme toutes les femmes grasses et friandes,
la Descoings, douée d'une toux catarrhale opiniâtre, devenait lourde;
son pas dans l'escalier retentissait comme des coups de bûche; elle
pouvait donc mourir de moment en moment; avec elle, disparaîtraient
quatre mille francs. N'était-il pas ridicule de compter sur cette
ressource? Que faire? que devenir? Décidée à se mettre à garder des
malades plutôt que d'être à charge à ses enfants, Agathe ne songeait
pas à elle. Mais que ferait Philippe réduit aux cinq cents francs de sa
croix d'officier de la Légion-d'Honneur? Depuis onze ans, la Descoings,
en donnant mille écus chaque année, avait payé presque deux fois sa
dette, et continuait à immoler les intérêts de son petit-fils à ceux
de la famille Bridau. Quoique tous les sentiments probes et rigoureux
d'Agathe fussent froissés au milieu de ce désastre horrible, elle se
disait:--Pauvre garçon, est-ce sa faute? il est fidèle à ses serments.
Moi, j'ai eu tort de ne pas le marier. Si je lui avais trouvé une
femme, il ne se serait pas lié avec cette danseuse. Il est si fortement
constitué!...
La vieille commerçante avait aussi réfléchi, pendant la nuit, à la
manière de sauver l'honneur de la famille. Au jour, elle quitta son lit
et vint dans la chambre de son amie.
--Ce n'est ni à vous ni à Philippe à traiter cette affaire délicate,
lui dit-elle. Si nos deux vieux amis, Claparon et du Bruel sont morts,
il nous reste le père Desroches qui a une bonne judiciaire, et je vais
aller chez lui ce matin. Desroches dira que Philippe a été victime
de sa confiance dans un ami; que sa faiblesse, en ce genre, le rend
tout à fait impropre à gérer une caisse. Ce qui lui arrive aujourd'hui
pourrait recommencer. Philippe préférera donner sa démission, il ne
sera donc pas renvoyé.
Agathe, en voyant par ce mensonge officieux l'honneur de son fils mis
à couvert, au moins aux yeux des étrangers, embrassa la Descoings, qui
sortit arranger cette horrible affaire. Philippe avait dormi du sommeil
des justes.
--Elle est rusée, la vieille! dit-il en souriant quand Agathe apprit à
son fils pourquoi leur déjeuner était retardé.
Le vieux Desroches, le dernier ami de ces deux pauvres femmes, et qui,
malgré la dureté de son caractère, se souvenait toujours d'avoir été
placé par Bridau, s'acquitta, en diplomate consommé, de la mission
délicate que lui confia la Descoings. Il vint dîner avec la famille,
avertir Agathe d'aller signer le lendemain au Trésor, rue Vivienne, le
transfert de la partie de la rente vendue, et de retirer le coupon de
six cents francs qui lui restait. Le vieil employé ne quitta pas cette
maison désolée sans avoir obtenu de Philippe de signer une pétition au
Ministre de la Guerre par laquelle il demandait sa réintégration dans
les cadres de l'armée. Desroches promit aux deux femmes de suivre la
pétition dans les Bureaux de la Guerre, et de profiter du triomphe du
duc sur Philippe chez la danseuse pour obtenir protection de ce grand
seigneur.
--Avant trois mois, il sera lieutenant-colonel dans le régiment du duc
de Maufrigneuse, et vous serez débarrassées de lui.
Desroches s'en alla comblé des bénédictions des deux femmes et de
Joseph. Quant au journal, deux mois après, selon les prévisions de
Finot, il cessa de paraître. Ainsi la faute de Philippe n'eut, dans le
monde, aucune portée. Mais la maternité d'Agathe avait reçu la plus
profonde blessure. Sa croyance en son fils une fois ébranlée, elle
vécut dès lors en des transes perpétuelles, mêlées de satisfactions
quand elle voyait ses sinistres appréhensions trompées.
Lorsque les hommes doués du courage physique mais lâches et ignobles au
moral, comme l'était Philippe, ont vu la nature des choses reprenant
son cours autour d'eux après une catastrophe où leur moralité s'est
à peu près perdue, cette complaisance de la famille ou des amitiés
est pour eux une prime d'encouragement. Ils comptent sur l'impunité:
leur esprit faussé, leurs passions satisfaites les portent à étudier
comment ils ont réussi à tourner les lois sociales, et ils deviennent
alors horriblement adroits. Quinze jours après, Philippe, redevenu
l'homme oisif, ennuyé, reprit donc fatalement sa vie de café, ses
stations embellies de petits verres, ses longues parties de billard
au punch, sa séance de nuit au jeu où il risquait à propos une faible
mise, et réalisait un petit gain qui suffisait à l'entretien de son
désordre. En apparence économe, pour mieux tromper sa mère et la
Descoings, il portait un chapeau presque crasseux, pelé sur le tour
et aux bords, des bottes rapiécées, une redingote râpée où brillait
à peine sa rosette rouge, brunie par un long séjour à la boutonnière
et salie par des gouttes de liqueur ou de café. Ses gants verdâtres
en peau de daim lui duraient long-temps. Enfin il n'abandonnait son
col de satin qu'au moment où il ressemblait à de la bourre. Mariette
fut le seul amour de ce garçon; aussi la trahison de cette danseuse
lui endurcit-elle beaucoup le cœur. Quand par hasard il réalisait des
gains inespérés, ou s'il soupait avec son vieux camarade Giroudeau,
Philippe s'adressait à la Vénus des carrefours par une sorte de
dédain brutal pour le sexe entier. Régulier d'ailleurs, il déjeunait,
dînait au logis, et rentrait toutes les nuits vers une heure. Trois
mois de cette vie horrible rendirent quelque confiance à la pauvre
Agathe. Quant à Joseph, qui travaillait au tableau magnifique auquel
il dut sa réputation, il vivait dans son atelier. Sur la foi de son
petit-fils, la Descoings, qui croyait à la gloire de Joseph, prodiguait
au peintre des soins maternels; elle lui portait à déjeuner le matin,
elle faisait ses courses, elle lui nettoyait ses bottes. Le peintre
ne se montrait guère qu'au dîner, et ses soirées appartenaient à ses
amis du Cénacle. Il lisait d'ailleurs beaucoup, il se donnait cette
profonde et sérieuse instruction que l'on ne tient que de soi-même, et
à laquelle tous les gens de talent se sont livrés entre vingt et trente
ans. Agathe, voyant peu Joseph, et sans inquiétude sur son compte,
n'existait que par Philippe, qui seul lui donnait les alternatives de
craintes soulevées, de terreurs apaisées qui sont un peu la vie des
sentiments, et tout aussi nécessaires à la maternité qu'à l'amour.
Desroches qui venait environ une fois par semaine voir la veuve de son
ancien chef et ami, lui donnait des espérances: le duc de Maufrigneuse
avait demandé Philippe dans son régiment, le Ministre de la Guerre se
faisait faire un rapport; et, comme le nom de Bridau ne se trouvait
sur aucune liste de police, sur aucun dossier de palais, dans les
premiers mois de l'année prochaine Philippe recevrait sa lettre de
service et de réintégration. Pour réussir, Desroches avait mis toutes
ses connaissances en mouvement, ses informations à la préfecture
de police lui apprirent alors que Philippe allait tous les soirs
au jeu, et il jugea nécessaire de confier ce secret à la Descoings
seulement, en l'engageant à surveiller le futur lieutenant-colonel,
car un éclat pouvait tout perdre; pour le moment, le Ministre de la
Guerre n'irait pas rechercher si Philippe était joueur. Or, une fois
sous les drapeaux, le lieutenant-colonel abandonnerait une passion
née de son désœuvrement. Agathe, qui le soir n'avait plus personne,
lisait ses prières au coin de son feu pendant que la Descoings se
tirait les cartes, s'expliquait ses rêves et appliquait les règles de
la _cabale_ à ses mises. Cette joueuse obstinée ne manquait jamais
un tirage: elle poursuivait son terne, qui n'était pas encore sorti.
Ce terne allait avoir vingt et un ans, il atteignait à sa majorité.
La vieille actionnaire fondait beaucoup d'espoir sur cette puérile
circonstance. L'un des numéros était resté au fond de toutes les roues
depuis la création de la loterie; aussi la Descoings chargeait-elle
énormément ce numéro et toutes les combinaisons de ces trois chiffres.
Le dernier matelas de son lit servait de dépôt aux économies de la
pauvre vieille; elle le décousait, y mettait la pièce d'or conquise
sur ses besoins, bien enveloppée de laine, et le recousait après. Elle
voulait, au dernier tirage de Paris, risquer toutes ses économies sur
les combinaisons de son terne chéri. Cette passion, si universellement
condamnée, n'a jamais été étudiée. Personne n'y a vu l'opium de la
misère. La loterie, la plus puissante fée du monde, ne développait-elle
pas des espérances magiques? Le coup de roulette qui faisait voir
aux joueurs des masses d'or et de jouissances ne durait que ce que
dure un éclair; tandis que la loterie donnait cinq jours d'existence
à ce magnifique éclair. Quelle est aujourd'hui la puissance sociale
qui peut, pour quarante sous, vous rendre heureux pendant cinq jours
et vous livrer idéalement tous les bonheurs de la civilisation? Le
tabac, impôt mille fois plus immoral que le jeu, détruit le corps,
attaque l'intelligence, il hébète une nation; tandis que la loterie
ne causait pas le moindre malheur de ce genre. Cette passion était
d'ailleurs forcée de se régler et par la distance qui séparait les
tirages, et par la roue que chaque joueur affectionnait. La Descoings
ne mettait que sur la roue de Paris. Dans l'espoir de voir triompher
ce terne nourri depuis vingt ans, elle s'était soumise à d'énormes
privations pour pouvoir faire en toute liberté sa mise du dernier
tirage de l'année. Quand elle avait des rêves cabalistiques, car tous
les rêves ne correspondaient point aux nombres de la loterie, elle
allait les raconter à Joseph, car il était le seul être qui l'écoutât,
non-seulement sans la gronder, mais en lui disant de ces douces paroles
par lesquelles les artistes consolent les folies de l'esprit. Tous
les grands talents respectent et comprennent les passions vraies, ils
se les expliquent et en retrouvent les racines dans le cœur ou dans
la tête. Selon Joseph, son frère aimait le tabac et les liqueurs,
sa vieille maman Descoings aimait les ternes, sa mère aimait Dieu,
Desroches fils aimait les procès, Desroches père aimait la pêche à la
ligne, tout le monde, disait-il, aimait quelque chose. Il aimait, lui,
le beau idéal en tout; il aimait la poésie de Byron, la peinture de
Géricault, la musique de Rossini, les romans de Walter Scott.
--Chacun son goût, maman, s'écria-t-il. Seulement votre terne lanterne
beaucoup.
--Il sortira, tu seras riche, et mon petit Bixiou aussi!
--Donnez tout à votre petit-fils, s'écriait Joseph. Au surplus, faites
comme vous voudrez!
--Hé! s'il sort, j'en aurais assez pour tout le monde. Toi, d'abord, tu
auras un bel atelier, tu ne te priveras pas d'aller aux Italiens pour
payer tes modèles et ton marchand de couleurs. Sais-tu, mon enfant, lui
dit-elle, que tu ne me fais pas jouer un beau rôle dans ce tableau-là?
Par économie, Joseph avait fait poser la Descoings dans son
magnifique tableau d'une jeune courtisane amenée par une vieille
femme chez un sénateur vénitien. Ce tableau, un des chefs-d'œuvre de
la peinture moderne, pris par Gros lui-même pour un Titien, prépara
merveilleusement les jeunes artistes à reconnaître et à proclamer la
supériorité de Joseph au salon de 1823.
--Ceux qui vous connaissent savent bien qui vous êtes, lui
répondit-il gaiement, et pourquoi vous inquiéteriez-vous de ceux qui
ne vous connaissent pas?
[Illustration: LA VEUVE DESCOINGS.
Depuis une dizaine d'années, la Descoings avait pris les tons mûrs
d'une pomme de reinette a Pâques.