UN MÉNAGE DE GARÇON.

A MONSIEUR CHARLES NODIER,

Membre de l'Académie française, bibliothécaire à l'Arsenal.

_Voici, mon cher Nodier, un ouvrage plein de ces faits

soustraits à l'action des lois par le huis-clos domestique;

mais où le doigt de Dieu, si souvent appelé le hasard,

supplée à la justice humaine, et où la morale, pour être dite

par un personnage moqueur, n'en est pas moins instructive

et frappante. Il en résulte, à mon sens, de grands

enseignements et pour la Famille et pour la Maternité. Nous

nous apercevrons peut-être trop tard des effets produits par

la diminution de la puissance paternelle, qui ne cessait

autrefois qu'à la mort du père, qui constituait le seul

tribunal humain où ressortissaient les crimes domestiques,

et qui, dans les grandes occasions, avait recours au pouvoir

royal pour faire exécuter ses arrêts. Quelque tendre et

bonne que soit la Mère, elle ne remplace pas plus cette

royauté patriarcale que la Femme ne remplace un roi sur le

trône; et si cette exception arrive, il en résulte un être

monstrueux. Peut-être n'ai-je pas dessiné de tableau qui

montre plus que celui-ci combien le mariage indissoluble

est indispensable aux sociétés européennes, quels sont les

malheurs de la faiblesse féminine, et quels dangers comporte

l'intérêt personnel quand il est sans frein. Puisse une

société basée uniquement sur le pouvoir de l'argent frémir en

apercevant l'impuissance de la justice sur les combinaisons

d'un système qui déifie le succès en en graciant tous les

moyens! Puisse-t-elle recourir promptement au catholicisme

pour purifier les masses par le sentiment religieux et par

une éducation autre que celle d'une Université laïque. Assez

de beaux caractères, assez de grands et nobles dévouements

brilleront dans les_ Scènes de la Vie militaire, _pour qu'il

m'ait été permis d'indiquer ici combien de dépravation

causent les nécessités de la guerre chez certains esprits,

qui dans la vie privée osent agir comme sur les champs de

bataille_.

_Vous avez jeté sur notre temps un sagace coup d'œil dont la

philosophie se trahit dans plus d'une amère réflexion qui

perce à travers vos pages élégantes, et vous avez mieux que

personne apprécié les dégâts produits dans l'esprit de notre

pays par quatre systèmes politiques différents. Aussi ne

pouvais-je mettre cette histoire sous la protection d'une

autorité plus compétente. Peut-être votre nom défendra-t-il

cet ouvrage contre des accusations qui ne lui manqueront

pas: où est le malade qui reste muet quand le chirurgien lui

enlève l'appareil de ses plaies les plus vives? Au plaisir de

vous dédier cette Scène se joint l'orgueil de trahir votre

bienveillance pour celui qui se dit ici_

_Un de vos sincères admirateurs_,

DE BALZAC.

En 1792, la bourgeoisie d'Issoudun jouissait d'un médecin nommé

Rouget, qui passait pour un homme profondément malicieux. Au dire

de quelques gens hardis, il rendait sa femme assez malheureuse,

quoique ce fût la plus belle femme de la ville. Peut-être cette femme

était-elle un peu sotte. Malgré l'inquisition des amis, le commérage

des indifférents et les médisances des jaloux, l'intérieur de ce ménage

fut peu connu. Le docteur Rouget était un de ces hommes de qui l'on

dit familièrement: «_Il n'est pas commode._» Aussi, pendant sa vie,

garda-t-on le silence sur lui, et lui fit-on bonne mine. Cette femme,

une demoiselle Descoings, assez malingre déjà quand elle était fille

(ce fut, disait-on, une raison pour le médecin de l'épouser), eut

d'abord un fils, puis une fille qui, par hasard, vint dix ans après le

frère, et à laquelle, disait-on toujours, le docteur ne s'attendait

point, quoique médecin. Cette fille, tard venue, se nommait Agathe.

Ces petits faits sont si simples, si ordinaires, que rien ne semble

justifier un historien de les placer en tête d'un récit; mais, s'ils

n'étaient pas connus, un homme de la trempe du docteur Rouget serait

jugé comme un monstre, comme un père dénaturé, tandis qu'il obéissait

tout bonnement à de mauvais penchants que beaucoup de gens abritent

sous ce terrible axiome: _Un homme doit avoir du caractère!_ Cette

mâle sentence a causé le malheur de bien des femmes. Les Descoings,

beau-père et belle-mère du docteur, commissionnaires en laine, se

chargeaient également de vendre pour les propriétaires ou d'acheter

pour les marchands les toisons d'or du Berry, et tiraient des deux

côtés un droit de commission. A ce métier, ils devinrent riches et

furent avares: morale de bien des existences. Descoings le fils, le

cadet de madame Rouget, ne se plut pas à Issoudun. Il alla chercher

fortune à Paris, et s'y établit épicier dans la rue St-Honoré. Ce

fut sa perte. Mais, que voulez-vous? l'épicier est entraîné vers son

commerce par une force attractive égale à la force de répulsion qui

en éloigne les artistes. On n'a pas assez étudié les forces sociales

qui constituent les diverses vocations. Il serait curieux de savoir

ce qui détermine un homme à se faire papetier plutôt que boulanger,

du moment où les fils ne succèdent pas forcément au métier de leur

père comme chez les Égyptiens. L'amour avait aidé la vocation chez

Descoings. Il s'était dit: Et moi aussi, je serai épicier! en se

disant autre chose à l'aspect de sa patronne, fort belle créature

de laquelle il devint éperdument amoureux. Sans autre aide que la

patience, et un peu d'argent que lui envoyèrent ses père et mère, il

épousa la veuve du sieur Bixiou, son prédécesseur. En 1792, Descoings

passait pour faire d'excellentes affaires. Les vieux Descoings vivaient

encore à cette époque. Sortis des laines, ils employaient leurs fonds

à l'achat des biens nationaux: autre toison d'or! Leur gendre, à

peu près sûr d'avoir bientôt à pleurer sa femme, envoya sa fille à

Paris, chez son beau-frère, autant pour lui faire voir la capitale,

que par une pensée matoise. Descoings n'avait pas d'enfants. Madame

Descoings, de douze ans plus âgée que son mari, se portait fort bien;

mais elle était grasse comme une grive après la vendange, et le rusé

Rouget savait assez de médecine pour prévoir que monsieur et madame

Descoings, contrairement à la morale des contes de fée, seraient

toujours heureux et n'auraient point d'enfants. Ce ménage pourrait se

passionner pour Agathe. Or le docteur Rouget voulait déshériter sa

fille, et se flattait d'arriver à ses fins en la dépaysant. Cette jeune

personne, alors la plus belle fille d'Issoudun, ne ressemblait ni à

son père, ni à sa mère. Sa naissance avait été la cause d'une brouille

éternelle entre le docteur Rouget et son ami intime, monsieur Lousteau,

l'ancien Subdélégué qui venait de quitter Issoudun. Quand une famille

s'expatrie, les naturels d'un pays aussi séduisant que l'est Issoudun

ont le droit de chercher les raisons d'un acte si exorbitant. Au dire

de quelques fines langues, monsieur Rouget, homme vindicatif, s'était

écrié que Lousteau ne mourrait que de sa main. Chez un médecin, le

mot avait la portée d'un boulet de canon. Quand l'Assemblée Nationale

eut supprimé les Subdélégués, Lousteau partit et ne revint jamais à

Issoudun. Depuis le départ de cette famille, madame Rouget passa tout

son temps chez la propre sœur de l'ex-Subdélégué, madame Hochon,

la marraine de sa fille et la seule personne à qui elle confiât ses

peines. Aussi le peu que la ville d'Issoudun sut de la belle madame

Rouget fut-il dit par cette bonne dame et toujours après la mort du

docteur.

Le premier mot de madame Rouget, quand son mari lui parla d'envoyer

Agathe à Paris, fut:--Je ne reverrai plus ma fille!

--Et elle a eu tristement raison, disait alors la respectable madame

Hochon.

La pauvre mère devint alors jaune comme un coing, et son état ne

démentit point les dires de ceux qui prétendaient que Rouget la tuait

à petit feu. Les façons de son grand niais de fils devaient contribuer

à rendre malheureuse cette mère injustement accusée. Peu retenu,

peut-être encouragé par son père, ce garçon, stupide en tout point,

n'avait ni les attentions ni le respect qu'un fils doit à sa mère.

Jean-Jacques Rouget ressemblait à son père, mais en mal, et le docteur

n'était pas déjà très-bien ni au moral ni au physique.

L'arrivée de la charmante Agathe Rouget ne porta point bonheur à

son oncle Descoings. Dans la semaine, ou plutôt dans la décade

(la République était proclamée), il fut incarcéré sur un mot de

Roberspierre à Fouquier-Tinville. Descoings, qui eut l'imprudence de

croire la famine factice, eut la sottise de communiquer son opinion

(il pensait que les opinions étaient libres) à plusieurs de ses

clients et clientes, tout en les servant. La citoyenne Duplay, femme

du menuisier chez qui demeurait Roberspierre et qui faisait le ménage

de ce grand citoyen, honorait, par malheur pour Descoings, le magasin

de ce Berrichon de sa pratique. Cette citoyenne regarda la croyance de

l'épicier comme insultante pour Maximilien Ier. Déjà peu satisfaite

des manières du ménage Descoings, cette illustre tricoteuse du club

des Jacobins regardait la beauté de la citoyenne Descoings comme

une sorte d'aristocratie. Elle envenima les propos des Descoings en

les répétant à son bon et doux maître. L'épicier fut arrêté sous la

vulgaire accusation d'_accaparement_. Descoings en prison, sa femme

s'agita pour le faire mettre en liberté; mais ses démarches furent si

maladroites, qu'un observateur qui l'eût écoutée parlant aux arbitres

de cette destinée aurait pu croire qu'elle voulait honnêtement

se défaire de lui. Madame Descoings connaissait Bridau, l'un des

secrétaires de Roland, Ministre de l'Intérieur, le bras droit de tous

ceux qui se succédèrent à ce Ministère. Elle mit en campagne Bridau

pour sauver l'épicier. Le très-incorruptible Chef de Bureau, l'une de

ces vertueuses dupes toujours si admirables de désintéressement, se

garda bien de corrompre ceux de qui dépendait le sort de Descoings:

il essaya de les éclairer! Éclairer les gens de ce temps-là, autant

aurait valu les prier de rétablir les Bourbons. Le ministre girondin

qui luttait alors contre Roberspierre, dit à Bridau:--De quoi te

mêles-tu? Tous ceux que l'honnête chef sollicita lui répétèrent cette

phrase atroce:--De quoi te mêles-tu? Bridau conseilla sagement à

madame Descoings de se tenir tranquille; mais, au lieu de se concilier

l'estime de la femme de ménage de Roberspierre, elle jeta feu et flamme

contre cette dénonciatrice; elle alla voir un conventionnel, qui

tremblait pour lui-même, et qui lui dit:--J'en parlerai à Roberspierre.

La belle épicière s'endormit sur cette parole, et naturellement ce

protecteur garda le plus profond silence. Quelques pains de sucre,

quelques bouteilles de bonnes liqueurs données à la citoyenne Duplay,

auraient sauvé Descoings. Ce petit accident prouve qu'en révolution,

il est aussi dangereux d'employer à son salut des honnêtes gens que

des coquins: on ne doit compter que sur soi-même. Si Descoings périt,

il eut du moins la gloire d'aller à l'échafaud en compagnie d'André

de Chénier. Là, sans doute, l'Épicerie et la Poésie s'embrassèrent

pour la première fois en personne, car elles avaient alors et auront

toujours des relations secrètes. La mort de Descoings produisit

beaucoup plus de sensation que celle d'André de Chénier. Il a fallu

trente ans pour reconnaître que la France avait perdu plus à la mort

de Chénier qu'à celle de Descoings. La mesure de Roberspierre eut cela

de bon que, jusqu'en 1830, les épiciers effrayés ne se mêlèrent plus

de politique. La boutique de Descoings était à cent pas du logement de

Roberspierre. Le successeur de l'épicier y fit de mauvaises affaires.

César Birotteau, le célèbre parfumeur, s'établit à cette place. Mais,

comme si l'échafaud y eût mis l'inexplicable contagion du malheur,

l'inventeur de la _Double pâte des sultanes_ et de _l'Eau carminative_

s'y ruina. La solution de ce problème regarde les Sciences Occultes.

Pendant les quelques visites que le chef de bureau fit à la femme

de l'infortuné Descoings, il fut frappé de la beauté calme, froide,

candide, d'Agathe Rouget. Lorsqu'il vint consoler la veuve, qui fut

assez inconsolable pour ne pas continuer le commerce de son second

défunt, il finit par épouser cette charmante fille dans la décade,

et après l'arrivée du père qui ne se fit pas attendre. Le médecin,

ravi de voir les choses succédant au delà de ses souhaits, puisque

sa femme devenait seule héritière des Descoings, accourut à Paris,

moins pour assister au mariage d'Agathe que pour faire rédiger le

contrat à sa guise. Le désintéressement et l'amour excessif du citoyen

Bridau laissèrent carte blanche à la perfidie du médecin, qui exploita

l'aveuglement de son gendre, comme la suite de cette histoire vous

le démontrera. Madame Rouget, ou plus exactement le docteur, hérita

donc de tous les biens, meubles et immeubles de monsieur et de madame

Descoings père et mère, qui moururent à deux ans l'un de l'autre. Puis

Rouget finit par avoir raison de sa femme, qui mourut au commencement

de l'année 1799. Et il eut des vignes, et il acheta des fermes, et il

acquit des forges, et il eut des laines à vendre! Son fils bien-aimé ne

savait rien faire; mais il le destinait à l'état de propriétaire, il le

laissa croître en richesse et en sottise, sûr que cet enfant en saurait

toujours autant que les plus savants en se laissant vivre et mourir.

Dès 1799, les calculateurs d'Issoudun donnaient déjà trente mille

livres de rente au père Rouget. Après la mort de sa femme, le docteur

mena toujours une vie débauchée; mais il la régla pour ainsi dire et

la réduisit au huis-clos du chez soi. Ce médecin, plein de caractère,

mourut en 1805. Dieu sait alors combien la bourgeoisie d'Issoudun parla

sur le compte de cet homme, et combien d'anecdotes il circula sur son

horrible vie privée. Jean-Jacques Rouget, que son père avait fini par

tenir sévèrement en en reconnaissant la sottise, resta garçon par des

raisons graves dont l'explication forme une partie importante de cette

histoire. Son célibat fut en partie causé par la faute du docteur,

comme on le verra plus tard.

Maintenant il est nécessaire d'examiner les effets de la vengeance

exercée par le père sur une fille qu'il ne regardait pas comme la

sienne, et qui, croyez-le bien, lui appartenait légitimement. Personne

à Issoudun n'avait remarqué l'un de ces accidents bizarres qui font de

la génération un abîme où la science se perd. Agathe ressemblait à la

mère du docteur Rouget. De même que, selon une observation vulgaire,

la goutte saute par-dessus une génération, et va d'un grand-père à

un petit-fils, de même il n'est pas rare de voir la ressemblance se

comportant comme la goutte.

Ainsi, l'aîné des enfants d'Agathe, qui ressemblait à sa mère, eut

tout le moral du docteur Rouget, son grand-père. Léguons la solution

de cet autre problème au vingtième siècle avec une belle nomenclature

d'animalcules microscopiques, et nos neveux écriront peut-être autant

de sottises que nos Corps Savants en ont écrit déjà sur cette question

ténébreuse.

Agathe Rouget se recommandait à l'admiration publique par une de ces

figures destinées, comme celle de Marie, mère de notre Seigneur, à

rester toujours vierges, même après le mariage. Son portrait, qui

existe encore dans l'atelier de Bridau, montre un ovale parfait, une

blancheur inaltérée et sans le moindre grain de rousseur, malgré sa

chevelure d'or. Plus d'un artiste en observant ce front pur, cette

bouche discrète, ce nez fin, de jolies oreilles, de longs cils aux

yeux, et des yeux d'un bleu foncé d'une tendresse infinie, enfin

cette figure empreinte de placidité, demande aujourd'hui à notre

grand peintre:--Est-ce la copie d'une tête de Raphaël? Jamais homme

ne fut mieux inspiré que le Chef de Bureau en épousant cette jeune

fille. Agathe réalisa l'idéal de la ménagère élevée en province et

qui n'a jamais quitté sa mère. Pieuse sans être dévote, elle n'avait

d'autre instruction que celle donnée aux femmes par l'Église. Aussi

fut-elle une épouse accomplie dans le sens vulgaire, car son ignorance

des choses de la vie engendra plus d'un malheur. L'épitaphe d'une

célèbre Romaine: _Elle fit de la tapisserie et garda la maison_, rend

admirablement compte de cette existence pure, simple et tranquille. Dès

le Consulat, Bridau s'attacha fanatiquement à Napoléon, qui le nomma

Chef de Division en 1804, un an avant la mort de Rouget. Riche de douze

mille francs d'appointements et recevant de belles gratifications,

Bridau fut très-insouciant des honteux résultats de la liquidation qui

se fit à Issoudun, et par laquelle Agathe n'eut rien. Six mois avant sa

mort, le père Rouget avait vendu à son fils une portion de ses biens

dont le reste fut attribué à Jean-Jacques, tant à titre de donation

par préférence qu'à titre d'héritier. Une avance d'hoirie de cent

mille francs, faite à Agathe dans son contrat de mariage, représentait

sa part dans la succession de sa mère et de son père. Idolâtre de

l'Empereur, Bridau servit avec un dévouement de séide les puissantes

conceptions de ce demi-dieu moderne, qui, trouvant tout détruit en

France, y voulut tout organiser. Jamais le Chef de Division ne disait:

Assez. Projets, mémoires, rapports, études, il accepta les plus lourds

fardeaux, tant il était heureux de seconder l'Empereur; il l'aimait

comme homme, il l'adorait comme souverain et ne souffrait pas la

moindre critique sur ses actes ni sur ses projets. De 1804 à 1808, le

Chef de Division se logea dans un grand et bel appartement sur le quai

Voltaire, à deux pas de son Ministère et des Tuileries. Une cuisinière

et un valet de chambre composèrent tout le domestique du ménage au

temps de la splendeur de madame Bridau. Agathe, toujours levée la

première, allait à la Halle accompagnée de sa cuisinière. Pendant

que le domestique faisait l'appartement, elle veillait au déjeuner.

Bridau ne se rendait jamais au Ministère que sur les onze heures. Tant

que dura leur union, sa femme éprouva le même plaisir à lui préparer

un exquis déjeuner, seul repas que Bridau fît avec plaisir. En toute

saison quelque temps qu'il fît lorsqu'il partait, Agathe regardait son

mari par la fenêtre allant au Ministère, et ne rentrait la tête que

quand il avait tourné la rue du Bac. Elle desservait alors elle-même,

donnait son coup d'œil à l'appartement; puis elle s'habillait, jouait

avec ses enfants, les promenait ou recevait ses visites en attendant

le retour de Bridau. Quand le Chef de Division rapportait des travaux

urgents, elle s'installait auprès de sa table, dans son cabinet, muette

comme une statue et tricotant en le voyant travailler, veillant tant

qu'il veillait, se couchant quelques instants avant lui. Quelquefois

les époux allaient au spectacle dans les loges du Ministère. Ces

jours-là, le ménage dînait chez un restaurateur; et le spectacle que

présentait le restaurant causait toujours à madame Bridau ce vif

plaisir qu'il donne aux personnes qui n'ont pas vu Paris. Forcée

souvent d'accepter de ces grands dîners priés qu'on offrait au Chef de

Division qui menait une portion du Ministère de l'Intérieur, et que

Bridau rendait honorablement, Agathe obéissait au luxe des toilettes

d'alors; mais elle quittait au retour avec joie cette richesse

d'apparat, en reprenant dans son ménage sa simplicité de provinciale.

Une fois par semaine, le jeudi, Bridau recevait ses amis. Enfin il

donnait un grand bal le mardi gras. Ce peu de mots est l'histoire de

toute cette vie conjugale qui n'eut que trois grands événements: la

naissance de deux enfants, nés à trois ans de distance, et la mort

de Bridau, qui périt, en 1808, tué par ses veilles, au moment où

l'Empereur allait le nommer Directeur-Général, comte et Conseiller

d'État. En ce temps Napoléon s'adonna spécialement aux affaires de

l'Intérieur, il accabla Bridau de travail et acheva de ruiner la santé

de ce bureaucrate intrépide. Napoléon, à qui Bridau n'avait jamais rien

demandé, s'était enquis de ses mœurs et de sa fortune. En apprenant

que cet homme dévoué ne possédait rien que sa place, il reconnut

une de ces âmes incorruptibles qui rehaussaient, qui moralisaient

son administration, et il voulut surprendre Bridau par d'éclatantes

récompenses. Le désir de terminer un immense travail avant le départ

de l'Empereur pour l'Espagne tua le Chef de Division, qui mourut d'une

fièvre inflammatoire. A son retour, l'Empereur, qui vint préparer

en quelques jours à Paris sa campagne de 1809, dit en apprenant

cette perte:--Il y a des hommes qu'on ne remplace jamais! Frappé

d'un dévouement que n'attendait aucun de ces brillants témoignages

réservés à ses soldats, l'Empereur résolut de créer un Ordre richement

rétribué pour le civil comme il avait créé la Légion-d'Honneur pour le

militaire. L'impression produite sur lui par la mort de Bridau lui fit

imaginer l'Ordre de la Réunion; mais il n'eut pas le temps d'achever

cette création aristocratique dont le souvenir est si bien aboli, qu'au

nom de cet ordre éphémère, la plupart des lecteurs se demanderont

quel en était l'insigne: il se portait avec un ruban bleu. L'Empereur

appela cet ordre la Réunion dans la pensée de confondre l'ordre de

la Toison-d'Or de la cour d'Espagne avec l'ordre de la Toison-d'Or

de la cour d'Autriche. La Providence, a dit un diplomate prussien, a

su empêcher cette profanation. L'Empereur se fit rendre compte de la

situation de madame Bridau. Les deux enfants eurent chacun une bourse

entière au lycée Impérial, et l'Empereur mit tous les frais de leur

éducation à la charge de sa cassette. Puis il inscrivit madame Bridau

pour une pension de quatre mille francs, en se réservant sans doute de

veiller à la fortune des deux fils. Depuis son mariage jusqu'à la mort

de son mari, madame Bridau n'eut pas la moindre relation avec Issoudun.

Elle était sur le point d'accoucher de son second fils au moment où

elle perdit sa mère. Quand son père, de qui elle se savait peu aimée,

mourut, il s'agissait du sacre de l'Empereur, et le couronnement donna

tant de travail à Bridau qu'elle ne voulut pas quitter son mari.

Jean-Jacques Rouget, son frère, ne lui avait pas écrit un mot depuis

son départ d'Issoudun. Tout en s'affligeant de la tacite répudiation

de sa famille, Agathe finit par penser très-rarement à ceux qui ne

pensaient point à elle. Elle recevait tous les ans une lettre de sa

marraine, madame Hochon, à laquelle elle répondait des banalités, sans

étudier les avis que cette excellente et pieuse femme lui donnait à

mots couverts. Quelque temps avant la mort du docteur Rouget, madame

Hochon écrivit à sa filleule qu'elle n'aurait rien de son père si

elle n'envoyait sa procuration à monsieur Hochon. Agathe eut de la

répugnance à tourmenter son frère. Soit que Bridau comprît que la

spoliation était conforme au Droit et à la Coutume du Berry, soit que

cet homme pur et juste partageât la grandeur d'âme et l'indifférence de

sa femme en matière d'intérêt, il ne voulut point écouter Roguin, son

notaire, qui lui conseillait de profiter de sa position pour contester

les actes par lesquels le père avait réussi à priver sa fille de sa

part _légitime_. Les époux approuvèrent ce qui se fit alors à Issoudun.

Cependant, en ces circonstances Roguin avait fait réfléchir le Chef de

Division sur les intérêts compromis de sa femme. Cet homme supérieur

pensa que, s'il mourait, Agathe se trouverait sans fortune. Il voulut

alors examiner l'état de ses affaires, il trouva que, de 1793 à 1805,

sa femme et lui avaient été forcés de prendre environ trente mille

francs sur les cinquante mille francs effectifs que le vieux Rouget

avait donnés à sa fille, et il plaça les vingt mille francs restant

sur le Grand-Livre. Les fonds étaient alors à quarante, Agathe eut

donc environ deux mille livres de rente sur l'État. Veuve, madame

Bridau pouvait donc vivre honorablement avec six mille livres de rente.

Toujours femme de province, elle voulut renvoyer le domestique de

Bridau, ne garder que sa cuisinière et changer d'appartement; mais son

amie intime qui persistait à se dire sa tante, madame Descoings, vendit

son mobilier, quitta son appartement et vint demeurer avec Agathe, en

faisant du cabinet de feu Bridau une chambre à coucher. Ces deux veuves

réunirent leurs revenus et se virent à la tête de douze mille francs

de rente. Cette conduite semble simple et naturelle. Mais rien dans la

vie n'exige plus d'attention que les choses qui paraissent naturelles,

on se défie toujours assez de l'extraordinaire; aussi voyez-vous les

hommes d'expérience, les avoués, les juges, les médecins, les prêtres

attachant une énorme importance aux affaires simples: on les trouve

méticuleux. Le serpent sous les fleurs est un des plus beaux mythes que

l'Antiquité nous ait légués pour la conduite de nos affaires. Combien

de fois les sots, pour s'excuser à leurs propres yeux et à ceux des

autres, s'écrient:--C'était si simple que tout le monde y aurait été

pris!

En 1809, madame Descoings, qui ne disait point son âge, avait

soixante-cinq ans. Nommée dans son temps la belle épicière, elle

était une de ces femmes si rares que le temps respecte, et devait à

une excellente constitution le privilége de garder une beauté qui

néanmoins ne soutenait pas un examen sérieux. De moyenne taille,

grasse, fraîche, elle avait de belles épaules, un teint légèrement

rosé. Ses cheveux blonds, qui tiraient sur le châtain, n'offraient pas,

malgré la catastrophe de Descoings, le moindre changement de couleur.

Excessivement friande, elle aimait à se faire de bons petits plats;

mais, quoiqu'elle parût beaucoup penser à la cuisine, elle adorait

aussi le spectacle et cultivait un vice enveloppé par elle dans le

plus profond mystère: elle mettait à la loterie! Ne serait-ce pas cet

abîme que la mythologie nous a signalé par le tonneau des Danaïdes?

La Descoings, on doit nommer ainsi une femme qui jouait à la loterie,

dépensait peut-être un peu trop en toilette, comme toutes les femmes

qui ont le bonheur de rester jeunes long-temps; mais, hormis ces légers

défauts, elle était la femme la plus agréable à vivre. Toujours de

l'avis de tout le monde, ne contrariant personne, elle plaisait par

une gaieté douce et communicative. Elle possédait surtout une qualité

parisienne qui séduit les commis retraités et les vieux négociants:

elle entendait la plaisanterie!... Si elle ne se remaria pas en

troisièmes noces, ce fut sans doute la faute de l'époque. Durant les

guerres de l'Empire, les gens à marier trouvaient trop facilement des

jeunes filles belles et riches pour s'occuper des femmes de soixante

ans. Madame Descoings voulut égayer madame Bridau, elle la fit aller

souvent au spectacle et en voiture, elle lui composa d'excellents

petits dîners, elle essaya même de la marier avec son fils Bixiou.

Hélas! elle lui avoua le terrible secret profondément gardé par

elle, par défunt Descoings et par son notaire. La jeune, l'élégante

Descoings, qui se donnait trente-six ans, avait un fils de trente-cinq

ans, nommé Bixiou, déjà veuf, major au 21e de ligne, qui périt colonel

à Dresde en laissant un fils unique. La Descoings, qui ne voyait

jamais que secrètement son petit-fils Bixiou, le faisait passer pour

le fils d'une première femme de son mari. Sa confidence fut un acte de

prudence: le fils du colonel, élevé au lycée Impérial avec les deux

fils Bridau, y eut une demi-bourse. Ce garçon, déjà fin et malicieux

au lycée, s'est fait plus tard une grande réputation comme dessinateur

et comme homme d'esprit. Agathe n'aimait plus rien au monde que ses

enfants et ne voulait plus vivre que pour eux, elle se refusa à de

secondes noces et par raison et par fidélité. Mais il est plus facile à

une femme d'être bonne épouse que d'être bonne mère. Une veuve a deux

tâches dont les obligations se contredisent: elle est mère et doit

exercer la puissance paternelle. Peu de femmes sont assez fortes pour

comprendre et jouer ce double rôle. Aussi la pauvre Agathe, malgré ses

vertus, fut-elle la cause innocente de bien des malheurs. Par suite de

son peu d'esprit et de la confiance à laquelle s'habituent les belles

âmes, Agathe fut la victime de madame Descoings qui la plongea dans un

effroyable malheur. La Descoings nourrissait des ternes, et la loterie

ne faisait pas crédit à ses actionnaires. En gouvernant la maison, elle

put employer à ses mises l'argent destiné au ménage qu'elle endetta

progressivement, dans l'espoir d'enrichir son petit-fils Bixiou, sa

chère Agathe et les petits Bridau. Quand les dettes arrivèrent à dix

mille francs, elle fit de plus fortes mises en espérant que son terne

favori, qui n'était pas sorti depuis neuf ans, comblerait l'abîme

du déficit. La dette monta dès lors rapidement. Arrivée au chiffre

de vingt mille francs, la Descoings perdit la tête et ne gagna pas

le terne. Elle voulut alors engager sa fortune pour rembourser sa

nièce; mais Roguin, son notaire, lui démontra l'impossibilité de cet

honnête dessein. Feu Rouget, à la mort de son beau-frère Descoings,

en avait pris la succession en désintéressant madame Descoings par un

usufruit qui grevait les biens de Jean-Jacques Rouget. Aucun usurier

ne voudrait prêter vingt mille francs à une femme de soixante-sept

ans sur un usufruit d'environ quatre mille francs, dans une époque où

les placements à dix pour cent abondaient. Un matin la Descoings alla

se jeter aux pieds de sa nièce, et, tout en sanglotant, avoua l'état

des choses: madame Bridau ne lui fit aucun reproche, elle renvoya le

domestique et la cuisinière, vendit le superflu de son mobilier, vendit

les trois quarts de son inscription sur le Grand-Livre, paya tout, et

donna congé de son appartement.

Un des plus horribles coins de Paris est certainement la portion de

la rue Mazarine, à partir de la rue Guénégaud jusqu'à l'endroit où

elle se réunit à la rue de Seine, derrière le palais de l'Institut.

Les hautes murailles grises du collége et de la bibliothèque que le

cardinal Mazarin offrit à la ville de Paris, et où devait un jour se

loger l'Académie française, jettent des ombres glaciales sur ce coin

de rue; le soleil s'y montre rarement, la bise du nord y souffle.

La pauvre veuve ruinée vint se loger au troisième étage d'une des

maisons situées dans ce coin humide, noir et froid. Devant cette maison

s'élèvent les bâtiments de l'Institut, où se trouvaient alors les loges

des animaux féroces connus sous le nom d'artistes par les bourgeois

et sous le nom de rapins dans les ateliers. On y entrait rapin, on

pouvait en sortir élève du gouvernement à Rome. Cette opération ne se

faisait pas sans des tapages extraordinaires aux époques de l'année

où l'on enfermait les concurrents dans ces loges. Pour être lauréats,

ils devaient avoir fait, dans un temps donné, qui sculpteur, le modèle

en terre glaise d'une statue; qui peintre, l'un des tableaux que vous

pouvez voir à l'école des Beaux-Arts; qui musicien, une cantate;

qui architecte, un projet de monument. Au moment où ces lignes sont

écrites, cette ménagerie a été transportée de ces bâtiments sombres et

froids dans l'élégant palais des Beaux-Arts, à quelques pas de là. Des

fenêtres de madame Bridau, l'œil plongeait sur ces loges grillées, vue

profondément triste. Au nord, la perspective est bornée par le dôme de

l'Institut. En remontant la rue, les yeux ont pour toute récréation

la file de fiacres qui stationnent dans le haut de la rue Mazarine.

Aussi la veuve finit-elle par mettre sur ses fenêtres trois caisses

pleines de terre, où elle cultiva l'un de ces jardins aériens que

menacent les ordonnances de police, et dont les végétations raréfient

le jour et l'air. Cette maison, adossée à une autre qui donne rue de

Seine, a nécessairement peu de profondeur, l'escalier y tourne sur

lui-même. Ce troisième étage est le dernier. Trois fenêtres, trois

pièces: une salle à manger, un petit salon, une chambre à coucher;

et en face, de l'autre côté du palier, une petite cuisine au-dessus,

deux chambres de garçon et un immense grenier sans destination.

Madame Bridau choisit ce logement pour trois raisons: la modicité, il

coûtait quatre cents francs, aussi fit-elle un bail de neuf ans; la

proximité du collége, elle était à peu de distance du lycée Impérial;

enfin elle restait dans le quartier où elle avait pris ses habitudes.

L'intérieur de l'appartement fut en harmonie avec la maison. La salle

à manger, tendue d'un petit papier jaune à fleurs vertes, et dont le

carreau rouge ne fut pas frotté, n'eut que le strict nécessaire: une

table, deux buffets, six chaises, le tout provenant de l'appartement

quitté. Le salon fut orné d'un tapis d'Aubusson donné à Bridau lors

du renouvellement du mobilier au Ministère. La veuve y mit un de ces

meubles communs, en acajou, à têtes égyptiennes, que Jacob Desmalter

fabriquait par grosses en 1806, et garni d'une étoffe en soie verte

à rosaces blanches. Au-dessus du canapé, le portrait de Bridau fait

au pastel par une main amie attirait aussitôt les regards. Quoique

l'art pût y trouver à reprendre, on reconnaissait bien sur le front

la fermeté de ce grand citoyen obscur. La sérénité de ses yeux, à la

fois doux et fiers, y était bien rendue. La sagacité, de laquelle

ses lèvres prudentes témoignaient, et le souvenir franc, l'air de

cet homme de qui l'Empereur disait: _Justum et tenacem_ avaient été

saisis, sinon avec talent, du moins avec exactitude. En considérant

ce portrait, on voyait que l'homme avait toujours fait son devoir. Sa

physionomie exprimait cette incorruptibilité qu'on accorde à plusieurs

hommes employés sous la République. En regard et au-dessus d'une table

à jeu brillait le portrait de l'Empereur colorié, fait par Vernet, et

où Napoléon passe rapidement à cheval, suivi de son escorte. Agathe se

donna deux grandes cages d'oiseaux, l'une pleine de serins, l'autre

d'oiseaux des Indes. Elle s'adonnait à ce goût enfantin depuis la

perte, irréparable pour elle comme pour beaucoup de monde, qu'elle

avait faite. Quant à la chambre de la veuve, elle fut, au bout de trois

mois, ce qu'elle devait être jusqu'au jour néfaste où elle fut obligée

de la quitter, un fouillis qu'aucune description ne pourrait mettre

en ordre. Les chats y faisaient leur domicile sur les bergères; les

serins, mis parfois en liberté, y laissaient des virgules sur tous les

meubles. La pauvre bonne veuve y posait pour eux du millet et du mouron

en plusieurs endroits. Les chats y trouvaient des friandises dans des

soucoupes écornées. Les hardes traînaient. Cette chambre sentait la

province et la fidélité. Tout ce qui avait appartenu à feu Bridau y

fut soigneusement conservé. Ses ustensiles de bureau obtinrent les

soins qu'autrefois la veuve d'un paladin eût donnés à ses armes. Chacun

comprendra le culte touchant de cette femme d'après un seul détail.

Elle avait enveloppé, cacheté une plume, et mis cette inscription sur

l'enveloppe: «Dernière plume dont se soit servi mon cher mari.» La

tasse dans laquelle il avait bu sa dernière gorgée était sous verre

sur la cheminée. Les bonnets et les faux cheveux trônèrent plus tard

sur les globes de verre qui recouvraient ces précieuses reliques.

Depuis la mort de Bridau, il n'y avait plus chez cette jeune veuve

de trente-cinq ans ni trace de coquetterie ni soin de femme. Séparée

du seul homme qu'elle eût connu, estimé, aimé, qui ne lui avait pas

donné le moindre chagrin, elle ne s'était plus sentie femme, tout lui

fut indifférent; elle ne s'habilla plus. Jamais rien ne fut ni plus

simple ni plus complet que cette démission du bonheur conjugal et de

la coquetterie. Certains êtres reçoivent de l'amour la puissance de

transporter leur _moi_ dans un autre; et quand il leur est enlevé, la

vie ne leur est plus possible. Agathe, qui ne pouvait plus exister que

pour ses enfants, éprouvait une tristesse infinie en voyant combien de

privations sa ruine allait leur imposer. Depuis son emménagement rue

Mazarine, elle eut dans sa physionomie une teinte de mélancolie qui

la rendit touchante. Elle comptait bien un peu sur l'Empereur, mais

l'Empereur ne pouvait rien faire de plus que ce qu'il faisait pour le

moment: sa cassette donnait par an six cents francs pour chaque enfant,

outre la bourse.

Quant à la brillante Descoings, elle occupa, au second, un appartement

pareil à celui de sa nièce. Elle avait fait à madame Bridau une

délégation de mille écus à prendre par préférence sur son usufruit.

Roguin le notaire avait mis madame Bridau en règle à cet égard, mais

il fallait environ sept ans pour que ce lent remboursement eût réparé

le mal. Roguin, chargé de rétablir les quinze cents francs de rente,

encaissait à mesure les sommes ainsi retenues. La Descoings, réduite à

douze cents francs, vivait petitement avec sa nièce. Ces deux honnêtes,

mais faibles créatures, prirent pour le matin seulement une femme de

ménage. La Descoings, qui aimait à cuisiner, faisait le dîner. Le soir,

quelques amis, des employés du Ministère autrefois placés par Bridau,

venaient faire la partie avec les deux veuves. La Descoings nourrissait

toujours son terne, qui s'entêtait, disait-elle, à ne pas sortir. Elle

espérait rendre d'un seul coup ce qu'elle avait emprunté forcément à

sa nièce. Elle aimait les deux petits Bridau plus que son petit-fils

Bixiou, tant elle avait le sentiment de ses torts envers eux, et

tant elle admirait la bonté de sa nièce, qui, dans ses plus grandes

souffrances, ne lui adressa jamais le moindre reproche. Aussi croyez

que Joseph et Philippe étaient choyés par la Descoings. Semblable à

toutes les personnes qui ont un vice à se faire pardonner, la vieille

actionnaire de la loterie impériale de France leur arrangeait de petits

dîners chargés de friandises. Plus tard, Joseph et Philippe pouvaient

extraire avec la plus grande facilité de sa poche quelque argent,

le cadet pour des fusains, des crayons, du papier, des estampes;

l'aîné pour des chaussons aux pommes, des billes, des ficelles et des

couteaux. Sa passion l'avait amenée à se contenter de cinquante francs

par mois pour toutes ses dépenses, afin de pouvoir jouer le reste.

De son côté, madame Bridau, par amour maternel, ne laissait pas sa

dépense s'élever à une somme plus considérable. Pour se punir de sa

confiance, elle se retranchait héroïquement ses petites jouissances.

Comme chez beaucoup d'esprits timides et d'intelligence bornée, un

seul sentiment froissé et sa défiance réveillée l'amenaient à déployer

si largement un défaut, qu'il prenait la consistance d'une vertu.

L'Empereur pouvait oublier, se disait-elle, il pouvait périr dans une

bataille, sa pension cesserait avec elle. Elle frémissait en voyant

des chances pour que ses enfants restassent sans aucune fortune au

monde. Incapable de comprendre les calculs de Roguin quand il essayait

de lui démontrer qu'en sept ans une retenue de trois mille francs sur

l'usufruit de madame Descoings lui rétablirait les rentes vendues, elle

ne croyait ni au notaire, ni à sa tante, ni à l'État, elle ne comptait

plus que sur elle-même et sur ses privations. En mettant chaque année

de côté mille écus sur sa pension, elle aurait trente mille francs au

bout de dix ans, avec lesquels elle constituerait déjà quinze cents

francs de rentes pour un de ses enfants. A trente-six ans, elle avait

assez le droit de croire pouvoir vivre encore vingt ans; et, en suivant

ce système, elle devait donner à chacun d'eux le strict nécessaire.

Ainsi ces deux veuves étaient passées d'une fausse opulence à une

misère volontaire, l'une sous la conduite d'un vice, et l'autre sous

les enseignes de la vertu la plus pure. Rien de toutes ces choses si

menues n'est inutile à l'enseignement profond qui résultera de cette

histoire prise aux intérêts les plus ordinaires de la vie, mais dont

la portée n'en sera peut-être que plus étendue. La vue des loges, le

frétillement des rapins dans la rue, la nécessité de regarder le ciel

pour se consoler des effroyables perspectives qui cernent ce coin

toujours humide, l'aspect de ce portrait encore plein d'âme et de

grandeur malgré le faire du peintre amateur, le spectacle des couleurs

riches, mais vieillies et harmonieuses, de cet intérieur doux et

calme, la végétation des jardins aériens, la pauvreté de ce ménage, la

préférence de la mère pour son aîné, son opposition aux goûts du cadet,

enfin l'ensemble de faits et de circonstances qui sert de préambule à

cette histoire contient peut-être les causes génératrices auxquelles

nous devons Joseph Bridau, l'un des grands peintres de l'École

française actuelle.

Philippe, l'aîné des deux enfants de Bridau, ressemblait d'une manière

frappante à sa mère. Quoique ce fût un garçon blond aux yeux bleus, il

avait un air tapageur qui se prenait facilement pour de la vivacité,

pour du courage. Le vieux Claparon, entré au Ministère en même temps

que Bridau, et l'un des fidèles amis qui venaient le soir faire la

partie des deux veuves, disait deux ou trois fois par mois à Philippe,

en lui donnant une tape sur la joue:--Voilà un petit gaillard qui

n'aura pas froid aux yeux! L'enfant stimulé prit, par fanfaronnade,

une sorte de résolution. Cette pente une fois donnée à son caractère,

il devint adroit à tous les exercices corporels. A force de se battre

au lycée, il contracta cette hardiesse et ce mépris de la douleur qui

engendre la valeur militaire; mais naturellement il contracta la plus

grande aversion pour l'étude, car l'éducation publique ne résoudra

jamais le problème difficile du développement simultané du corps et de

l'intelligence. Agathe concluait de sa ressemblance purement physique

avec Philippe à une concordance morale, et croyait fermement retrouver

un jour en lui sa délicatesse de sentiments agrandie par la force de

l'homme. Philippe avait quinze ans au moment où sa mère vint s'établir

dans le triste appartement de la rue Mazarine, et la gentillesse des

enfants de cet âge confirmait alors les croyances maternelles. Joseph,

de trois ans moins âgé, ressemblait à son père, mais en mal. D'abord,

son abondante chevelure noire était toujours mal peignée quoi qu'on

fît; tandis que, malgré sa vivacité, son frère restait toujours joli.

Puis, sans qu'on sût par quelle fatalité, mais une fatalité trop

constante devient une habitude, Joseph ne pouvait conserver aucun

vêtement propre: habillé de vêtements neufs, il en faisait aussitôt de

vieux habits. L'aîné, par amour-propre, avait soin de ses affaires.

Insensiblement, la mère s'accoutumait à gronder Joseph et à lui donner

son frère pour exemple. Agathe ne montrait donc pas toujours le même

visage à ses deux enfants; et, quand elle les allait chercher, elle

disait de Joseph:--Dans quel état m'aura-t-il mis ses affaires? Ces

petites choses poussaient son cœur dans l'abîme de la préférence

maternelle. Personne, parmi les êtres extrêmement ordinaires qui

formaient la société des deux veuves, ni le père du Bruel, ni le vieux

Claparon, ni Desroches le père, ni même l'abbé Loraux, le confesseur

d'Agathe, ne remarqua la pente de Joseph vers l'observation. Dominé

par son goût, le futur coloriste ne faisait attention à rien de ce qui

le concernait; et, pendant son enfance, cette disposition ressembla si

bien à de la torpeur, que son père avait eu des inquiétudes sur lui. La

capacité extraordinaire de la tête, l'étendue du front avaient tout

d'abord fait craindre que l'enfant ne fût hydrocéphale. Sa figure si

tourmentée, et dont l'originalité peut passer pour de la laideur aux

yeux de ceux qui ne connaissent pas la valeur morale d'une physionomie,

fut pendant sa jeunesse assez rechignée. Les traits, qui, plus tard,

se développèrent, semblaient être contractés, et la profonde attention

que l'enfant prêtait aux choses les crispait encore. Philippe flattait

donc toutes les vanités de sa mère à qui Joseph n'attirait pas le

moindre compliment. Il échappait à Philippe de ces mots heureux, de

ces reparties qui font croire aux parents que leurs enfants seront des

hommes remarquables, tandis que Joseph restait taciturne et songeur. La

mère espérait des merveilles de Philippe, elle ne comptait point sur

Joseph. La prédisposition de Joseph pour l'Art fut développée par le

fait le plus ordinaire: en 1812, aux vacances de Pâques, en revenant

de se promener aux Tuileries avec son frère et madame Descoings, il

vit un élève faisant sur le mur la caricature de quelque professeur,

et l'admiration le cloua sur le pavé devant ce trait à la craie qui

pétillait de malice. Le lendemain, il se mit à la fenêtre, observa

l'entrée des élèves par la porte de la rue Mazarine, descendit

furtivement et se coula dans la longue cour de l'Institut où il aperçut

les statues, les bustes, les marbres commencés, les terres cuites,

les plâtres qu'il contempla fiévreusement. Son instinct se révélait,

sa vocation l'agitait. Il entra dans une salle basse dont la porte

était entr'ouverte, et y vit une dizaine de jeunes gens dessinant une

statue. Son petit cœur palpita, mais il fut aussitôt l'objet de mille

plaisanteries.

--Petit, petit! fit le premier qui l'aperçut en prenant de la mie de

pain et la lui jetant émiettée.

--A qui l'enfant?

--Dieu! qu'il est laid!

Enfin, pendant un quart d'heure, Joseph essuya les charges de l'atelier

du grand statuaire Chaudet; mais, après s'être bien moqué de lui, les

élèves furent frappés de sa persistance, de sa physionomie, et lui

demandèrent ce qu'il voulait. Joseph répondit qu'il avait bien envie de

savoir dessiner; et, là-dessus, chacun de l'encourager. L'enfant, pris

à ce ton d'amitié, raconta comme quoi il était le fils de madame Bridau.

--Oh! dès que tu es le fils de madame Bridau, s'écria-t-on de tous

les coins de l'atelier, tu peux devenir un grand homme. Vive le fils

à madame Bridau! Est-elle jolie, ta mère? S'il faut en juger sur

l'échantillon de ta boule, elle doit être un peu chique!

--Ah! tu veux être artiste, dit le plus âgé des élèves en quittant sa

place et venant à Joseph pour lui faire une charge; mais sais-tu bien

qu'il faut être crâne et supporter de grandes misères? Oui, il y a

des épreuves à vous casser bras et jambes. Tous ces crapauds que tu

vois, eh! bien, il n'y en a pas un qui n'ait passé par les épreuves.

Celui-là, tiens, il est resté sept jours sans manger! Voyons si tu peux

être un artiste?

Il lui prit un bras et le lui éleva droit en l'air; puis il plaça

l'autre comme si Joseph avait à donner un coup de poing.

--Nous appelons cela l'épreuve du télégraphe, reprit-t-il. Si tu restes

ainsi, sans baisser ni changer la position de tes membres pendant un

quart d'heure, eh! bien, tu auras donné la preuve d'être un fier crâne.

--Allons, petit, du courage, dirent les autres. Ah! dame, il faut

souffrir pour être artiste.

Joseph, dans sa bonne foi d'enfant de treize ans, demeura immobile

pendant environ cinq minutes, et tous les élèves le regardaient

sérieusement.

--Oh! tu baisses, disait l'un.

--Eh! tiens-toi, saperlotte! disait l'autre. L'Empereur Napoléon

est bien resté pendant un mois comme tu le vois là, dit un élève en

montrant la belle statue de Chaudet.

L'Empereur, debout, tenait le sceptre impérial, et cette statue fut

abattue, en 1814, de la colonne qu'elle couronnait si bien. Au bout

de dix minutes, la sueur brillait en perles sur le front de Joseph.

En ce moment un petit homme chauve, pâle et maladif, entra. Le plus

respectueux silence régna dans l'atelier.

--Eh! bien, gamins, que faites-vous? dit-il en regardant le martyr de

l'atelier.

--C'est un petit bonhomme qui pose, dit le grand élève qui avait

disposé Joseph.

--N'avez-vous pas honte de torturer un pauvre enfant ainsi? dit

Chaudet en abaissant les deux membres de Joseph. Depuis quand es-tu

là? demanda-t-il à Joseph en lui donnant sur la joue une petite tape

d'amitié.

--Depuis un quart d'heure.

--Et qui t'amène ici?

--Je voudrais être artiste.

--Et d'où sors-tu, d'où viens-tu?

--De chez maman.

--Oh! maman! crièrent les élèves.

--Silence dans les cartons! cria Chaudet. Que fait ta maman?

--C'est madame Bridau. Mon papa, qui est mort, était un ami de

l'Empereur. Aussi l'Empereur, si vous voulez m'apprendre à dessiner,

payera-t-il tout ce que vous demanderez.

--Son père était Chef de Division au Ministère de l'Intérieur, s'écria

Chaudet frappé d'un souvenir. Et tu veux être artiste déjà?

--Oui, monsieur.

--Viens ici tant que tu voudras, et l'on t'y amusera! Donnez-lui un

carton, du papier, des crayons, et laissez-le faire. Apprenez, drôles,

dit le sculpteur, que son père m'a obligé. Tiens, Corde-à-Puits, va

chercher des gâteaux, des friandises et des bonbons, dit-il en donnant

de la monnaie à l'élève qui avait abusé de Joseph. Nous verrons bien

si tu es un artiste à la manière dont tu chiqueras les légumes, reprit

Chaudet en caressant le menton de Joseph.

Puis il passa les travaux de ses élèves en revue, accompagné de

l'enfant qui regardait, écoutait et tâchait de comprendre. Les

friandises arrivèrent. Tout l'atelier, le sculpteur lui-même et

l'enfant donnèrent leur coup de dent. Joseph fut alors caressé tout

aussi bien qu'il avait été mystifié. Cette scène, où la plaisanterie et

le cœur des artistes se révélaient et qu'il comprit instinctivement,

fit une prodigieuse impression sur l'enfant. L'apparition de Chaudet,

sculpteur, enlevé par une mort prématurée, et que la protection de

l'Empereur signalait à la gloire, fut pour Joseph comme une vision.

L'enfant ne dit rien à sa mère de cette escapade; mais, tous les

dimanches et tous les jeudis, il passa trois heures à l'atelier

de Chaudet. La Descoings, qui favorisait les fantaisies des deux

chérubins, donna dès lors à Joseph des crayons, de la sanguine, des

estampes et du papier à dessiner. Au Lycée impérial, le futur artiste

croquait ses maîtres, il dessinait ses camarades, il charbonnait les

dortoirs, et fut d'une étonnante assiduité à la classe de dessin.

Lemire, professeur du lycée Impérial, frappé non-seulement des

dispositions, mais des progrès de Joseph, vint avertir madame Bridau de

la vocation de son fils. Agathe, en femme de province qui comprenait

aussi peu les arts qu'elle comprenait bien le ménage, fut saisie de

terreur. Lemire parti, la veuve se mit à pleurer.

--Ah! dit-elle quand la Descoings vint, je suis perdue! Joseph, de

qui je voulais faire un employé, qui avait sa route toute tracée au

Ministère de l'Intérieur où, protégé par l'ombre de son père, il serait

devenu chef de bureau à vingt-cinq ans, eh! bien, il veut se mettre

peintre, un état de va-nu-pieds. Je prévoyais bien que cet enfant-là ne

me donnerait que des chagrins!

Madame Descoings avoua que, depuis plusieurs mois, elle encourageait la

passion de Joseph, et couvrait, le dimanche et le jeudi, ses évasions à

l'Institut. Au Salon, où elle l'avait conduit, l'attention profonde que

le petit bonhomme donnait aux tableaux tenait du miracle.

--S'il comprend la peinture à treize ans, ma chère, dit-elle, votre

Joseph sera un homme de génie.

--Oui, voyez où le génie a conduit son père! à mourir usé par le

travail à quarante ans.

Dans les derniers jours de l'automne, au moment où Joseph allait entrer

dans sa quatorzième année, Agathe descendit, malgré les instances de la

Descoings, chez Chaudet, pour s'opposer à ce qu'on lui débauchât son

fils. Elle trouva Chaudet, en sarrau bleu, modelant sa dernière statue;

il reçut presque mal la veuve de l'homme qui jadis l'avait servi dans

une circonstance assez critique; mais, attaqué déjà dans sa vie, il se

débattait avec cette fougue à laquelle on doit de faire, en quelques

moments, ce qu'il est difficile d'exécuter en quelques mois; il

rencontrait une chose long-temps cherchée, il maniait son ébauchoir et

sa glaise par des mouvements saccadés qui parurent à l'ignorante Agathe

être ceux d'un maniaque. En toute autre disposition, Chaudet se fût

mis à rire; mais en entendant cette mère maudire les arts, se plaindre

de la destinée qu'on imposait à son fils et demander qu'on ne le reçût

plus à son atelier, il entra dans une sainte fureur.

--J'ai des obligations à défunt votre mari, je voulais m'acquitter en

encourageant son fils, en veillant aux premiers pas de votre petit

Joseph dans la plus grande de toutes les carrières! s'écria-t-il. Oui,

madame, apprenez, si vous ne le savez pas, qu'un grand artiste est un

roi, plus qu'un roi: d'abord il est plus heureux, il est indépendant,

il vit à sa guise; puis il règne dans le monde de la fantaisie. Or,

votre fils a le plus bel avenir! des dispositions comme les siennes

sont rares, elles ne se sont dévoilées de si bonne heure que chez les

Giotto, les Raphaël, les Titien, les Rubens, les Murillo; car il me

semble devoir être plutôt peintre que sculpteur. Jour de Dieu! si

j'avais un fils semblable, je serais aussi heureux que l'Empereur l'est

de s'être donné le roi de Rome! Enfin, vous êtes maîtresse du sort de

votre enfant. Allez, madame! faites-en un imbécile, un homme qui ne

fera que marcher en marchant, un misérable gratte-papier: vous aurez

commis un meurtre. J'espère bien que, malgré vos efforts, il sera

toujours artiste. La vocation est plus forte que tous les obstacles

par lesquels on s'oppose à ses effets! La vocation, le mot veut dire

l'appel, eh! c'est l'élection par Dieu! Seulement vous rendrez votre

enfant malheureux! Il jeta dans un baquet avec violence la glaise

dont il n'avait plus besoin, et dit alors à son modèle:--Assez pour

aujourd'hui.

Agathe leva les yeux et vit une femme nue assise sur une escabelle dans

un coin de l'atelier, où son regard ne s'était pas encore porté; et ce

spectacle la fit sortir avec horreur.

--Vous ne recevrez plus ici le petit Bridau, vous autres, dit Chaudet à

ses élèves. Cela contrarie madame sa mère.

--Hue! crièrent les élèves quand Agathe ferma la porte.

--Et Joseph allait là! se dit la pauvre mère effrayée de ce qu'elle

avait vu et entendu.

Dès que les élèves en sculpture et en peinture apprirent que madame

Bridau ne voulait pas que son fils devînt un artiste, tout leur bonheur

fut d'attirer Joseph chez eux. Malgré la promesse que sa mère tira de

lui de ne plus aller à l'Institut, l'enfant se glissa souvent dans

l'atelier que Regnauld y avait, et on l'y encouragea à barbouiller

des toiles. Quand la veuve voulut se plaindre, les élèves de Chaudet

lui dirent que monsieur Regnauld n'était pas Chaudet; elle ne leur

avait pas d'ailleurs donné monsieur son fils à garder, et mille autres

plaisanteries. Ces atroces rapins composèrent et chantèrent une chanson

sur madame Bridau, en cent trente-sept couplets.

Le soir de cette triste journée, Agathe refusa de jouer, et resta dans

la bergère en proie à une si profonde tristesse que parfois elle eut

des larmes dans ses beaux yeux.

--Qu'avez-vous, madame Bridau? lui dit le vieux Claparon.

--Elle croit que son fils mendiera son pain parce qu'il a la bosse de

la peinture, dit la Descoings; mais moi je n'ai pas le plus léger souci

pour l'avenir de mon beau-fils, le petit Bixiou, qui, lui aussi a la

fureur de dessiner. Les hommes sont faits pour percer.

--Madame a raison, dit le sec et dur Desroches qui n'avait jamais

pu malgré ses talents devenir sous-chef. Moi je n'ai qu'un fils

heureusement; car avec mes dix-huit cents francs et une femme qui

gagne à peine douze cents francs avec son bureau de papier timbré, que

serais-je devenu? J'ai mis mon gars petit-clerc chez un avoué, il a

vingt-cinq francs par mois et le déjeuner, je lui en donne autant; il

dîne et il couche à la maison: voilà tout, il faut bien qu'il aille, et

il fera son chemin! Je taille à mon gaillard plus de besogne que s'il

était au Collége, et il sera quelque jour Avoué; quand je lui paye un

spectacle, il est heureux comme un roi, il m'embrasse, oh! je le tiens

roide, il me rend compte de l'emploi de son argent. Vous êtes trop

bonne pour vos enfants. Si votre fils veut manger de la vache enragée,

laissez-le faire! il deviendra quelque chose.

--Moi, dit du Bruel, vieux Chef de Division qui venait de prendre

sa retraite, le mien n'a que seize ans, sa mère l'adore; mais je

n'écouterais pas une vocation qui se déclarerait de si bonne heure.

C'est alors pure fantaisie, un goût qui doit passer! Selon moi, les

garçons ont besoin d'être dirigés...

--Vous, monsieur, vous êtes riche, vous êtes un homme et vous n'avez

qu'un fils, dit Agathe.

--Ma foi, reprit Claparon, les enfants sont nos tyrans (_en cœur_).

Le mien me fait enrager, il m'a mis sur la paille, j'ai fini par ne

plus m'en occuper du tout (_indépendance_). Eh! bien, il en est plus

heureux, et moi aussi. Le drôle est cause en partie de la mort de sa

pauvre mère. Il s'est fait commis-voyageur, et il a bien trouvé son

lot; il n'était pas plutôt à la maison qu'il en voulait sortir, il ne

tenait jamais en place, il n'a rien voulu apprendre; tout ce que je

demande à Dieu, c'est que je meure sans lui avoir vu déshonorer mon

nom! Ceux qui n'ont pas d'enfants ignorent bien des plaisirs, mais ils

évitent aussi bien des souffrances.

--Voilà les pères! se dit Agathe en pleurant de nouveau.

--Ce que je vous en dis, ma chère madame Bridau, c'est pour vous faire

voir qu'il faut laisser votre enfant devenir peintre; autrement, vous

perdriez votre temps...

--Si vous étiez capable de le morigéner, reprit l'âpre Desroches, je

vous dirais de vous opposer à ses goûts; mais, faible comme je vous

vois avec eux, laissez-le barbouiller, crayonner.

--Perdu! dit Claparon.

--Comment, perdu? s'écria la pauvre mère.

--Eh! oui, _mon indépendance en cœur_, cette allumette de Desroches me

fait toujours perdre.

--Consolez-vous, Agathe, dit la Descoings, Joseph sera un grand homme.

Après cette discussion, qui ressemble à toutes les discussions

humaines, les amis de la veuve se réunirent au même avis, et cet avis

ne mettait pas de terme à ses perplexités. On lui conseilla de laisser

Joseph suivre sa vocation.

--Si ce n'est pas un homme de génie, lui dit du Bruel qui courtisait

Agathe, vous pourrez toujours le mettre dans l'administration.

Sur le haut de l'escalier, la Descoings, en reconduisant les trois

vieux employés, les nomma des _sages de la Grèce_.

--Elle se tourmente trop, dit du Bruel.

--Elle est trop heureuse que son fils veuille faire quelque chose, dit

encore Claparon.

--Si Dieu nous conserve l'Empereur, dit Desroches, Joseph sera protégé

d'ailleurs! Ainsi de quoi s'inquiète-t-elle?

--Elle a peur de tout, quand il s'agit de ses enfants, répondit la

Descoings.--Eh! bien, bonne petite, reprit-elle en rentrant, vous

voyez, ils sont unanimes, pourquoi pleurez-vous encore?

--Ah! s'il s'agissait de Philippe, je n'aurais aucune crainte. Vous ne

savez pas ce qui se passe dans ces ateliers! Les artistes y ont des

femmes nues.

--Mais ils y font du feu, j'espère, dit la Descoings.

Quelques jours après, les malheurs de la déroute de Moscou éclatèrent.

Napoléon revint pour organiser de nouvelles forces et demander de

nouveaux sacrifices à la France. La pauvre mère fut alors livrée à

bien d'autres inquiétudes. Philippe, à qui le lycée déplaisait, voulut

absolument servir l'Empereur. Une revue aux Tuileries, la dernière qu'y

fit Napoléon et à laquelle Philippe assista, l'avait fanatisé. Dans ce

temps-là, la splendeur militaire, l'aspect des uniformes, l'autorité

des épaulettes exerçaient d'irrésistibles séductions sur certains

jeunes gens. Philippe se crut pour le service les dispositions que son

frère manifestait pour les arts. A l'insu de sa mère, il écrivit à

l'Empereur une pétition ainsi conçue:

«Sire, je suis fils de votre Bridau, j'ai dix-huit ans, cinq

pieds six pouces, de bonnes jambes, une bonne constitution,

et le désir d'être un de vos soldats. Je réclame votre

protection pour entrer dans l'armée,» etc.

L'Empereur envoya Philippe du Lycée impérial à Saint-Cyr dans les

vingt-quatre heures, et, six mois après, en novembre 1813, il le fit

sortir sous-lieutenant dans un régiment de cavalerie. Philippe resta

pendant une partie de l'hiver au dépôt; mais, dès qu'il sut monter à

cheval, il partit plein d'ardeur. Durant la campagne de France, il

devint lieutenant à une affaire d'avant-garde où son impétuosité sauva

son colonel. L'Empereur nomma Philippe capitaine à la bataille de La

Fère-Champenoise où il le prit pour officier d'ordonnance. Stimulé

par un pareil avancement, Philippe gagna la croix à Montereau. Témoin

des adieux de Napoléon à Fontainebleau, et fanatisé par ce spectacle,

le capitaine Philippe refusa de servir les Bourbons. Quand il revint

chez sa mère, en juillet 1814, il la trouva ruinée. On supprima la

bourse de Joseph aux vacances, et madame Bridau, dont la pension était

servie par la cassette de l'Empereur, sollicita vainement pour la faire

inscrire au Ministère de l'Intérieur. Joseph, plus peintre que jamais,

enchanté de ces événements, demandait à sa mère de le laisser aller

chez M. Regnauld, et promettait de pouvoir gagner sa vie. Il se disait

assez fort élève de Seconde pour se passer de sa Rhétorique. Capitaine

à dix-neuf ans et décoré, Philippe, après avoir servi d'aide-de-camp

à l'Empereur sur deux champs de bataille, flattait énormément

l'amour-propre de sa mère; aussi, quoique grossier, tapageur, et en

réalité sans autre mérite que celui de la vulgaire bravoure du sabreur,

fut-il pour elle l'homme de génie; tandis que Joseph, petit, maigre,

souffreteux, au front sauvage, aimant la paix, la tranquillité, rêvant

la gloire de l'artiste, ne devait lui donner, selon elle, que des

tourments et des inquiétudes. L'hiver de 1814 à 1815 fut favorable à

Joseph, qui, secrètement protégé par la Descoings et par Bixiou, élève

de Gros, alla travailler dans ce célèbre atelier, d'où sortirent tant

de talents différents, et où il se lia très-étroitement avec Schinner.

Le 20 mars éclata, le capitaine Bridau, qui rejoignit l'Empereur à Lyon

et l'accompagna aux Tuileries, fut nommé chef d'escadron aux Dragons de

la Garde. Après la bataille de Waterloo, à laquelle il fut blessé, mais

légèrement, et où il gagna la croix d'officier de la Légion-d'Honneur,

il se trouva près du maréchal Davoust à Saint-Denis et ne fit point

partie de l'armée de la Loire; aussi, par la protection du maréchal

Davoust, sa croix d'officier et son grade lui furent-ils maintenus;

mais on le mit en demi-solde. Joseph, inquiet de l'avenir, étudia

durant cette période avec une ardeur qui plusieurs fois le rendit

malade au milieu de cet ouragan d'événements.

--C'est l'odeur de la peinture, disait Agathe à madame Descoings, il

devrait bien quitter un état si contraire à sa santé.

Toutes les anxiétés d'Agathe étaient alors pour son fils le

lieutenant-colonel; elle le revit en 1816, tombé de neuf mille francs

environ d'appointements que recevait un commandant des Dragons de la

Garde Impériale à une demi-solde de trois cents francs par mois; elle

lui fit arranger la mansarde au-dessus de la cuisine, et y employa

quelques économies. Philippe fut un des bonapartistes les plus assidus

du café Lemblin, véritable Béotie constitutionnelle; il y prit les

habitudes, les manières, le style et la vie des officiers à demi-solde;

et, comme eût fait tout jeune homme de vingt et un ans, il les outra,

voua sérieusement une haine mortelle aux Bourbons, ne se rallia point,

il refusa même les occasions qui se présentèrent d'être employé dans

la Ligne avec son grade de lieutenant-colonel. Aux yeux de sa mère,

Philippe parut déployer un grand caractère.

--Le père n'eût pas mieux fait, disait-elle.

La demi-solde suffisait à Philippe, il ne coûtait rien à la maison,

tandis que Joseph était entièrement à la charge des deux veuves. Dès

ce moment, la prédilection d'Agathe pour Philippe se trahit. Jusque-là

cette préférence fut un secret; mais la persécution exercée sur un

fidèle soldat de l'Empereur, le souvenir de la blessure reçue par ce

fils chéri, son courage dans l'adversité, qui, bien que volontaire,

était pour elle une noble adversité, firent éclater la tendresse

d'Agathe. Ce mot:--Il est malheureux! justifiait tout. Joseph, dont le

caractère avait cette simplesse qui surabonde au début de la vie dans

l'âme des artistes, élevé d'ailleurs dans une certaine admiration de

son grand frère, loin de se choquer de la préférence de sa mère, la

justifiait en partageant ce culte pour un brave qui avait porté les

ordres de Napoléon dans deux batailles, pour un blessé de Waterloo.

Comment mettre en doute la supériorité de ce grand frère qu'il avait

vu dans le bel uniforme vert et or des Dragons de la Garde, commandant

son escadron au Champ-de-Mai! Malgré sa préférence, Agathe se montra

d'ailleurs excellente mère: elle aimait Joseph, mais sans aveuglement;

elle ne le comprenait pas, voilà tout. Joseph adorait sa mère, tandis

que Philippe se laissait adorer par elle. Cependant le dragon

adoucissait pour elle sa brutalité soldatesque; mais il ne dissimulait

guère son mépris pour Joseph, tout en l'exprimant d'une manière

amicale. En voyant ce frère dominé par sa puissante tête et maigri

par un travail opiniâtre, tout chétif et malingre à dix-sept ans, il

l'appelait:--Moutard! Ses manières toujours protectrices eussent été

blessantes sans l'insouciance de l'artiste qui croyait d'ailleurs à la

bonté cachée chez les soldats sous leur air brutal. Joseph ne savait

pas encore, le pauvre enfant, que les militaires d'un vrai talent sont

doux et polis comme les autres gens supérieurs. Le génie est en toute

chose semblable à lui-même.

--Pauvre garçon! disait Philippe à sa mère, il ne faut pas le

tracasser, laissez-le s'amuser.

Ce dédain, aux yeux de la mère, semblait une preuve de tendresse

fraternelle.

--Philippe aimera toujours son frère et le protégera, pensait-elle.

La Comédie humaine - Volume 06. Scènes de la vie de Province - Tome 02 · 第 12 / 59 题