CHAPITRE VI.

Il se passa près d’un mois sans aucun incident remarquable. La Motte

perdit bien peu de sa mélancolie; et la conduite de sa femme envers

Adeline, quoique un peu tempérée, était encore loin de la douceur.

Louis, par mille petits égards, témoignait sa croissante affection pour

Adeline, qui continuait de n’y voir qu’un excès de politesse.

Pendant une nuit orageuse, il arriva qu’au moment où ils se préparaient

à se reposer, ils furent effrayés par un bruit de chevaux qui

s’approchaient de l’abbaye. Il fut suivi de différentes voix; et un

rude coup de marteau, à la grande porte de l’abbaye, confirma leur

première alarme. La Motte se croyait certain que les officiers de

justice avaient enfin découvert sa retraite; et le trouble de la

terreur avait presque bouleversé tous ses esprits. Il ordonna cependant

d’éteindre les lumières et d’observer un profond silence, ne voulant

pas négliger la plus légère précaution. Il croyait possible que les

archers supposassent l’édifice inhabité, et crussent avoir manqué

l’objet de leur recherche. Ses ordres étaient à peine exécutés, qu’on

heurta de nouveau, et avec plus de violence. Alors La Motte s’approcha

d’une petite fenêtre grillée, pratiquée dans le tambour de la porte,

afin de pouvoir observer le nombre et l’apparence des étrangers.

L’obscurité de la nuit contraria son dessein: il aperçut un groupe

d’hommes à cheval; mais en prêtant une oreille attentive, il distingua

une partie de leurs discours. Plusieurs soutenaient qu’on s’était

trompé de chemin; mais une personne qui, d’après son ton de voix

imposant, paraissait être leur chef, affirma que la lumière qu’ils

avaient vue venait de cet endroit, et il garantissait qu’il y avait du

monde dans l’intérieur. Après avoir parlé, il frappe encore très-fort,

et n’eut de réponse que le bruit sourd des échos. La Motte tremblait,

et ne pouvait faire un pas.

Après avoir attendu quelque temps, les étrangers eurent l’air de

délibérer; mais ils parlaient d’une voix si basse, que La Motte ne

pouvait comprendre le sens de leurs discours. Ils s’éloignèrent de la

porte comme pour s’en aller; mais il les entendit sur-le-champ parmi

les arbres, de l’autre côté du bâtiment, et fut bientôt convaincu

qu’ils n’avaient pas quitté l’abbaye. La Motte resta quelques minutes

dans la plus cruelle incertitude; il laissa Louis à la grille, pour

passer dans la partie de l’édifice où il les supposait rassemblés.

L’orage était bruyant, et les gémissantes bouffées, qui grondaient

à travers les arbres, l’empêchèrent de distinguer aucun autre son.

Une seule fois, pendant le silence des vents, il crut entendre

distinctement des voix: mais on ne le laissa pas long-temps à ses

conjectures, car de nouveaux coups à la porte l’épouvantèrent encore;

et, sans songer aux frayeurs de madame La Motte et d’Adeline, il

s’enfuit pour tenter, au moyen de la trappe, la dernière ressource

qu’il avait pour se cacher.

Bientôt après, les efforts des assiégeans parurent redoubler comme

les secousses de la tempête. La porte, qui était vieille et dégradée,

sortit de ses gonds, et leur livra passage dans la salle. Au moment

qu’ils entraient, un cri de madame La Motte, qui se tenait à la porte

d’une chambre adjacente, confirma le soupçon du principal étranger, et

il continua de s’avancer aussi vite que l’obscurité le lui permettait.

Adeline s’était évanouie, et madame La Motte criait au secours, quand

Pierre, entrant avec des lumières, vit la salle remplie d’hommes,

et sa jeune maîtresse étendue, sans mouvement, sur le plancher.

Alors un des cavaliers s’approcha, et demanda pardon à madame La

Motte de l’impolitesse de son procédé. Il allait entamer une excuse,

lorsqu’apercevant Adeline il s’empressa de la relever; mais Louis, qui

revenait en ce moment, la prit dans ses bras et pria l’étranger de

s’épargner cette peine.

La personne à laquelle il s’adressa portait la décoration de l’un des

premiers ordres de France, et avait un air de dignité qui annonçait un

homme d’un rang supérieur. Il semblait avoir une quarantaine d’années;

mais peut-être la vivacité et le feu de ses traits rendaient-ils

sur sa figure l’ouvrage des années moins sensible. Sans s’occuper de

lui-même, il paraissait concentrer toute son attention sur les dangers

d’Adeline. Son air doux et ses manières séduisantes dissipèrent par

degrés les craintes de madame La Motte, et triomphèrent du premier

mouvement de Louis. Il regardait Adeline, encore insensible, avec une

admiration si vive, qu’elle semblait absorber toutes les facultés de

son âme. C’était vraiment un objet qu’on ne pouvait contempler avec

indifférence.

Sa beauté, sous l’empreinte touchante de la défaillance, regagnait en

intérêt ce qu’elle perdait en fraîcheur. La négligence de son vêtement

délacé, pour lui procurer une libre respiration, découvrait les appas

éblouissans que ses tresses d’ébène, tombées avec profusion sur son

sein, ombrageaient sans les cacher.

Alors arrive un second étranger, un jeune chevalier, qui, après avoir

parlé rapidement au plus âgé, se joignit au groupe général dont Adeline

était environnée. Sa personne offrait un heureux mélange d’élégance et

de force; son port était noble, sans être fier, et la douceur la plus

séduisante tempérait la vivacité de ses manières. Ce qui le rendait

alors plus intéressant, c’est la compassion qu’il semblait ressentir

pour Adeline. Elle ouvrit les yeux en ce moment; il fut le premier

objet qui frappa ses regards; elle le vit s’inclinant sur elle dans une

sollicitude muette.

A son aspect, la rougeur d’une vive surprise éclata sur ses joues; car

elle le reconnut pour l’étranger qu’elle avait rencontré dans la forêt.

En voyant la chambre remplie de monde, son visage passa subitement à

la pâleur de l’effroi. Louis l’aida à se transporter dans un autre

appartement, où les deux chevaliers qui la suivaient renouvelèrent

leurs excuses pour l’alarme qu’ils avaient occasionnée. Le plus âgé,

se tournant vers madame La Motte, lui dit: «Vous ignorez sans doute,

madame, que je suis le propriétaire de l’abbaye.»

Elle tressaillit: «Ne vous épouvantez pas, madame; vous êtes ici en

sûreté et comme chez vous. J’ai depuis long-temps abandonné cet édifice

en ruines, et je suis fort heureux s’il a pu vous offrir un asile.»

Madame La Motte le remercia de son obligeance, et Louis exprima combien

il était sensible à la politesse du marquis de Montalte. C’était le nom

de ce noble étranger.

«Ma principale résidence, dit le marquis, est dans une province

éloignée; mais j’ai un château sur la lisière de la forêt. En revenant

d’une promenade, la nuit m’a surpris et j’ai perdu mon chemin. Une

lumière qui brillait à travers les arbres m’a attiré jusqu’ici; et

l’obscurité est si forte, que je ne me suis pas aperçu que cette clarté

venait de l’abbaye, avant d’être arrivé à la porte.»

Les nobles procédés des étrangers, leurs riches vêtemens, et surtout

ce discours, achevèrent de dissiper les doutes de madame La Motte.

Elle allait ordonner des rafraîchissemens, lorsque La Motte, qui avait

écouté, s’étant convaincu qu’il n’avait rien à craindre, entra dans

l’appartement.

Il s’approcha du marquis, d’un air obligeant: mais, dès qu’il essaya

de parler, ses lèvres balbutièrent un compliment, tout son corps

trembla, et son visage se couvrit d’une pâleur mortelle. Le marquis

n’était guère moins ému, et dans le premier moment de sa surprise il

porta la main sur son épée; mais, revenant sur lui-même, il la retira,

et tâcha de maîtriser l’expression de son visage. Il y eut un moment

de silence terrible. La Motte fit quelques pas du côté de la porte,

mais ses genoux tremblans refusèrent de le soutenir, et il tomba dans

un fauteuil, sans voix et sans haleine. Ses regards effarés, et toute

sa conduite, causèrent à madame La Motte la plus grande surprise. Ses

yeux cherchaient à démêler dans ceux du marquis plus que celui-ci

n’en voulait laisser apercevoir. Les regards du marquis ajoutaient au

mystère au lieu de l’expliquer, et exprimaient un mélange d’émotions

qu’elle ne pouvait définir. Elle tâcha cependant de tranquilliser et

de ranimer son mari; mais il rebuta ses efforts, et, détournant son

visage, il le couvrit de ses deux mains.

Le marquis, paraissant recouvrer sa présence d’esprit, marcha vers

la porte de la salle où ses gens étaient rassemblés: alors La Motte,

s’élançant de son siége avec un air égare, lui cria de revenir. Le

marquis tourna la tête, et s’arrêta, mais toujours incertain s’il

avancerait. Les prières d’Adeline, qui venait de rentrer, jointes à

celles de La Motte, le déterminèrent, et il s’assit. «Je vous prie,

monseigneur, dit La Motte, de m’accorder quelques momens d’audience

particulière.»

«--La demande est bien hardie, et peut-être y a-t-il du danger à

vous l’accorder, dit le marquis: c’est trop exiger de moi. Vous ne

pouvez rien avoir à me dire dont votre famille ne soit pas informée...

expliquez-vous en peu de mots...» La Motte changea de couleur à chaque

phrase de ce discours. «Impossible, monseigneur, s’écria-t-il; mes

lèvres se fermeront pour toujours, plutôt que de prononcer devant une

autre créature humaine des paroles réservées pour vous seul. Je vous

conjure... je vous supplie de me donner quelques momens d’audience

particulière.» En prononçant ces mots, ses yeux se gonflaient

de larmes; et le marquis, touché de sa détresse, consentit à ce

qu’il demandait, mais cependant avec une émotion et une répugnance

manifestes.

La Motte prit une lumière, et conduisit le marquis à une petite chambre

dans une partie reculée du bâtiment. Ils y restèrent près d’une heure.

Madame La Motte, effrayée de la longueur de leur absence, va les

chercher: en approchant d’eux, une curiosité, peut-être excusable en

de pareilles circonstances, l’engage à prêter l’oreille. Justement La

Motte s’écriait: «L’égarement du désespoir!...» Suivirent quelques mots

prononcés à voix basse, qu’elle ne put entendre. «J’ai plus souffert

que je ne pourrais dire, continua-t-il; cette image me poursuit sans

cesse, la nuit dans mes songes, le jour dans mes courses. Il n’est

point de tortures, point de morts que je ne voulusse avoir endurées

pour retrouver la situation d’âme où j’étais en arrivant dans cette

forêt. Je conjure de nouveau votre pitié.»

Un coup de vent très-fort, en soufflant dans le passage où était madame

La Motte, couvrit la voix de son époux et la réponse que lui faisait

le marquis; mais bientôt après, elle distingua ces mots: «Demain,

monseigneur, si vous revenez dans ces ruines, je vous conduirai à

l’endroit.»

«--Cela n’est pas trop nécessaire, et pourrait être dangereux, dit

le marquis.--Je dois, monseigneur, excuser ces craintes venant de

votre part; mais je m’engage à tout ce que vous proposerez: oui,

quelles qu’en soient les conséquences, je me soumets à tout ce que

vous déciderez.» Le retour de l’orage étouffa encore le son de leurs

voix, et madame La Motte s’efforça en vain d’ouïr les paroles dont

probablement dépendait l’explication de cette conduite mystérieuse.

Ils s’approchèrent alors de la porte, et elle se retira précipitamment

dans la chambre où elle avait laissé Adeline avec Louis et le jeune

chevalier.

Le marquis et La Motte l’y suivirent de près; le premier fier et calme,

le second un peu plus tranquille qu’auparavant, mais portant encore

dans ses traits une impression d’horreur. Le marquis passa dans la

salle où sa suite l’attendait. L’orage n’était pas encore fini: mais

il semblait impatient de s’en aller, et il ordonna à ses gens de se

tenir prêts. La Motte observait un morne silence, traversait souvent

la chambre à grands pas, et quelquefois se plongeait dans la rêverie.

Pendant ce temps-là, le marquis, assis auprès d’Adeline, dirigeait

vers elle tous ses soins, excepté quand des accès de distraction

s’emparaient de son âme, et le retenaient dans le silence. Le jeune

chevalier profitait de ces intervalles pour adresser la parole à

Adeline avec défiance, et non sans quelque agitation: elle se dérobait

aux attentions de tous les deux.

Le marquis avait passé près de deux heures à l’abbaye; et l’orage

continuant toujours, madame La Motte lui proposa un lit. Un regard

de son mari la fit frémir pour les conséquences. Cependant on refusa

son offre poliment. Le marquis témoignait autant d’empressement de

partir que son hôte paraissait consterné de sa présence. Il retournait

souvent dans la salle, et, du seuil de la porte, il levait au ciel des

regards d’impatience. On ne voyait rien dans l’obscurité de la nuit; on

n’entendait rien que les mugissemens de la tempête.

L’aube parut avant son départ. Comme il se préparait à quitter

l’abbaye, La Motte le prit encore en particulier, et eut avec lui

quelques momens d’entretien secret. Madame La Motte observait ses

gestes animés, d’une partie éloignée de la chambre: ils ajoutèrent à

sa curiosité un degré d’appréhension extrême. C’était pour elle une

énigme inconcevable. Ils se parlaient d’une voix si basse, qu’elle fit

d’inutiles efforts pour distinguer les parties correspondantes de leur

dialogue.

Le marquis et sa suite partirent enfin; et La Motte, ayant lui-même

fermé les portes, se retira dans sa chambre en silence et les yeux

baissés. Lorsque sa femme fut seule avec lui, elle le conjura de lui

expliquer la scène dont elle avait été témoin. «Ne me faites pas de

questions, dit La Motte, car je ne répondrai à aucune. Je vous ai déjà

défendu de me parler de cela.»

--«Et de quoi, dit sa femme?» La Motte parut revenir à lui-même.--«Eh

bien! non... je me suis trompé, je croyais que vous m’aviez déjà fait

plusieurs fois ces questions.»

--«Ah! dit madame La Motte, voilà mes soupçons vérifiés: votre ancienne

mélancolie, et le désordre de cette nuit, proviennent de la même cause.»

--«Et pourquoi me suspecter, ou me questionner? Serai-je donc toujours

persécuté par vos conjectures?»

--«Excusez-moi, je n’ai pas entendu vous persécuter; mais ma

sollicitude pour votre conservation ne me permet pas de demeurer

dans cette affreuse perplexité: souffrez que j’use des droits d’une

épouse, et que je partage l’affliction qui vous accable. Ne me refusez

pas.....» La Motte l’interrompit:--«Quelle que soit la cause des

émotions dont vous avez été témoin, je jure que je ne la révélerai

pas à présent. Peut-être viendra-t-il un temps où je ne croirai plus

nécessaire de garder le secret; jusque-là taisez-vous, et cessez vos

importunités: gardez-vous surtout de faire remarquer à personne ce que

vous avez pu voir en moi d’extraordinaire. Ensevelissez vos soupçons

dans votre sein, si vous voulez détourner ma malédiction et ma ruine.»

L’air de résolution dont il prononça ces mots, le visage couvert d’une

pâleur livide, fit frissonner sa femme, et elle n’osa pas répliquer.

Madame La Motte se retira pour se coucher, mais elle ne put fermer

l’œil. Elle rêvait à la dernière aventure; ses réflexions furent un

aiguillon de plus à sa surprise et à sa curiosité, relativement aux

discours et aux actions de son mari. Cependant une vérité la frappait;

elle ne pouvait douter que la conduite mystérieuse de La Motte,

depuis si long-temps accablé d’inquiétudes, et sa dernière scène avec

le marquis, ne procédassent de la même cause. Cette opinion, qui

semblait prouver combien ses soupçons sur Adeline étaient injustes, fut

accompagnée du déchirement des remords. Elle soupirait impatiemment

après le matin qui devait ramener le marquis à l’abbaye. A la fin, la

nature fatiguée reprit ses droits, et soulagea ses peines par quelques

momens d’oubli.

Le lendemain la famille s’assembla fort tard au déjeuner. Chacun y

parut taciturne et distrait; mais leurs figures offraient des aspects

bien différens, et la différence de leurs pensées était bien plus

grande encore. La Motte paraissait agité d’une terreur impatiente. Dans

ses yeux, je ne sais quel égarement exprimait parfois le saisissement

soudain de l’horreur, et son visage se couvrait ensuite des sombres

couleurs d’un morne désespoir.

Madame La Motte semblait accablée; elle épiait tous les changemens

qui se passaient sur le visage de son mari, et attendait avec

impatience l’arrivée du marquis. Louis était calme et pensif. Adeline

ne paraissait pas souffrir le moins. La nuit précédente, elle avait

observé la conduite de La Motte avec beaucoup de surprise; et la

confiance qu’il lui avait inspirée jusqu’alors était ébranlée. Elle

craignait aussi que quelque circonstance nouvelle ne le rejetât dans ce

monde, et qu’il ne fût impossible ou désagréable de la recevoir sous

son toit.

Pendant le déjeuner, La Motte s’élança souvent à la fenêtre avec des

regards inquiets. Sa femme ne comprit que trop bien le motif de son

impatience, et s’efforça de maîtriser la sienne. Dans ces intervalles,

Louis, en parlant tout bas à son père, tâchait d’en tirer quelques

lumières; mais La Motte revenait toujours auprès de la table, où la

présence d’Adeline interrompait toute question.

Après le déjeuner, comme il se promenait sur l’esplanade, Louis voulut

l’aborder; mais La Motte lui déclara positivement qu’il désirait être

seul, et bientôt après, le marquis n’arrivant pas encore, il s’éloigna

à une plus grande distance de l’abbaye.

Adeline se retira dans la chambre de travail avec madame La Motte, qui

affectait un air d’enjouement et même d’amitié. Sentant la nécessite

de donner quelque raison de l’agitation frappante de La Motte, et de

prévenir la surprise que l’apparition inattendue du marquis devait

causer à Adeline, si on la lui laissait rapprocher de la conduite qu’il

avait tenue la nuit précédente, madame La Motte dit que le marquis et

son mari s’étaient beaucoup connus autrefois, et que cette rencontre

imprévue, après une longue séparation, et dans des circonstances aussi

diverses et aussi humiliantes de la part de ce dernier, lui avait causé

une émotion d’autant plus pénible, qu’il se rappelait que le marquis

avait mal interprété quelques parties de sa conduite envers lui, ce qui

avait interrompu leur ancienne intimité.

Ces motifs ne portèrent point la conviction dans l’âme d’Adeline; car

ils lui semblaient disproportionnés avec le degré d’émotion que le

marquis et La Motte avaient réciproquement manifesté. Sa surprise et

sa curiosité furent éveillées par un discours dont l’intention était de

leur donner le change.

Madame La Motte, poursuivant son dessein, dit qu’on attendait

actuellement le marquis, et qu’elle se flattait que tous les sujets

de division qui pouvaient subsister encore seraient écartés par un

raccommodement. Adeline rougit; elle voulut répondre, et ses lèvres

balbutièrent. Cette agitation, et les regards de madame La Motte,

augmentèrent son trouble; et tous ses efforts pour le contraindre ne

servirent qu’à le redoubler. Elle essaya toujours de renouveler la

conversation, et toujours il lui était impossible d’assembler ses

idées. Craignant que madame La Motte ne surprît le sentiment que

jusqu’alors elle s’était presque caché à elle-même, son visage pâlit,

son œil se fixa sur la terre; et, pendant quelque temps, il lui fut

difficile de respirer. Madame La Motte lui demanda si elle était

incommodée. Adeline saisit ce prétexte, et se retira pour se livrer à

des réflexions bientôt absorbées par l’espérance de revoir le jeune

chevalier qui avait accompagné le marquis.

En regardant par sa fenêtre, elle vit de loin le marquis à cheval,

qui s’avançait suivi de plusieurs personnes, et elle s’empressa d’en

informer madame La Motte. Il arriva bientôt à la porte. La Motte

n’étant pas de retour, sa femme et Louis allèrent le recevoir. Il entra

dans la salle, accompagné du jeune chevalier; et, s’approchant de

madame La Motte avec une sorte de politesse majestueuse, il demanda La

Motte. Louis sortit pour aller le chercher.

Le marquis garda le silence pendant quelques minutes; alors il demanda

à madame La Motte comment se portait son aimable fille. Madame La

Motte comprit qu’il voulait parler d’Adeline. Elle répondit à la

question, et dit qu’elle ne lui était point parente. Le marquis ayant

témoigné quelque désir de la voir, on l’envoya querir. Elle entra dans

la chambre avec une modeste rougeur et un air timide qui parurent

attirer toute son attention. Elle reçut ses complimens avec une grâce

charmante; mais, quand le jeune chevalier s’approcha, l’empressement

de ses manières rendit involontairement les siennes plus réservées, et

à peine osait-elle lever les yeux de peur de rencontrer les siens.

La Motte entra dans ce moment, et s’excusa de son absence. Le marquis

ne lui répondit que par une légère inclination de tête, et par des

regards où se peignaient à la fois l’orgueil et la défiance. Ils

sortirent ensemble de l’abbaye, et le marquis fit signe à ses gens

de le suivre à une certaine distance. La Motte défendit à son fils

de l’accompagner; mais Louis remarqua qu’il prenait son chemin dans

le plus épais du bois. Il se perdait dans un chaos de conjectures

sur cette affaire; mais sa curiosité et ses inquiétudes sur son père

l’engagèrent à le suivre de loin.

Cependant le jeune étranger, que le marquis appelait du nom de

Théodore, demeura à l’abbaye avec madame La Motte et Adeline. La

première, malgré toute son adresse, ne put cacher son agitation pendant

cet intervalle. Elle se tournait involontairement du côté de la porte

aussitôt qu’elle entendait des pas; souvent elle vint à celle de la

salle pour regarder dans la forêt, et autant de fois elle en revint

trompée dans son espoir. Personne ne paraissait. Théodore dirigeait

ses attentions sur Adeline, autant que la politesse lui permettait de

s’écarter de madame La Motte. Ses manières si aimables, et en même

temps si nobles, triomphèrent insensiblement de la timidité d’Adeline,

et bannirent sa réserve. Sa conversation rejeta une pénible contrainte,

dévoila par degrés les qualités de son âme, et sembla produire une

confiance mutuelle. Bientôt se manifesta une conformité de sentimens,

et Théodore, par la joie impatiente qui animait son visage, paraissait

souvent prévenir les pensées d’Adeline.

L’absence du marquis fut courte pour eux, mais bien longue pour madame

La Motte, dont les traits s’éclaircirent dès qu’elle entendit le bruit

des chevaux à la porte.

Le marquis se montra, mais pour un moment, et il passa avec La

Motte dans une chambre particulière, où ils eurent une assez longue

conférence; après quoi il partit. La Motte, sa femme et Adeline,

l’accompagnèrent jusqu’à la porte. Théodore prit congé d’Adeline avec

l’expression du plus tendre regret: en s’éloignant, il tourna souvent

ses regards sur l’abbaye, jusqu’à ce que les arbres lui en eussent

entièrement dérobé la vue.

Le rayon passager du plaisir, répandu sur les joues d’Adeline, disparut

avec le jeune étranger, et elle soupira en rentrant dans la salle.

L’image de Théodore la poursuivit dans sa chambre; elle se rappela

exactement tous les détails de ses derniers discours... ses sentimens

si conformes aux siens.... ses manières engageantes.... sa figure si

animée.... si franche et si noble, où la mâle dignité se mêlait à la

douceur de la bienveillance.... Elle se rappelait ces charmes, et tant

d’autres, et une douce mélancolie se glissait dans son cœur. «Je ne le

reverrai plus, dit-elle.» Un soupir qui suivit, lui révéla du secret

de son cœur plus qu’elle n’en voulait savoir. Elle rougit, soupira

de nouveau, et revenant tout-à-coup sur elle-même, elle s’efforça de

distraire ses pensées sur un autre objet. La liaison du marquis avec La

Motte attira quelque temps son attention; mais, dans l’impossibilité

d’en percer le mystère, elle chercha un asile contre ses propres

réflexions, dans les idées plus agréables que pouvaient lui inspirer

ses livres.

Pendant cet intervalle, Louis, alarmé et surpris de l’extrême

consternation que son père avait manifestée à la première vue du

marquis, crut devoir lui en parler. Il ne doutait point que le marquis

n’eût une très-grande part à l’événement qui avait forcé La Motte à

quitter Paris, et il s’expliqua sans détour, déplorant en même temps la

triste fatalité qui l’avait conduit à chercher un refuge dans le lieu

le moins propre à lui en servir.... dans la terre de son ennemi. La

Motte ne combattit point cette opinion de son fils, et se joignit à lui

pour se plaindre de sa mauvaise étoile.

Le congé de Louis était alors sur le point d’expirer. Il en prit

occasion d’exprimer son chagrin d’être bientôt obligé d’abandonner

son père dans une situation aussi périlleuse. «Je vous quitterais

avec moins de peine, continua-t-il, si j’étais sûr de connaître toute

l’étendue de vos infortunes. Je suis maintenant réduit à conjecturer

des maux qui peut-être n’existent pas. Tirez-moi, monsieur, de cette

cruelle incertitude, et souffrez que je vous prouve que je suis digne

de votre confiance.»

«Je vous ai déjà répondu sur cet article, dit La Motte, et je vous

ai défendu d’y revenir. Vous me forcez à présent de vous dire que je

m’inquiète fort peu quand vous partirez, si vous voulez me persécuter

par de semblables questions.» La Motte s’éloigna brusquement, et laissa

son fils dans la perplexité.

L’arrivée du marquis avait dissipé les jalouses terreurs de madame

La Motte: elle sentit l’injustice de sa rigueur envers Adeline. En

considérant son état d’abandon... l’inaltérable affection qui avait

paru dans sa conduite... la douceur, la patience avec laquelle elle

avait supporté ses injurieux traitemens, elle fut pénétrée et saisit

la première occasion de lui rendre sa première amitié. Mais elle

ne pouvait expliquer cette apparente contradiction de conduite,

sans trahir ses derniers soupçons, qu’elle ne se rappelait pas sans

rougir, et elle ne pouvait excuser ses procédés sans en venir à cet

éclaircissement.

Elle se contenta donc d’exprimer dans ses manières l’intérêt qui venait

de renaître dans son cœur. Adeline fut d’abord très-étonnée, mais elle

éprouvait trop de plaisir à ce changement pour en rechercher la cause

avec scrupule.

Malgré la satisfaction qu’Adeline ressentit du retour de l’amitié

de madame La Motte, ses pensées se rapportaient fréquemment sur les

tristes circonstances de sa situation. Elle ne pouvait s’empêcher

d’avoir moins de confiance qu’auparavant dans l’affection de madame

La Motte, dont le caractère se montrait alors moins aimable que son

imagination ne le lui avait présenté, et lui paraissait avoir une

forte teinte de caprice. Ses réflexions s’arrêtaient sur l’arrivée

du marquis à l’abbaye, sur l’aversion manifeste entre La Motte et

lui, et sur leurs émotions mutuelles. Enfin, ce qui la frappait d’un

égal étonnement, c’est que La Motte eût choisi de demeurer dans une

propriété du marquis, et que ce dernier lui en eût donné la permission.

Peut-être son âme revenait-elle d’autant plus souvent à cet objet,

qu’il était lié avec Théodore; mais il se présentait sans qu’elle se

doutât de l’idée qui le ramenait. L’intérêt qu’elle prenait à cette

affaire, elle l’attribuait à ses inquiétudes pour la conservation de La

Motte, et pour sa propre destinée qui se trouvait si intimement liée à

la sienne. Quelquefois, à la vérité, elle se surprenait livrée à des

conjectures sur le degré de liaison qu’il y avait entre Théodore et le

marquis; mais à l’instant elle réprimait ses pensées, et se reprochait

sévèrement de leur avoir permis de s’égarer sur un objet qu’elle

regardait comme très-dangereux au repos de son cœur.

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 1/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 15 / 18 题