Il se passa près d’un mois sans aucun incident remarquable. La Motte
perdit bien peu de sa mélancolie; et la conduite de sa femme envers
Adeline, quoique un peu tempérée, était encore loin de la douceur.
Louis, par mille petits égards, témoignait sa croissante affection pour
Adeline, qui continuait de n’y voir qu’un excès de politesse.
Pendant une nuit orageuse, il arriva qu’au moment où ils se préparaient
à se reposer, ils furent effrayés par un bruit de chevaux qui
s’approchaient de l’abbaye. Il fut suivi de différentes voix; et un
rude coup de marteau, à la grande porte de l’abbaye, confirma leur
première alarme. La Motte se croyait certain que les officiers de
justice avaient enfin découvert sa retraite; et le trouble de la
terreur avait presque bouleversé tous ses esprits. Il ordonna cependant
d’éteindre les lumières et d’observer un profond silence, ne voulant
pas négliger la plus légère précaution. Il croyait possible que les
archers supposassent l’édifice inhabité, et crussent avoir manqué
l’objet de leur recherche. Ses ordres étaient à peine exécutés, qu’on
heurta de nouveau, et avec plus de violence. Alors La Motte s’approcha
d’une petite fenêtre grillée, pratiquée dans le tambour de la porte,
afin de pouvoir observer le nombre et l’apparence des étrangers.
L’obscurité de la nuit contraria son dessein: il aperçut un groupe
d’hommes à cheval; mais en prêtant une oreille attentive, il distingua
une partie de leurs discours. Plusieurs soutenaient qu’on s’était
trompé de chemin; mais une personne qui, d’après son ton de voix
imposant, paraissait être leur chef, affirma que la lumière qu’ils
avaient vue venait de cet endroit, et il garantissait qu’il y avait du
monde dans l’intérieur. Après avoir parlé, il frappe encore très-fort,
et n’eut de réponse que le bruit sourd des échos. La Motte tremblait,
et ne pouvait faire un pas.
Après avoir attendu quelque temps, les étrangers eurent l’air de
délibérer; mais ils parlaient d’une voix si basse, que La Motte ne
pouvait comprendre le sens de leurs discours. Ils s’éloignèrent de la
porte comme pour s’en aller; mais il les entendit sur-le-champ parmi
les arbres, de l’autre côté du bâtiment, et fut bientôt convaincu
qu’ils n’avaient pas quitté l’abbaye. La Motte resta quelques minutes
dans la plus cruelle incertitude; il laissa Louis à la grille, pour
passer dans la partie de l’édifice où il les supposait rassemblés.
L’orage était bruyant, et les gémissantes bouffées, qui grondaient
à travers les arbres, l’empêchèrent de distinguer aucun autre son.
Une seule fois, pendant le silence des vents, il crut entendre
distinctement des voix: mais on ne le laissa pas long-temps à ses
conjectures, car de nouveaux coups à la porte l’épouvantèrent encore;
et, sans songer aux frayeurs de madame La Motte et d’Adeline, il
s’enfuit pour tenter, au moyen de la trappe, la dernière ressource
qu’il avait pour se cacher.
Bientôt après, les efforts des assiégeans parurent redoubler comme
les secousses de la tempête. La porte, qui était vieille et dégradée,
sortit de ses gonds, et leur livra passage dans la salle. Au moment
qu’ils entraient, un cri de madame La Motte, qui se tenait à la porte
d’une chambre adjacente, confirma le soupçon du principal étranger, et
il continua de s’avancer aussi vite que l’obscurité le lui permettait.
Adeline s’était évanouie, et madame La Motte criait au secours, quand
Pierre, entrant avec des lumières, vit la salle remplie d’hommes,
et sa jeune maîtresse étendue, sans mouvement, sur le plancher.
Alors un des cavaliers s’approcha, et demanda pardon à madame La
Motte de l’impolitesse de son procédé. Il allait entamer une excuse,
lorsqu’apercevant Adeline il s’empressa de la relever; mais Louis, qui
revenait en ce moment, la prit dans ses bras et pria l’étranger de
s’épargner cette peine.
La personne à laquelle il s’adressa portait la décoration de l’un des
premiers ordres de France, et avait un air de dignité qui annonçait un
homme d’un rang supérieur. Il semblait avoir une quarantaine d’années;
mais peut-être la vivacité et le feu de ses traits rendaient-ils
sur sa figure l’ouvrage des années moins sensible. Sans s’occuper de
lui-même, il paraissait concentrer toute son attention sur les dangers
d’Adeline. Son air doux et ses manières séduisantes dissipèrent par
degrés les craintes de madame La Motte, et triomphèrent du premier
mouvement de Louis. Il regardait Adeline, encore insensible, avec une
admiration si vive, qu’elle semblait absorber toutes les facultés de
son âme. C’était vraiment un objet qu’on ne pouvait contempler avec
indifférence.
Sa beauté, sous l’empreinte touchante de la défaillance, regagnait en
intérêt ce qu’elle perdait en fraîcheur. La négligence de son vêtement
délacé, pour lui procurer une libre respiration, découvrait les appas
éblouissans que ses tresses d’ébène, tombées avec profusion sur son
sein, ombrageaient sans les cacher.
Alors arrive un second étranger, un jeune chevalier, qui, après avoir
parlé rapidement au plus âgé, se joignit au groupe général dont Adeline
était environnée. Sa personne offrait un heureux mélange d’élégance et
de force; son port était noble, sans être fier, et la douceur la plus
séduisante tempérait la vivacité de ses manières. Ce qui le rendait
alors plus intéressant, c’est la compassion qu’il semblait ressentir
pour Adeline. Elle ouvrit les yeux en ce moment; il fut le premier
objet qui frappa ses regards; elle le vit s’inclinant sur elle dans une
sollicitude muette.
A son aspect, la rougeur d’une vive surprise éclata sur ses joues; car
elle le reconnut pour l’étranger qu’elle avait rencontré dans la forêt.
En voyant la chambre remplie de monde, son visage passa subitement à
la pâleur de l’effroi. Louis l’aida à se transporter dans un autre
appartement, où les deux chevaliers qui la suivaient renouvelèrent
leurs excuses pour l’alarme qu’ils avaient occasionnée. Le plus âgé,
se tournant vers madame La Motte, lui dit: «Vous ignorez sans doute,
madame, que je suis le propriétaire de l’abbaye.»
Elle tressaillit: «Ne vous épouvantez pas, madame; vous êtes ici en
sûreté et comme chez vous. J’ai depuis long-temps abandonné cet édifice
en ruines, et je suis fort heureux s’il a pu vous offrir un asile.»
Madame La Motte le remercia de son obligeance, et Louis exprima combien
il était sensible à la politesse du marquis de Montalte. C’était le nom
de ce noble étranger.
«Ma principale résidence, dit le marquis, est dans une province
éloignée; mais j’ai un château sur la lisière de la forêt. En revenant
d’une promenade, la nuit m’a surpris et j’ai perdu mon chemin. Une
lumière qui brillait à travers les arbres m’a attiré jusqu’ici; et
l’obscurité est si forte, que je ne me suis pas aperçu que cette clarté
venait de l’abbaye, avant d’être arrivé à la porte.»
Les nobles procédés des étrangers, leurs riches vêtemens, et surtout
ce discours, achevèrent de dissiper les doutes de madame La Motte.
Elle allait ordonner des rafraîchissemens, lorsque La Motte, qui avait
écouté, s’étant convaincu qu’il n’avait rien à craindre, entra dans
l’appartement.
Il s’approcha du marquis, d’un air obligeant: mais, dès qu’il essaya
de parler, ses lèvres balbutièrent un compliment, tout son corps
trembla, et son visage se couvrit d’une pâleur mortelle. Le marquis
n’était guère moins ému, et dans le premier moment de sa surprise il
porta la main sur son épée; mais, revenant sur lui-même, il la retira,
et tâcha de maîtriser l’expression de son visage. Il y eut un moment
de silence terrible. La Motte fit quelques pas du côté de la porte,
mais ses genoux tremblans refusèrent de le soutenir, et il tomba dans
un fauteuil, sans voix et sans haleine. Ses regards effarés, et toute
sa conduite, causèrent à madame La Motte la plus grande surprise. Ses
yeux cherchaient à démêler dans ceux du marquis plus que celui-ci
n’en voulait laisser apercevoir. Les regards du marquis ajoutaient au
mystère au lieu de l’expliquer, et exprimaient un mélange d’émotions
qu’elle ne pouvait définir. Elle tâcha cependant de tranquilliser et
de ranimer son mari; mais il rebuta ses efforts, et, détournant son
visage, il le couvrit de ses deux mains.
Le marquis, paraissant recouvrer sa présence d’esprit, marcha vers
la porte de la salle où ses gens étaient rassemblés: alors La Motte,
s’élançant de son siége avec un air égare, lui cria de revenir. Le
marquis tourna la tête, et s’arrêta, mais toujours incertain s’il
avancerait. Les prières d’Adeline, qui venait de rentrer, jointes à
celles de La Motte, le déterminèrent, et il s’assit. «Je vous prie,
monseigneur, dit La Motte, de m’accorder quelques momens d’audience
particulière.»
«--La demande est bien hardie, et peut-être y a-t-il du danger à
vous l’accorder, dit le marquis: c’est trop exiger de moi. Vous ne
pouvez rien avoir à me dire dont votre famille ne soit pas informée...
expliquez-vous en peu de mots...» La Motte changea de couleur à chaque
phrase de ce discours. «Impossible, monseigneur, s’écria-t-il; mes
lèvres se fermeront pour toujours, plutôt que de prononcer devant une
autre créature humaine des paroles réservées pour vous seul. Je vous
conjure... je vous supplie de me donner quelques momens d’audience
particulière.» En prononçant ces mots, ses yeux se gonflaient
de larmes; et le marquis, touché de sa détresse, consentit à ce
qu’il demandait, mais cependant avec une émotion et une répugnance
manifestes.
La Motte prit une lumière, et conduisit le marquis à une petite chambre
dans une partie reculée du bâtiment. Ils y restèrent près d’une heure.
Madame La Motte, effrayée de la longueur de leur absence, va les
chercher: en approchant d’eux, une curiosité, peut-être excusable en
de pareilles circonstances, l’engage à prêter l’oreille. Justement La
Motte s’écriait: «L’égarement du désespoir!...» Suivirent quelques mots
prononcés à voix basse, qu’elle ne put entendre. «J’ai plus souffert
que je ne pourrais dire, continua-t-il; cette image me poursuit sans
cesse, la nuit dans mes songes, le jour dans mes courses. Il n’est
point de tortures, point de morts que je ne voulusse avoir endurées
pour retrouver la situation d’âme où j’étais en arrivant dans cette
forêt. Je conjure de nouveau votre pitié.»
Un coup de vent très-fort, en soufflant dans le passage où était madame
La Motte, couvrit la voix de son époux et la réponse que lui faisait
le marquis; mais bientôt après, elle distingua ces mots: «Demain,
monseigneur, si vous revenez dans ces ruines, je vous conduirai à
l’endroit.»
«--Cela n’est pas trop nécessaire, et pourrait être dangereux, dit
le marquis.--Je dois, monseigneur, excuser ces craintes venant de
votre part; mais je m’engage à tout ce que vous proposerez: oui,
quelles qu’en soient les conséquences, je me soumets à tout ce que
vous déciderez.» Le retour de l’orage étouffa encore le son de leurs
voix, et madame La Motte s’efforça en vain d’ouïr les paroles dont
probablement dépendait l’explication de cette conduite mystérieuse.
Ils s’approchèrent alors de la porte, et elle se retira précipitamment
dans la chambre où elle avait laissé Adeline avec Louis et le jeune
chevalier.
Le marquis et La Motte l’y suivirent de près; le premier fier et calme,
le second un peu plus tranquille qu’auparavant, mais portant encore
dans ses traits une impression d’horreur. Le marquis passa dans la
salle où sa suite l’attendait. L’orage n’était pas encore fini: mais
il semblait impatient de s’en aller, et il ordonna à ses gens de se
tenir prêts. La Motte observait un morne silence, traversait souvent
la chambre à grands pas, et quelquefois se plongeait dans la rêverie.
Pendant ce temps-là, le marquis, assis auprès d’Adeline, dirigeait
vers elle tous ses soins, excepté quand des accès de distraction
s’emparaient de son âme, et le retenaient dans le silence. Le jeune
chevalier profitait de ces intervalles pour adresser la parole à
Adeline avec défiance, et non sans quelque agitation: elle se dérobait
aux attentions de tous les deux.
Le marquis avait passé près de deux heures à l’abbaye; et l’orage
continuant toujours, madame La Motte lui proposa un lit. Un regard
de son mari la fit frémir pour les conséquences. Cependant on refusa
son offre poliment. Le marquis témoignait autant d’empressement de
partir que son hôte paraissait consterné de sa présence. Il retournait
souvent dans la salle, et, du seuil de la porte, il levait au ciel des
regards d’impatience. On ne voyait rien dans l’obscurité de la nuit; on
n’entendait rien que les mugissemens de la tempête.
L’aube parut avant son départ. Comme il se préparait à quitter
l’abbaye, La Motte le prit encore en particulier, et eut avec lui
quelques momens d’entretien secret. Madame La Motte observait ses
gestes animés, d’une partie éloignée de la chambre: ils ajoutèrent à
sa curiosité un degré d’appréhension extrême. C’était pour elle une
énigme inconcevable. Ils se parlaient d’une voix si basse, qu’elle fit
d’inutiles efforts pour distinguer les parties correspondantes de leur
dialogue.
Le marquis et sa suite partirent enfin; et La Motte, ayant lui-même
fermé les portes, se retira dans sa chambre en silence et les yeux
baissés. Lorsque sa femme fut seule avec lui, elle le conjura de lui
expliquer la scène dont elle avait été témoin. «Ne me faites pas de
questions, dit La Motte, car je ne répondrai à aucune. Je vous ai déjà
défendu de me parler de cela.»
--«Et de quoi, dit sa femme?» La Motte parut revenir à lui-même.--«Eh
bien! non... je me suis trompé, je croyais que vous m’aviez déjà fait
plusieurs fois ces questions.»
--«Ah! dit madame La Motte, voilà mes soupçons vérifiés: votre ancienne
mélancolie, et le désordre de cette nuit, proviennent de la même cause.»
--«Et pourquoi me suspecter, ou me questionner? Serai-je donc toujours
persécuté par vos conjectures?»
--«Excusez-moi, je n’ai pas entendu vous persécuter; mais ma
sollicitude pour votre conservation ne me permet pas de demeurer
dans cette affreuse perplexité: souffrez que j’use des droits d’une
épouse, et que je partage l’affliction qui vous accable. Ne me refusez
pas.....» La Motte l’interrompit:--«Quelle que soit la cause des
émotions dont vous avez été témoin, je jure que je ne la révélerai
pas à présent. Peut-être viendra-t-il un temps où je ne croirai plus
nécessaire de garder le secret; jusque-là taisez-vous, et cessez vos
importunités: gardez-vous surtout de faire remarquer à personne ce que
vous avez pu voir en moi d’extraordinaire. Ensevelissez vos soupçons
dans votre sein, si vous voulez détourner ma malédiction et ma ruine.»
L’air de résolution dont il prononça ces mots, le visage couvert d’une
pâleur livide, fit frissonner sa femme, et elle n’osa pas répliquer.
Madame La Motte se retira pour se coucher, mais elle ne put fermer
l’œil. Elle rêvait à la dernière aventure; ses réflexions furent un
aiguillon de plus à sa surprise et à sa curiosité, relativement aux
discours et aux actions de son mari. Cependant une vérité la frappait;
elle ne pouvait douter que la conduite mystérieuse de La Motte,
depuis si long-temps accablé d’inquiétudes, et sa dernière scène avec
le marquis, ne procédassent de la même cause. Cette opinion, qui
semblait prouver combien ses soupçons sur Adeline étaient injustes, fut
accompagnée du déchirement des remords. Elle soupirait impatiemment
après le matin qui devait ramener le marquis à l’abbaye. A la fin, la
nature fatiguée reprit ses droits, et soulagea ses peines par quelques
momens d’oubli.
Le lendemain la famille s’assembla fort tard au déjeuner. Chacun y
parut taciturne et distrait; mais leurs figures offraient des aspects
bien différens, et la différence de leurs pensées était bien plus
grande encore. La Motte paraissait agité d’une terreur impatiente. Dans
ses yeux, je ne sais quel égarement exprimait parfois le saisissement
soudain de l’horreur, et son visage se couvrait ensuite des sombres
couleurs d’un morne désespoir.
Madame La Motte semblait accablée; elle épiait tous les changemens
qui se passaient sur le visage de son mari, et attendait avec
impatience l’arrivée du marquis. Louis était calme et pensif. Adeline
ne paraissait pas souffrir le moins. La nuit précédente, elle avait
observé la conduite de La Motte avec beaucoup de surprise; et la
confiance qu’il lui avait inspirée jusqu’alors était ébranlée. Elle
craignait aussi que quelque circonstance nouvelle ne le rejetât dans ce
monde, et qu’il ne fût impossible ou désagréable de la recevoir sous
son toit.
Pendant le déjeuner, La Motte s’élança souvent à la fenêtre avec des
regards inquiets. Sa femme ne comprit que trop bien le motif de son
impatience, et s’efforça de maîtriser la sienne. Dans ces intervalles,
Louis, en parlant tout bas à son père, tâchait d’en tirer quelques
lumières; mais La Motte revenait toujours auprès de la table, où la
présence d’Adeline interrompait toute question.
Après le déjeuner, comme il se promenait sur l’esplanade, Louis voulut
l’aborder; mais La Motte lui déclara positivement qu’il désirait être
seul, et bientôt après, le marquis n’arrivant pas encore, il s’éloigna
à une plus grande distance de l’abbaye.
Adeline se retira dans la chambre de travail avec madame La Motte, qui
affectait un air d’enjouement et même d’amitié. Sentant la nécessite
de donner quelque raison de l’agitation frappante de La Motte, et de
prévenir la surprise que l’apparition inattendue du marquis devait
causer à Adeline, si on la lui laissait rapprocher de la conduite qu’il
avait tenue la nuit précédente, madame La Motte dit que le marquis et
son mari s’étaient beaucoup connus autrefois, et que cette rencontre
imprévue, après une longue séparation, et dans des circonstances aussi
diverses et aussi humiliantes de la part de ce dernier, lui avait causé
une émotion d’autant plus pénible, qu’il se rappelait que le marquis
avait mal interprété quelques parties de sa conduite envers lui, ce qui
avait interrompu leur ancienne intimité.
Ces motifs ne portèrent point la conviction dans l’âme d’Adeline; car
ils lui semblaient disproportionnés avec le degré d’émotion que le
marquis et La Motte avaient réciproquement manifesté. Sa surprise et
sa curiosité furent éveillées par un discours dont l’intention était de
leur donner le change.
Madame La Motte, poursuivant son dessein, dit qu’on attendait
actuellement le marquis, et qu’elle se flattait que tous les sujets
de division qui pouvaient subsister encore seraient écartés par un
raccommodement. Adeline rougit; elle voulut répondre, et ses lèvres
balbutièrent. Cette agitation, et les regards de madame La Motte,
augmentèrent son trouble; et tous ses efforts pour le contraindre ne
servirent qu’à le redoubler. Elle essaya toujours de renouveler la
conversation, et toujours il lui était impossible d’assembler ses
idées. Craignant que madame La Motte ne surprît le sentiment que
jusqu’alors elle s’était presque caché à elle-même, son visage pâlit,
son œil se fixa sur la terre; et, pendant quelque temps, il lui fut
difficile de respirer. Madame La Motte lui demanda si elle était
incommodée. Adeline saisit ce prétexte, et se retira pour se livrer à
des réflexions bientôt absorbées par l’espérance de revoir le jeune
chevalier qui avait accompagné le marquis.
En regardant par sa fenêtre, elle vit de loin le marquis à cheval,
qui s’avançait suivi de plusieurs personnes, et elle s’empressa d’en
informer madame La Motte. Il arriva bientôt à la porte. La Motte
n’étant pas de retour, sa femme et Louis allèrent le recevoir. Il entra
dans la salle, accompagné du jeune chevalier; et, s’approchant de
madame La Motte avec une sorte de politesse majestueuse, il demanda La
Motte. Louis sortit pour aller le chercher.
Le marquis garda le silence pendant quelques minutes; alors il demanda
à madame La Motte comment se portait son aimable fille. Madame La
Motte comprit qu’il voulait parler d’Adeline. Elle répondit à la
question, et dit qu’elle ne lui était point parente. Le marquis ayant
témoigné quelque désir de la voir, on l’envoya querir. Elle entra dans
la chambre avec une modeste rougeur et un air timide qui parurent
attirer toute son attention. Elle reçut ses complimens avec une grâce
charmante; mais, quand le jeune chevalier s’approcha, l’empressement
de ses manières rendit involontairement les siennes plus réservées, et
à peine osait-elle lever les yeux de peur de rencontrer les siens.
La Motte entra dans ce moment, et s’excusa de son absence. Le marquis
ne lui répondit que par une légère inclination de tête, et par des
regards où se peignaient à la fois l’orgueil et la défiance. Ils
sortirent ensemble de l’abbaye, et le marquis fit signe à ses gens
de le suivre à une certaine distance. La Motte défendit à son fils
de l’accompagner; mais Louis remarqua qu’il prenait son chemin dans
le plus épais du bois. Il se perdait dans un chaos de conjectures
sur cette affaire; mais sa curiosité et ses inquiétudes sur son père
l’engagèrent à le suivre de loin.
Cependant le jeune étranger, que le marquis appelait du nom de
Théodore, demeura à l’abbaye avec madame La Motte et Adeline. La
première, malgré toute son adresse, ne put cacher son agitation pendant
cet intervalle. Elle se tournait involontairement du côté de la porte
aussitôt qu’elle entendait des pas; souvent elle vint à celle de la
salle pour regarder dans la forêt, et autant de fois elle en revint
trompée dans son espoir. Personne ne paraissait. Théodore dirigeait
ses attentions sur Adeline, autant que la politesse lui permettait de
s’écarter de madame La Motte. Ses manières si aimables, et en même
temps si nobles, triomphèrent insensiblement de la timidité d’Adeline,
et bannirent sa réserve. Sa conversation rejeta une pénible contrainte,
dévoila par degrés les qualités de son âme, et sembla produire une
confiance mutuelle. Bientôt se manifesta une conformité de sentimens,
et Théodore, par la joie impatiente qui animait son visage, paraissait
souvent prévenir les pensées d’Adeline.
L’absence du marquis fut courte pour eux, mais bien longue pour madame
La Motte, dont les traits s’éclaircirent dès qu’elle entendit le bruit
des chevaux à la porte.
Le marquis se montra, mais pour un moment, et il passa avec La
Motte dans une chambre particulière, où ils eurent une assez longue
conférence; après quoi il partit. La Motte, sa femme et Adeline,
l’accompagnèrent jusqu’à la porte. Théodore prit congé d’Adeline avec
l’expression du plus tendre regret: en s’éloignant, il tourna souvent
ses regards sur l’abbaye, jusqu’à ce que les arbres lui en eussent
entièrement dérobé la vue.
Le rayon passager du plaisir, répandu sur les joues d’Adeline, disparut
avec le jeune étranger, et elle soupira en rentrant dans la salle.
L’image de Théodore la poursuivit dans sa chambre; elle se rappela
exactement tous les détails de ses derniers discours... ses sentimens
si conformes aux siens.... ses manières engageantes.... sa figure si
animée.... si franche et si noble, où la mâle dignité se mêlait à la
douceur de la bienveillance.... Elle se rappelait ces charmes, et tant
d’autres, et une douce mélancolie se glissait dans son cœur. «Je ne le
reverrai plus, dit-elle.» Un soupir qui suivit, lui révéla du secret
de son cœur plus qu’elle n’en voulait savoir. Elle rougit, soupira
de nouveau, et revenant tout-à-coup sur elle-même, elle s’efforça de
distraire ses pensées sur un autre objet. La liaison du marquis avec La
Motte attira quelque temps son attention; mais, dans l’impossibilité
d’en percer le mystère, elle chercha un asile contre ses propres
réflexions, dans les idées plus agréables que pouvaient lui inspirer
ses livres.
Pendant cet intervalle, Louis, alarmé et surpris de l’extrême
consternation que son père avait manifestée à la première vue du
marquis, crut devoir lui en parler. Il ne doutait point que le marquis
n’eût une très-grande part à l’événement qui avait forcé La Motte à
quitter Paris, et il s’expliqua sans détour, déplorant en même temps la
triste fatalité qui l’avait conduit à chercher un refuge dans le lieu
le moins propre à lui en servir.... dans la terre de son ennemi. La
Motte ne combattit point cette opinion de son fils, et se joignit à lui
pour se plaindre de sa mauvaise étoile.
Le congé de Louis était alors sur le point d’expirer. Il en prit
occasion d’exprimer son chagrin d’être bientôt obligé d’abandonner
son père dans une situation aussi périlleuse. «Je vous quitterais
avec moins de peine, continua-t-il, si j’étais sûr de connaître toute
l’étendue de vos infortunes. Je suis maintenant réduit à conjecturer
des maux qui peut-être n’existent pas. Tirez-moi, monsieur, de cette
cruelle incertitude, et souffrez que je vous prouve que je suis digne
de votre confiance.»
«Je vous ai déjà répondu sur cet article, dit La Motte, et je vous
ai défendu d’y revenir. Vous me forcez à présent de vous dire que je
m’inquiète fort peu quand vous partirez, si vous voulez me persécuter
par de semblables questions.» La Motte s’éloigna brusquement, et laissa
son fils dans la perplexité.
L’arrivée du marquis avait dissipé les jalouses terreurs de madame
La Motte: elle sentit l’injustice de sa rigueur envers Adeline. En
considérant son état d’abandon... l’inaltérable affection qui avait
paru dans sa conduite... la douceur, la patience avec laquelle elle
avait supporté ses injurieux traitemens, elle fut pénétrée et saisit
la première occasion de lui rendre sa première amitié. Mais elle
ne pouvait expliquer cette apparente contradiction de conduite,
sans trahir ses derniers soupçons, qu’elle ne se rappelait pas sans
rougir, et elle ne pouvait excuser ses procédés sans en venir à cet
éclaircissement.
Elle se contenta donc d’exprimer dans ses manières l’intérêt qui venait
de renaître dans son cœur. Adeline fut d’abord très-étonnée, mais elle
éprouvait trop de plaisir à ce changement pour en rechercher la cause
avec scrupule.
Malgré la satisfaction qu’Adeline ressentit du retour de l’amitié
de madame La Motte, ses pensées se rapportaient fréquemment sur les
tristes circonstances de sa situation. Elle ne pouvait s’empêcher
d’avoir moins de confiance qu’auparavant dans l’affection de madame
La Motte, dont le caractère se montrait alors moins aimable que son
imagination ne le lui avait présenté, et lui paraissait avoir une
forte teinte de caprice. Ses réflexions s’arrêtaient sur l’arrivée
du marquis à l’abbaye, sur l’aversion manifeste entre La Motte et
lui, et sur leurs émotions mutuelles. Enfin, ce qui la frappait d’un
égal étonnement, c’est que La Motte eût choisi de demeurer dans une
propriété du marquis, et que ce dernier lui en eût donné la permission.
Peut-être son âme revenait-elle d’autant plus souvent à cet objet,
qu’il était lié avec Théodore; mais il se présentait sans qu’elle se
doutât de l’idée qui le ramenait. L’intérêt qu’elle prenait à cette
affaire, elle l’attribuait à ses inquiétudes pour la conservation de La
Motte, et pour sa propre destinée qui se trouvait si intimement liée à
la sienne. Quelquefois, à la vérité, elle se surprenait livrée à des
conjectures sur le degré de liaison qu’il y avait entre Théodore et le
marquis; mais à l’instant elle réprimait ses pensées, et se reprochait
sévèrement de leur avoir permis de s’égarer sur un objet qu’elle
regardait comme très-dangereux au repos de son cœur.