Le crépuscule meurt, la Nuit penche son urne,
Et versant la rosée et l’ombre taciturne,
Conduit, à la lueur des astres incertains,
Le cortége nombreux de ses fantômes vains.
Plusieurs d’un songe heureux m’apportent la merveille;
Plusieurs, sans m’effrayer, m’étonnent quand je veille;
Mais d’autres, habillés de funèbres lambeaux,
Font frissonner mes sens de l’horreur des tombeaux.
Des pensers solennels souveraine puissante,
Sombre divinité, mère de l’épouvante,
Nuit!.... j’aime ta noirceur; j’écoute avec plaisir
De tes vents affaiblis le langoureux soupir.
Lorsqu’entourant ton char du plus épais nuage,
Tu roules l’ouragan sur les rocs du rivage,
J’attends que, sous mes pieds, la vague en écumant
Se brise..., et je jouis de son rugissement.
O Nuit! que j’aime encor tes scènes moins terribles,
Tes phosphores légers, tes éclairs si paisibles,
Tes aurores du Nord, dont les jeux radieux
De la plus vive pourpre enluminent les cieux.
Que je t’aime surtout quand le feu des étoiles
Joue à travers la nue, et que tu me dévoiles
Ce ruisseau dans les prés, ce bois sur la hauteur,
Ou les monts plus lointains perdus dans la vapeur;
Quand mille objets sans nom, voltigeant dans la plaine,
Fixent mon œil pensif sur leur forme incertaine,
Et que, les achevant au gré de son pinceau,
Ma fantaisie en trace un magique tableau!
Au milieu de son ombre égaré dans ma route,
Sur un rocher désert je m’assieds.... et j’écoute.
C’est le vent qui me pousse un sanglot pénétrant,
Et dans le fond du bois va se perdre en mourant.
Que pour mon cœur alors la tristesse a de charmes!
Quelle extase céleste, et quelles douces larmes!
Oui, j’entends les esprits portés sur les zéphyrs,
Par des soupirs touchans répondre à mes soupirs.
Ah! qui voudrait céder ces prestiges sans nombre,
Enfans capricieux du silence et de l’ombre,
Pour ces tableaux du jour, froides réalités,
Que le soleil étale aux yeux désenchantés.
Comme elle retournait à l’abbaye, Louis l’aborda, et, après quelque
conversation, lui dit: «La scène dont j’ai été témoin ce matin m’a fort
affecté, et j’attendais impatiemment l’occasion de vous le dire. La
conduite de ma mère est pour moi un mystère inexplicable; mais il n’est
pas difficile de s’apercevoir qu’elle est agitée par quelque méprise.
Je n’ai qu’une chose à vous demander: toutes les fois que je pourrai
vous être utile, disposez de moi.»
Adeline le remercia de son offre amicale, et y fut plus sensible
qu’elle ne put l’exprimer. «Je n’ai, dit-elle, à me reprocher aucun
tort qui puisse m’avoir attiré l’animadversion de madame La Motte,
et je suis par cette raison absolument hors d’état d’en dire le
motif. J’ai cherché, à diverses reprises, une explication qu’elle
a éludée avec le même soin. Il vaut donc mieux se taire. En même
temps, monsieur, permettez-moi de vous assurer que je suis infiniment
sensible à vos bontés.» Louis soupira sans rien dire. Il reprit enfin:
«J’espère que vous souffrirez que je parle à ma mère. Je suis sûr de la
convaincre de son erreur.»
«--Gardez-vous-en bien! répondit Adeline; le mécontentement de madame
La Motte m’a causé une peine inexprimable; mais la forcer à une
explication, ce serait aigrir ses ressentimens au lieu de les détruire.
Je vous prie en grâce de ne pas le tenter.»
«--Je me soumets à votre décision, répliqua Louis; mais pour cette
fois, c’est avec répugnance. Je me croirais le plus heureux des hommes
si je pouvais vous servir.»
Il prononça ces mots d’un ton si tendre, qu’Adeline entrevit, pour la
première fois, les sentimens de son cœur. Une âme plus remplie de
vanité que la sienne lui eût appris depuis long-temps à regarder les
attentions de Louis comme le résultat de quelque chose de plus que la
galanterie d’un homme bien élevé. Elle ne fit pas semblant de remarquer
ses dernières paroles; elle garda le silence, et précipita ses pas
machinalement. Louis n’en dit pas davantage, mais il parut tomber dans
la rêverie, et ce silence ne fut pas interrompu jusqu’à leur rentrée
dans l’abbaye.