Quelques jours après l’événement rapporté dans le précédent chapitre,
comme Adeline était seule dans sa chambre, elle fut tirée de sa
rêverie par un bruit de chevaux auprès de la porte. Elle regarda par
la croisée, et vit le marquis de Montalte entrer dans l’abbaye. Cet
incident la surprit, et une émotion, dont elle ne s’embarrassa pas
de chercher la cause, la fit sur-le-champ s’éloigner de la fenêtre.
Cependant la même cause l’y ramena aussi précipitamment, mais l’objet
de son attente ne paraissait point, et elle ne fut plus pressée de se
retirer.
Trompée dans son espérance, elle réfléchissait, lorsque le marquis
sortit avec La Motte. Il leva tout-à-coup les yeux, vit Adeline, et
la salua. Elle lui rendit son salut respectueusement, et s’éloigna
de la fenêtre, bien fâchée d’y avoir été aperçue. Ils entrèrent dans
la forêt, mais les gens ne les y suivirent pas comme auparavant.
Lorsqu’ils revinrent, ce qui n’eut lieu qu’après un temps considérable,
le marquis monta tout de suite à cheval et s’en alla.
Le reste de la journée, La Motte parut sombre, taciturne, et souvent
plongé dans la rêverie. Adeline l’observait avec une attention toute
particulière; elle s’aperçut qu’il était toujours plus triste après une
entrevue avec le marquis, et elle fut alors très-étonnée que ce dernier
eût fixé le lendemain pour venir dîner à l’abbaye.
En annonçant cela, La Motte ajouta de grands éloges sur le caractère du
marquis: il préconisa surtout sa générosité et la noblesse de son âme.
En ce moment, Adeline se rappela les anecdotes qu’elle avait entendu
conter concernant l’abbaye, et elles jetèrent une ombre sur l’éclat
des belles qualités que célébrait La Motte. Toutefois ce rapport ne
semblait pas mériter une grande confiance. Déjà une partie en avait été
démontrée fausse, car on avait raconté qu’il revenait des esprits dans
l’abbaye, et ses habitans actuels n’y avaient observé aucune apparition
surnaturelle.
Adeline, toutefois, hasarda de demander si c’était le marquis actuel
sur qui l’on avait élevé des soupçons injurieux. La Motte lui répondit
avec un air de dérision: «Les histoires de revenans et de lutins ont
toujours fait l’admiration et les délices du vulgaire. Je suis pour le
moins aussi disposé à en croire ma propre expérience que le récit de
ces paysans. Si vous savez quelque chose à l’appui de ces rapports, je
vous prie de m’en faire part, afin que je puisse établir ma croyance.»
«--Vous ne m’entendez pas, monsieur, reprit-elle: ma question ne
regardait pas des agens surnaturels; j’avais en vue une autre partie
du rapport, laquelle insinuait que, par ordre du marquis, on avait
renfermé ici une personne qui, dit-on, y a trouvé une mort funeste.
On a prétendu que c’est pour cette raison que le marquis a abandonné
l’abbaye.»
«--Pures fictions de l’oisiveté, dit La Motte, contes de vieilles
femmes. Pour réfuter ces fables, il suffit de voir le marquis; et
si l’on croyait la moitié de ces histoires, qui toutes ont la même
origine, ce serait se montrer de bien peu supérieur aux imbéciles qui
les inventent. Je vous crois assez de bon sens, Adeline, pour avoir ici
le mérite de l’incrédulité.»
Adeline rougit, et se tut. Mais La Motte lui avait paru prendre la
défense du marquis avec plus de chaleur et d’étendue que ses propres
dispositions n’en comportaient, et que l’occasion ne l’exigeait. Elle
se rappelait le dernier entretien qu’il avait eu avec Louis, et sa
surprise était au comble.
Elle attendait l’aurore avec un mélange de peine et de plaisir.
L’espérance de revoir le jeune chevalier occupait ses pensées, et
les agitait de diverses émotions. Tantôt elle craignait sa présence,
tantôt elle doutait de son retour. Elle s’aperçut enfin de sa rêverie,
et rougit de voir à quel point il avait captivé son attention. Le
matin arriva.... le marquis parut..... mais il était seul. La sérénité
du cœur d’Adeline se couvrit d’un nuage; mais elle sut montrer son
enjouement ordinaire. Le marquis était affable, poli, attentif; aux
manières les plus aisées et les plus élégantes, il joignait les
derniers raffinemens du bel usage. Sa conversation était vive,
amusante, quelquefois même spirituelle, et montrait une grande
connaissance du monde, ou, ce qu’on prend souvent pour cela, la science
des sociétés du premier ordre et des matières du jour.
La Motte était en état de soutenir une conversation de ce genre; ils
s’engagèrent tous deux avec esprit et même avec quelque gaîté dans
une discussion sur les caractères du siècle. Madame La Motte n’avait
jamais vu son mari d’aussi bonne humeur depuis leur départ de Paris,
et quelquefois elle s’imaginait presque s’y retrouver encore. Adeline
écoutait, et l’enjouement qu’elle n’avait fait que simuler d’abord,
finit par être véritable. L’art du marquis était si insinuant, si
affable, qu’elle perdit insensiblement sa réserve, et laissa reprendre
à sa vivacité naturelle son ancien empire.
Le marquis, en partant, dit à La Motte qu’il se félicitait d’avoir
trouvé un aussi agréable voisin. La Motte s’inclina. «Je viendrai
quelquefois vous voir, continua-t-il; et je suis bien fâché de ne
pouvoir actuellement inviter madame La Motte et sa belle amie à venir
dans mon château; car on y exécute certaines réparations qui en font
un séjour fort incommode.»
La vivacité de La Motte disparut avec son hôte; bientôt il retomba
dans des accès de silence et de distraction. «Le marquis est un homme
très-aimable, dit madame La Motte.--Très-aimable, dit son mari.--Et
paraît avoir un cœur excellent, reprit-elle.--Excellent, dit La Motte.»
«--Vous avez l’air agité, mon ami; quelle est la cause de ce trouble?»
«--Point du tout..... Je songeais seulement qu’il était bien malheureux
qu’avec des talens aussi agréables, un cœur aussi excellent, le marquis
pût.....»
«--Quoi, mon ami? dit madame La Motte avec impatience.»
«--Que le marquis pût.... pût laisser tomber cette abbaye en ruines,
répliqua La Motte.»
«--Est-ce là tout, dit madame La Motte, trompée dans son
attente?--C’est là tout, sur mon honneur, dit La Motte en quittant la
chambre.»
Les esprits d’Adeline, n’étant plus soutenus par la conversation
animée du marquis, tombèrent dans la langueur; et, lorsqu’il fut
parti, elle se promena toute pensive dans la forêt. Elle suivit un
sentier romantique qui serpentait le long des bords du ruisseau, et que
recouvraient des ombrages touffus. Le calme de la scène que l’automne
colorait de ses plus douces teintes, pénétra son âme d’une sorte de
tendre mélancolie, et elle laissa trembler sur sa joue, sans l’essuyer,
une larme échappée de son œil sans qu’elle sût pourquoi. Elle vint
à un réduit solitaire formé par de grands arbres. Le vent soupirait
tristement à travers les branches, et leurs sommets en ondoyant
dispersaient leurs feuilles sur la terre. Elle s’assit sur un tertre
au-dessous, et s’abandonna aux tristes réflexions qui assiégeaient son
âme.
«Oh! dit-elle, s’il m’était donné de pénétrer dans l’avenir, et de
voir les événemens qui m’attendent, peut-être, par leur contemplation
assidue, me rendrais-je capable de les affronter avec courage?
Orpheline dans ce vaste univers..... sans autre assistance que l’amitié
de deux étrangers, sans autre moyen d’existence que leurs bontés, que
puis-je attendre, si ce n’est des malheurs? Hélas! mon père, comment
avez-vous pu délaisser ainsi votre enfant..... l’abandonner aux orages
de la vie...... pour y succomber peut-être? Hélas! je n’ai point
d’amis!»
Elle fut interrompue par un bruit à travers les feuilles tombées; elle
tourna la tête, et voyant le jeune ami du marquis, elle se leva pour
s’en aller. «Pardonnez cette indiscrétion, dit-il; votre voix m’a
attiré de ce côté, et vos paroles m’ont retenu; mais mon crime porte
avec lui sa punition. En m’apprenant vos chagrins..... comment éviter
de les ressentir moi-même? En les partageant, en les souffrant tous,
que ne puis-je vous en délivrer!» Il hésita. «--Que ne puis-je mériter
le titre de votre ami, et m’en rendre digne à vos yeux!»
Le désordre des pensées d’Adeline lui permit à peine de répondre; elle
trembla, et retira doucement sa main qu’il avait prise en parlant.
«--Ce que vous avez entendu, monsieur, est peut-être exagéré: je ne
suis pas heureuse, il est vrai; mais un instant d’abattement m’a rendue
injuste, et je suis moins à plaindre que je ne l’ai témoigné. En
disant que je n’ai point d’amis, je payais d’ingratitude les bontés de
monsieur et de madame La Motte, qui ont été pour moi bien plus que des
amis, qui m’ont tenu lieu d’un père et d’une mère.»
«--S’il en est ainsi, je les révère, s’écria Théodore avec chaleur, et
si je le pouvais sans témérité, j’oserais vous demander pourquoi vous
êtes malheureuse. Mais......» Il s’arrêta. Adeline levant les yeux,
vit les siens arrêtés sur elle avec la plus profonde et la plus vive
sollicitude, et ses regards se reportèrent de nouveau sur la terre.
«Je vous ai affligée, dit Théodore, par une demande indiscrète. Ne
pourrez-vous me pardonner, surtout en voyant que l’intérêt que je
prends à votre bonheur m’a commandé cette question?»
«--Vous n’avez pas besoin d’excuse, monsieur. Je suis certainement
reconnaissante de la compassion que vous me montrez. Mais la soirée
est froide, et, si vous le trouvez bon, nous gagnerons l’abbaye.» Ils
marchèrent, et Théodore garda quelques momens le silence. «J’ai tardé
à solliciter votre indulgence, dit-il enfin, et j’en aurai peut-être
encore besoin maintenant; mais vous me rendrez la justice de croire que
j’ai une très-forte, une très-pressante raison de vous demander à quel
degré vous êtes parente de M. La Motte.»
«--Nous ne sommes point du tout parens, dit Adeline; mais je ne pourrai
jamais assez reconnaître le service qu’il m’a rendu, et j’espère que
mon cœur n’en perdra jamais le souvenir.»
«--En vérité? dit Théodore surpris; et puis-je vous demander depuis
quand vous le connaissez?»
«--Permettez-moi plutôt, monsieur, de vous demander à quoi bon toutes
ces questions?»
«--Vous avez raison, dit-il avec l’air de se condamner lui-même; ma
conduite a mérité ce reproche: j’aurais dû parler plus clairement.»
Il parut avoir l’âme agitée de quelque chose qu’il ne voulait
pas exprimer. «Bien que vous ignoriez à quel point ma position
est délicate, continua-t-il, je puis pourtant vous assurer que
mes questions sont dictées par le plus tendre intérêt pour votre
bonheur..... et même par mes craintes pour votre sûreté.» Adeline
tressaillit. «Je crains qu’on ne vous trompe, dit-il; je crains que
vous ne couriez les plus grands dangers.»
Adeline s’arrêta, et le regardant sérieusement, le pria de s’expliquer.
Elle soupçonna que La Motte était menacé de quelque perfidie, et
Théodore continuant de se taire, elle réitéra sa demande. «Si La Motte
est enveloppé dans ces périls, dit-elle, souffrez, je vous en conjure,
que je l’en prévienne sur-le-champ. Il n’a que trop d’infortunes à
redouter.»
«--Bonne et sensible Adeline, s’écria Théodore, il faut porter un cœur
d’airain pour vouloir vous outrager! Comment vous instruire de ce que
je crains n’être que trop véritable? et comment se dispenser de vous
avertir de votre danger, sans.....» Il fut interrompu par des pas entre
les arbres, et vit tout de suite La Motte traverser le sentier où ils
étaient. Adeline, confuse d’avoir été ainsi aperçue avec le chevalier,
se hâtait pour rejoindre La Motte; mais Théodore la retint, et la
conjura de lui donner un moment d’attention. «Je n’ai pas à présent le
temps de m’expliquer, dit-il, et cependant ce que j’ai à vous dire est
de la dernière conséquence pour vous-même.
»Promettez-moi donc de venir demain soir, dans quelque endroit de la
forêt, environ à cette heure-ci: j’espère vous convaincre alors que ma
conduite n’est dirigée ni par des circonstances ni par des intérêts
ordinaires.» Adeline frémit à l’idée de donner un rendez-vous; elle
hésita, et conjura enfin Théodore de ne pas remettre au lendemain une
explication qui paraissait aussi importante, mais de suivre La Motte,
et de l’informer sur-le-champ du danger qu’il courait. «Ce n’est pas
à La Motte que je désire parler, répliqua Théodore; je ne sache point
qu’il soit menacé d’aucun danger..... Mais il approche; hâtez-vous,
aimable Adeline, et promettez-moi de venir.»
«--Je vous le promets, dit Adeline en balbutiant; je me rendrai demain
matin, le plus tôt possible, au même endroit où vous m’avez rencontrée
ce soir.» A ces mots elle retira sa main tremblante, que Théodore avait
pressée de ses lèvres, et il disparut aussitôt.
La Motte s’approcha d’Adeline, qui, craignant qu’il n’eût aperçu
Théodore, n’était pas sans quelque embarras. «Où donc Louis est-il allé
si vite? dit La Motte.» Elle se réjouit de sa méprise, et ne chercha
pas à l’en tirer. Ils retournèrent à l’abbaye en rêvant; et Adeline,
trop occupée de ses propres réflexions pour supporter la compagnie,
se retira dans sa chambre. Elle repassait les paroles de Théodore; et
plus elle les méditait, plus sa perplexité redoublait. Quelquefois elle
se reprochait de lui avoir donné un rendez-vous, incertaine s’il ne
l’avait pas sollicité dans le dessein de lui déclarer son amour; mais
soudain sa délicatesse repoussait cette idée, et elle se faisait un
crime de s’être crue capable d’inspirer une passion. Elle se rappelait
la sérieuse chaleur de la voix et des manières de Théodore, quand il
l’avait priée de venir le trouver; et comme il l’avait convaincue
par-là de l’importance de cette explication, elle frémissait d’un
danger qu’elle ne pouvait concevoir, et attendait le lendemain avec la
plus vive impatience.
Quelquefois aussi le tendre intérêt qu’il avait exprimé pour son
bonheur, ses regards et son air si bien d’accord, se glissaient dans
sa mémoire, réveillaient une agréable agitation, et un secret espoir
qu’elle ne lui était pas indifférente. On la tira de ses réflexions en
l’appelant pour souper: le repas fut triste; c’était la dernière soirée
que Louis passait à l’abbaye. Adeline, qui l’estimait, regrettait de
le voir partir; il fixait souvent les yeux sur elle avec un regard
qui semblait exprimer qu’il était sur le point de quitter l’objet de
son affection. Elle tâcha, par sa gaîté, de ranimer toute la famille,
et surtout madame La Motte, qui répandait souvent des pleurs. «Nous
ne tarderons pas à nous revoir, dit Adeline, et j’espère que ce sera
dans de plus heureuses circonstances.» La Motte soupira. Le visage de
Louis s’éclaircit à ce discours. «Le désirez-vous, dit-il avec beaucoup
d’énergie?»--«Très-certainement, répliqua-t-elle; pouvez-vous douter de
l’intérêt que je prends à mes meilleurs amis?»
«--Je ne puis douter d’aucun bonheur, dit-il, quand c’est vous qui
l’annoncez.»
«--Vous oubliez que vous avez quitté Paris, dit La Motte à son fils,
avec un faible sourire: un pareil compliment serait bon dans cette
ville...... Dans ces bois solitaires, cela est absolument outré.»
«--Monsieur, dit Louis, l’admiration n’est pas toujours le langage de
la simple politesse.» Adeline, désirant changer de discours, demanda
dans quelle partie de la France il allait. Il répondit que son régiment
était à Péronne, et qu’il devait s’y rendre sans retard. Après quelques
propos indifférens, chacun se retira pour passer la nuit dans son
appartement.
L’approche du départ de Louis occupait les pensées de madame La Motte,
et elle se présenta au déjeuner les yeux gonflés de larmes. La pâleur
du fils semblait annoncer qu’il n’avait pas mieux reposé que sa mère.
Après le déjeuner, Adeline se retira pour un moment, afin de ne pas
interrompre leur dernier entretien par sa présence. En se promenant sur
l’esplanade devant l’abbaye, elle reporta ses pensées sur ce qui lui
était arrivé le soir du jour précédent, et elle sentit s’accroître son
impatience d’aller au rendez-vous. Louis ne tarda pas à la rejoindre.
«Vous êtes bien cruelle, dit-il, de nous quitter ainsi dans les
derniers instans de mon séjour! Si je pouvais me flatter que vous me
rappellerez quelquefois à votre souvenir, quand je serai loin d’ici,
je partirais avec moins de chagrin.» Alors il exprima la douleur qu’il
avait de la quitter; et, quoiqu’il se fût armé de résolution pour
s’interdire l’aveu direct d’un attachement qui devait être inutile son
cœur succomba à la force de la passion, et il prononça ce qu’Adeline
tremblait d’entendre.
«Cette déclaration, dit-elle en s’efforçant de contenir son émotion, me
cause une peine inexprimable.»
«--Ah! ne parlez pas ainsi, dit Louis en l’interrompant, mais
donnez-moi quelque léger espoir pour me soutenir dans les misères de
l’absence. Dites que vous ne me haïssez pas.... dites....»
«--Je m’empresse de le dire, reprit Adeline d’une voix tremblante; si
vous trouvez quelque satisfaction à être assuré de mon estime et de mon
amitié... recevez cette assurance.... Comme le fils de mes plus grands
bienfaiteurs, vous avez droit à....»
«--Ne parlez pas de bienfaits, dit Louis, vos mérites les surpassent
tous; et permettez-moi d’espérer un sentiment moins froid que l’amitié,
comme aussi de croire que je ne dois pas votre approbation aux actions
d’autrui. J’ai long-temps retenu ma passion dans le silence, parce
que j’ai prévu les obstacles qu’elle devait rencontrer: que dis-je?
j’ai tâché de l’étouffer; j’ai osé, pardonnez la supposition, j’ai osé
croire possible de vous oublier.... et....»
«--Vous me faites de la peine, interrompit Adeline; ce sont là des
discours que je ne devais pas entendre. Je ne sais pas feindre; je vous
assure donc, quoique vos vertus forcent toujours mon estime, que vous
ne devez aucunement vous flatter de mon amour. Quand même je pourrais
vous écouter, notre situation me le défendrait. Si vous êtes en effet
mon ami, vous vous ferez un plaisir de m’épargner ce combat entre
l’affection et la prudence. Laissez-moi me flatter aussi que le temps
vous apprendra à réduire votre amour dans les termes de l’amitié.»
«--Jamais, s’écria Louis avec force; si cela était possible, ma
passion serait indigne de son objet.» Pendant qu’il parlait, le faon
chéri d’Adeline vint à elle en bondissant. Cet incident pénétra Louis
jusqu’aux larmes. «Ce petit animal, dit-il après une courte pause, m’a
le premier conduit auprès de vous. Il fut témoin de cet heureux moment
où je vous vis pour la première fois, où je fus attiré par des charmes
trop puissans pour mon cœur: ce moment est présent à ma mémoire; et
cette créature revient encore pour être témoin du cruel instant de mon
départ.» La douleur l’interrompit.
Après avoir recouvré sa voix, il dit: «Adeline! quand vous jetterez les
yeux sur votre petit favori, quand vous le caresserez, rappelez-vous
l’infortuné Louis, qui sera alors bien loin de vous. Ne me refusez pas
la triste consolation de le croire!»
«--Je n’aurai pas besoin de pareils avertissemens pour penser à vous,
dit Adeline avec un sourire; vos bons parens et vos propres mérites
sont des droits suffisans à mon souvenir. Si je pouvais voir votre bon
sens naturel reprendre son empire sur votre amour, ma satisfaction
égalerait mon estime pour vous.»
«--Ne l’espérez point, dit Louis, et je ne voudrais pas le pouvoir....
car ici l’amour est vertu.» Comme il parlait, il vit La Motte tourner
l’un des angles de l’abbaye. «Les momens sont précieux, dit-il; on
m’interrompt. O Adeline! adieu! dites que vous penserez quelquefois à
Louis.»
«--Adieu, dit Adeline pénétrée de sa douleur.... adieu, et vivez en
paix. Je penserai à vous avec l’affection d’une sœur.» Il soupira
profondément, et lui serra la main; alors La Motte, tournant autour
d’un autre avancement de la ruine, reparut encore. Adeline les laissa
ensemble, et se retira dans sa chambre, accablée de cette scène. La
passion de Louis, et l’estime qu’elle lui accordait, étaient trop
sincères pour ne pas lui inspirer une grande compassion pour son
malheureux attachement. Elle resta dans sa chambre jusqu’à ce qu’il eût
quitté l’abbaye, ne voulant pas l’exposer, ni elle-même, au chagrin
d’un adieu dans les formes.
Plus le soir et l’heure du rendez-vous approchaient, plus s’augmentait
l’impatience d’Adeline; et cependant, quand l’heure fut arrivée,
la résolution lui manqua, elle n’osa poursuivre son dessein. Elle
croyait voir de sa part, dans cette entrevue concertée, un manque de
délicatesse et une dissimulation qui lui répugnaient. Elle se rappelait
les tendres manières de Théodore, et diverses petites circonstances qui
semblaient annoncer que son cœur était intéressé à l’événement. Elle
fut ensuite tentée de craindre qu’il n’eût surpris son consentement à
ce rendez-vous, sur quelque soupçon mal fondé, et elle était presque
décidée à n’y pas aller. Il se pouvait cependant que l’assertion de
Théodore fût sincère, et les dangers qu’elle courait véritables. Leur
possibilité lui fit sentir combien la délicatesse de ses scrupules
était peu raisonnable; elle s’étonna comment elle avait pu un seul
instant les mettre en balance avec un intérêt aussi sérieux; et, se
reprochant le retard dont ils étaient la cause, elle se hâta d’aller au
rendez-vous.
L’étroit sentier qui conduisait à cet endroit était silencieux et
solitaire; quand elle parvint au réduit, Théodore n’y était pas arrivé.
Un mouvement d’amour-propre la fit répugner à ce qu’il la trouvât
plus ponctuelle que lui-même, et du réduit elle passa dans un chemin
qui tournait entre les arbres à sa droite. Après avoir marché quelque
temps sans voir personne, sans entendre un pas, elle rebroussa; mais
il n’était point venu, et elle quitta de nouveau la place. Elle revint
une seconde fois, et Théodore ne paraissait pas encore. Se rappelant
depuis quel temps elle avait quitté l’abbaye, elle devint inquiète, et
calcula que l’heure convenue était passée de beaucoup. Elle était dans
la plus cruelle perplexité; mais elle s’assit sur le gazon, et résolut
d’attendre l’événement. Après y avoir demeuré jusqu’à la chute du jour,
dans une attente superflue, sa fierté conçut de nouvelles alarmes;
elle trembla qu’il n’eût découvert une partie de l’intérêt qu’il lui
avait inspiré, et croyant qu’il la traitait alors avec une négligence
préméditée, elle quitta la place en se reprochant son imprudence.
Ces premières émotions apaisées, la raison ayant repris son empire,
elle rougit de ce qu’elle nommait l’effervescence puérile de
l’amour-propre. Elle se rappela, comme pour la première fois, ces mots
de Théodore: «Je crains qu’on ne vous trompe; je crains que vous ne
couriez les plus grands dangers.» Son jugement acquitta l’offenseur;
elle ne vit plus que l’ami. Mais la teneur de ces paroles, dont elle ne
soupçonnait plus la vérité, renouvela ses alarmes. Pourquoi s’était-il
donné le soin de sortir du château dans la vue de la prévenir d’un
danger, s’il ne désirait pas l’en garantir? et, s’il le désirait,
quelle autre raison qu’une impossibilité pouvait l’avoir empêché de se
trouver au rendez-vous?
Ces réflexions la décidèrent tout d’un coup. Elle résolut d’aller le
lendemain au réduit à la même heure; elle ne doutait pas que l’intérêt
qu’elle lui avait vu prendre à son sort, ne l’y conduisît dans l’espoir
de la retrouver. Elle ne pouvait se dissimuler qu’elle était menacée de
quelque grand péril; mais il lui était impossible de pressentir ce que
ce pouvait être. M. et madame La Motte étaient ses amis; et qui donc,
éloignée comme elle l’était de son père, pouvait la persécuter? Mais
pourquoi Théodore avait-il dit qu’on la trompait? Elle se trouvait dans
l’impossibilité de se tirer de ce labyrinthe de conjectures; mais elle
tâcha de maîtriser ses inquiétudes jusqu’au lendemain soir. Pendant cet
intervalle, elle fit tous ses efforts pour distraire madame La Motte,
qui avait besoin de quelque consolation après le départ de son fils.
Ainsi accablée de ses propres chagrins, et partageant ceux de madame
La Motte, Adeline se retira pour se reposer. Elle perdit bientôt ses
souvenirs, mais ce ne fut que pour tomber dans ce sommeil de fatigue,
qui n’habite que trop souvent la couche du malheureux. Enfin son
imagination troublée lui présenta le songe suivant.
Elle crut se voir dans une grande et vieille chambre appartenant
à l’abbaye, et, quoique meublée en partie, plus antique et plus
affreuse qu’aucune de celles qu’elle avait vues jusqu’alors. La pièce
était fortement barricadée, cependant personne ne paraissait. Tandis
qu’elle rêvait en examinant l’appartement, elle s’entendit appeler
à voix basse; et, regardant du côté d’où partait cette voix, elle
aperçut, à la sombre lueur d’une lampe, une figure couchée dans un
lit sur le plancher. La voix l’appelle encore; elle s’approche du
lit, et voit distinctement les traits d’un homme qui semblait sur le
point d’expirer. Une pâleur effroyable couvrait son visage; mais il
s’y mêlait une expression de douceur et de dignité qui l’intéressait
puissamment.
Pendant qu’elle le considérait, ses traits changèrent et parurent dans
les convulsions d’une agonie mortelle. Cette image la déchira; elle
recula d’effroi: mais soudain le mourant allongea la main, saisit la
sienne et la serra avec violence. Glacée de terreur, elle faisait des
efforts pour se dégager; et regardant de nouveau son visage, elle
vit un homme qui lui parut avoir environ trente ans, avec les mêmes
traits, mais en parfaite santé, et ayant la physionomie la plus douce.
Il sortit en la regardant tendrement, et remua les lèvres comme pour
lui parler; mais aussitôt le plancher de la chambre s’entr’ouvrit;
et il disparut à ses yeux. L’effort qu’elle fit, pour se garantir
d’être entraînée, la réveilla. Ce songe avait agi si fortement sur son
imagination, qu’il lui fallut quelque temps pour surmonter sa frayeur,
et même pour se convaincre qu’elle était dans sa propre chambre. A la
fin, elle parvint pourtant à se calmer et à s’endormir, mais ce fut
pour retomber dans un autre rêve.
Elle pensa qu’elle était égarée dans certains passages tortueux de
l’abbaye; qu’il était presque nuit, et qu’elle avait erré long-temps
sans pouvoir trouver une porte. Soudain elle entend une cloche qui
sonne en haut, et bientôt des voix confuses dans l’éloignement.
Elle redoubla d’efforts pour se tirer de là. A l’instant tout fut
tranquille; et, fatiguée enfin de ses recherches, elle s’assit sur une
marche qui traversait le passage: elle n’y eut pas resté long-temps,
qu’elle vit une clarté luire à quelque distance sur les murailles; mais
un coude dans le passage, qui était fort long, l’empêcha de voir d’où
elle venait. La lueur continua d’être faible pendant quelque temps,
et devint tout d’un coup plus forte. Aussitôt elle vit entrer dans
le passage un homme couvert d’un long manteau noir, comme ceux qui
accompagnent ordinairement les convois, et tenant une torche à la main.
Il lui dit de la suivre, et la conduisit par un long passage au pied
d’un escalier. Elle tremblait d’avancer, elle retournait sur ses pas;
mais l’homme se mit à la poursuivre, et au milieu de l’épouvante qu’il
lui avait causée elle se réveilla.
Frappée de ces visions, et surtout du rapport qu’elles lui paraissaient
avoir ensemble, elle tâcha de demeurer éveillée, de peur que leurs
effrayantes images ne revinssent encore dans son âme: au bout
de quelque temps néanmoins, ses esprits accablés tombèrent dans
l’assoupissement, mais non pas dans le repos.
Elle se crut alors dans une ancienne et vaste galerie, et vit dans le
fond la porte d’une chambre entr’ouverte, et de la lumière en dedans:
elle y marcha, et aperçut l’homme qu’elle avait déjà vu debout auprès
de la porte, et lui faisant signe de venir à lui. Par un effet de
l’incohérence si commune dans les songes, elle ne s’efforça plus de
l’éviter, mais elle s’avança et le suivit dans une suite d’appartemens
très-anciens, tendus de noir et éclairés comme pour des funérailles. Il
la conduisit jusqu’à ce qu’elle se trouva dans la même chambre qu’elle
se rappelait avoir vue dans son premier rêve. Au bout de la chambre
était une bière couverte d’un poêle; à l’entour étaient quelques
flambeaux, et différentes personnes, qui paraissaient dans une grande
affliction.
Tout-à-coup il lui sembla que ces personnes avaient toutes disparu;
qu’elle était restée seule; qu’elle approchait de la bière, et que,
tandis qu’elle la considérait, une voix se faisait entendre sans
qu’elle vit personne. L’homme qu’elle avait aperçu d’abord parut
bientôt après à côté de la bière; il souleva le poêle, et elle vit
dessous une personne morte, qu’elle crut reconnaître pour le chevalier
expirant qu’elle avait vu dans le premier songe: son visage portait
l’empreinte de la mort, mais il était encore serein. Pendant qu’elle le
regardait, son flanc s’ouvrit, et il en sortit un ruisseau de sang qui
descendit sur le plancher, et inonda bientôt toute la chambre; en même
temps, elle ouït quelques mots prononcés par la même voix qu’elle avait
entendue auparavant; mais l’horreur de cette scène l’accabla tellement,
qu’elle se réveilla en sursaut.
Après avoir repris ses sens, elle se leva sur son lit, pour se
convaincre que ce qu’elle avait vu n’était qu’un songe. Ses esprits
étaient dans une si grande agitation, qu’elle s’effraya d’être seule,
et qu’elle fut sur le point d’appeler Annette. Les traits du mort, la
chambre où elle l’avait vu couché, restaient profondément gravés dans
sa mémoire; elle croyait sans cesse entendre la voix, et contempler
la figure que son rêve lui avait représentée. Plus elle méditait sur
ces songes, plus sa surprise redoublait: ils étaient si terribles,
ils revenaient si souvent, et paraissaient avoir entre eux une telle
liaison, qu’elle avait peine à les croire fortuits; mais pourquoi
auraient-ils été surnaturels? elle ne pouvait le dire. Il lui fut
impossible de fermer l’œil le reste de la nuit.