CHAPITRE III.

La Motte régla son petit plan de vie. Il passait les matinées à la

chasse ou à la pêche; et le dîner qu’il avait acheté par son adresse,

il le savourait de meilleur appétit que tous ceux où il s’était trouvé

aux tables de Paris les plus somptueuses. Il restait les après-dînées

avec sa famille; quelquefois, dans le peu de livres qu’il avait

emportés avec lui, il en choisissait un, et tâchait de fixer son

attention sur les mots que répétaient ses lèvres; mais son âme se

laissait peu distraire de ses peines, et le sentiment qu’il articulait

n’imprimait en lui aucune trace. Quelquefois il causait; mais plus

souvent, il demeurait dans un sombre silence, rêvant au passé et

anticipant sur l’avenir.

Dans ces instans, Adeline s’efforçait, avec grâce, de ranimer ses

esprits, et de l’arracher à lui-même. Elle réussissait rarement;

mais, quand cela arrivait, les regards reconnaissans de madame La

Motte et les émotions bienveillantes de son propre cœur, réalisaient

l’allégresse qu’elle n’avait fait que simuler. L’âme d’Adeline

possédait l’art heureux, ou peut-être serait-il plus juste de dire,

l’heureux naturel de se conformer à sa situation. Quoique bien

triste, son état actuel n’était pas dénué de consolation, et cette

consolation était confirmée par ses vertus. Elle fit tant de progrès

dans l’affection de ses protecteurs, que madame La Motte la chérissait

comme son enfant, et que La Motte lui-même, quoique peu susceptible

de tendresse, n’était pas insensible à ses attentions. Toutes les

fois qu’il sortait de son humeur triste et farouche, il le devait à

l’influence d’Adeline.

Pierre apportait régulièrement d’Auboine les provisions de la semaine;

et, dans ces voyages, il sortait toujours de la ville par un chemin

opposé à celui de l’abbaye. Quelques semaines s’étant écoulées sans

aucun accident, La Motte chassa toutes les craintes qu’il avait d’être

poursuivi, et il envisagea enfin sa situation d’un œil passablement

satisfait. A mesure que l’habitude et la résolution renforçaient le

courage de madame La Motte, la perspective de l’infortune commençait

à s’adoucir à ses yeux. La forêt, qui d’abord lui avait paru une

effroyable solitude, avait perdu son horreur; et cet édifice, dont les

murs, à moitié démolis et la sombre désolation avaient frappé son âme

de tristesse et d’épouvante, était à présent regardé comme un asile

domestique, comme un port après l’orage.

C’était une femme sensible et douée d’éminentes qualités; elle fit son

plus grand plaisir de former les grâces naissantes d’Adeline, laquelle,

comme on l’a déjà vu, avait dans ses dispositions une douceur qui la

faisait promptement répondre à l’instruction par les progrès, et à

l’indulgence par la tendresse. Jamais Adeline n’était si contente que

lorsqu’elle prévenait les désirs de son amie, jamais si diligente qu’en

travaillant pour elle: elle surveillait et dirigeait les petits détails

du ménage avec une si admirable exactitude, que madame La Motte n’avait

à cet égard ni inquiétude ni embarras. Adeline sut se créer, dans son

aride position, nombre d’amusemens qui chassaient par intervalles le

souvenir de ses propres malheurs. Les livres de La Motte étaient sa

consolation principale: souvent, elle en prenait un, et allait s’égarer

dans les endroits où le ruisseau, serpentant dans la clairière,

répandait la fraîcheur et invitait au repos par son doux murmure: là,

elle s’asseyait, et, s’abandonnant aux illusions de sa lecture, elle

passait plusieurs heures dans l’oubli de ses souffrances.

C’est encore là, quand les scènes d’alentour avaient calmé son cœur,

c’est là qu’elle courtisait les Muses, et jouissait d’une idéale

félicité. Elle consacra, dans les vers suivans, le souvenir de ces

momens délicieux.

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 1/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 6 / 18 题