La Motte régla son petit plan de vie. Il passait les matinées à la
chasse ou à la pêche; et le dîner qu’il avait acheté par son adresse,
il le savourait de meilleur appétit que tous ceux où il s’était trouvé
aux tables de Paris les plus somptueuses. Il restait les après-dînées
avec sa famille; quelquefois, dans le peu de livres qu’il avait
emportés avec lui, il en choisissait un, et tâchait de fixer son
attention sur les mots que répétaient ses lèvres; mais son âme se
laissait peu distraire de ses peines, et le sentiment qu’il articulait
n’imprimait en lui aucune trace. Quelquefois il causait; mais plus
souvent, il demeurait dans un sombre silence, rêvant au passé et
anticipant sur l’avenir.
Dans ces instans, Adeline s’efforçait, avec grâce, de ranimer ses
esprits, et de l’arracher à lui-même. Elle réussissait rarement;
mais, quand cela arrivait, les regards reconnaissans de madame La
Motte et les émotions bienveillantes de son propre cœur, réalisaient
l’allégresse qu’elle n’avait fait que simuler. L’âme d’Adeline
possédait l’art heureux, ou peut-être serait-il plus juste de dire,
l’heureux naturel de se conformer à sa situation. Quoique bien
triste, son état actuel n’était pas dénué de consolation, et cette
consolation était confirmée par ses vertus. Elle fit tant de progrès
dans l’affection de ses protecteurs, que madame La Motte la chérissait
comme son enfant, et que La Motte lui-même, quoique peu susceptible
de tendresse, n’était pas insensible à ses attentions. Toutes les
fois qu’il sortait de son humeur triste et farouche, il le devait à
l’influence d’Adeline.
Pierre apportait régulièrement d’Auboine les provisions de la semaine;
et, dans ces voyages, il sortait toujours de la ville par un chemin
opposé à celui de l’abbaye. Quelques semaines s’étant écoulées sans
aucun accident, La Motte chassa toutes les craintes qu’il avait d’être
poursuivi, et il envisagea enfin sa situation d’un œil passablement
satisfait. A mesure que l’habitude et la résolution renforçaient le
courage de madame La Motte, la perspective de l’infortune commençait
à s’adoucir à ses yeux. La forêt, qui d’abord lui avait paru une
effroyable solitude, avait perdu son horreur; et cet édifice, dont les
murs, à moitié démolis et la sombre désolation avaient frappé son âme
de tristesse et d’épouvante, était à présent regardé comme un asile
domestique, comme un port après l’orage.
C’était une femme sensible et douée d’éminentes qualités; elle fit son
plus grand plaisir de former les grâces naissantes d’Adeline, laquelle,
comme on l’a déjà vu, avait dans ses dispositions une douceur qui la
faisait promptement répondre à l’instruction par les progrès, et à
l’indulgence par la tendresse. Jamais Adeline n’était si contente que
lorsqu’elle prévenait les désirs de son amie, jamais si diligente qu’en
travaillant pour elle: elle surveillait et dirigeait les petits détails
du ménage avec une si admirable exactitude, que madame La Motte n’avait
à cet égard ni inquiétude ni embarras. Adeline sut se créer, dans son
aride position, nombre d’amusemens qui chassaient par intervalles le
souvenir de ses propres malheurs. Les livres de La Motte étaient sa
consolation principale: souvent, elle en prenait un, et allait s’égarer
dans les endroits où le ruisseau, serpentant dans la clairière,
répandait la fraîcheur et invitait au repos par son doux murmure: là,
elle s’asseyait, et, s’abandonnant aux illusions de sa lecture, elle
passait plusieurs heures dans l’oubli de ses souffrances.
C’est encore là, quand les scènes d’alentour avaient calmé son cœur,
c’est là qu’elle courtisait les Muses, et jouissait d’une idéale
félicité. Elle consacra, dans les vers suivans, le souvenir de ces
momens délicieux.