CHAPITRE II.

Il approche et aperçoit les restes gothiques d’une abbaye: elle

s’élevait sur une terrasse rustique, ombragée par des arbres très-hauts

et très-touffus, qui semblaient contemporains du bâtiment, et

répandaient alentour une ombre romantique. La plus grande partie de

l’édifice tombait en ruines, et ce qui avait résisté aux ravages du

temps, rendait plus terrible encore l’aspect de la fabrique dégradée.

Les créneaux, qu’embrassaient d’épaisses guirlandes de lierre, étaient

à moitié démolis et devenus la retraite des oiseaux de proie. D’énormes

fragmens de la tour de l’est, presque tout écroulée, gisaient dispersés

parmi l’herbe haute, qui ondoyait lentement sous l’haleine du zéphyr.

Ornée de riches ciselures, une porte gothique, qui conduisait dans

le principal corps de l’édifice, restait encore entière; au-dessus

du vaste et magnifique portail s’élevait une fenêtre du même ordre,

dont les arcades en pointe montraient des fragmens de vitraux

rouillés, autrefois l’orgueil de la dévotion monacale. Imaginant que

quelques créatures humaines pouvaient encore habiter ce lieu, La Motte

s’approche de la porte et lève le marteau massif. Le bruit gémissant

résonne dans le vide du bâtiment. Après avoir attendu quelques minutes,

il enfonce la porte, qui, chargée de pesantes ferrures, criait

aigrement en tournant sur ses gonds.

Il entre dans ce qui lui semble avoir été la chapelle de l’abbaye, où

retentirent jadis les cantiques de la ferveur, où jadis coulèrent les

larmes de la pénitence.

La Motte s’arrête un instant, il sent une sorte d’impression sublime,

mêlée de terreur. Il parcourt de l’œil l’immensité du bâtiment, et,

en contemplant ses ruines, l’imagination le fait rétrograder dans

le passé. «Et ces murs, dit-il, le repaire de la superstition, où

l’austérité trouvait sur terre un purgatoire anticipé, ils chancellent

aujourd’hui sur les restes insensibles des mortels qui les ont élevés.»

L’obscurité s’épaissit et rappelle à La Motte qu’il n’a pas de temps à

perdre: mais la curiosité le porte à poursuivre sa recherche; il cède

à son impulsion. En marchant sur le pavé rompu, le bruit de ses pas

roulait en échos dans cette vaste enceinte. Il croyait entendre la voix

mystérieuse des morts, accuser le profane qui osait ainsi violer leur

demeure.

De cette chapelle, il passe dans la nef de la grande église. Une des

fenêtres, mieux conservée que les autres, donnait sur une longue

perspective de la forêt. On voyait au travers les riches couleurs du

soir, fondues par d’imperceptibles gradations avec l’azur solennel du

haut des cieux. De sombres collines, dont les contours se dessinaient

sur la vive clarté de l’horizon, terminaient le tableau. Plusieurs des

piliers qui avaient autrefois soutenu la voûte étaient encore debout.

Orgueilleuses images de la grandeur périssable de l’homme et de ses

ouvrages, ils semblaient s’ébranler au moindre murmure du vent qui

soufflait sur les ruines des colonnes déjà tombées. La Motte soupira,

et faisant un retour sur lui-même: «Encore quelques années, dit-il, je

deviendrai comme les mortels dont je contemple aujourd’hui les restes,

et, comme eux aussi, je serai peut-être un sujet de méditation pour les

générations à venir qui chancelleront quelques momens sur les objets de

leur curiosité, avant de tomber à leur tour dans la poussière.»

En quittant cette scène, il se promena dans les cloîtres. Une porte qui

communiquait avec un étage supérieur attira son attention. Il l’ouvre,

et voit une autre porte au pied d’un escalier; mais retenu d’un côté

par la crainte, et de l’autre, par la pensée des inquiétudes que son

absence pourrait causer à sa famille, il retourne à grands pas à sa

voiture, après avoir perdu les plus précieux momens du crépuscule, et

sans avoir recueilli aucune information.

Quelques courtes réponses aux questions de madame La Motte, et un ordre

vague donné à Pierre de marcher avec précaution et de chercher une

route, c’est tout ce que son inquiétude lui permit de proférer. L’ombre

de la nuit s’épaississait, renforcée par l’obscurité de la forêt, et il

devenait dangereux d’aller plus avant. Pierre s’arrêta; mais La Motte,

persistant dans sa résolution, lui ordonna de marcher. Pierre hasarde

des représentations, madame La Motte supplie, mais son mari se fâche,

commande, et finit par se repentir; car une roue de derrière montant

sur la souche d’un vieux arbre, que Pierre n’avait pas aperçue dans

l’obscurité, la voiture versa sur-le-champ.

Ils furent tous très-épouvantés, comme on l’imagine; mais personne ne

s’était fait grand mal, et, après s’être dégagés de leur dangereuse

position, La Motte et Pierre essayèrent de relever la voiture. C’est

alors qu’ils reconnurent toute l’étendue de leur malheur. Une des

roues s’était brisée. Ils se trouvaient dans un bien grand embarras,

car non-seulement le carrosse était hors d’état d’avancer, mais ne

pouvant le maintenir debout, il ne leur offrait pas même un abri contre

l’humide fraîcheur de la nuit. Après quelques momens de silence, La

Motte proposa de retourner aux ruines de l’abbaye, dont ils n’étaient

encore qu’à une très-courte distance, de passer la nuit dans l’endroit

le plus habitable, et de détacher Pierre au point du jour, avec

un des chevaux pour chercher une route et une ville où l’on pût se

procurer les moyens de réparer la voiture. Madame La Motte repoussa

cette proposition: elle frissonnait à la seule pensée de demeurer

si long-temps, pendant l’obscurité, dans un lieu aussi isolé que ce

monastère. Elle cède à des craintes qu’elle n’ose ni envisager, ni

combattre, et dit à son mari qu’elle aimait mieux rester exposée à la

rosée malsaine de la nuit, que de se voir au milieu des ruines. La

Motte avait d’abord éprouvé une égale répugnance à y retourner; mais,

ayant triomphé de ses propres terreurs, il résolut de ne point se

rendre à celles de sa femme.

Les chevaux étant alors dégagés de la voiture, ils marchèrent vers le

bâtiment. Pierre, qui les suivait, battit un briquet, et ils entrèrent

dans les ruines à la flamme des broussailles qu’il avait ramassées.

Les lueurs lancées sur quelques endroits de la fabrique, semblaient

en rendre la désolation plus solennelle, tandis que l’obscurité de la

plus grande partie de l’édifice en rehaussait encore la sublimité, et

préparait l’imagination à des scènes d’horreur. Adeline, jusqu’alors

muette, jeta un cri mêlé d’admiration et de crainte. Une sorte d’effroi

délicieux s’emparait de son âme, et faisait palpiter son sein. Ses

yeux se remplissaient de larmes: elle désirait, mais elle tremblait

d’avancer: elle s’appuya sur le bras de La Motte, et le regarda comme

si elle n’eût osé le questionner.

Il ouvre la porte de la grande salle; ils entrent. Sa profondeur se

perdait dans l’ombre. «Demeurons ici, dit madame La Motte, je n’irai

pas plus loin.» La Motte montrait le pavé brisé et s’avançait: il

fut arrêté par un bruit extraordinaire qui traversa la salle. Ils

étaient tous muets... c’était le silence de la terreur. Madame La

Motte le rompit la première. «Sortons d’ici, dit-elle; il n’est

point de souffrance que je ne préfère à la sensation qui m’accable:

retirons-nous à l’instant.»

La Motte, rougissant de la crainte qu’il avait involontairement

manifestée, crut alors qu’il était convenable d’affecter une hardiesse

qu’il n’avait pas. Il tourna donc en ridicule l’épouvante de sa femme,

et insista pour la faire avancer. Obligée d’y consentir, elle traverse

la salle d’un pied tremblant. Ils arrivèrent à un étroit passage, et

les broussailles de Pierre étant presque finies, ils s’arrêtèrent

pendant qu’il allait en chercher d’autres.

La lumière presque expirante, projetée faiblement sur les murs du

passage, en augmentait l’horreur. Ce pâle rayon répandait une lueur

tremblante à travers la salle, en grande partie cachée dans l’ombre,

et montrait les lacunes du pavé, tandis qu’une foule d’objets sans

nom ne s’apercevaient qu’imparfaitement au milieu de l’obscurité.

Adeline, en souriant, demande à La Motte s’il croyait aux esprits.

La question venait mal à propos, car la scène actuelle lui imprimait

toute son horreur, et, en dépit de ses efforts, il se sentait gagner

par une frayeur superstitieuse. Il était alors peut-être sur la

cendre des morts. Si jamais il fut permis aux âmes de revenir sur la

terre, n’était-ce pas l’heure et le lieu les plus convenables à leur

apparition? La Motte ne répondit pas; Adeline reprit: «Si j’étais

portée à la superstition»..... Elle fut interrompue par une répétition

du bruit qui s’était déjà fait entendre: il partait du fond du passage

à l’entrée duquel on se trouvait, et il se perdait par gradation. Tous

les cœurs battaient, et chacun écoutait en silence. Un nouveau sujet

de crainte s’empare de La Motte..... Ce bruit venait peut-être des

brigands. Il ne savait trop s’il pouvait avancer en sûreté. Pierre

arrive avec du feu; madame La Motte refuse d’entrer dans le passage;

La Motte n’y était pas décidé; mais Pierre, plus curieux que poltron,

offrit sur-le-champ ses services. Après quelque hésitation, La Motte

lui permit d’avancer, et se tint à l’entrée pour attendre le résultat

de la perquisition. Pierre disparaît bientôt dans la profondeur du

passage. L’écho de ses pas, qui retentissait entre les murs, va en

s’affaiblissant de plus en plus, et se perd enfin dans le silence. La

Motte appelle Pierre en criant; mais point de réponse; à la fin ils

entendent le bruit lointain des pas, et bientôt Pierre paraît tout hors

d’haleine, tout pâle de frayeur.

Dès qu’il fut à portée de se faire entendre de La Motte, il lui cria:

«Dieu merci, monsieur, j’en suis venu à bout, mais non sans peine:

j’ai cru avoir affaire au diable.--De quoi veux-tu parler, dit La

Motte?--Ce n’étaient que des corneilles et des hibous, continue Pierre;

mais la lumière les a tous attirés autour de mes oreilles, et ils m’ont

si fort abasourdi du battement de leurs ailes, que je me suis cru

d’abord possédé d’une légion de lutins; mais je les ai tous chassés,

mon cher maître, et vous n’avez plus rien à craindre.»

La fin de ce discours, jetant sur La Motte un soupçon de poltronnerie,

il en est piqué, et se décide à entrer dans le passage, pour

réhabiliter un peu sa réputation. Ils s’avancèrent alors gaîment, car,

comme disait Pierre, ils n’avaient plus rien à craindre.

Le passage conduisait à une cour. D’une part, au-dessus d’un long

cloître, se montrait la tour de l’ouest et une partie élevée de

l’édifice; l’autre côté était ouvert sur la forêt. La Motte se dirige

vers une porte de la tour, et la reconnaît pour la même par laquelle

il était d’abord entré; mais il lui fut difficile d’avancer, parce

que la cour était embarrassée de ronces et d’orties, et que le feu,

porté par son valet, ne jetait qu’une lueur incertaine. Quand il eut

ouvert la porte, l’horrible aspect du lieu reproduisit les craintes de

madame La Motte, et força Adeline à demander où ils allaient. Pierre

élève la lumière pour montrer l’étroit escalier tournant qui montait

dans la tour; mais La Motte, remarquant la seconde porte, en tire les

verrous chargés de rouille, et entre dans un appartement spacieux, dont

le genre et le meilleur état annonçaient évidemment une construction

beaucoup plus moderne que le reste de l’édifice. Quoique triste et

abandonné, il avait peu souffert des outrages du temps. Les murs

étaient humides, mais non pas dégradés, et les vitres étaient fermes

dans leurs châssis.

Ils s’avancèrent dans une suite d’appartemens semblables au premier,

en témoignant leur surprise de la discordance de cette partie de

l’édifice avec les murailles écroulées qu’ils laissaient derrière eux.

Ces appartemens les conduisirent à un passage tortueux, qui recevait du

jour et de l’air par d’étroites ouvertures percées dans le haut de la

muraille: il était terminé par une porte fermée d’une barre de fer. Ils

l’ouvrent avec quelque peine, et entrent dans une chambre voûtée. La

Motte la parcourt des yeux avec attention, et cherche à s’expliquer à

quel dessein l’entrée en était défendue par une aussi forte barrière;

mais il ne vit presque rien qui pût satisfaire sa curiosité. Ce

logement semblait avoir été bâti dans les temps modernes, sur un plan

gothique. Adeline s’approche d’une fenêtre qui formait une espèce de

réduit, élevé par une marche au-dessus du pavé; elle fit observer à La

Motte que tout ce pavé était incrusté de mosaïques; il en conclut que

l’appartement n’était pas tout-à-fait gothique. Il s’avança vers une

porte qui se présentait du côté opposé, il l’ouvrit, et se trouva dans

la grande salle par où il était entré dans l’édifice.

Il s’aperçut alors que l’obscurité lui avait caché un escalier à vis,

conduisant à une galerie supérieure, et en si bon état, qu’il semblait

avoir été construit en même temps que la partie du bâtiment la plus

moderne, quoiqu’on y eût affecté le style gothique. La Motte se douta

bien que cet escalier conduisait dans des pièces correspondantes à

celles qu’il avait trouvées au rez-de-chaussée. Il était tenté de les

visiter; mais madame La Motte, qui se sentait très-fatiguée, obtint, à

force de prières, qu’il suspendrait tout examen ultérieur. Après avoir

délibéré un moment sur le choix de la pièce où ils passeraient la nuit,

ils se déterminèrent à retourner dans celle qui tenait à la tour.

On alluma du feu dans un foyer, qui probablement n’avait pas dispensé

depuis bien des années la chaleur de l’hospitalité. Pierre ayant

étalé les provisions retirées de la voiture, La Motte et sa famille,

rangés autour du brasier, se partagèrent un repas que la fatigue et

la faim rendaient délicieux. Insensiblement l’assurance remplaça la

crainte; ils se voyaient dans un endroit qui avait quelque chose

d’une habitation humaine, et ils pouvaient rire tout à leur aise de

leurs terreurs passées; mais, quand le vent ébranlait les portes,

Adeline tressaillait, et jetait alentour un regard d’épouvante. Ils

continuèrent quelque temps de rire et de causer joyeusement, mais

ce n’était qu’une joie passagère, pour ne pas dire affectée; car le

sentiment de leurs infortunes particulières assiégeait leur âme, et

les plongeait dans la langueur et le silence du recueillement. Adeline

éprouvait fortement l’abandon où elle était réduite. Elle réfléchissait

avec étonnement sur le passé, et anticipait l’avenir. Elle se voyait

dans la dépendance absolue de deux étrangers, sans autre titre que la

commune sympathie du malheur pour le malheur: son cœur se gonflait de

soupirs; ses yeux se remplissaient de larmes qu’elle retenait avant

qu’elles allassent trahir, sur ses joues, un chagrin qu’elle croyait ne

pouvoir manifester sans ingratitude.

La Motte rompit à la fin cette méditation taciturne, en ordonnant de

renouveler le feu pour la nuit, et de bien clore la porte. Malgré la

solitude du lieu, cette précaution parut nécessaire; elle fut prise au

moyen de larges pierres qu’on empila contre la porte, car on n’avait

pas autre chose pour l’assujettir. La Motte s’était souvent figuré

que cet édifice, en apparence abandonné, pouvait être un repaire de

brigands. Ils avaient, pour se cacher, cette retraite solitaire, et

pour favoriser leurs projets de rapine, une forêt vaste et sauvage,

dont les détours devaient embarrasser les gens assez hardis pour tenter

de les poursuivre. Toutefois il renferma ses craintes dans son cœur,

voulant éviter à ses compagnons les tourmens qu’elles lui causaient.

Pierre eut ordre de faire sentinelle à la porte; et après qu’il eut

attisé le feu, notre triste chambrée se rangea alentour, et chercha

dans le sommeil une courte trêve à ses peines.

La nuit se passa tranquillement. Adeline dormit; mais des songes

fatigans voltigeaient devant son imagination, et elle s’éveilla de

très-bonne heure; le souvenir de ses malheurs s’éleva dans son âme:

accablée de leur poids, elle répandit en silence un torrent de larmes.

Pour les verser sans contrainte, elle s’approcha d’une fenêtre qui

regardait dans la forêt, sur un espace découvert. Tout n’était qu’ombre

et silence; elle contempla quelque temps cette scène ténébreuse.

Les premières et douces teintes de l’aube se montraient alors sur

l’horizon, et se dégageaient de l’obscurité......... Qu’elles étaient

belles, pures, éthérées! Il semblait que le ciel s’ouvrît à ses

regards. A mesure que les nuances du jour se renforçaient, les

sombres brouillards, vers l’occident, redoublaient l’obscurité de

cette partie de l’horizon et dérobaient au-dessous l’aspect de la

campagne. Cependant les teintes s’animent à l’orient; elles répandent

au loin une tremblante lumière; enfin, de vives clartés embrassent

toute cette région des cieux, et annoncent le lever du soleil. D’abord

une étroite ligne, d’une splendeur inconcevable, surmonte l’horizon;

elle s’élargit soudain, et le soleil paraît dans toute sa gloire,

dévoilant toute la nature, vivifiant toutes les couleurs du paysage,

et transformant en perles brillantes la rosée qui couvrait la terre.

Les faibles et tendres réponses des oiseaux, éveillés par le rayon

du matin, interrompent le silence de cette heure paisible; leur doux

gazouillement se renforce par degrés, et forme bientôt un concert

universel de réjouissance. Le cœur d’Adeline s’épanouit aussi de

reconnaissance et d’adoration.

La scène qu’elle avait sous les yeux calma son âme, et éleva ses

pensées au grand auteur de la nature: involontairement elle prononça

cette prière: «Père de bonté, qui créas ce glorieux spectacle! je me

remets dans tes mains; tu me soutiendras dans ma présente détresse, et

tu me préserveras des maux à venir.»

Remplie de cette confiance dans la bonté de Dieu, elle essuya ses

larmes; elle trouva le prix de sa foi dans le doux accord de ses

réflexions et de sa conscience; et son âme, délivrée des sentimens qui

venaient l’accabler, devint plus calme et plus paisible.

La Motte ne tarda pas à s’éveiller, et Pierre fut bientôt prêt à partir

pour son expédition. En montant à cheval: «Notre maître, dit-il, je

crois, sauf votre bon plaisir, que nous ferions aussi bien de ne pas

chercher ailleurs une habitation, jusqu’à nouvel ordre; car personne ne

s’avisera de venir nous déterrer céans, et quand on voit cet endroit-ci

de jour, on ne le trouve pas si méchant qu’on ne pût bien le rendre

assez supportable, avec quelques petites réparations.»

La Motte ne répondit rien, mais il réfléchit sur ce discours de Pierre.

La nuit, pendant les intervalles où ses inquiétudes l’avaient empêché

de dormir, la même idée lui était venue. Se cacher était sa seule

sauvegarde; il la trouvait dans ce lieu. Cette affreuse solitude

était repoussante, mais il n’avait que le choix des maux... Un bois

et la liberté n’étaient pas un mauvais refuge pour qui n’avait guère

d’autre perspective qu’une prison. En parcourant les appartemens et en

examinant de plus près leur état, il reconnut qu’on pouvait aisément

les rendre logeables; et en ce moment qu’il les visitait de nouveau

avec l’épanouissement du matin, il s’affermit dans sa résolution, et

rêva aux moyens de l’exécuter: mais ce qui l’embarrassait le plus,

c’était la difficulté de se procurer des vivres.

Il communiqua son idée à sa femme; elle ne la goûta point du tout;

mais La Motte consultait rarement son épouse, sans s’être d’avance

décidé pour l’exécution; et il avait déjà résolu de se conduire sur ce

point, d’après le rapport de Pierre. Si celui-ci parvenait à découvrir,

dans le voisinage de la forêt, une ville où l’on pût se procurer des

provisions et les autres choses nécessaires, il ne voulait pas faire un

pas de plus pour chercher une retraite.

Le temps que Pierre fut absent, son inquiétude l’employa à examiner

les ruines, et à parcourir les environs; ils étaient agréablement

romantiques, et les arbres touffus dont ils abondaient, semblaient

séparer cet asile du reste de l’univers. Un ruisseau serpentait au pied

de la terrasse où s’élevait l’abbaye; il s’écoulait lentement sous

les ombrages, en désaltérant les fleurs qui émaillaient ses bords, et

en répandant la fraîcheur alentour. La Motte remarqua de toutes parts

une grande quantité de gibier; les faisans s’envolaient à peine à son

approche, et les daims le regardaient passer tranquillement... L’homme

leur était étranger.

De retour à l’abbaye, La Motte enfila l’escalier qui conduisait à la

tour: à peu près vers le milieu, une porte se présente dans le mur,

elle cède à sa main sans résistance, mais un bruit soudain, en dedans,

accompagné d’un nuage de poussière, le fait rétrograder et fermer la

porte. Après avoir attendu quelques minutes, il la rouvre, il voit

une vaste chambre construite dans le goût le plus moderne. Les débris

de la tapisserie pendaient en lambeaux sur les murailles devenues le

séjour des oiseaux de proie. Au moment où la porte s’était ouverte, ils

avaient pris la fuite. Voilà d’où venaient le bruit et la poussière.

Les fenêtres étaient fracassées et presque sans vitres; mais il fut

bien étonné de trouver quelques restes de meubles, des fauteuils dans

un état et d’une forme qui dataient leur ancienneté; une table rompue,

et un gril de fer presque tout consumé par la rouille.

Du côté opposé, était une porte qui menait à un autre appartement de

même grandeur que le premier, mais meublé d’une tenture un peu moins

endommagée. Il y avait dans un coin un petit bois de lit, et le long

des murs quelques fauteuils délabrés. La Motte regardait tout avec un

mélange de surprise et de curiosité: «Il est singulier, dit-il, que ces

chambres soient les seules qui paraissent avoir été occupées. Peut-être

quelque malheureux fugitif comme moi aura cherché dans ces lieux un

refuge contre la persécution; ici, peut-être, il aura déposé le fardeau

de l’existence! Peut-être aussi n’ai-je suivi ses pas que pour mêler ma

cendre à la sienne!» Il se retourna tout-à-coup, et allait sortir de

la chambre, lorsqu’il aperçut une porte auprès du lit; elle s’ouvrait

sur un cabinet éclairé seulement d’une fenêtre, et dans le même état

que l’appartement qu’il avait traversé, excepté qu’il n’y avait pas

même des fragmens de meubles. En marchant sur le parquet, il crut

sentir un panneau remuer sous ses pas; en l’examinant, il découvrit une

trappe. La curiosité l’engage à poursuivre sa recherche; il ouvre la

trappe, non sans un peu de difficulté. Il descend quelques pas, mais il

n’osait sonder cet abîme, et cherchant avec étonnement à quel dessein

on avait construit cette trappe avec tant de mystère, il la referme, et

quitte ce corps d’appartemens.

Les marches de l’escalier de la tour étaient si dégradées dans le

haut qu’il n’essaya pas d’y monter; il retourna dans la salle, et par

l’escalier tournant qu’il avait observé la veille, il gagna la galerie,

et trouva une autre suite d’appartemens tout-à-fait démeublés, et

parfaitement semblables à ceux d’en bas.

Il parla de nouveau à madame La Motte du projet de rester dans

l’abbaye; elle fit tous ses efforts pour l’en dissuader, en convenant

de la sûreté de cette solitude, mais en représentant qu’on pourrait

trouver d’autres endroits tout aussi commodes pour se cacher, et

beaucoup plus pour se loger. C’est de quoi La Motte n’était pas

convaincu: d’ailleurs la forêt, abondante en gibier, devait lui

procurer à la fois de l’amusement et des vivres, circonstance qui

n’était point du tout à négliger, vu l’épuisement de sa bourse: enfin,

il avait laissé séjourner si long-temps cette idée dans son âme,

qu’elle était devenue son idée favorite. Adeline écouta cet entretien

dans une muette inquiétude, et attendit avec impatience le succès du

voyage de Pierre.

La matinée se passe, et Pierre ne reparaît point. Nos solitaires

dînèrent sur les provisions qu’heureusement ils avaient apportées

avec eux. Ils se promenèrent ensuite dans le bois. Adeline, qui ne

laissait jamais passer un bien sans le remarquer, parce qu’il était

toujours accompagné d’un mal, oublia quelque temps l’horrible aspect de

l’abbaye, pour la beauté des scènes voisines.

Le charme des ombrages calmait son cœur, et les formes variées du

paysage amusaient son imagination: elle croyait presque pouvoir vivre

contente dans ces lieux: déjà elle commençait à s’intéresser dans les

peines de ses compagnons; mais elle sentait quelque chose de plus pour

madame La Motte, c’étaient les douces émotions de la reconnaissance et

de l’amitié.

L’après-midi s’écoula, et ils retournèrent à l’abbaye. Pierre ne

revenait pas, et son absence commença à les inquiéter. L’approche

de la nuit jetait aussi du sombre sur l’espoir des fugitifs: ils

avaient peut-être encore une nuit à passer dans le même abandon que la

précédente, et ce qui était bien pire, avec très-peu de provisions.

Madame La Molle perdit alors sa fermeté, et se mit à pleurer amèrement.

Adeline n’était pas moins triste; mais elle recueillit toutes ses

forces défaillantes, et donna une première marque de son bon cœur, en

tâchant de ranimer celles de son amie.

La Motte était dans des transes cruelles, et s’éloignant de l’abbaye,

il suivait tout seul le chemin qu’avait pris son valet: il n’était

pas bien loin, qu’il l’aperçut à travers les arbres, menant son cheval

par la bride. «Quelles nouvelles, Pierre? lui cria La Motte.» Pierre

s’avança, essoufflé, et sans prononcer une parole. Enfin La Motte

répéta la même question, d’un ton un peu plus imposant. «Ah! Dieu soit

béni, dit-il, après avoir repris haleine pour répondre; je suis ravi de

vous voir, je croyais que je ne reviendrais plus: il m’est arrivé une

foule de malheurs.»

«--Eh bien! vous me les raconterez après: apprenez-moi si vous avez

trouvé....»

«--Trouvé! interrompit Pierre; oui, mort de ma vie! j’ai trouvé; mais

on m’a trouvé aussi. Tenez, monsieur, regardez ma trouvaille; voyez les

coups que j’ai attrapés.»

«--Mais qui vous a donc mis dans cet état?»

«--Vraiment, monsieur, je vais vous dire ce qui en est. Monsieur sait

bien que j’ai un peu appris à faire le coup de poing, de cet Anglais

qui venait souvent au logis avec son maître.»

«--Bon, bon. Dites-moi où vous avez été.»

«--C’est tout au plus si je le sais moi-même, mon cher maître; j’ai été

dans un endroit où j’ai reçu une fière taloche; mais c’était pour vous

servir, ainsi je n’en parlerai pas: mais si ce coquin peut tomber sous

ma patte....»

«--Vous me paraissez si content de votre première taloche, que vous

voulez en avoir une autre; et c’est ce qui ne vous manquera pas, si

vous ne répondez mieux à ma question.»

Cette menace engagea Pierre à se rendre plus méthodique; il tâcha donc

de continuer: «Je n’eus pas plus tôt quitté l’abbaye, dit-il, que je

suivis le chemin que vous m’aviez indiqué, et tournant droit à ce

bouquet d’arbres que voilà, je regardai de côté et d’autre, pour voir

si je pourrais voir une maison, une chaumière, ou du moins un homme;

mais de tout cela, pas plus que sur ma main: je poussai donc en avant,

à peu près la valeur d’une lieue, en vérité; alors j’arrivai à un

sentier. Ho, ho! me suis-je dit, je vous tiens à présent; nous voilà en

bon train. On ne fait point des sentiers sans pas. J’étais cependant au

bout de mon rolet; car le diable m’emporte, si j’ai pu voir une âme! et

après avoir suivi mon sentier de ce côté, et puis de celui-là, pendant

plus d’un quart de lieue, eh bien! je l’ai perdu, mon sentier, et il a

fallu en chercher un autre.»

«--Vous est-il donc impossible de venir au fait? dit La Motte: laissez

là ces sottes particularités, et dites-moi si vous avez réussi.»

«--Eh bien, mon cher maître, pour être court, car au bout du

compte, c’est le moyen d’avoir plus tôt fini, j’ai erré long-temps

à l’aventure, je ne sais de quel côté, mais toujours dans une forêt

comme celle-ci; et j’ai pris un soin tout particulier de regarder les

arbres, pour pouvoir me retrouver. Finalement je suis arrivé à un autre

sentier, et alors j’étais bien sûr de trouver quelque chose, quoique

je n’eusse rien trouvé auparavant, car je ne pouvais pas me tromper

deux fois. Ainsi donc, en regardant à travers les arbres, j’ai aperçu

une cabane; j’ai donné à mon cheval un coup de fouet qui a retenti

dans la forêt, et je me suis trouvé à la porte dans la minute. Les

gens m’ont dit qu’il y avait une ville à environ une lieue de là, que

je n’avais qu’à suivre le sentier, qu’il m’y conduirait; aussi m’y

a-t-il conduit, et au train dont mon cheval y est arrivé, je crois

qu’il sentait l’avoine dans l’auge. J’ai demandé un charron, l’on m’a

dit qu’il n’y en avait qu’un dans l’endroit, et l’on n’a jamais pu

le trouver. J’ai attendu, et puis j’ai encore attendu; car je savais

bien qu’il était inutile de songer à m’en revenir sans avoir fait ma

commission. Enfin le charron, qui était à la campagne, est rentré en

ville, et je lui ai dit combien il m’avait fait attendre, parce que,

lui ai-je dit, il est inutile que je songe à m’en aller avant d’avoir

fait ma commission.»

«--Sois donc moins ennuyeux, dit La Motte, si la chose est en ton

pouvoir.»

«--La chose est en mon pouvoir, répliqua Pierre, et si elle était

davantage en mon pouvoir, monsieur, je ne m’y épargnerais pas.

Croiriez-vous bien, monsieur, que ce drôle a eu l’impudence de demander

un louis pour raccommoder la roue du carrosse? Sur mon honneur! il a

cru que nous étions dans l’embarras, et que nous ne pouvions pas nous

passer de lui. Un louis d’or! ai-je répondu; mon maître ne donnera

jamais cette somme; il ne se laissera pas duper par un faquin comme

vous. Là-dessus, mon homme m’a regardé de travers, et m’a sanglé une

mornifle sur la gueule; et moi, j’ai levé mon poing, et je lui en ai

sanglé une autre, et je le rosserais encore, s’il n’était pas survenu

un autre homme; alors j’ai été forcé de m’en aller.»

«--Et vous n’êtes pas plus avancé que lorsque vous êtes parti?»

«--Vraiment, notre maître, j’espère que j’ai trop de cœur pour céder à

un coquin, ou pour souffrir que vous lui cédiez non plus: et puis, j’ai

apporté quelques clous, pour essayer si je ne pourrais pas raccommoder

la roue moi-même. J’ai toujours aimé à charpenter.»

«--Fort bien; je loue votre zèle; mais, en cette occasion, il était mal

placé. Et qu’apportez-vous donc dans le panier?»

«--Vraiment, notre maître, j’ai pensé que nous ne pourrions pas nous

en aller d’ici, que la voiture ne fût en état de nous conduire; et, en

attendant, me suis-je dit, personne ne peut vivre sans nourriture; je

m’en vais me servir du peu d’argent que j’ai, et acheter un panier.»

«--C’est la seule chose convenable que vous ayez faite encore, et cela

rachète vos sottises.»

«--Vraiment, notre maître, cela me réjouit le cœur de vous entendre

dire ça: je savais bien que je faisais tout pour le mieux; mais j’ai eu

bien du tintoin pour retrouver mon chemin; et voilà-t-il pas encore un

autre malheur? le cheval qui a attrapé une épine dans le pied!»

La Motte lui fit des questions sur la ville; il jugea qu’elle pouvait

lui fournir des provisions, et le peu de meubles nécessaires pour

rendre l’abbaye logeable. Cette découverte acheva presque de le

déterminer: il ordonna donc à Pierre de retourner le lendemain matin

à la ville, et d’y prendre des informations concernant l’abbaye;

il le chargea, si les réponses étaient satisfaisantes, d’acheter

une charrette, et de la charger de quelques meubles, ainsi que des

matériaux nécessaires à la réparation des appartemens modernes. Pierre

recula: «Comment, monsieur! est-ce que vous voulez vivre ici?»

«--Eh bien, quand cela serait?»

«--Dans ce cas-là, monsieur aurait pris une très-sage résolution, et

d’après mon idée; car monsieur sait bien ce que je lui ai dit...»

«--Fort bien, Pierre; mais il n’est pas nécessaire de répéter ce que

vous avez dit: j’étais peut-être déjà décidé auparavant.»

«--Ma foi, notre maître, vous avez raison, car je crois que nous ne

serons pas beaucoup inquiétés ici, à moins que ce ne soit par les

hibous et les corneilles. Oui, oui, je vous promets que j’en ferai

un logement digne d’un prince. Pour ce qui est de la ville, nous y

trouverons tout ce qu’il nous faut, j’en suis sûr; et puis, ils ne

songent pas plus à ce lieu-ci qu’à l’Angleterre ou aux grandes Indes.»

En ce moment, ils arrivèrent à l’abbaye, et Pierre y fut reçu avec

des transports de joie; mais sa maîtresse et Adeline rabattirent

bien de leurs espérances, en apprenant ce qui lui était arrivé à la

ville, et qu’il revenait sans avoir exécuté sa commission. Elles

apprirent l’une et l’autre, presque avec la même inquiétude, les

ordres que La Motte avait donnés à Pierre; mais Adeline renferma ses

alarmes, et fit tous ses efforts pour dissiper celles de son amie. La

douceur de ses manières, et l’air de satisfaction qu’elle feignit,

touchèrent sensiblement madame La Motte, et lui découvrirent une source

de consolation, dont elle ne s’était pas doutée jusqu’alors. Les

affectueuses attentions de sa jeune amie promettaient de la dédommager

du manque de toute autre société, et sa conversation devait égayer des

heures, qui, sans elle, se seraient passées dans la tristesse et les

regrets.

Les réflexions et la conduite ordinaire d’Adeline, avaient annoncé

un bon esprit et un cœur aimable; mais ce n’était pas tout..., elle

avait encore du génie. Elle était alors dans sa dix-neuvième année. Sa

taille était de moyenne grandeur, et modelée dans les plus élégantes

proportions: ses cheveux étaient d’un noir foncé; ses yeux bleus

conservaient toujours les mêmes attraits, soit lorsqu’ils pétillaient

d’intelligence, soit lorsqu’ils languissaient de tendresse. Son

corsage avait la légèreté aérienne des nymphes. Quand elle souriait,

elle eût pu servir de modèle pour peindre la jeune sœur d’Hébé. Les

charmes irrésistibles de sa beauté étaient rehaussés par la grâce, par

la simplicité de ses manières, et confirmaient la valeur réelle d’un

cœur dont tous les mouvemens auraient pu se montrer au grand jour et

soutenir l’examen le plus sévère.

Annette, c’était le nom de la servante, alluma le feu pour la nuit: on

ouvrit le panier de Pierre, et l’on apprêta le souper. Madame La Motte

était toujours muette et pensive. «Il y a bien peu de situations assez

tristes, dit Adeline, pour que nous ne regrettions pas tôt ou tard

d’en être sortis. Le bon Pierre avoue qu’il aurait bien voulu se voir

dans l’abbaye quand il était égaré dans la forêt, ou lorsqu’il s’est

trouvé sur les bras deux champions au lieu d’un; et je suis certaine

qu’il n’y a point de privations si absolues, qu’on n’en puisse tirer

quelque sujet de consolation. La flamme de ce brasier répand un éclat

plus réjouissant, par le contraste de cet affreux désert, et ce repas

abondant n’en devient que plus délicieux, grâce à la disette passagère

que nous avons éprouvée. Jouissons des biens, et oublions les maux.»

«Vous parlez, ma chère amie, répliqua madame La Motte, comme une

personne dont l’âme n’a pas été fréquemment accablée par l’infortune

(Adeline soupira), et dont les espérances sont, par conséquent, dans

toute leur force.»

«La longueur des souffrances, dit La Motte, détruit en nous ce ressort

énergique, qui repousse le poids des maux et se déploie aux mouvemens

de l’allégresse. Je n’en parle que par réminiscence, d’après une idée

confuse du passé. Comme vous, Adeline, je pouvais autrefois tirer des

consolations de beaucoup de circonstances malheureuses.»

«Croyez, dit Adeline, croyez, mon cher monsieur, que cela est encore

possible, et vous y parviendrez.»

«--Le prestige est évanoui..... Je ne saurais plus me tromper moi-même.»

«--Permettez-moi de vous le dire, monsieur; c’est seulement aujourd’hui

que vous vous trompez vous-même, en souffrant que le nuage du chagrin

rembrunisse tous les objets qui s’offrent à vos regards.»

«Cela peut être, dit La Motte, mais laissons ce discours.»

Après souper, on ferma les portes, comme la veille, pour le reste de la

nuit, et nos fugitifs s’abandonnèrent au repos.

Le lendemain matin, Pierre repartit pour la petite ville d’Auboine. Le

temps de son absence, Adeline et madame La Motte le passèrent encore

au milieu de beaucoup d’inquiétudes et de quelques espérances; car il

était possible qu’il rapportât, concernant l’abbaye, des renseignemens

qui forceraient La Motte à renoncer à ses plans. Au déclin du jour,

elles l’aperçurent qui revenait lentement; et la charrette qu’il avait

avec lui, ne confirma que trop leurs appréhensions. Il amenait quelques

meubles et des matériaux pour réparer le logement.

Il fit sur l’abbaye un rapport dont voici la substance:--Elle

appartenait, ainsi qu’une grande partie de la forêt adjacente, à

un homme de qualité, résidant alors avec sa famille dans une terre

éloignée. Il avait succédé dans cette propriété au père de sa femme.

Celui-ci avait fait construire les appartemens les plus modernes, et

venait y passer autrefois une partie de l’année pour goûter le plaisir

de la chasse. On racontait qu’aussitôt après la prise de possession

du nouveau maître, une personne avait été conduite à l’abbaye et

emprisonnée dans les appartemens: on n’avait jamais pu imaginer qui

ce pouvait être; on ne savait ce qu’elle était devenue: ce bruit se

dissipa par degrés, et beaucoup de gens finirent par n’y plus croire

du tout. Quoi qu’il en soit, il était avéré que le possesseur actuel,

depuis qu’il avait hérité de l’abbaye, n’y était venu que deux étés

seulement, et qu’on avait retiré les meubles peu de temps après.

Cette particularité avait d’abord excité de la surprise: on en tira

beaucoup de conjectures; mais il était difficile de se fixer à aucune.

On disait, entre autres, qu’on avait vu d’étranges apparitions à

l’abbaye, qu’on y avait entendu des bruits extraordinaires, et quoique

les gens raisonnables se fussent moqués de ces rapports, comme d’une

folle superstition de l’ignorance, ils s’étaient si fort enracinés dans

l’esprit du peuple, que, depuis quinze années, aucun paysan ne s’était

hasardé d’approcher de l’abbaye. Voilà pourquoi elle était abandonnée,

et tombait en ruines.

La Motte réfléchit sur ce rapport. Il réveilla d’abord en lui de

tristes idées; mais bientôt elles firent place à des considérations

plus importantes pour sa conservation. Il se félicita d’avoir enfin

trouvé un endroit où il n’était pas vraisemblable qu’on pût le

découvrir ou l’inquiéter. Cependant il ne pouvait se dissimuler

qu’il y avait une singulière conformité entre une partie du récit de

Pierre, et l’état des chambres où l’on montait par l’escalier de la

tour. Ces restes de meubles, tandis qu’il n’y avait rien dans les

autres appartemens.., ce lit solitaire.., le nombre des pièces, leur

correspondance, toutes ces circonstances concouraient à confirmer ses

soupçons. Il les renferma pourtant dans son sein, car il s’apercevait

déjà que le rapport de Pierre n’avait pas engagé ses compagnons à

reconnaître la nécessité de s’établir dans l’abbaye.

Mais ils étaient forcés de se taire; et telles appréhensions qu’ils

pussent concevoir, ils parurent alors disposés à ne pas les

manifester. Quant à Pierre, il n’éprouvait rien de ce genre; il ne

connaissait pas la crainte, et sa tête n’était remplie que de sa

besogne prochaine. Madame La Motte, dans une sorte de désespoir

tranquille, s’efforçait de vaincre sa répugnance pour un parti

qu’aucun effort d’imagination ne pouvait lui donner les moyens

d’éviter, et qu’elle ne ferait que rendre plus cruel, en se livrant

aux lamentations. En effet, bien que le sentiment de tout ce qu’ils

auraient à souffrir dans l’abbaye l’eût portée à contredire le projet

de s’y établir, elle ne voyait pas réellement en quoi il leur serait

avantageux de s’en éloigner: toutefois ses pensées se reportaient vers

Paris, et lui réfléchissaient l’arrière-perspective du temps passé,

avec le spectacle de ses amis en larmes, qu’elle quittait peut-être

pour toujours. Les affectueuses caresses de son fils unique, maintenant

exposé à mille dangers, ignorant le sort de sa mère, et que tant de

raisons lui faisaient craindre de ne plus revoir, se retraçaient dans

son souvenir, et triomphaient de toute sa fermeté. Elle eût voulu

s’écrier: «Pourquoi, pourquoi ai-je vécu jusqu’à ce jour, et quel

avenir m’est préparé?»

Adeline n’avait point d’arrière-scène de jouissances passées pour

accroître son infortune présente.., point d’amis éplorés.., point de

regrets de personnes chéries, pour aiguiser le poignard du chagrin, et

répandre des teintes douloureuses sur ses perspectives futures; elle

ne connaissait pas encore les angoisses de l’espérance trompée, ni

l’aiguillon plus acéré d’une conscience qui s’accuse elle-même; elle

n’avait point de misères que la patience ne pût calmer, que le courage

ne pût vaincre.

Pierre se leva au point du jour pour se mettre à son travail; il

s’y livra de bon cœur, et en peu de jours deux des chambres, au

rez-de-chaussée, furent tellement améliorées, que La Motte commença à

se réjouir, et ses compagnes à reconnaître que leur situation ne serait

pas aussi malheureuse qu’elles se l’étaient figuré. Ce que Pierre avait

déjà apporté de meubles fut disposé dans les chambres, dont l’une était

l’appartement voûté. Madame La Motte meubla celui-ci comme un salon de

compagnie. Elle le choisit de préférence, à cause de sa grande fenêtre

gothique, qui descendait presqu’au niveau du parquet, et offrait la vue

de l’esplanade, ainsi que la scène pittoresque des bois d’alentour.

Pierre étant retourné à Auboine pour de nouvelles emplettes, tous les

appartemens du rez-de-chaussée furent en peu de jours, non-seulement

logeables, mais encore commodes. Cependant, comme ils ne suffisaient

pas à toute la famille, on prépara une pièce pour Adeline dans l’étage

supérieur: c’était la chambre qui touchait immédiatement à la tour;

elle la préféra aux autres plus avancées, parce qu’elle y serait moins

éloignée de la famille, et que les fenêtres qui donnaient sur une allée

de la forêt, lui procuraient une plus belle vue. La tenture délabrée

qui se détachait des murs fut reclouée et prit un air moins misérable.

Enfin, quoique la chambre conservât toujours quelque chose de

mélancolique, à raison de sa grandeur et de la petitesse des fenêtres,

elle n’était point désagréable.

La première nuit qu’Adeline l’habita, elle dormit peu: la solitude

de l’appartement affectait ses esprits, peut-être en proportion du

courage dont, par égard, elle s’était armée en présence de madame

La Motte. Elle se rappelait le récit de Pierre; plusieurs de ses

circonstances s’étaient imprimées dans son imagination, en dépit de

son jugement, et il lui était difficile de surmonter entièrement ses

craintes. Tout d’un coup, elle fut saisie d’une si grande frayeur,

qu’elle avait déjà ouvert la porte dans l’intention d’appeler madame

La Motte; mais ayant prêté l’oreille quelque temps sur l’escalier,

tout lui parut tranquille, enfin elle entendit la voix de La Motte

qui parlait avec gaîté. Forcée de se convaincre de l’absurdité de ses

terreurs, elle rougit d’y avoir cédé un instant, et rentra dans sa

chambre, étonnée de sa faiblesse.

La forêt, ou l'abbaye de Saint-Clair (tome 1/3) traduit de l'anglais sur la seconde édition · 第 5 / 18 题