M. Pickwick répéta sa requête.

«Voilà une demande bien extraordinaire! dit le magistrat. Une

conversation en particulier!

--Une conversation en particulier, répéta M. Pickwick avec fermeté.

Seulement, comme c'est par mon domestique que j'ai appris une partie de

ce que j'ai à vous communiquer, je désirerais qu'il fût présent.»

Le magistrat regarda M. Jinks. M. Jinks regarda le magistrat, et les

officiers se regardèrent l'un l'autre avec étonnement. Tout à coup M.

Nupkins devint pâle. Peut-être ce Weller, dans un moment de remords,

avait-il confessé quelque complot formé pour assassiner le magistrat.

C'était une horrible pensée! En effet, M. Nupkins était un homme

politique; et il devint encore plus pâle en songeant à Jules César et à

M. Perceval.

Il regarda de nouveau M. Pickwick et fit un signe à M. Jinks.

«Que pensez-vous de cette demande, monsieur Jinks,» murmura-t-il à son

oreille.

M. Jinks, qui ne savait pas exactement qu'en penser, et qui avait peur

d'offenser son patron, sourit faiblement, d'une manière douteuse; puis,

serrant les coins de sa bouche, secoua lentement sa tête.

«Monsieur Jinks, dit le magistrat gravement, vous êtes un âne,

monsieur.»

En entendant cette petite expression familière, M. Jinks sourit encore,

peut-être plus faiblement que la première fois, et se retira par degrés

dans son coin.

Pendant quelques secondes M. Nupkins débattit la question en lui-même.

Ensuite, se levant d'un air résolu, il invita M. Pickwick et Sam à le

suivre, et les conduisit dans une petite chambre qui s'ouvrait sur la

salle de justice. Là, il leur fit signe d'aller jusqu'au fond, et

lui-même resta à l'entrée, tenant sa main sur la porte à demi fermée,

afin de pouvoir facilement battre en retraite s'il découvrait chez ses

justiciables la plus légère manifestation d'intentions hostiles. Enfin

il déclara qu'il était prêt à entendre leurs communications, quelles

qu'elles pussent être.

«Monsieur, dit M. Pickwick, j'arriverai au fait tout d'un coup, car il

s'agit d'une chose qui affecte notablement votre personne et votre

honneur. J'ai tout lieu de croire, monsieur, que vous recevez dans votre

maison un vil imposteur.

--Deux! interrompit Sam; le valet en livrée violette enfonce tout le

monde, en fait de larmes et de la scélératesse!

--Sam, dit M. Pickwick, je vous prie de vous modérer, afin que je puisse

me rendre intelligible à ce gentleman.

--Très-fâché, monsieur, répliqua Sam; mais quand je pensa à ce Job ici.

Je ne peux pas m'empêcher d'ouvrir un peu la soupape de sûreté,

autrement j'éclaterais.

--En un mot, monsieur, reprit M. Pickwick, mon domestique a-t-il raison

de supposer qu'un certain capitaine Fitz-Marshall est dans l'habitude de

vous faire des visites. Je vous demande cela, ajouta M. Pickwick en

voyant que M. Nupkins était sur le point de l'interrompre avec

indignation; je vous demande cela parce que je sais que cet individu est

un....

--Chut! chut! dit M, Nupkins en fermant la porte. Vous savez qu'il est

quoi, monsieur?

--Un vagabond sans principes, un misérable aventurier, qui vit aux

dépens de la société; qui prend les gens faciles à tromper pour ses

dupes, monsieur; pour ses absurdes, ses malheureuses, ses ridicules

dupes, monsieur, s'écria M. Pickwick surexcité.

--Dieu nous assiste! dit M. Nupkins en rougissant jusqu'aux oreilles, et

en changeant sur-le-champ toutes ses manières. Dieu nous assiste,

monsieur....

--Pickwick, souffla Sam.

--Pickwick, répéta le magistrat. Dieu nous assiste, monsieur Pickwick.

Asseyez-vous, je vous en prie. Que me dites-vous là! Le capitaine

Fitz-Marshall!

--Ne l'appelez pas capitaine, interrompit Sam; ni Fitz-Marshall non

plus. Il n'est ni l'un ni l'autre. C'est un cabotin qui s'appelle

Jingle; et si jamais il y a eu un loup en habit violet, c'est ce Job

Trotter ici.

--Cela est très-vrai, monsieur, dit M. Pickwick en réponse au regard

d'étonnement du magistrat; et ma seule affaire dans cette ville, était

de démasquer l'individu dont nous parlons.»

Alors M. Pickwick répandit dans l'oreille épouvantée du magistrat, un

récit abrégé de toutes les atrocités de M. Jingle. Il rapporta comment

leur connaissance s'était faite; comment Jingle s'était échappé avec

miss Wardle; comment il avait joyeusement renoncé à cette demoiselle

pour une somme d'argent; comment il avait attiré M. Pickwick, à minuit,

dans une pension de jeunes demoiselles; et comment lui, M. Pickwick,

regardait comme un devoir de dévoiler sa présente usurpation de nom et

de qualité.

A mesure que cette narration s'avançait, tout le sang qui circulait

habituellement dans le corps de M. Nupkins, se rassemblait dans les

veines de son visage et jusqu'aux extrémités de ses oreilles. Il avait

ramassé le capitaine à une course de chevaux du voisinage, et l'avait

présenté à mistress Nupkins et à miss Nupkins. Celles-ci, charmées par

la longue liste des connaissances aristocratiques du capitaine

Fitz-Marshall, par ses lointains voyages, par sa tournure fashionable,

avaient exhibé le capitaine Fitz-Marshall, cité le capitaine

Fitz-Marshall, jeté le capitaine Fitz-Marshall au nez de toutes leurs

connaissances; tellement que leurs amis de coeur, madame Porkenham, et

les misses Porkenham, et M. Sidney Porkenham étaient près d'en crever de

jalousie et de désespoir; et maintenant, après tout cela, il se trouvait

que c'était un pauvre aventurier, un acteur ambulant, et sinon un

escroc, du moins quelque chose qui y ressemblait tellement qu'il était

bien difficile d'en faire la différence! Juste ciel! que diraient les

Porkenham! quel serait le triomphe de M. Sidney Porkenham quand il

connaîtrait le rival à qui ses galanteries avaient été sacrifiées!

Comment M. Nupkins oserait-il soutenir les regards du vieux Porkenham

aux prochaines assises? Et si l'histoire se répandait, quel texte pour

l'opposition magistrale!

Il y eut un long silence.

«Mais après tout, s'écria M. Nupkins, en redevenant radieux pour un

instant; après tout, ceci n'est qu'une simple allégation. Le capitaine

Fitz-Marshall a des manières fort engageantes, et j'ose dire qu'il s'est

fait plus d'un ennemi. Quelles preuves avez-vous de la vérité de cette

accusation?

--Confrontez-moi avec lui, voilà tout ce que je vous demande, tout ce

que j'exige. Confrontez-le avec moi et avec mes amis. Aurez-vous besoin

d'autres preuves?

--Vraiment, cela serait très-facile, car il vient ici ce soir, et alors

il n'y aurait pas besoin de rendre l'affaire publique, dans l'intérêt...

dans l'intérêt du jeune homme seulement; vous voyez... cependant, je...

je voudrais d'abord consulter Mme Nupkins, sur la convenance de cette

démarche. Mais à tous événements, monsieur Pickwick, il faut expédier

cette affaire légale avant de nous occuper d'autre chose. Revenez, je

vous prie, dans la salle.

Lorsqu'on y fut réinstallé: «Grummer! dit le magistrat, d'une voix

majestueuse:

--Votre Vin-à-ration, répondit Grummer avec le sourire d'un favori.

--Allons, allons, monsieur, reprit le magistrat sévèrement; pas de

légèreté ici: c'est fort inconvenant, et je vous assure que vous avez

peu de raison de sourire. Le récit que vous m'avez fait tout à l'heure

était-il exactement vrai? Faites attention à vos réponses, monsieur.

--Votre Vin-à-ration balbutia Grummer, je....

--Ah! vous vous troublez, monsieur! Monsieur Jinks, remarquez-vous qu'il

se trouble?

--Certainement, monsieur.

--Hé bien! voyons, répétez votre déposition, Grummer; et je vous avertis

encore de prendre garde à vous. Monsieur Jinks, écrivez sa déposition.»

L'infortuné Grummer commença donc à redire sa plainte. Mais grâce à ce

que M. Jinks recueillait ses paroles, tandis que le magistrat les

relevait, grâce aussi à sa diffusion naturelle et à sa confusion

présente, en moins de trois minutes il parvint à s'embarrasser dans un

tel gâchis de contradictions, que M. Nupkins déclara positivement qu'il

ne le croyait pas. Les amendes furent donc annulées; M. Jinks trouva en

moins de rien une couple de cautions, et toutes ces opérations

solennelles ayant été terminées d'une manière satisfaisante, M. Grummer

fut ignominieusement renvoyé: exemple terrible de l'instabilité des

grandeurs humaines, et du peu de confiance qu'on doit avoir dans la

faveur des grands.

Mme Nupkins était une femme dédaigneuse et sévère, en turban de gaze

bleue et en perruque brune. Miss Nupkins possédait toute la hauteur de

sa mère, moins le turban, et toute sa mauvaise humeur, moins la

perruque. Or, chaque fois que l'exercice de ces deux aimables qualités

embarrassait la mère et la fille dans quelque dilemme désagréable, ce

qui arrivait assez fréquemment, elles se réunissaient pour jeter tout le

blâme sur les épaules de M. Nupkins. Ainsi, lorsque celui-ci alla

trouver son épouse, et lui communiqua les détails qui lui avaient été

donnés par M. Pickwick, madame Nupkins se rappela tout à coup qu'elle

avait toujours soupçonné quelque chose de la sorte; qu'elle avait

toujours dit que cela devait arriver; qu'on n'avait jamais voulu écouter

ses avis; que réellement elle ne savait pas pour qui M. Nupkins la

prenait, etc., etc.

«Est-il possible, s'écria miss Nupkins en fabriquant, dans le coin de

chaque oeil, une larme d'une très-maigre dimension, est-il possible que

j'aie été ainsi tournée en ridicule!

--Ah! ma chère, dit Mme Nupkins, vous pouvez en remercier votre papa.

Combien je l'ai supplié de s'informer de la famille du capitaine!

combien je l'ai pressé de prendre un parti décisif. Je suis sûre que

personne ne voudrait le croire à présent.

--Mais ma chère,... fit observer M. Nupkins.

--Ne me parlez pas, être insupportable!

--Mon amour, vous aimiez tant le capitaine Fitz-Marshall; vous

l'invitiez constamment ici, et vous ne perdiez aucune occasion de

l'introduire chez nos amis.

--Ne le disais-je pas, Henriette! s'écria Mme Nupkins en s'adressant à

sa fille avec l'air d'une femme injuriée; ne vous le disais-je pas, que

votre papa se retournerait et mettrait tout cela sur mon dos. Ne le

disais-je pas!...» Ici Mme Nupkins fondit en larmes.

«Oh! pa! fit miss Nupkins, d'un ton de reproche;» et elle se mit

également à pleurer.

«N'est-ce pas trop fort, sanglotait Mme Nupkins, n'est-ce pas trop fort

de me reprocher que je suis la cause de tout ceci, quand c'est lui-même

qui a attiré ce ridicule sur notre famille!

--Comment pourrons-nous jamais nous remontrer dans la société? murmura

miss Nupkins.

--Comment pourrons-nous envisager les Porkenham?

--Ou les Grigg?...

--Ou les Slummintowkens? Mais qu'est-ce que cela fait à votre papa?

qu'est-ce que cela lui fait, à lui!» A cette terrible réflexion,

l'angoisse mentale de Mme Nupkins ne connut plus de bornes, et miss

Nupkins poussa des soupirs déchirants.

Les pleurs de Mme Nupkins continuèrent à jaillir avec grande vitesse,

jusqu'au moment où elle eut décidé dans son esprit que la meilleure

chose à faire, était d'engager M. Pickwick et ses amis à rester chez

elle jusqu'à l'arrivée du capitaine. Si l'imposture de celui-ci était

alors avérée, on l'exclurait de la maison sans divulguer la véritable

cause de ce renvoi; et l'on dirait aux Porkenham, pour expliquer sa

disparition, que le capitaine, grâce à l'influence de sa famille, était

nommé gouverneur général de Sierra-Leone, ou de Sangur-Point, ou de

quelque autre de ces pays salubres, dont les Européens sont

ordinairement si enchantés qu'ils n'en reviennent presque jamais.

Quand Mme Nupkins eut séché ses larmes, miss Nupkins sécha aussi les

siennes, et M. Nupkins s'estima fort heureux de terminer l'affaire comme

le lui proposait son aimable moitié. En conséquence, M. Pickwick et ses

amis, ayant lavé toutes les traces de leur _rencontre_, furent présentés

aux dames, et peu de temps après au dîner. Quant à Sam Weller, le

magistrat, avec sa sagacité particulière, reconnut en un clin d'oeil que

c'était le meilleur garçon du monde, et le consigna aux soins

hospitaliers de M. Muzzle, avec l'ordre spécial de l'emmener en bas, et

d'avoir le plus grand soin de lui.

--Comment vous portez-vous, monsieur? dit Muzzle à Sam Weller, en le

conduisant à la cuisine.

--Hé! hé! il n'y a pas grand changement depuis que je vous ai vu si bien

redressé derrière la chaise de votre gouverneur, dans la salle.

--Je vous demande excuse de ne pas avoir fait attention à vous pour

lors. Vous voyez que mon patron ne nous avait pas présentés, pour lors.

Dame! il vous aime bien, monsieur Weller!

--Ah! c'est un bien gentil garçon.

--N'est-ce pas?

--Si jovial!

--Et un fameux homme pour parler! Comme ses idées sont coulantes, hein?

--Étonnant! elles débondent si vite qu'elles se cognent la tête l'une

sur l'autre que c'en est étourdissant, et qu'on ne sait pas seulement de

quoi il s'agit.

--C'est le grand mérite de son style d'éloquence.... Prenez garde au

dernier pas, monsieur Weller. Voudriez-vous vous laver les mains avant

de rejoindre les ladies? Voilà une fontaine, et il y a un essuie-mains

blanc accroché derrière la porte.

--Je ne serai pas fâché de me rincer un brin, répliqua Sam, en

appliquant force savon noir sur le torchon. Combien y a-t-il de dames?

--Seulement deux dans notre cuisine. Cuisinière et bonne. Nous avons un

garçon pour faire les ouvrages sales et une fille de plus; mais ça dîne

dans la buanderie.

--Ah! ça dîne dans la buanderie!

--Oui, nous en avons essayé à notre table quand c'est arrivé; mais nous

n'avons pas pu y tenir; les manières de la fille sont horriblement

vulgaires, et le garçon fait tant de bruit en mâchant, que nous avons

trouvé impossible de rester à table avec lui.

--Oh! quel jeune popotame!

--C'est dégoûtant! voilà ce qu'il y a de pire dans le service de

province, monsieur Weller; les jeunes gens sont si tellement mal

élevés.... Par ici, monsieur, s'il vous plaît.» Tout en parlant ainsi et

en précédant Sam avec la plus exquise politesse, Muzzle le conduisit

dans la cuisine.

«Mary, dit-il à la jolie servante, c'est M. Weller, un gentleman que

notre maître a envoyé en bas pour être fait aussi confortable que

possible.

--Et votre maître s'y connaît. Il m'a envoyé au bon endroit pour ça,

ajouta Sam en jetant un regard d'admiration à la jolie bonne; si j'étais

le maître de cette maison ici, je serais toujours où Mary serait.

--Oh! monsieur Weller! fit Mary en rougissant.

--Eh bien! et moi, donc! s'écria la cuisinière.

--Ah! cuisinière, je vous avais oubliée, dit M. Muzzle. Monsieur Weller,

permettez-moi de vous présenter.

--Comment vous portez-vous, madame? demanda Sam à la cuisinière.

Très-enchanté de vous voir, et j'espère que notre connaissance durera

longtemps, comme dit le gentleman à la banknote de cinq guinées.»

Après les cérémonies de là présentation, la cuisinière et Mary se

retirèrent dans leur cuisine pour chuchoter pendant dix minutes, et

lorsqu'elles furent revenues toutes minaudantes et rougissantes, on

s'assit pour dîner.

Les manières aisées de Sam et ses talents de conversation eurent une

influence si irrésistible sur ses nouveaux amis, qu'à la moitié du dîner

il était déjà avec eux sur un pied d'intimité complète, et les avait mis

en pleine possession des perfidies de Job Trotter.

«Je n'ai jamais pu supporter cet homme-là, dit Mary.

--Et vous ne le deviez pas non plus, ma chère, répliqua Sam.

--Pourquoi cela?

--Parce que la laideur et l'hypocrisie ne va jamais d'accord avec

l'élégance et la vertu. C'est-il pas vrai, monsieur Muzzle?

--Certainement.»

A ces mots Mary se prit à rire et assura que c'était à cause de la

cuisinière, et la cuisinière, assurant que non, se prit à rire aussi.

«Tiens, je n'ai pas de verre, dit Mary.

--Buvez avec moi, ma chère, reprit Sam, mettez vos lèvres sur ce verre

ici, et alors je pourrai vous embrasser par procuration.

--Fi donc! monsieur Weller!

--Pourquoi fi, ma chère?

--Pour parler comme ça.

--Bah! il n'y a pas de mal. C'est dans la nature. Pas vrai, cuisinière?

--Taisez-vous, impertinent,» répliqua celle-ci avec un visage de

jubilation. Et là-dessus la cuisinière et Mary se prirent à rire encore,

jusqu'à ce que le rire et la bière et la viande combinés eussent mis la

charmante bonne en danger d'étouffer. Elle ne tut tirée de cette crise

alarmante qu'au moyen de fortes tapes sur le dos et de plusieurs autres

petites attentions, délicatement administrées par le galant Sam.

Au milieu de ces joyeusetés, on entendit sonner violemment, et le jeune

gentleman qui prenait ses repas dans la buanderie, alla immédiatement

ouvrir la porte du jardin. Sam était dans le feu de ses galanteries

auprès de la jolie bonne; M. Muzzle s'occupait de faire les honneurs de

la table, et la cuisinière ayant cessé de rire un instant portait à sa

bouche un énorme morceau, lorsque la porte de la cuisine s'ouvrit pour

laisser entrer M. Job Trotter.

Nous avons dit pour laisser _entrer_ M. Job Trotter, mais cette

expression n'a pas l'exactitude scrupuleuse dont nous nous piquons. La

porte s'ouvrit et M. Job Trotter parut. Il serait entré, et même il

était en train d'entrer, lorsqu'il aperçut Sam. Reculant

involontairement un pas ou deux, il resta muet et immobile à contempler

avec étonnement et terreur la scène qui s'offrait à ses yeux.

«Le voici! s'écria Sam, en se levant plein de joie. Eh bien! je parlais

de vous dans ce moment ici, comment ça va-t-il? pourquoi donc êtes-vous

si rare? Entrez.» En disant ces mots, il mit la main sur le collet

violet de Job, le tira sans résistance dans la cuisine, ferma la porte

et en passa la clef à M. Muzzle, qui l'enfonça froidement dans une poche

de côté, et boutonna son habit par-dessus.

«Eh bien! en voilà une farce! s'écria Sam. Mon maître qui a le plaisir

de rencontrer votre maître là haut, et moi qui a le plaisir de vous

rencontrer ici en bas. Comment ça vous va-t-il? Et notre petit commerce

d'épiceries, ça marche-t-il bien? Véritablement, je suis charmé de vous

voir. Comme vous avez l'air content! C'est charmant. N'est-il pas vrai,

M. Muzzle?

--Certainement.

--Il est si jovial!

--De si bonne humeur!

--Et si content de nous voir! C'est ça qui fait le plaisir d'une

réunion. Asseyez-vous, asseyez-vous.»

Job se laissa asseoir sur une chaise, au coin du feu, et dirigea ses

petits yeux d'abord sur Sam, pois sur Muzzle; mais il ne dit rien.

«Eh bien! maintenant, reprit Sam, faites-moi l'amitié de me dire devant

ces dames ici, si vous croyez être le gentleman le plus gentil et le

mieux éduqué qui a jamais employé un mouchoir rouge et les hymnes n° 4.

--Et qui a jamais été pour être marié à une cuisinière, le mauvais

gueux! s'écria la cuisinière avec une sainte indignation.

--Et pour mener une vie plus vertueuse et pour s'établir dans

l'épicerie, ajouta la bonne.

--Jeune homme? vociféra Muzzle, enragé par ces deux dernières allusions;

écoutez-moi-z-un peu maintenant. Cette lady ici (montrant la cuisinière)

est ma bonne amie. Et quand vous avez le toupet de parler de tenir une

boutique d'épiceries avec elle, vous me blessez, monsieur, dans

l'endroit le plus sensible où un homme pût en blesser un autre. Me

comprenez-vous, monsieur?»

Ici Muzzle, qui, comme son maître, avait une grande idée de son

éloquence, s'arrêta pour attendre une réponse, mais Job ne paraissant

pas disposé à parler, Muzzle poursuivit avec solennité.

«Il est très-probable, monsieur, qu'on n'aura pas besoin de vous là-haut

d'ici à quelque temps, parce que mon maître est en train de faire

l'affaire de votre maître, monsieur: ainsi, vous aurez le temps de me

parler un petit peu en particulier, monsieur. Me comprenez-vous,

monsieur?»

M. Muzzle se tut encore, attendant toujours une réponse, et M. Trotter

le désappointa de nouveau.

«Eh bien, pour lors, reprit-il, je suis très-fâché d'être obligé de

m'expliquer devant ces dames, mais la nécessité du cas sera mon excuse.

L'arrière-cuisine est vide, monsieur, si vous voulez y passer, monsieur,

M. Weller sera témoin, et nous aurons une satisfaction mutuelle jusqu'à

ce que la sonnette sonne. Suivez-moi, monsieur.»

En disant ces mots le vaillant domestique fit un pas ou deux vers la

porte, tout en ôtant son habit afin de ne point perdre de temps.

Mais aussitôt que la cuisinière entendit les dernières paroles de ce

défi mortel, aussitôt qu'elle vit M. Muzzle se préparer pour le combat

singulier, elle poussa un cri déchirant, et se précipita sur M. Trotter,

qui se leva vainement, à l'instant même; elle souffleta, elle égratigna

son large visage, et entortillant ses mains dans les cheveux plats du

nouveau Job, elle en arracha de quoi faire cinq ou six douzaines de

bagues. Ayant accompli cet exploit avec l'ardeur que lui inspirait son

amour dévoué pour M. Muzzle, elle chancela et tomba évanouie sous la

table, car c'était une dame douée de sentiments fort délicats et fort

excitables.

En ce moment la sonnette retentit.

«C'est pour vous, Job Trotter,» dit Sam, et avant que celui-ci pût

résister ou faire des remontrances, avant même qu'il eût étanché le sang

qui coulait de ses blessures, Sam le prit par un bras, Muzzle par

l'autre, et le premier le tirant, le second le poussant, ils lui firent

monter les escaliers et l'introduisirent dans le parloir.

La scène qui s'y passait était remplie d'intérêt. Alfred Jingle,

esquire, autrement le capitaine Fitz-Marshall, était debout près de la

porte, son chapeau à la main, avec un sourire sur son visage, et une

physionomie qui n'était nullement émue par sa désagréable situation. En

face de lui se trouvait M. Pickwick, qui, évidemment, lui avait inculqué

quelque leçon d'une haute morale, car sa main gauche était cachée sous

les pans de son habit, et sa main droite, étendue en l'air, comme

c'était son habitude quand il prononçait un discours destiné à faire

impression. Un peu en arrière on voyait M. Tupman, bouillant

d'indignation, mais soigneusement retenu par ses deux jeunes amis.

Enfin, à l'extrémité de la chambre se tenaient M. Nupkins, Mme Nupkins

et miss Nupkins, tous avec un air hautain et sombre, plein de menaces et

de vexations.

Au moment où Job fut amené, M. Nupkins déclamait avec une dignité

magistrale:

«Qui m'empêche, disait-il, de faire détenir ces individus comme des

fripons et des imposteurs? Pourquoi céder à une folle compassion? Qui

m'en empêche?

--L'orgueil, vieux camarade, l'orgueil, répliqua Jingle d'un air calme.

Mauvais effet--attrapé un capitaine! Ha! ha!--l'excellente charge!--bon

parti pour notre fille.--A trompeur trompeur et demi!--Rendre cela

public?--Pas pour un empire;--on en dirait trop, beaucoup trop.

Misérable! s'écria Mme Nupkins, nous méprisons vos basses insinuations.

--Je l'ai toujours détesté, ajouta Henriette.

--Oh! nécessairement.--Grand jeune homme,--vieux adorateur.--Sidney

Porkenham,--riche, joli garçon.--Pas si riche que le capitaine, malgré

ça..., eh! son congé.--On fait tout au monde pour le capitaine,--le

capitaine n'a pas son pareil.--Toutes les demoiselles folles de lui, eh!

Job, eh?»

Ici M. Jingle se mit à rire de tout son coeur, et Job, frottant ses mains

avec délices, laissa échapper le premier son qu'il se fût encore permis,

depuis qu'il était entré dans la maison; c'était un ricanement sans

bruit, retenu, qui semblait indiquer qu'il en jouissait trop pour en

laisser évaporer aucune partie en vaines démonstrations.

«M. Nupkins, dit l'aînée des deux dames, voilà une conversation que les

domestiques n'ont pas besoin d'entendre. Faites éloigner ces deux

misérables.

--Certainement, ma chère.--Muzzle.

--Votre Vénération...

--Ouvrez la porte.

--Oui, Votre Vénération...

--Quittez cette maison, misérables! s'écria M. Nupkins d'une manière

emphatique.»

Jingle sourit et se dirigea vers la porte.

«Arrêtez,» dit M. Pickwick.

Jingle s'arrêta.

«J'aurais pu, poursuivit M. Pickwick, j'aurais pu me venger davantage du

traitement que vous m'avez fait éprouver, de concert avec votre ami

l'hypocrite... (Ici Job salua avec la plus grande politesse, en posant

la main sur son coeur.) Je dis, continua M. Pickwick, en s'échauffant

graduellement, je dis que j'aurais pu me venger davantage; mais je me

contente de vous démasquer, car c'est un devoir envers mes semblables.

Je me flatte, monsieur, que vous n'oublierez pas cette modération. (En

cet endroit Job Trotter, avec une facétieuse gravité, appliqua sa main à

son oreille comme pour ne pas perdre une syllabe de ce que disait M.

Pickwick.) Je n'ai plus qu'une chose à ajouter, continua le philosophe,

tout à fait irrité: c'est que je vous regarde comme un fripon... et

un... un coquin... le plus mauvais coquin que j'aie jamais rencontré...

excepté ce pieux vagabond en livrée violette!

--Ha! ha! ha! ricana Jingle. Bon garçon,--Pickwick; bon coeur!--vieux

gaillard solide!--mais il ne faut pas être si colère,--mauvaise

chose.--Adieu, adieu; vous reverrai quelque jour.--Ne vous chagrinez

pas.--Job, trotte!»

En prononçant ces mots, M. Jingle enfonça son chapeau à sa mode et

s'éloigna d'un pas mesuré. Job s'arrêta, regarda autour de lui, sourit,

puis, adressant à M. Pickwick un salut sérieusement moqueur, et à Sam un

coup d'oeil dont l'audacieuse malice surpasse toute description, il

suivit les pas de son estimable maître.

«Sam, dit M. Pickwick, en voyant que son domestique prenait le même

chemin.

--Monsieur.

--Restez ici.»

Sam parut incertain.

«Restez ici, répéta M. Pickwick.

--Est-ce que je ne pourrais pas rabattre un peu ce Job Trotter dans le

jardin?

--Non certainement.

--Est-ce que je ne peux pas le reconduire à coups de pied, monsieur?

--Non, sous aucun prétexte.»

Pendant un moment, pour la première fois depuis son engagement, Sam eut

l'air mécontent et malheureux. Mais sa contenance s'éclaircit

immédiatement, car le rusé Muzzle, qui s'était caché derrière la porte,

en sortit vivement à l'instant précis, et parvint fort habilement à

faire rouler Jingle et son acolyte le long des escaliers, et jusque dans

les aloès américains, qui les attendaient en bas.

«Maintenant, monsieur, dit M. Pickwick à M. Nupkins, maintenant,

monsieur, ayant accompli notre dessein, mes amis et moi, nous allons

vous faire nos adieux, et tout en vous remerciant pour l'hospitalité que

nous avons reçue, permettez-moi de vous assurer, en leur nom comme au

mien, que nous ne l'aurions pas acceptée, et que nous n'aurions pas

consenti à sortir ainsi de la situation où nous nous trouvions, si nous

n'y avions pas été incités par un vif sentiment de devoir. Nous

retournons à Londres demain matin: votre secret est en sûreté avec

nous.»

Ayant ainsi protesté contre ce qui s'était passé dans la matinée, M.

Pickwick fit un profond salut aux dames, et malgré les sollicitations de

la famille, quitta la chambre avec ses amis.

«Prenez votre chapeau, Sam, dit-il à son domestique.

--Il est en bas, monsieur,» répliqua Sam, et il courut le quérir dans la

cuisine.

Le chapeau étant égaré, Sam fut obligé de le chercher et Mary, qui se

trouvait là toute seule, l'éclaira. Après avoir regardé de tous les

côtés, la jolie bonne, dans son anxiété pour trouver le chapeau perdu,

se mit sur ses genoux et retourna tous les objets entassés dans un petit

coin derrière la porte. C'était un petit coin fort incommode. On ne

pouvait y arriver sans commencer par fermer la porte.

«Le voilà, dit enfin la jolie bonne, n'est-ce pas cela?

--Voyons,» fit Sam.

Mary avait posé la chandelle sur le plancher, et, comme elle éclairait

fort peu, Sam fut obligé de se mettre aussi à genoux pour voir si

c'était réellement son chapeau. Le recoin était remarquablement petit,

et ainsi, sans qu'il y eût de la faute de personne, excepté de

l'architecte qui avait bâti la maison Sam et la jolie bonne se

trouvaient nécessairement fort près l'un de l'autre.

«C'est bien lui, dit Sam, adieu.

--Adieu, répondit la jolie bonne.

--Adieu, répéta Sam, et en disant cela il laissa tomber le chapeau qu'il

avait eu tant de peine à trouver.

--Comme vous êtes maladroit! dit Mary. Vous le perdrez encore si vous

n'y prenez pas garde.» Et pour qu'il ne se perdit plus, elle le lui mit

sur la tête.

Le visage de la jolie bonne paraissait plus joli encore, étant ainsi

levé vers Sam: or, soit à cause de cela, soit par une simple conséquence

de leur juxtaposition, il arriva que Sam l'embrassa.

«J'espère que vous ne l'avez pas fait exprès! s'écria-t-elle en

rougissant.

--Non, ma chère, mais je vais la faire exprès à présent;» et il

l'embrassa une seconde fois.

«Sam! cria M. Pickwick par-dessus la rampe.

--Voilà, monsieur, répondit Sam, en montant les marches quatre à quatre.

--Vous avez été bien longtemps.

--Il y avait quelque chose derrière la porte, qui nous a empêchés de

l'ouvrir pendant tout se temps-là, monsieur.»

Tel fut le premier chapitre des amours de Sam.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I · 第 77 / 99 题