Dans lequel M. Peter Magnus devient jaloux, et la dame d'un certain âge,
craintive; ce qui jette les pickwickiens dans les griffes de la justice.
Quand M. Pickwick descendit dans la chambre où il avait passé la soirée
précédente avec M. Peter Magnus, il le trouva en train de se promener
dans un état nerveux d'agitation et d'attente, et remarqua que ce
gentleman avait disposé, au plus grand avantage possible de sa personne,
la majeure partie du contenu des deux sacs, du carton à chapeau, et du
paquet papier gris.
«Bonjour, monsieur, dit M. Magnus. Comment trouvez-vous ceci, monsieur?
--Tout à fait meurtrier, répondit M. Pickwick en examinant avec un
sourire de bonne humeur le costume du prétendant.
--Oui, je pense que cela fera l'affaire, monsieur Pickwick; monsieur,
j'ai envoyé ma carte.
--Vraiment!
--Oui, et le garçon est venu me dire qu'elle me recevrait à onze heures.
A onze heures, monsieur, et il ne s'en faut plus que d'un quart d'heure
maintenant.»
Ah! c'est bientôt!
«Oui, c'est bientôt! Trop tôt, peut-être, pour que ce soit agréable. Eh!
monsieur Pickwick, monsieur.
--La confiance en soi-même est une grande chose dans ces cas là.
--Je le crois, monsieur. J'ai beaucoup de confiance en moi-même.
Réellement, monsieur Pickwick, je ne vois pas pourquoi un homme
sentirait la moindre crainte dans une circonstance semblable. Quoi de
plus simple en somme, monsieur? il n'y a rien là de déshonorant. C'est
une affaire de convenances mutuelles, rien de plus. Mari d'un côté,
femme de l'autre. C'est là mon opinion de la matière, monsieur Pickwick.
--Et c'est une opinion très-philosophique. Mais le déjeuner nous attend,
monsieur Magnus, allons.»
Ils s'assirent pour déjeuner; cependant malgré les vanteries de M.
Magnus, il était évident qu'il se trouvait sous l'influence d'une grande
agitation, dont les principaux symptômes étaient des essais lugubres de
plaisanterie, la perte de l'appétit, une propension à renverser les
tasses et la théière, et une inclination irrésistible à regarder la
pendule, toutes les deux secondes.
«Hi! hi! hi! balbutia-t-il en affectant de la gaieté, mais en tremblant
d'agitation; il ne s'en faut plus que de deux minutes, monsieur
Pickwick. Suis-je pâle, monsieur?
--Pas trop.»
Il y eut un court silence.
«Je vous demande pardon, monsieur Pickwick. Avez-vous jamais fait cette
sorte de chose, dans votre temps?
--Vous voulez dire une demande en mariage?
--Oui.
--Jamais! répliqua M. Pickwick avec grande énergie, jamais!
--Alors vous n'avez pas d'idées sur la meilleure manière d'entrer en
matière?
--Eh! je puis avoir quelques idées à ce sujet; mais comme je ne les ai
jamais soumises à la pierre de touche de l'expérience, je serais fâché
si vous vous en serviez pour régler votre conduite.
M. Magnus jeta un autre coup d'oeil à la pendule: l'aiguille marquait
cinq minutes après onze heures. Il se retourna vers M. Pickwick en lui
disant: «Malgré cela, monsieur, je vous serai bien obligé de me donner
un avis.
--Eh bien! monsieur, répondit le savant homme avec la solennité profonde
qui rendait ses remarques si impressives quand il jugeait qu'elles en
valaient la peine; je commencerais, monsieur, par payer un tribut à la
beauté et aux excellentes qualités de la dame. De là, monsieur, je
passerais à ma propre indignité.
--Très-bien, s'écria M. Magnus.
--Indignité, par rapport à _elle_ seule, monsieur. Faites bien attention
à cela; car pour montrer que je ne serais pas _absolument_ indigne, je
ferais une courte revue de ma vie passée et de ma condition présente:
j'établirais, par analogie, que je serais un objet très-désirable pour
toute autre personne. Ensuite je m'étendrais sur la chaleur de mon
amour, et sur la profondeur de mon dévouement. Peut-être pourrais-je,
alors, essayer de m'emparer de sa main.
--Oui, je vois. Cela serait un grand point.
--Ensuite, continua M. Pickwick, en s'échauffant à mesure que son sujet
se présentait devant lui sous des couleurs plus brillantes; ensuite j'en
viendrais à cette simple question: Voulez-vous de moi? Je crois pouvoir
supposer raisonnablement que la dame détournerait la tête....
--Pensez-vous qu'on puisse prendre cela pour accordé? interrompit M.
Magnus. Parce que, voyez-vous, si elle ne détournait pas la tête au
moment précis, cela serait embarrassant.
--Je crois qu'elle la détournerait à ce moment-là, monsieur; et
là-dessus je saisirais sa main, et je pense, _je pense_, monsieur
Magnus, qu'après avoir fait cela, supposant qu'elle n'eût point proféré
de refus, je retirerais doucement le mouchoir qu'elle aurait porté à ses
yeux, si ma faible connaissance de la nature humaine ne me trompe point,
et je déroberais un baiser respectueux: oui, je pense que je le
déroberais; et je suis convaincu que dans cet instant même, si la dame
devait m'accepter, elle murmurerait à mon oreille un pudique
consentement.»
M. Magnus se leva de sa chaise, regarda pendant quelque temps M.
Pickwick en silence et avec un regard intelligent, puis il lui secoua
chaleureusement la main et s'élança, en désespéré, hors de la porte.
L'aiguille de la pendule marquait onze heures dix minutes.
M. Pickwick fit quelques tours dans la chambre, et l'aiguille suivant
son exemple, était arrivée à la figure qui indique la demi-heure,
lorsque la porte s'ouvrit soudainement. M. Pickwick se retourna pour
féliciter M. Magnus, mais à sa place il aperçut la joyeuse physionomie
de M. Tupman, la figure guerrière de M. Winkle, et les traits
intellectuels de M. Snodgrass.
Pendant que M. Pickwick les complimentait, M. Peter Magnus se précipita
dans l'appartement.
«Mes bons amis, dit le philosophe, voici le gentleman dont je vous
parlais, M. Magnus.
--Votre serviteur, messieurs, dit M. Magnus qui était évidemment dans un
état d'exaltation. Monsieur Pickwick, permettez-moi de vous parler un
moment, monsieur.»
En prononçant ces mots M. Magnus insinua son index dans une des
boutonnières de M. Pickwick, et l'attirant dans l'ouverture d'une
fenêtre: «Félicitez-moi, monsieur Pickwick; j'ai suivi votre avis à la
lettre.
--Était-il bon?
--Oui, monsieur, il ne pouvait pas être meilleur. Elle est à moi,
monsieur Pickwick.
--Je vous en félicite de tout mon coeur, répondit le philosophe, en
secouant cordialement la main de sa nouvelle connaissance.
--Il faut que vous la voyiez, monsieur. Par ici, s'il vous plaît.
Excusez-nous pour un instant, messieurs.» En parlant ainsi l'amant
triomphant entraîna rapidement M. Pickwick hors de la chambre, s'arrêta
à la porte voisine dans le corridor, et y tapa doucement.
«Entrez,» dit une voix de femme.
Ils entrèrent.
«Miss Witherfield[26], dit M. Magnus, permettez-moi de vous présenter un
de mes meilleurs amis, M. Pickwick.--Monsieur Pickwick, permettez-moi de
vous présenter à miss Witherfield.»
[Footnote 26: En français: De champ sec.]
La dame était à l'autre bout de la chambre. M. Pickwick la salua, et en
même temps, tirant adroitement ses lunettes de sa poche, il les ajusta
sur son nez; mais à peine les y avait-il posées qu'il poussa une
exclamation de surprise, et recula plusieurs pas. La dame, de son côté,
jetait un cri involontaire, cachait son visage dans ses mains, et se
laissait tomber sur sa chaise; tandis que M. Peter Magnus, qui semblait
pétrifié sur la place, les contemplait tour à tour avec une physionomie
défigurée par un excès d'étonnement et d'horreur.
Un semblable coup de théâtre paraît inexplicable; mais le fait est que
M. Pickwick, aussitôt qu'il avait mis ses lunettes, avait reconnu tout à
coup, dans la future Mme Magnus, la dame chez laquelle il s'était si
odieusement introduit la nuit précédente; et qu'à peine lesdites
lunettes avaient-elles croisé le nez de M. Pickwick, lorsque la dame
s'aperçut de l'identité de sa physionomie avec celle qu'elle avait vue,
environnée de toutes les horreurs d'un bonnet de coton. En conséquence
la dame cria et le philosophe tressaillit.
«Monsieur Pickwick, que signifie cela, monsieur? Dites-moi ce que
signifie cela, monsieur? s'écria M. Magnus d'un ton de voix élevé et
menaçant.
--Monsieur, je refuse de répondre à cette question, répliqua M.
Pickwick, un peu échauffé par la manière soudaine dont M. Magnus l'avait
interrogé, au mode impératif.
--Vous le refusez, monsieur?
--Oui, monsieur. Je ne consentirai pas, sans la permission de cette
dame, à dire quelque chose qui puisse la compromettre, ou réveiller dans
son sein de désagréables souvenirs.
--Miss Witherfield, reprit M. Magnus, connaissez-vous monsieur?
--Si je le connais? répondit en hésitant la dame d'un certain âge.
--Oui, si vous le connaissez! Je demande si vous le connaissez? répéta
M. Magnus avec férocité.
--Je l'ai déjà vu, balbutia la dame.
--Où? demanda M. Magnus, où, madame?
--Voilà, dit la dame en se levant et détournant la tête; voilà ce que je
ne révélerais pas pour un empire....
--Je vous comprends, madame, interrompit M. Pickwick, et je respecte
votre délicatesse. Cela ne sera jamais divulgué par moi. Vous pouvez y
compter.
--Sur ma parole, madame! reprit M. Magnus, avec un amer ricanement, sur
ma parole, madame! vu la situation où je suis placé vis-à-vis de vous,
vous vous conduisez, vis-à-vis de moi, avec assez de sang-froid, assez
de sang-froid, madame!
--Cruel monsieur Magnus!» balbutia la dame d'un certain âge, et elle se
prît à pleurer abondamment.
M. Pickwick s'interposa. «Adressez-moi vos observations, monsieur. S'il
y a quelqu'un de blâmable ici, c'est moi seul.
--Ah! c'est vous seul qui êtes blâmable, monsieur! Je vois, je vois.
Oui, je comprends, monsieur. Vous vous repentez de votre détermination,
maintenant.
--Ma détermination! répéta M. Pickwick.
--Votre détermination, monsieur. Oh! ne me regardez pas comme cela,
monsieur. Je me rappelle vos paroles d'hier au soir. Vous êtes venu ici
pour démasquer la fausseté et la trahison d'une personne, dans la bonne
foi de laquelle vous aviez placé une entière confiance. Eh! monsieur?»
Ici M. Peter Magnus se laissa aller à un ricanement prolongé; puis ôtant
ses lunettes bleues, qu'il jugea probablement superflues dans un accès
de jalousie, il se mit à rouler ses petits yeux d'une manière
effrayante.
«Eh? dit-il, sur nouveaux frais en répétant son ricanement, avec un
effet redoublé. Mais vous m'en répondrez, monsieur!
--De quoi répondrai-je? demanda M, Pickwick.
--Ne vous inquiétez pas, monsieur! vociféra M. Magnus en arpentant la
chambre; ne vous inquiétez pas!»
Il faut que ces quatre mots aient une signification fort étendue, car
nous ne nous rappelons pas d'avoir jamais observé une querelle dans la
rue, au spectacle, dans un bal public, ou ailleurs, dans laquelle cette
phrase ne servit pas de réponse principale à toutes les questions
belliqueuses. «Croyez-vous être un gentleman, monsieur? Ne vous
inquiétez pas, monsieur!--Est-ce que j'ai dit quelque chose à la jeune
femme, monsieur? Ne vous inquiétez pas, monsieur!--Avez-vous envie de
vous faire casser les reins, monsieur? Ne vous inquiétez pas, monsieur!»
En même temps il faut observer qu'il semble y avoir une provocation
cachée dans cet universel _ne vous inquiétez pas_; car il éveille dans
le sein des individus auxquels il s'adresse plus de courroux qu'une
grave injure.
Nous ne prétendons pas cependant que l'application de cette expression à
M. Pickwick remplit son âme de l'indignation qu'elle aurait
infailliblement excitée dans un esprit vulgaire. Nous racontons
simplement le fait. En entendant ces mots, M. Pickwick ouvrit la porte
de la chambre, et cria brusquement.
«Tupman, venez ici!»