HISTOIRE D'UN SINGULIER CLIENT.

Il n'importe guère où ni comment j'ai appris cette courte histoire; si

je vous la racontais dans l'ordre où je l'ai sue, je commencerais par le

milieu, et quand je serais arrivé à la conclusion, je retournerais en

arrière chercher un commencement. Il suffira de vous dire que

quelques-uns des événements se sont passés devant mes yeux. Quant aux

autres, _je sais_ qu'ils sont arrivés, et plusieurs personnes encore

vivantes ne se les rappellent que trop bien.

Dans la grande rue du faubourg de Londres, près de l'église

Saint-George, et du même côté de la rue, se trouve, comme presque tout

le monde le sait, une petite prison pour dettes, nommée Marshalsea.

Quoiqu'elle ne ressemble plus guère à l'infâme cloaque d'autrefois,

cependant, dans son état amélioré, elle offre encore peu de tentation

pour les extravagants, peu de consolation pour les imprévoyants.

L'assassin condamné jouit, dans Newgate, d'une cour plus vaste et plus

aérée qu'il n'y en a dans la prison de Marshalsea, pour le débiteur

insolvable.

Que ce soit une idée, que ce soit à cause des vieux souvenirs que me

rappelle cette partie de Londres, je ne puis la supporter. La rue est

large; les boutiques sont spacieuses; le bruit des voitures, des

passants, des industries actives, y résonne depuis le matin jusqu'à

minuit; mais les rues d'alentour sont étroites et sales; la pauvreté, la

débauche suppurent de toutes les allées; l'infortune et le besoin sont

renfermés dans la sombre prison; un air de tristesse, de désolation,

semble, à mes yeux du moins, être répandu sur les alentours et leur

communiquer une teinte maladive et dégoûtante.

Bien des gens dont les yeux se sont depuis fermés dans la tombe, ont

commencé par contempler assez légèrement cette scène, en entrant pour

la première fois dans la vieille prison de la Marshalsea; car le

désespoir vient rarement avec les premières atteintes de l'infortune. Le

nouveau prisonnier se confie aux amis qu'il n'a pas éprouvés encore; il

se rappelle les nombreuses offres de services qui lui ont été faites,

lorsqu'il n'en avait pas besoin; dans son inexpérience heureuse, il

conserve l'espérance, fleur salutaire, que le premier vent de

l'adversité fait courber à peine, qui se redresse et fleurit de nouveau

pendant quelque temps, et qui peu à peu se fane et se dessèche sous

l'influence des désappointements et de l'oubli. Alors les yeux se

creusent et deviennent hagards; les joues pâles et maigres se collent

sur les os; le manque d'air et d'exercice, la faim plus terrible encore,

détruisent le prisonnier. A l'époque dont nous parlons, on pouvait dire,

sans aucune métaphore, que les pauvres débiteurs pourrissaient dans la

prison, sans aucun espoir d'en sortir vivants. De semblables atrocités

n'existent plus au même degré, mais il en reste encore suffisamment pour

enfanter des misères qui font saigner le coeur.

Il y a trente ans environ, une jeune femme, avec son enfant, se

présentait de jour en jour à la porte de la prison, dès que le soleil

paraissait et avec autant de régularité que lui. Elle venait pour voir

son mari, emprisonné pour dettes; souvent, après une nuit inquiète et

sans sommeil, elle arrivait à cette porte une heure trop tôt, et alors,

s'en retournant d'un air doux et résigné, elle menait son enfant sur le

vieux pont, l'élevait dans ses bras sur le parapet, et lui montrait,

pour le distraire, la Tamise étincelante sous les rayons du soleil

levant, et déjà animée par mille préparatifs de travail et de plaisir.

Mais bientôt elle remettait l'enfant par terre et se prenait à pleurer

amèrement, car nulle expression d'amusement ou d'intérêt n'était venu

éclairer le visage pâle et amaigri qu'elle aimait tant à contempler.

Hélas! ce pauvre enfant ne comptait que des souvenirs d'une seule

espèce, souvenirs qui se rattachaient à la pauvreté, aux malheurs de ses

parents. Durant de longues heures, il restait assis sur les genoux de sa

mère, et considérait avec une sympathie enfantine les larmes qui

coulaient le long de ses joues; puis il se traînait silencieusement dans

un coin sombre, où il s'endormait en pleurant. Les pénibles réalités du

monde, avec ses plus dures privations, la faim, la soif, le froid, tous

les besoins, étaient à demeure dans sa maison, depuis les premières

lueurs de son intelligence; et quoiqu'il eût encore les formes de

l'enfance, il n'en avait plus ni le coeur léger, ni le rire joyeux, ni

les yeux brillants.

Son père et sa mère étudiaient la pâleur de son visage, et leurs regards

se rencontraient ensuite avec des pensées de désespoir, qu'ils n'osaient

exprimer par des paroles. L'homme vigoureux, bien portant, qui aurait pu

supporter toutes les fatigues d'une vie active, se consumait dans la

longue inaction, dans l'atmosphère malsaine d'une prison populeuse. La

femme délicate et fragile s'affaissait sous les maux combinés de

l'esprit et du corps. Quant au jeune enfant, son coeur était déjà brisé.

L'hiver arriva, et avec l'hiver des semaines entières de pluies froides

et tristes. La pauvre femme était venue demeurer dans une misérable

chambre, près de la prison de son mari, et quoique leur pauvreté

croissante fût la cause de ce changement, elle se trouvait plus heureuse

alors, car elle était plus près de lui. Pendant deux mois elle vint

comme à l'ordinaire attendre, avec son enfant, l'ouverture de la porte.

Un matin, elle ne vint pas: c'était la première fois. Un autre matin,

elle vint seule: l'enfant était mort.

Ils savent peu, ceux qui parlent légèrement des pertes du pauvre comme

d'une heureuse cessation de douleurs pour celui qui n'est plus, comme

d'une économie providentielle pour le survivant; ils savent peu quelle

agonie causent ces pertes. Un regard silencieux d'affection, quand tous

les autres regards se détournent froidement; la conscience que nous

possédons la sympathie d'un être humain, lorsque tous les autres nous

ont abandonnés: c'est là une consolation, un soutien, un appui, que

nulle richesse ne peut payer, que ne peut donner nul pouvoir. L'enfant

était resté, pendant des heures entières, assis aux pieds de ses

parents, avec ses petites mains pressées dans les leurs; avec son visage

maigre et pâle levé vers leur visage. Ils l'avaient vu s'étioler de jour

en jour; mais quoique sa courte existence eût été privée de toute joie,

quoiqu'il reposât maintenant dans cette paix qu'il n'avait jamais connue

sur la terre, cependant ils étaient ses parents, et sa perte pénétra

profondément dans leur coeur.

Il était clair pour ceux qui regardaient la figure épuisée de la jeune

mère, qu'elle n'avait plus de longues épreuves à subir. Les camarades de

prison de son mari craignaient de troubler tant de douleurs et de

misères, et lui laissaient à lui seul la petite chambre qu'il avait

d'abord partagée avec deux compagnons. La jeune femme l'occupait avec

lui; elle languissait sans souffrances, mais sans espoir, et sa vie

s'éteignait doucement.

Un soir elle s'était évanouie dans les bras de son mari, et il l'avait

portée à la fenêtre ouverte, pour la ranimer par la sensation de l'air.

La lumière de la lune, en tombant sur son pâle visage, lui montra tant

d'altération dans ses traits qu'il chancela, comme un faible enfant,

sous le fardeau qui lui était si cher.

«Asseyez-moi, George,» dit-elle d'une voix faible. Il obéit, et

s'asseyant auprès d'elle, il couvrit son front de ses mains et fondit en

larmes.

«Il est bien dur de vous quitter, George; mais c'est la volonté de Dieu,

et vous devez supporter cela pour l'amour de moi. Oh! combien je le

remercie de nous avoir pris d'abord notre enfant! Il est heureux; il est

dans le ciel maintenant. Que serait-il devenu ici, sans sa mère?

--Vous ne mourrez pas, Mary! non, vous ne mourrez pas!» s'écria le mari

en se levant. Il fit le tour de la chambre, avec violence, en se

frappant le front de ses poings fermés; puis, se rasseyant auprès de sa

femme et la supportant dans ses bras, il ajouta avec plus de calme:

«Remettez-vous, je vous en prie, ma chère enfant. Reprenez courage; vous

vivrez encore.

--Non, George, non, je le sens bien. Faites-moi mettre près de mon

pauvre enfant, maintenant; mais promettez-moi que si jamais vous quittez

cette affreuse demeure, si vous devenez riche, vous nous ferez

transporter dans quelque paisible cimetière de village, loin, bien loin

d'ici, pour que nous puissions nous y reposer en paix. Cher George, me

le promettez-vous?

--Oui, oui, dit le pauvre homme en se jetant à genoux devant elle.

Répondez-moi, Mary! encore un mot! un regard! un seul!»

Il cessa de parler, car le bras qui serrait son cou était roide et

pesant. Un profond soupir s'échappa de la poitrine desséchée de la jeune

femme, ses lèvres remuèrent, un sourire se joua sur son visage, mais les

lèvres étaient blanches, le sourire devint fixe et glacé: George Heyling

était seul dans le monde!

Cette nuit, dans le silence et la désolation de sa chambre lugubre le

misérable époux s'agenouilla auprès de ce qui n'était plus qu'un

cadavre, et appela Dieu à témoin du serment effroyable qu'il faisait de

venger la mort de sa femme et de son enfant; de dévouer le reste de son

existence à ce seul but; d'obtenir une vengeance prolongée et terrible;

de nourrir une haine éternelle, inextinguible, et d'en poursuivre

l'objet à travers le monde entier.

Un désespoir surnaturel, une rage démoniaque avaient fait de si affreux

ravages sur sa figure, dans cette seule nuit, que le lendemain matin ses

compagnons se reculaient avec effroi lorsqu'il passait auprès d'eux. Ses

yeux étaient lourds et sanglants, son visage cadavéreux, son corps voûté

comme par l'âge. Dans la violence de ses angoisses mentales, il avait

mordu sa lèvre inférieure, et le sang, coulant de la blessure, avait

souillé son menton, sa cravate, sa chemise. Pas une larme, pas un

soupir, pas une plainte ne lui échappait; mais l'égarement de ses

regards, l'irrégularité de ses pas, tandis qu'il arpentait la cour,

toute sa contenance, enfin, révélait la fièvre qui le dévorait

intérieurement.

Il était nécessaire que le corps de sa femme fût enlevé sans délai de la

prison. Il en reçut l'avis avec calme et en reconnut la convenance.

Presque tous les prisonniers s'étaient assemblés pour voir cet

enlèvement. Ils se rangèrent des deux côtés lorsque George Heyling

parut. Il s'avança d'un pas précipité; il se plaça dans un petit espace

grillé, auprès de la porte d'entrée: la foule s'en retira par un

sentiment instinctif de délicatesse. Bientôt le cercueil grossier

descendit, porté lentement sur les épaules de quatre hommes. Un silence

de mort l'accueillit, rompu seulement par les lamentations des femmes et

par le bruit des pieds des porteurs sur le pavé. Quand ils atteignirent

le lieu où se tenait l'époux délaissé, ils s'arrêtèrent. Il étendit sa

main sur la bière, et arrangeant machinalement le drap qui la couvrait,

il leur fit signe de continuer. Les guichetiers, sous le portique,

ôtèrent leurs chapeaux; le cercueil passa; la porte pesante se referma

par derrière. Heyling regarda d'un air distrait la foule dont il était

entouré, et se laissa tomber lourdement sur la terre.

Pendant plusieurs semaines, on fut obligé de le veiller nuit et jour;

mais dans les plus violentes rêveries de la fièvre, il ne perdit pas la

conscience de ses malheurs, ni le souvenir du voeu qu'il avait fait. Des

lieux, des scènes, des événements divers, se succédaient devant ses yeux

avec la rapidité confuse du délire; et pourtant tous ses rêves étaient

liés, en quelque manière, au sujet terrible qui remplissait son esprit.

Il naviguait sur une mer sans bornes. Le ciel brûlant paraissait

ensanglanté; les vagues furieuses bondissaient, tourbillonnaient de

toutes parts. Un autre vaisseau labourait péniblement les flots agités:

ses voiles déchirées flottaient comme des rubans sur ses mâts; son pont

était encombré de créatures humaines, sur lesquelles, à chaque instant,

crevaient des vagues monstrueuses qui les balayaient dans la mer

écumante. Cependant le vaisseau que montait Heyling s'avançait au milieu

de la masse mugissante des eaux, avec une force et une vitesse

irrésistibles. Frappant l'autre navire sur le flanc, il l'écrasa sous sa

quille. Un cri terrible, le cri de mort de cent misérables, s'éleva; si

affreux qu'il retentit par-dessus les clameurs des éléments; si aigu

qu'il semblait percer l'air et l'Océan et les cieux.--Mais qu'est-ce que

cela? Quelle est cette vieille tête grise, qui s'élève au-dessus des

vagues, qui lutte contre la mort, et dont les cris, le regard plein

d'agonie, appellent du secours? Un seul coup d'oeil, et George Heyling

s'est élancé dans la mer; il nage vigoureusement vers le vieillard; il

s'en approche: oui! ce sont bien ses traits! Le vieillard le voit venir

et s'efforce vainement de lui échapper. Heyling le saisit, l'étreint,

l'entraîne avec lui sous les flots, au fond! au fond! sous des masses

d'eau ténébreuses. Les efforts du vieillard deviennent de plus en plus

faibles et bientôt cessent entièrement: il est mort; Heyling l'a tué; il

a tenu son serment!

Seul et les pieds nus, il traversait les plaines brûlantes d'un immense

désert. Le sable soulevé par le simoun l'étouffait, l'aveuglait. Ses

grains imperceptibles pénétraient dans chaque pore de sa peau, et lui

causaient une irritation qui allait jusqu'à la fureur. Des masses

gigantesques de la même poussière, emportées par les vents et rougies

par le soleil, marchaient autour de lui comme des piliers de feu vivant.

Les ossements des voyageurs qui avaient péri, dans ces affreux déserts,

blanchissaient à ses pieds; une lumière sanglante tombait sur tous les

objets environnants; et aussi loin que ses regards pouvaient s'étendre,

il n'apercevait que de nouveaux sujets de crainte et d'horreur. C'est en

vain qu'il s'efforce de pousser un cri de détresse; sa langue brûlante

est collée à son palais. Il se précipite en avant comme un désespéré.

Doué d'une force surnaturelle, il fend les sables mouvants: mais à la

fin, épuisé de soif et de fatigue, il tombe sans connaissance sur la

terre. Quelle fraîcheur enivrante le ravive? D'où vient cet agréable

murmure? De l'eau, c'est une source; le clair ruisseau coule à ses

pieds. Il en boit avec ardeur, et reposant sur la rive ses membres

endoloris, il tombe dans un assoupissement délicieux. Un bruit de pas le

réveille. Un vieux homme à la tête grise s'avance en chancelant pour

apaiser sa soif dévorante. C'est encore _lui_! Heyling saisit le

vieillard d'un bras et l'éloigne de l'onde bienfaisante. Vainement

celui-ci se débat avec d'affreuses convulsions; vainement il demande

avec des cris déchirants de l'eau, une seule goutte d'eau pour sauver sa

vie! Heyling le repousse d'un bras impitoyable; il contemple d'un oeil

avide sa longue agonie, et quand sa tête grise tombe sans vie sur son

sein, il laisse aller son cadavre et le repousse du pied.

Lorsque la fièvre le quitta, lorsque la connaissance lui revint, il

s'éveilla pour se trouver libre et riche; pour apprendre que son père,

qui l'aurait laissé mourir dans une prison, qui avait laissé ceux qui

devaient lui être plus chers que sa propre existence, périr de besoin et

de cette tristesse du coeur qu'aucun médecin ne peut guérir; que son père

dénaturé avait été trouvé mort dans son lit. Il aurait bien eu le

courage de faire de son fils un mendiant; mais orgueilleux jusqu'au bout

de sa santé et de sa force, il avait ajourné les mesures à prendre pour

cela, jusqu'au moment où il était trop tard pour le faire: et maintenant

il pouvait grincer des dents, dans l'autre monde, à la pensée de toutes

les richesses que cette négligence avait fait passer sur la tête de son

fils!

George Heyling revint à lui pour apprendre sa fortune nouvelle, pour se

souvenir du serment terrible qu'il avait fait, pour se rappeler que son

ennemi était le père de sa propre femme, l'homme qui l'avait plongé dans

une prison, et qui, quand sa fille et son petit enfant s'étaient jetés à

ses pieds, pour lui demander grâce, les avait chassés avec mépris. Oh!

combien le malheureux Heyling déplorait la faiblesse qui l'empêchait de

se lever et de poursuivre activement sa vengeance!

Il se fit transporter loin des lieux qui avaient été témoins de sa

misère et de la double perte qu'il avait faite; il se retira sur le bord

de la mer, dans une résidence paisible, non avec l'espoir de recouvrer

le bonheur ou même la tranquillité, car l'un et l'autre s'étaient enfuis

pour toujours, mais afin de retrouver son énergie abattue et de méditer

sur le projet qu'il nourrissait avec une persistance implacable. Dans

cet endroit même, quelque mauvais esprit, sans doute, lui fournit

l'occasion de sa première et de sa plus horrible vengeance.

C'était l'été: plongé dans ses sombres pensées, Heyling sortait vers le

soir de son logis solitaire, suivait un étroit sentier, au pied des

falaises, jusqu'à un site désert et sauvage qu'il avait rencontré dans

ses courses vagabondes et qui avait plu à son imagination exaltée. Là,

il s'asseyait sur des débris de rochers, et, ensevelissant son visage

dans ses deux mains, il y restait pendant des heures entières, jusqu'à

ce que les hautes ombres des rocs effroyables qui menaçaient sa tête

eussent jeté une épaisse nuit sur tous les objets environnants.

Par une calme soirée, il était assis là, dans sa posture habituelle,

levant de temps en temps les yeux pour suivre le vol d'une mouette, ou

pour contempler la glorieux sillon de lumière qui, commençant au bord de

l'Océan, semblait conduire jusqu'au point extrême de l'horizon où le

soleil commençait à se plonger, lorsque la profonde tranquillité du

paysage fut troublée par un long cri de détresse. Heyling prêta

l'oreille, ne sachant pas d'abord s'il avait bien entendu; puis le cri

étant répété d'une manière plus déchirante, il se dressa et se hâta de

courir dans la direction d'où venait le bruit.

La scène qui s'offrit à ses yeux parlait d'elle-même. Des vêtements

étaient déposés sur la plage; une tête d'homme s'élevait à peine

au-dessus des flots, à quelque distance du bord, tandis que, sur le

rivage, un vieillard, tordant ses mains avec désespoir, courait çà et

là, en appelant au secours. Heyling, dont les forces étaient alors

suffisamment rétablies, arracha son habit et s'élança vers les flots,

avec l'intention de s'y précipiter et de ramener l'homme qui se noyait.

«Hâtez-vous, monsieur, au nom de Dieu! sauvez-le, sauvez-le, pour

l'amour du ciel! C'est mon fils, monsieur, mon seul fils! dit le

vieillard en s'approchant tout tremblant d'émotion. Mon seul fils,

monsieur, et qui meurt là, sous les yeux de son père!»

Aux premiers mots que le vieillard avait prononcés, celui qu'il

regardait comme un sauveur s'était arrêté court, et, croisant ses bras

sur sa poitrine, était demeuré complétement immobile.

«Grand Dieu! s'écria le vieillard en reculant; Heyling!»

Heyling sourit et garda le silence.

«Heyling, reprit le vieillard avec égarement; mon fils, Heyling! mon

enfant chéri! Voyez... voyez....» Et pantelant d'angoisse, le misérable

père montrait l'endroit où le jeune homme se débattait contre la mort.

«Écoutez! poursuivit le vieillard, il vient encore de crier! Il est

encore vivant! Heyling! sauvez-le! sauvez-le!»

Heyling sourit de nouveau et ne fit aucun mouvement.

«Je vous ai maltraité, cria le vieillard en tombant à genoux et le

suppliant à mains jointes. Vengez-vous! prenez tout mon bien! prenez ma

vie! Jetez-moi dans l'eau à vos pieds, et si la nature peut se contenir,

je mourrai sans me débattre! Par pitié, tuez-moi, Heyling, main sauvez

mon fils! Il est si jeune! si jeune pour mourir!

--Écoutez, dit Heyling en saisissant fortement le poignet du vieillard,

je veux avoir vie pour vie, en voici une! Mon enfant, à moi, est mort

sous les yeux de son père! il est mort dans une agonie bien plus

affreuse que celle de ce jeune calomniateur de sa soeur. Vous avez ri

alors; vous avez fermé votre porte au visage de votre fille, où la mort

avait déjà mis son empreinte! Vous avez ri de nos souffrances.... qu'en

pensez-vous maintenant? Regardez là! regardez là!»

En parlant ainsi, Heyling montrait l'Océan. Un faible cri s'y fit

entendre; les dernières, les terribles convulsions d'un noyé agitèrent

les flots clapotants; et l'instant d'après leur surface était unie;

l'oeil ne pouvait plus distinguer l'endroit où le jeune homme avait

disparu dans une tombe prématurée.

Trois ans s'étaient écoulés, lorsqu'un gentleman descendit de sa voiture

à la porte d'un avoué de Londres, bien connu pour ne pas exagérer la

délicatesse. Il demanda une entrevue pour une affaire d'importance. Le

visage de l'étranger était pâle, battu, hagard, et il ne fallait pas

toute la finesse de l'homme d'affaires pour reconnaître que les maladies

ou le malheur avaient fait plus de ravages sur sa personne que la main

du temps n'aurait pu en accomplir pendant le double de la durée de sa

vie.

«Je désire, dit l'étranger, que vous veuillez bien vous charger d'une

affaire qui m'intéresse beaucoup....»

L'avoué salua obséquieusement et jeta un coup d'oeil au paquet que le

gentleman tenait dans sa main. Celui-ci le remarqua et poursuivit:

«Ce n'est pas une affaire ordinaire, et ces papiers ne sont pas venus

entre mes mains sans de longues peines et de grandes dépenses.»

L'avoué examina le paquet avec plus de curiosité encore, et son nouveau

client dénouant la corde qui l'attachait, lui fit voir une quantité de

billets avec quelque copies d'actes et d'autres documents.

«Comme vous le verrez, dit le client, l'homme dont voici la nom a

emprunté, depuis quelques années, de vastes sommes sur ces papiers. Il

était convenu tacitement avec ses premiers prêteurs, dont j'ai par

degrés acheté le tout, pour le triple ou le quadruple de sa valeur; il

était convenu, dis-je, que ces billets seraient renouvelés de temps en

temps, jusqu'à une certaine époque; mais cette convention n'est exprimée

nulle part. L'emprunteur a dernièrement subi de grandes pertes, et ces

obligations, en venant sur lui tout d'un coup, le mettraient sur la

paille.

--Le montant total est de quelque mille livres sterling, dit l'avoué en

regardant les papiers.

--Oui, répondit le client.

--Eh bien! que ferons-nous?

--Ce que vous ferez? s'écria le client avec une véhémence soudaine.

Employez, pour sa perte, toutes les ressources de la loi, toutes les

subtilités de la chicane, tous les moyens, honnêtes ou non, que peuvent

inventer les plus rusés praticiens. Je veux qu'il meure d'une mort

prolongée, harassante! Ruinez-le! saisissez, vendez ses biens, ses

terres! chassez-le de son domicile! Qu'il mendie dans sa vieillesse et

qu'il expire en prison!

--Mais les frais, monsieur, les frais de tout ceci, fit observer l'avoué

lorsqu'il fut revenu de sa première surprise. Si le défendant est ruiné,

qui payera les frais?...

--Nommez une somme, s'écria l'étranger, dont les mains tremblaient si

violemment qu'il pouvait à peine tenir la plume qu'il avait saisie;

nommez une somme quelconque et elle vous sera remise. N'ayez pas peur de

demander! rien ne me semblera trop cher pourvu que j'atteigne mon but.»

L'avoué nomma à tous hasards une grosse somme, plutôt pour savoir

jusqu'où son client avait réellement l'intention d'aller, que dans la

pensée qu'il la lui accorderait. L'étranger, sans hésiter, écrivit une

traite sur son banquier, la lui remit, et s'éloigna.

La traite fut convenablement honorée, et l'avoué, voyant qu'il pouvait

compter sur son étrange client, se mit sérieusement à la besogne.

Pendant plus de deux années, ensuite, M. Heyling vint passer des jours

entiers dans l'étude, courbé sur les papiers qui s'accumulaient, à

mesure qu'on commençait poursuite après poursuite, procès après procès.

Il relisait, avec des yeux étincelants de joie, les demandes de délai,

les lettres de supplication, les représentations de la ruine certaine

que l'autre partie devait subir. A toutes ces prières pour un peu

d'indulgence, il n'y avait qu'une seule réponse: _Il faut payer_. Les

terres, les maisons, les meubles furent vendus tour à tour, et le

vieillard lui-même aurait été claquemuré dans une prison, s'il n'était

parvenu à s'enfuir, en trompant la vigilance du garde chargé de sa

capture.

Bien loin d'être rassasiée par le succès, l'implacable animosité de

Heyling semblait s'accroître avec la ruine qu'il infligeait. Sa furie

fut sans bornes lorsqu'il apprit la fuite du vieillard. Dans sa rage il

grinçait des dents, il arrachait ses cheveux, et il chargeait

d'imprécations horribles les hommes à qui on avait confié l'exécution de

la prise de corps. Enfin on ne put lui rendre une espèce de calme que

par des assurances répétées que le fugitif serait certainement

découvert. On envoya des gens dans toutes les directions, on eut recours

à tous les stratagèmes imaginables, pour apprendre le lieu de sa

retraite; mais ce fut en vain, et six mois se passèrent sans qu'il fût

possible de le retrouver.

Un soir, à une heure avancée, Heyling, dont on n'avait pas entendu

parler depuis plusieurs semaines, se rendit à la résidence privée de son

avoué et lui fit dire que quelqu'un demandait à lui parler sur-le-champ.

L'avoué avait reconnu la voix du haut de l'escalier; mais avant qu'il

eût pu donner l'ordre de l'introduire, Heyling avait franchi les degrés

et était entré, pâle, palpitant, dans le salon. Après avoir fermé la

porte, de peur d'être entendu, il se laissa tomber sur un siége, et dit

d'une voix basse:

«Je l'ai trouvé, à la fin!

--Bah! fit l'avoué. Très-bien, monsieur, très-bien.

--Il est caché dans un misérable logement à Camden. Peut-être est-ce

aussi bien que nous l'ayons perdu de vue, car il a vécu là tout seul et

dans la plus abjecte misère. Il est pauvre, très-pauvre.

--Très-bien, dit l'avoué. Vous ferez faire sa capture demain,

naturellement.

--Oui... attendez... non, le jour d'après. Vous êtes surpris que je

désire reculer, ajouta le client avec un affreux sourire; mais j'avais

oublié.... Après-demain est un anniversaire dans sa vie. Que ce soit

après-demain.

--Très-bien. Voulez-vous écrire des instructions pour le garde?

--Non; qu'il me prenne ici à huit heures du soir, et je l'accompagnerai

moi-même.»

Effectivement ils se réunirent à l'heure convenue, et prenant une

voiture de louage, ils dirent au cocher d'arrêter à un coin de la

vieille route, près du _Work-house_ de Camden. Lorsqu'ils y arrivèrent

il faisait nuit. Ils suivirent le mur de l'hôpital vétérinaire, et

entrèrent dans une petite rue désolée, entourée de fossés et de champs.

Après avoir enfoncé son chapeau sur ses yeux et s'être enveloppé de son

manteau, Heyling s'arrêta devant la maison la plus misérable de la rue

et frappa doucement à la porte. Elle fut immédiatement ouverte par une

vieille femme qui fit un salut d'intelligence. Heyling dit tout bas au

garde de l'attendre, monta l'escalier, ouvrit la porte d'une chambre et

y entra tout à coup.

L'objet de ses recherches implacables, vieillard décrépit maintenant,

était assis près d'une vieille table de sapin, sur laquelle il n'y avait

rien qu'une misérable chandelle. A l'entrée d'un étranger, il

tressaillit et se leva avec peine.

«Qu'y a-t-il encore? qu'y a-t-il encore? demanda-t-il d'une voix cassée.

Quelle nouvelle misère est ceci? Qu'est-ce que vous désirez?

--Un mot avec vous,» répondit Heyling. En même temps il s'assit à

l'autre bout de la table, et, rejetant son manteau et son chapeau, il

découvrit ses traits.

Le vieillard, frappé de surprise, retomba sur sa chaise, et, serrant ses

deux mains ensemble, contempla cette apparition avec un regard mêlé

d'horreur et de crainte.

--Il y a aujourd'hui six ans, dit Heyling, que j'ai réclamé de vous la

vie que vous me deviez pour mon enfant. Vieillard, auprès du cadavre de

votre fille, j'ai juré de vivre une vie de vengeance. Depuis ce temps,

je n'ai pas regretté mon serment une seconde; mais si j'en avais été

capable, le souvenir d'un seul regard de l'innocente créature,

lorsqu'elle se mourait sans plainte sous mes yeux; le souvenir du visage

affamé de notre malheureux enfant, m'aurait fortifié pour

l'accomplissement de ma tâche. Vous vous rappelez ma première revanche:

celle-ci est la dernière.»

Le vieillard frissonna; ses mains tombèrent sans force à ses côtés.

«Demain, je quitte l'Angleterre, poursuivit Heyling après une pause d'un

instant. Cette nuit je vous dévoue à la mort vivante à laquelle vous

m'aviez condamné, une prison sans espérance!...»

En cet endroit, jetant les yeux sur le vieillard, il cessa de parler; il

approcha la lumière de son visage décharné, la remit doucement sur la

table, et quitta la chambre.

«Vous feriez bien de monter vers le vieux bonhomme, je crois qu'il se

trouve mal, a dit-il à la femme en ouvrant la porte de la rue et faisant

signe au garde de le suivre. La femme referma la porte, monta le plus

vite qu'elle put l'escalier, et trouva le vieillard... mort!

Dans l'une des vallées les plus gracieuses du jardin britannique, dans

un des cimetières les plus tranquilles du comté de Kent, où les fleurs

sauvages se marient au gazon, où les oiseaux chantent sans cesse, sous

une pierre simple et polie, reposent en paix la mère et l'enfant. Mais

les cendres du père ne sont pas mêlées avec les leurs, et depuis sa

dernière expédition l'avoué n'eut plus aucune nouvelle de son singulier

client.

* * * * *

Lorsque le vieux clerc eut terminé son récit, il se leva, s'approcha

d'une des patères, et décrochant son chapeau et sa redingote, il les mit

avec beaucoup de tranquillité; ensuite, sans ajouter un seul mot, il

s'éloigna lentement. Le gentleman aux boutons de mosaïque s'était

profondément endormi; et tandis que la majeure partie des assistants

étaient gravement occupés à faire tomber des gouttes de suif dans leur

grog, M. Pickwick se retira sans être remarqué. Il paya son écot, aussi

bien que celui de Sam, et tous deux quittèrent les domaines de _la

Souche et la Pie_.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I · 第 67 / 99 题