«Perker n'est pas dans la ville et n'y reviendra pas avant la fin de la
semaine prochaine; mais si vous voulez faire défendre à l'action, vous
n'avez qu'à me laisser cette copie, je pourrai faire tout ce qui est
nécessaire jusqu'à son retour.
--C'est précisément pour cela que je suis venu ici, répliqua M. Pickwick
en tendant le document. S'il arrive quelque chose de nouveau vous pouvez
m'écrire, poste restante, à Ipswich.
--C'est fort bien,» répondit le clerc de Me Perker; et, voyant les
regards de M. Pickwick se diriger curieusement vers la table, il ajouta:
«Voulez-vous rester avec nous pour une demi-heure? Nous avons fameuse
compagnie ce soir. Il y a Samkin, et le premier clerc de _Green_, et
Smithers, et la chancellerie de Price, et Pimkins, et Thomas... il
chante à ravir; et Jack Bamber, et beaucoup d'autres. Vous arrivez de la
campagne, je suppose: voulez-vous vous joindre à nous?»
M. Pickwick ne pouvait laisser échapper une occasion si séduisante
d'étudier la nature humaine: il se laissa mener vers la table, fut
présenté formellement à la compagnie, prit un siége auprès du président
et fit venir un verre de son breuvage favori.
Un profond silence s'ensuivit, contrairement à l'attente de M. Pickwick.
Enfin son voisin de droite, gentleman qui étalait des boutons de
mosaïque sur une chemise rayée, lui dit en ôtant avec deux doigts son
cigare de sa bouche:
«J'espère que cela ne vous incommode pas, monsieur?
--Pas le moins du monde, répliqua M. Pickwick. J'en aime beaucoup
l'odeur, quoique je ne fume pas moi-même.
--Je serais bien fâché d'en dire autant, observa un autre gentleman du
côté opposé de la table. Ma pipe, c'est pour moi la table et le
logement.»
M. Pickwick examina celui qui parlait ainsi et ne put s'empêcher de
penser que tout aurait été pour le mieux, si sa pipe avait aussi été
pour lui la blanchissage.
Il y eut une autre pause. M. Pickwick était un étranger, et son arrivée
avait évidemment refroidi les assistants.
«M. Grundy va régaler la compagnie d'une chanson, dit le président.
--Non, il ne la régalera pas, répliqua M. Grundy.
--Pourquoi? demanda le président.
--Parce que je ne peux pas.
--Vous feriez mieux de dire que vous ne voulez pas.
--Eh bien! alors, parce que je ne veux pas.»
Un autre silence fut occasionné par ce refus positif de régaler la
compagnie.
«Personne ne nous mettra-t-il en train? dit le président d'un ton
dubitatif.
--Pourquoi ne nous mettez-vous pas en train vous-même, monsieur le
président,» fit observer du bout de la table un jeune gentleman avec des
moustaches, un oeil louche et un col de chemise rabattu.
«Écoutez! écoutez!» cria le fumeur aux joyaux de clinquant.
Le président répliqua: «Parce que je viens de chanter la seule chanson
que je sache, et que celui qui chante deux fois la même chanson dans une
soirée est à l'amende d'une tournée.»
C'était une raison sans réplique, aussi fut-elle suivie d'un nouveau
silence.
M. Pickwick, désirant susciter un sujet qui pût être discuté par tout le
monde, éleva la voix et parla en ces termes:
«J'ai été ce soir, gentlemen, dans un endroit que vous tous connaissez
parfaitement sans aucun doute, mais où je n'avais pas mis le pied depuis
bien des années et que je connais fort peu. Je veux parler de _Gray's
Inn_. Ces vieux hôtels sont de curieux recoins, dans une grande ville
comme Londres.
--Par Jupiter, murmura le président à M. Pickwick, vous êtes tombé sur
un sujet qui fera causer l'un de nous, du moins. Vous allez tirer de sa
coquille le vieux Jack Bamber. On ne l'a jamais entendu parler sur autre
chose que sur les _inns_». Il y a vécu si longtemps tout seul qu'il en
est devenu à moitié fou.»
L'individu dont parlait M. Lowten était un vieux petit homme, aux
épaules élevées, qui avait l'habitude de se pencher en avant quand il
était silencieux, et qui, pour cette raison, n'avait pas été remarqué de
M. Pickwick. Mais lorsque le vieux homme leva sa face jaune et
décharnée, et fixa sur lui ses yeux gris pleins de finesse et de
pénétration, notre illustre observateur s'étonna que des traits aussi
singuliers eussent pu échapper un seul instant à son attention. Un
sourire chagrin contractait perpétuellement la figure du vieillard; il
appuyait son menton sur une grande main maigre, dont les ongles étaient
d'une longueur extraordinaire; son regard pénétrant et fixe luisait sous
d'épais sourcils grisonnants; enfin il y avait dans toute l'expression
de sa physionomie quelque chose d'étrange, de sauvage, de rusé, qui
rendaient son aspect tout à fait repoussant.
Telle était la figure qui se redressa tout à coup et d'où jaillit un
torrent de paroles brûlantes. Cependant comme ce chapitre est déjà bien
long, et comme le vieux homme est un personnage notable, il sera plus
respectueux pour lui et plus commode pour nous, de le laisser parler
dans un nouveau chapitre.