Où l'on voit que Dodson et Fogg étaient des hommes d'affaires, et leurs
clercs des hommes de plaisir; qu'une entrevue touchante eut lieu entre
M. Samuel Weller et le père qu'il avait perdu depuis longtemps; où l'on
voit, enfin, quels esprits supérieurs s'assemblaient à la _Souche et la
Pie_, et quel excellent chapitre sera le suivant.
Dans une pièce située au rez-de-chaussée d'une sombre maison, tout au
fond de Freeman's-Court, quartier de Cornhill, étaient assis les quatre
clercs de MM. Dodson et Fogg, solliciteurs près la haute cour de
chancellerie et procureurs de Sa Majesté près la cour du banc du roi et
la cour des communs-plaids, à Westminster; les susdits clercs, dans le
cours de leurs travaux journaliers, ayant à peu près autant de chances
d'apercevoir les rayons du soleil que pourrait en avoir un homme placé
au fond d'un puits, mais sans jouir des avantages de cette situation
retirée, où l'on peut, du moins, découvrir des étoiles en plein jour.
La chambre où ils se trouvaient renfermés, était obscure, humide, et
sentait la moisissure; une séparation de bois les abritait des regards
du vulgaire, et les clients qui attendaient le loisir de MM. Dodson et
Fogg n'apercevaient ainsi, pour toute distraction, qu'une couple de
vieilles chaises, une horloge au bruyant tic-tac, un almanach, un
porte-parapluie, une rangée de pupitres, et plusieurs tablettes chargées
de liasses de papiers étiquetés et malpropres, de vieilles boîtes de
sapin et de grosses bouteilles d'encre. Une porte vitrée ouvrait sur le
passage qui donnait dans la cour, et c'est en dehors de cette porte
vitrée que se présenta M. Pickwick, deux jours après les événements
rapportés dans le précédent chapitre.
«Est-ce que vous ne pouvez pas entrer? dit une voix criarde en réponse
au coup modeste frappé par M. Pickwick à la susdite porte.
Le philosophe entra, suivi de Sam.
«M. Dodson ou M. Fogg sont-ils chez eux, monsieur? demanda gracieusement
M. Pickwick, en s'approchant de la cloison, avec son chapeau à la main.
--M. Dodson n'est pas chez lui, et M. Fogg est en affaire,» répliqua la
voix; et en même temps la tête à qui la voix appartenait, se montra
par-dessus la cloison, avec une plume derrière l'oreille, et examina M.
Pickwick.
C'était une tête malpropre; ses cheveux roux, scrupuleusement séparés
sur le côté et aplatis avec du cosmétique, étaient tortillés en
accroche-coeurs et garnissaient une face plate ornée en outre d'une paire
de petits yeux, d'un col de chemise fort crasseux et d'une vieille
cravate noire usée.
«M. Dodson n'est pas chez lui, et M. Fogg est en affaire, dit l'homme à
qui appartenait cette tête.
--Quand M. Dodson reviendra-t-il, monsieur?
--Sais pas.
--M. Fogg sera-t-il longtemps occupé, monsieur?
--Sais pas.»
Ayant ainsi parlé, le jeune homme se mit fort tranquillement à tailler
sa plume, tandis qu'un autre clerc riait d'une manière approbative, tout
en mêlant de la poudre de Sedlitz dans un verre d'eau.
«Puisqu'il en est ainsi, je vais attendre, dit M. Pickwick, et il
s'assit, sans y avoir été invité, écoutant le tic-tac bruyant de
l'horloge et le chuchotement des clercs.
--C'était là une bonne farce, hein? dit l'un de ceux-ci, pour conclure
la relation d'une aventure nocturne qu'il avait racontée à voix basse.
--Diablement bonne, diablement bonne, répondit l'homme à la poudre de
Sedlitz.
--Tom Cummins était au fauteuil, reprit le premier clerc, qui avait un
habit brun, avec des boutons de cuivre. Il était quatre heures et demie
quand je suis arrivé à Somers-Town, et j'étais si joliment dedans que je
n'ai pas pu trouver le trou de la serrure et que j'ai été obligé de
réveiller la vieille femme. Je voudrais bien savoir ce que le vieux Fogg
dirait s'il savait cela. J'aurais mon paquet, je suppose, eh?»
A cette idée plaisante, tous les clercs éclatèrent de rire; l'homme à
l'habit brun poursuivit:
«Il y a eu une fameuse farce avec Fogg ici ce matin, pendant que Jack
était en haut à arranger les papiers et que vous deux vous étiez allés
au timbre. Fogg était en bas à ouvrir ses lettres quand voilà venir le
gaillard de Comberwell contre lequel nous avons un mandat. Vous savez
bien.... comment s'appelle-t-il déjà?
--Ramsey, dit le clerc qui avait parlé à M. Pickwick.
--Ah! Ramsey.... en voilà une pratique qui a l'air râpé!.
--Eh bien, monsieur, dit le vieux Fogg, en le regardant d'un air
sauvage. Vous savez, sa manière....--Eh bien, monsieur, êtes-vous venu
pour terminer?--Oui, monsieur, dit Ramsey, en mettant sa main dans sa
poche, et en tirant son argent. La dette est de deux livres sterling et
dix shillings, et les frais de trois livres sterling et cinq shillings;
les voici ici, monsieur, et il soupira comme un soufflet de forge, en
tendant sa monnaie dans un petit morceau de papier brouillard. Le vieux
Fogg regarda d'abord l'argent et ensuite l'homme, et ensuite il toussa
de sa drôle de toux, si bien que je me doutais qu'il allait arriver
quelque chose.--Vous ne savez pas, dit-il, qu'il y a une déclaration
enregistrée qui augmente notablement les frais.--Qu'est-ce que vous
dites là, monsieur, cria Ramsey, en tressaillant; le délai n'est expiré
qu'hier au soir, monsieur. Cela n'empêche pas, reprit Fogg. Mon clerc
est justement parti pour la faire enregistrer. M. Jackson n'est-il pas
allé pour faire enregistrer cette déclaration dans Bullman et Ramsey,
monsieur Wicks?--Naturellement je réponds que _oui_, et alors Fogg
tousse encore et regarde Ramsey.--Mon Dieu! disait Ramsey, je me suis
rendu presque fou pour ramasser cet argent, et tout cela pour
rien!--Pour rien du tout, reprit Fogg, froidement; ainsi vous ferez bien
mieux de vous en retourner, d'en ramasser un peu plus et de l'apporter
ici à temps.--Je n'en pourrai pas trouver, sur mon âme! s'écria Ramsey
en frappant le bureau avec son poing.--Ne me menacez pas, monsieur, dit
Fogg, en se mettant en colère à froid.--Je n'ai pas eu l'intention de
vous menacer, monsieur, répondit Ramsey.--Si, monsieur, repartit Fogg;
sortez d'ici, monsieur! sortez de ce bureau, monsieur, et ne revenez que
quand vous aurez appris à vous conduire, monsieur!--Alors Ramsey a fait
tout ce qu'il a pu pour se défendre, mais comme Fogg lui coupait la
parole, il a été obligé de remettre son argent dans sa poche et de
filer. A peine la porte était-elle fermée, que voilà le vieux Fogg qui
se retourne vers moi, avec on sourire agréable, et qui tire la
déclaration de sa poche.--Monsieur Wicks, dit-il, prenez un cabriolet et
allez au Temple, aussi vite que vous le pourrez, pour faire enregistrer
cela. Les frais sont sûrs, car c'est un homme laborieux, avec une
famille nombreuse, et qui gagne vingt-cinq shillings par semaine. S'il
nous signe une procuration (et il faudra bien qu'il en vienne là), je
suis sûr que ses maîtres payeront. Ainsi, monsieur Wicks, il faut tirer
de lui tout ce que nous pourrons. C'est un acte de bon chrétien,
monsieur Wicks, car avec une grande famille et un petit revenu, il sera
heureux de recevoir une bonne leçon, qui lui apprenne à ne plus faire de
dettes. N'est-il pas vrai? n'est-il pas vrai?--Et en s'en allant son
sourire était si bienveillant que cela vous réjouissait le coeur.--C'est
un fier homme pour les affaires, ajouta Wicks du ton de l'admiration la
plus profonde, un fier homme, hein?»
Les trois autres clercs s'unirent cordialement à cette admiration et
parurent charmés de l'anecdote.
«Jolis gars, ici, monsieur, murmura Sam à son maître. Bonne idée qu'ils
ont sur les farces, monsieur.»
M. Pickwick fit un signe d'assentiment et toussa, pour attirer
l'attention des jeunes gentlemen qui étaient derrière la cloison. Ayant
raffraîchi leurs esprits par cette petite conversation entre eux, ils
eurent la condescendance de s'occuper de l'étranger.
«M. Fogg est peut-être libre maintenant, dit Jackson.
--Je vais voir, reprit Wicks en se levant avec nonchalance. Quel nom
dirai-je à M. Fogg?
--Pickwick,» répliqua l'illustre sujet de ces mémoires.
M. Jackson disparut par l'escalier et revint bientôt annoncer que maître
Fogg recevrait M. Pickwick dans cinq minutes. Ayant fait ce message, il
retourna derrière son bureau.
«Quel nom a-t-il dit? demanda tout bas M. Wicks.
--Pickwick, répliqua Jackson. C'est le défendeur dans Bardell et
Pickwick.»
Un soudain frottement de pieds, mêlé d'éclats de rires étouffés, se fit
entendre derrière la cloison.
«Monsieur, murmura Sam à son maître, voilà qu'ils vous mécanisent.
--Ils me mécanisent, Sam! Qu'est-ce que vous entendez par me
_mécaniser_?»
Pour toute réplique, Sam passa son pouce par-dessus son épaule, et M.
Pickwick, levant la tête, reconnut la vérité de ce fait, à savoir: que
les quatre clercs avaient allongé par-dessus la cloison des figures
pleines d'hilarité, et examinaient minutieusement la tournure et la
physionomie de ce Lovelace présumé, de ce grand destructeur du repos des
coeurs féminins. Au mouvement qu'il fit, la rangée de têtes disparut
comme par enchantement, et l'on entendit à l'instant même le bruit de
quatre plumes voyageant sur le papier avec une furieuse vitesse.
Le tintement d'une sonnette suspendue dans le bureau appela M. Jackson
dans l'appartement de Me Fogg. Il en revint bientôt, et annonça à M.
Pickwick que son patron était prêt à le recevoir.
En conséquence, M. Pickwick monta l'escalier. Au premier étage, l'une
des portes étalait, en caractères lisibles, ces mots imposants: M. FOGG.
Ayant frappé à cette porte et ayant été invité à entrer, M. Jackson
introduisit M. Pickwick en présence de l'avoué.
«M. Dodson est-il revenu? demanda Me Fogg.
--A l'instant, monsieur.
--Priez-le de passer ici.
--Oui, monsieur. (Jackson sort.)
--Prenez un siége, monsieur, dit Me Fogg. Voici le journal, monsieur.
Mon partner va être ici dans un moment, et nous pourrons causer sur
cette affaire, monsieur.»
M. Pickwick prit un siége et un journal; mais au lieu de lire ce
dernier, il dirigea son rayon visuel par-dessus, afin d'examiner l'homme
d'affaires. C'était un personnage d'un certain âge, dont le corps long
et fluet était engaîné dans un étroit habit noir, dans une culotte
sombre, dans de petites guêtres noires. Il semblait être partie
essentielle de son bureau et paraissait avoir à peu près autant d'esprit
et de sensibilité que lui.
Au bout de quelques minutes arriva Me Dodson, homme gros et gras, à
l'air sévère, à la voix bruyante. La conversation commença
immédiatement.
«Monsieur est M. Pickwick, dit Me Fogg.
--Ha! ha! monsieur, vous êtes le défendeur dans Bardell et Pickwick?
--Oui, monsieur, répondit le philosophe.
--Eh bien, monsieur, reprit Me Dodson, que nous proposez-vous?
--Ah! dit Me Fogg en fourrant ses mains dans les poches de sa culotte
et s'appuyant sur le dos de sa chaise; qu'est-ce que vous nous proposez,
monsieur Pickwick?
--Silence, Fogg! reprit Dodson. Laissez-moi entendre ce que M. Pickwick
veut dire.
--Je sais venu, messieurs, répliqua notre sage, en regardant avec
douceur les deux partners, je suis venu ici, messieurs, pour vous
exprimer la surprise avec laquelle j'ai reçu votre lettre de l'autre
jour et pour vous demander quels sujets d'action vous pouvez avoir
contre moi?
--Quels sujets!... s'écriait Me Fogg, lorsqu'il fut arrêté par Me
Dodson.
--Monsieur Fogg, dit celui-ci, je vais parler.
--Je vous demande pardon, monsieur Dodson, répondit Fogg.
--Quant aux sujets d'action, monsieur, reprit Me Dodson, avec un air
plein d'élévation morale; quant aux sujets d'action, vous consulterez
votre propre conscience et vos propres sentiments. Nous, monsieur, nous
sommes entièrement guidés par les assertions de notre client. Ces
assertions, monsieur, peuvent être vraies ou peuvent être fausses; elles
peuvent être croyables ou incroyables; mais si elles sont croyables, je
n'hésite pas à dire, monsieur, que nos sujets d'action sont forts et
invincibles. Vous pouvez être un homme infortuné, monsieur, ou vous
pouvez être un homme rusé; mais si j'étais appelé comme juré, monsieur,
et sur mon serment, à exprimer mon opinion sur votre conduite, je vous
affirme, monsieur, que je n'hésiterais pas un seul instant.» Ici Me
Dodson se redressa avec l'air d'une vertu offensée et regarda Me Fogg,
qui enfonça ses mains plus profondément dans ses poches, et, secouant
sagement sa tête ajouta d'un ton convaincu: «Très-certainement!
--Eh bien, monsieur, repartit M. Pickwick d'un air peiné, je vous assure
que je suis un homme très-malheureux, au moins dans cette affaire.
--Je désire qu'il en soit ainsi, monsieur, répliqua Me Dodson. J'aime à
croire que cela peut être, monsieur. Mais si vous êtes réellement
innocent de ce dont vous êtes accusé, vous êtes plus infortuné que je ne
croyais possible de l'être. Qu'en dites-vous monsieur Fogg?
--Je dis absolument comme vous, répondit Me Fogg avec un sourire
d'incrédulité.
--L'assignation qui commence l'action, monsieur, continua Me Dodson, a
été délivrée régulièrement. Monsieur Fogg, où est notre registre?
--Le voici, dit Me Fogg en lui passant un volume carré recouvert en
parchemin.
--Voici l'enregistrement, continua Dodson. _Middlesex, mandat: Veuve
Martha Bardell versus Samuel Pickwick. Dommages-intérêts, 1500 guinées.
Dodson et Fogg pour le demandeur, aug. 28, 1831._ Tout est régulier,
monsieur, parfaitement régulier.»
Ayant articulé ces mots, Me Dodson toussa et regarda Me Fogg. Me Fogg
répéta: «Parfaitement,» et tous les deux regardèrent M. Pickwick.
Celui-ci dit alors: «Vous voulez donc me faire entendre que c'est
réellement votre intention de poursuivre ce procès?
--Vous faire entendre! monsieur. Oui, apparemment, répondit Me Dodson,
avec quelque chose qui ressemblait à un sourire autant que le lui
permettait sa dignité.
--Et que les dommages-intérêts demandés sont réellement de quinze cents
guinées?
--Vous pouvez ajouter que si notre cliente avait suivi nos conseils,
elle aurait réclamé le triple de cette somme.
--Je crois cependant, fit observer Me Fogg, en jetant un coup d'oeil à Me
Dodson, je crois que Mme Bardell a déclaré positivement qu'elle
n'accepterait pas un liard de moins.
--Sans aucun doute, répliqua Me Dodson d'un ton sec;» car le procès ne
faisait que de commencer, et il ne convenait pas aux avoués de le
terminer par un compromis, quand même M. Pickwick y aurait été disposé.
«Comme vous ne nous faites point de propositions, monsieur, continua Me
Dodson, en déployant de sa main droite un morceau de parchemin, et
tendant gracieusement, de sa gauche, un papier à M. Pickwick; comme vous
ne nous faites pas de propositions, monsieur, je vais vous offrir une
copie de cet acte, dont voici l'original.
--Très-bien! monsieur; très-bien! dit en se levant notre philosophe,
dont la bile commençait à s'échauffer. Vous aurez de mes nouvelles par
mon homme d'affaires.
--Nous en serons charmés, répondit Me Fogg en se frottant les mains.
--Tout à fait, ajouta Dodson, en ouvrant la porte.
--Et avant de vous quitter, messieurs, reprit M. Pickwick en se
retournant sur le palier, permettez-moi de vous dire que de toutes les
manoeuvres honteuses et dégoûtantes....
--Attendez, monsieur, attendez, interrompit Me Dodson avec grande
politesse. Monsieur Jackson! monsieur Wicks!
--Monsieur? répondirent les deux clercs, apparaissant au bas de
l'escalier.
--Faites-moi le plaisir d'écouter ce que ce gentleman va dire. Allons!
monsieur, je vous en prie. Vous parliez, je crois, de manoeuvres
honteuses et dégoûtantes?
--Oui, monsieur, s'écria M. Pickwick entièrement excité, je disais que
de toutes les manoeuvres honteuses et dégoûtantes auxquelles se livrent
les fripons, celle-ci est la plus dégoûtante et la plus honteuse. Je le
répète, monsieur.
--Vous entendez cela, monsieur Wicks? cria Me Dodson.
--Vous n'oublierez pas ces expressions, monsieur Jackson? ajouta Me
Fogg.
--Peut-être, monsieur, reprit Dodson, peut-être que vous aimeriez à nous
appeler escrocs? Allons, monsieur, si cela vous fait plaisir, dites-le.
--Oui, s'écria M. Pickwick. Oui, vous êtes des escrocs!
--Très-bien, observa Dodson. J'espère que vous pouvez entendre de
là-bas, monsieur Wicks?
--Oh oui! monsieur.
--Vous devriez monter quelques marches, ajouta Fogg.
--Poursuivez, monsieur, poursuivez. Vous feriez bien de nous appeler
voleurs, monsieur. Ou peut-être que vous auriez du plaisir à nous
maltraiter? Vous le pouvez, monsieur, si cela vous fait plaisir. Nous ne
vous opposerons pas la plus petite résistance. Allons, monsieur!»
Comme M. Fogg se plaçait d'une manière fort tentante à proximité du
poing fermé de M. Pickwick, il est fort probable que notre sage aurait
cédé à ses sollicitations pressantes, s'il n'en avait pas été empêché.
Mais Sam, en entendant la dispute, était sorti du bureau, avait escaladé
l'escalier et saisi son maître par le bras.
«Allons, monsieur! lui dit-il, donnez-vous la peine de venir par ici.
C'est très-amusant de jouer au volant, mais pas quand les deux raquettes
sont des hommes de loi et qu'ils jouent avec vous. C'est trop excitant
pour être agréable. Si vous voulez vous soulager le coeur en bousculant
quelqu'un, venez dans la cour et bousculez-moi. Avec ceux-là c'est une
besogne un petit peu trop dépensière.»
Disant ces mots et sans plus de cérémonie, Sam emporta son maître à
travers l'escalier, à travers la cour, et l'ayant déposé en sûreté dans
Cornhill, se retira modestement derrière lui, prêt à le suivre en
quelque lieu qu'il lui plût d'aller.
M. Pickwick marcha tout droit devant lui d'un air d'abstraction,
traversa en face de Mansion-house et dirigea ses pas vers Cheapside. Sam
commençait à s'émerveiller du chemin que prenait son maître, quand
celui-ci se retourna et lui dit:
«Sam, je vais aller immédiatement chez M. Perker.
--C'est juste l'endroit où vous auriez dû aller d'abord, monsieur.
--Je le crois, Sam.
--Et moi j'en suis sûr et certain, monsieur.
--Bien! bien! Sam, j'irai tout à l'heure. Mais d'abord, comme j'ai été
mis un peu hors de moi-même, j'aimerais à prendre un verre d'eau-de-vie
et d'eau chaude. Où pourrai-je en avoir, Sam?»
Sam connaissait parfaitement Londres, aussi répondit-il sans réfléchir
un instant:
«La seconde cour à main droite, monsieur; l'avant-dernière maison du
même côté. Prenez la stalle qui est à côté du poêle, parce qu'il n'y a
pas de pied au milieu de la table, comme il y en a à toutes les autres,
ce qui est très-inconvénient.»
M. Pickwick observa scrupuleusement les indications de son domestique et
entra bientôt dans la taverne qu'il lui avait indiquée. De l'eau-de-vie
et de l'eau chaude furent promptement placées devant lui, et Sam,
s'asseyant à une distance respectueuse de son maître, quoique à la même
table, fut accommodé d'une pinte de porter.
La pièce où ils se trouvaient était fort simple et semblait sous le
patronage spécial des cochers de diligence, car plusieurs gentlemen qui
paraissaient appartenir à cette savante profession, fumaient et buvaient
dans leurs stalles respectives. Parmi eux se trouvait un gros homme
rougeaud, d'un certain âge, assis en face de M. Pickwick, et qui attira
son attention. Le gros homme fumait avec grande véhémence, mais, à
chaque demi-douzaine de bouffées, il ôtait sa pipe de sa bouche et
examinait d'abord Sam, puis M. Pickwick. Ensuite il exécutait encore une
demi-douzaine de bouffées, d'un air de méditation profonde, et
recommençait à considérer notre philosophe et son acolyte. Enfin le gros
homme, mettant ses jambes sur une chaise et appuyant son dos contre le
mur, s'occupa d'achever sa pipe sans interruption, et tout en
contemplant, au travers de sa fumée, les deux nouveaux venus, comme
s'il avait été décidé à les étudier le plus possible.
Les évolutions du gros homme avaient d'abord échappé à Sam, mais voyant
les yeux de M. Pickwick se diriger de temps en temps vers lui, il
commença à regarder dans la même direction, puis il abrita ses yeux avec
sa main comme si, ayant partiellement reconnu l'objet placé devant lui,
il désirait s'assurer de son identité. Mais ses doutes furent
promptement résolus, car le gros homme, ayant chassé un nuage épais de
sa pipe, fit sortir de dessous le châle volumineux qui enveloppait sa
gorge et sa poitrine une voix enrouée, semblable à quelque étrange essai
de ventriloquisme, et prononça lentement ces mots:
«Eh bien! Sammy?
--Qu'est-ce que c'est que cela, Sam? demanda M. Pickwick.
--Hé bien! je ne l'aurais pas cru, monsieur, répondit Sam en ouvrant des
yeux étonnés. C'est le vieux.
--Le vieux! reprit M. Pickwick, quel vieux?
--Mon père, monsieur. Comment ça va-t-il, mon ancien?»
Et avec cette touchante ébullition d'affection filiale, Sam fit une
place sur le siége à côté de lui pour le gros homme, qui venait le
congratuler, pipe en bouche et pot en main.
«Hé ben! Sammy? dit le père, je ne t'ai pas vu depuis deux ans et mieux.
--C'est vrai ça, vieux farceur. Comment va la belle-mère?
--Hé ben! je vas te dire quoi, Sammy, reprit M. Weller _senior_ d'une
voix très-solennelle. I' n'y a jamais évu une pus belle veuve que ma
seconde. Une douce criature que c'était, Sammy, et tout ce que je peux
dire à présent, c'est ça: pisqu'elle faisait une si extra-superfine
veuve, c'est ben dommage qu'elle ait changé de condition. Elle ne
réussit pas pour une femme, Sammy.
--Bah! vraiment?» demanda M. Weller _junior_.