CHAPITRE XX.

Où l'on voit que Dodson et Fogg étaient des hommes d'affaires, et leurs

clercs des hommes de plaisir; qu'une entrevue touchante eut lieu entre

M. Samuel Weller et le père qu'il avait perdu depuis longtemps; où l'on

voit, enfin, quels esprits supérieurs s'assemblaient à la _Souche et la

Pie_, et quel excellent chapitre sera le suivant.

Dans une pièce située au rez-de-chaussée d'une sombre maison, tout au

fond de Freeman's-Court, quartier de Cornhill, étaient assis les quatre

clercs de MM. Dodson et Fogg, solliciteurs près la haute cour de

chancellerie et procureurs de Sa Majesté près la cour du banc du roi et

la cour des communs-plaids, à Westminster; les susdits clercs, dans le

cours de leurs travaux journaliers, ayant à peu près autant de chances

d'apercevoir les rayons du soleil que pourrait en avoir un homme placé

au fond d'un puits, mais sans jouir des avantages de cette situation

retirée, où l'on peut, du moins, découvrir des étoiles en plein jour.

La chambre où ils se trouvaient renfermés, était obscure, humide, et

sentait la moisissure; une séparation de bois les abritait des regards

du vulgaire, et les clients qui attendaient le loisir de MM. Dodson et

Fogg n'apercevaient ainsi, pour toute distraction, qu'une couple de

vieilles chaises, une horloge au bruyant tic-tac, un almanach, un

porte-parapluie, une rangée de pupitres, et plusieurs tablettes chargées

de liasses de papiers étiquetés et malpropres, de vieilles boîtes de

sapin et de grosses bouteilles d'encre. Une porte vitrée ouvrait sur le

passage qui donnait dans la cour, et c'est en dehors de cette porte

vitrée que se présenta M. Pickwick, deux jours après les événements

rapportés dans le précédent chapitre.

«Est-ce que vous ne pouvez pas entrer? dit une voix criarde en réponse

au coup modeste frappé par M. Pickwick à la susdite porte.

Le philosophe entra, suivi de Sam.

«M. Dodson ou M. Fogg sont-ils chez eux, monsieur? demanda gracieusement

M. Pickwick, en s'approchant de la cloison, avec son chapeau à la main.

--M. Dodson n'est pas chez lui, et M. Fogg est en affaire,» répliqua la

voix; et en même temps la tête à qui la voix appartenait, se montra

par-dessus la cloison, avec une plume derrière l'oreille, et examina M.

Pickwick.

C'était une tête malpropre; ses cheveux roux, scrupuleusement séparés

sur le côté et aplatis avec du cosmétique, étaient tortillés en

accroche-coeurs et garnissaient une face plate ornée en outre d'une paire

de petits yeux, d'un col de chemise fort crasseux et d'une vieille

cravate noire usée.

«M. Dodson n'est pas chez lui, et M. Fogg est en affaire, dit l'homme à

qui appartenait cette tête.

--Quand M. Dodson reviendra-t-il, monsieur?

--Sais pas.

--M. Fogg sera-t-il longtemps occupé, monsieur?

--Sais pas.»

Ayant ainsi parlé, le jeune homme se mit fort tranquillement à tailler

sa plume, tandis qu'un autre clerc riait d'une manière approbative, tout

en mêlant de la poudre de Sedlitz dans un verre d'eau.

«Puisqu'il en est ainsi, je vais attendre, dit M. Pickwick, et il

s'assit, sans y avoir été invité, écoutant le tic-tac bruyant de

l'horloge et le chuchotement des clercs.

--C'était là une bonne farce, hein? dit l'un de ceux-ci, pour conclure

la relation d'une aventure nocturne qu'il avait racontée à voix basse.

--Diablement bonne, diablement bonne, répondit l'homme à la poudre de

Sedlitz.

--Tom Cummins était au fauteuil, reprit le premier clerc, qui avait un

habit brun, avec des boutons de cuivre. Il était quatre heures et demie

quand je suis arrivé à Somers-Town, et j'étais si joliment dedans que je

n'ai pas pu trouver le trou de la serrure et que j'ai été obligé de

réveiller la vieille femme. Je voudrais bien savoir ce que le vieux Fogg

dirait s'il savait cela. J'aurais mon paquet, je suppose, eh?»

A cette idée plaisante, tous les clercs éclatèrent de rire; l'homme à

l'habit brun poursuivit:

«Il y a eu une fameuse farce avec Fogg ici ce matin, pendant que Jack

était en haut à arranger les papiers et que vous deux vous étiez allés

au timbre. Fogg était en bas à ouvrir ses lettres quand voilà venir le

gaillard de Comberwell contre lequel nous avons un mandat. Vous savez

bien.... comment s'appelle-t-il déjà?

--Ramsey, dit le clerc qui avait parlé à M. Pickwick.

--Ah! Ramsey.... en voilà une pratique qui a l'air râpé!.

--Eh bien, monsieur, dit le vieux Fogg, en le regardant d'un air

sauvage. Vous savez, sa manière....--Eh bien, monsieur, êtes-vous venu

pour terminer?--Oui, monsieur, dit Ramsey, en mettant sa main dans sa

poche, et en tirant son argent. La dette est de deux livres sterling et

dix shillings, et les frais de trois livres sterling et cinq shillings;

les voici ici, monsieur, et il soupira comme un soufflet de forge, en

tendant sa monnaie dans un petit morceau de papier brouillard. Le vieux

Fogg regarda d'abord l'argent et ensuite l'homme, et ensuite il toussa

de sa drôle de toux, si bien que je me doutais qu'il allait arriver

quelque chose.--Vous ne savez pas, dit-il, qu'il y a une déclaration

enregistrée qui augmente notablement les frais.--Qu'est-ce que vous

dites là, monsieur, cria Ramsey, en tressaillant; le délai n'est expiré

qu'hier au soir, monsieur. Cela n'empêche pas, reprit Fogg. Mon clerc

est justement parti pour la faire enregistrer. M. Jackson n'est-il pas

allé pour faire enregistrer cette déclaration dans Bullman et Ramsey,

monsieur Wicks?--Naturellement je réponds que _oui_, et alors Fogg

tousse encore et regarde Ramsey.--Mon Dieu! disait Ramsey, je me suis

rendu presque fou pour ramasser cet argent, et tout cela pour

rien!--Pour rien du tout, reprit Fogg, froidement; ainsi vous ferez bien

mieux de vous en retourner, d'en ramasser un peu plus et de l'apporter

ici à temps.--Je n'en pourrai pas trouver, sur mon âme! s'écria Ramsey

en frappant le bureau avec son poing.--Ne me menacez pas, monsieur, dit

Fogg, en se mettant en colère à froid.--Je n'ai pas eu l'intention de

vous menacer, monsieur, répondit Ramsey.--Si, monsieur, repartit Fogg;

sortez d'ici, monsieur! sortez de ce bureau, monsieur, et ne revenez que

quand vous aurez appris à vous conduire, monsieur!--Alors Ramsey a fait

tout ce qu'il a pu pour se défendre, mais comme Fogg lui coupait la

parole, il a été obligé de remettre son argent dans sa poche et de

filer. A peine la porte était-elle fermée, que voilà le vieux Fogg qui

se retourne vers moi, avec on sourire agréable, et qui tire la

déclaration de sa poche.--Monsieur Wicks, dit-il, prenez un cabriolet et

allez au Temple, aussi vite que vous le pourrez, pour faire enregistrer

cela. Les frais sont sûrs, car c'est un homme laborieux, avec une

famille nombreuse, et qui gagne vingt-cinq shillings par semaine. S'il

nous signe une procuration (et il faudra bien qu'il en vienne là), je

suis sûr que ses maîtres payeront. Ainsi, monsieur Wicks, il faut tirer

de lui tout ce que nous pourrons. C'est un acte de bon chrétien,

monsieur Wicks, car avec une grande famille et un petit revenu, il sera

heureux de recevoir une bonne leçon, qui lui apprenne à ne plus faire de

dettes. N'est-il pas vrai? n'est-il pas vrai?--Et en s'en allant son

sourire était si bienveillant que cela vous réjouissait le coeur.--C'est

un fier homme pour les affaires, ajouta Wicks du ton de l'admiration la

plus profonde, un fier homme, hein?»

Les trois autres clercs s'unirent cordialement à cette admiration et

parurent charmés de l'anecdote.

«Jolis gars, ici, monsieur, murmura Sam à son maître. Bonne idée qu'ils

ont sur les farces, monsieur.»

M. Pickwick fit un signe d'assentiment et toussa, pour attirer

l'attention des jeunes gentlemen qui étaient derrière la cloison. Ayant

raffraîchi leurs esprits par cette petite conversation entre eux, ils

eurent la condescendance de s'occuper de l'étranger.

«M. Fogg est peut-être libre maintenant, dit Jackson.

--Je vais voir, reprit Wicks en se levant avec nonchalance. Quel nom

dirai-je à M. Fogg?

--Pickwick,» répliqua l'illustre sujet de ces mémoires.

M. Jackson disparut par l'escalier et revint bientôt annoncer que maître

Fogg recevrait M. Pickwick dans cinq minutes. Ayant fait ce message, il

retourna derrière son bureau.

«Quel nom a-t-il dit? demanda tout bas M. Wicks.

--Pickwick, répliqua Jackson. C'est le défendeur dans Bardell et

Pickwick.»

Un soudain frottement de pieds, mêlé d'éclats de rires étouffés, se fit

entendre derrière la cloison.

«Monsieur, murmura Sam à son maître, voilà qu'ils vous mécanisent.

--Ils me mécanisent, Sam! Qu'est-ce que vous entendez par me

_mécaniser_?»

Pour toute réplique, Sam passa son pouce par-dessus son épaule, et M.

Pickwick, levant la tête, reconnut la vérité de ce fait, à savoir: que

les quatre clercs avaient allongé par-dessus la cloison des figures

pleines d'hilarité, et examinaient minutieusement la tournure et la

physionomie de ce Lovelace présumé, de ce grand destructeur du repos des

coeurs féminins. Au mouvement qu'il fit, la rangée de têtes disparut

comme par enchantement, et l'on entendit à l'instant même le bruit de

quatre plumes voyageant sur le papier avec une furieuse vitesse.

Le tintement d'une sonnette suspendue dans le bureau appela M. Jackson

dans l'appartement de Me Fogg. Il en revint bientôt, et annonça à M.

Pickwick que son patron était prêt à le recevoir.

En conséquence, M. Pickwick monta l'escalier. Au premier étage, l'une

des portes étalait, en caractères lisibles, ces mots imposants: M. FOGG.

Ayant frappé à cette porte et ayant été invité à entrer, M. Jackson

introduisit M. Pickwick en présence de l'avoué.

«M. Dodson est-il revenu? demanda Me Fogg.

--A l'instant, monsieur.

--Priez-le de passer ici.

--Oui, monsieur. (Jackson sort.)

--Prenez un siége, monsieur, dit Me Fogg. Voici le journal, monsieur.

Mon partner va être ici dans un moment, et nous pourrons causer sur

cette affaire, monsieur.»

M. Pickwick prit un siége et un journal; mais au lieu de lire ce

dernier, il dirigea son rayon visuel par-dessus, afin d'examiner l'homme

d'affaires. C'était un personnage d'un certain âge, dont le corps long

et fluet était engaîné dans un étroit habit noir, dans une culotte

sombre, dans de petites guêtres noires. Il semblait être partie

essentielle de son bureau et paraissait avoir à peu près autant d'esprit

et de sensibilité que lui.

Au bout de quelques minutes arriva Me Dodson, homme gros et gras, à

l'air sévère, à la voix bruyante. La conversation commença

immédiatement.

«Monsieur est M. Pickwick, dit Me Fogg.

--Ha! ha! monsieur, vous êtes le défendeur dans Bardell et Pickwick?

--Oui, monsieur, répondit le philosophe.

--Eh bien, monsieur, reprit Me Dodson, que nous proposez-vous?

--Ah! dit Me Fogg en fourrant ses mains dans les poches de sa culotte

et s'appuyant sur le dos de sa chaise; qu'est-ce que vous nous proposez,

monsieur Pickwick?

--Silence, Fogg! reprit Dodson. Laissez-moi entendre ce que M. Pickwick

veut dire.

--Je sais venu, messieurs, répliqua notre sage, en regardant avec

douceur les deux partners, je suis venu ici, messieurs, pour vous

exprimer la surprise avec laquelle j'ai reçu votre lettre de l'autre

jour et pour vous demander quels sujets d'action vous pouvez avoir

contre moi?

--Quels sujets!... s'écriait Me Fogg, lorsqu'il fut arrêté par Me

Dodson.

--Monsieur Fogg, dit celui-ci, je vais parler.

--Je vous demande pardon, monsieur Dodson, répondit Fogg.

--Quant aux sujets d'action, monsieur, reprit Me Dodson, avec un air

plein d'élévation morale; quant aux sujets d'action, vous consulterez

votre propre conscience et vos propres sentiments. Nous, monsieur, nous

sommes entièrement guidés par les assertions de notre client. Ces

assertions, monsieur, peuvent être vraies ou peuvent être fausses; elles

peuvent être croyables ou incroyables; mais si elles sont croyables, je

n'hésite pas à dire, monsieur, que nos sujets d'action sont forts et

invincibles. Vous pouvez être un homme infortuné, monsieur, ou vous

pouvez être un homme rusé; mais si j'étais appelé comme juré, monsieur,

et sur mon serment, à exprimer mon opinion sur votre conduite, je vous

affirme, monsieur, que je n'hésiterais pas un seul instant.» Ici Me

Dodson se redressa avec l'air d'une vertu offensée et regarda Me Fogg,

qui enfonça ses mains plus profondément dans ses poches, et, secouant

sagement sa tête ajouta d'un ton convaincu: «Très-certainement!

--Eh bien, monsieur, repartit M. Pickwick d'un air peiné, je vous assure

que je suis un homme très-malheureux, au moins dans cette affaire.

--Je désire qu'il en soit ainsi, monsieur, répliqua Me Dodson. J'aime à

croire que cela peut être, monsieur. Mais si vous êtes réellement

innocent de ce dont vous êtes accusé, vous êtes plus infortuné que je ne

croyais possible de l'être. Qu'en dites-vous monsieur Fogg?

--Je dis absolument comme vous, répondit Me Fogg avec un sourire

d'incrédulité.

--L'assignation qui commence l'action, monsieur, continua Me Dodson, a

été délivrée régulièrement. Monsieur Fogg, où est notre registre?

--Le voici, dit Me Fogg en lui passant un volume carré recouvert en

parchemin.

--Voici l'enregistrement, continua Dodson. _Middlesex, mandat: Veuve

Martha Bardell versus Samuel Pickwick. Dommages-intérêts, 1500 guinées.

Dodson et Fogg pour le demandeur, aug. 28, 1831._ Tout est régulier,

monsieur, parfaitement régulier.»

Ayant articulé ces mots, Me Dodson toussa et regarda Me Fogg. Me Fogg

répéta: «Parfaitement,» et tous les deux regardèrent M. Pickwick.

Celui-ci dit alors: «Vous voulez donc me faire entendre que c'est

réellement votre intention de poursuivre ce procès?

--Vous faire entendre! monsieur. Oui, apparemment, répondit Me Dodson,

avec quelque chose qui ressemblait à un sourire autant que le lui

permettait sa dignité.

--Et que les dommages-intérêts demandés sont réellement de quinze cents

guinées?

--Vous pouvez ajouter que si notre cliente avait suivi nos conseils,

elle aurait réclamé le triple de cette somme.

--Je crois cependant, fit observer Me Fogg, en jetant un coup d'oeil à Me

Dodson, je crois que Mme Bardell a déclaré positivement qu'elle

n'accepterait pas un liard de moins.

--Sans aucun doute, répliqua Me Dodson d'un ton sec;» car le procès ne

faisait que de commencer, et il ne convenait pas aux avoués de le

terminer par un compromis, quand même M. Pickwick y aurait été disposé.

«Comme vous ne nous faites point de propositions, monsieur, continua Me

Dodson, en déployant de sa main droite un morceau de parchemin, et

tendant gracieusement, de sa gauche, un papier à M. Pickwick; comme vous

ne nous faites pas de propositions, monsieur, je vais vous offrir une

copie de cet acte, dont voici l'original.

--Très-bien! monsieur; très-bien! dit en se levant notre philosophe,

dont la bile commençait à s'échauffer. Vous aurez de mes nouvelles par

mon homme d'affaires.

--Nous en serons charmés, répondit Me Fogg en se frottant les mains.

--Tout à fait, ajouta Dodson, en ouvrant la porte.

--Et avant de vous quitter, messieurs, reprit M. Pickwick en se

retournant sur le palier, permettez-moi de vous dire que de toutes les

manoeuvres honteuses et dégoûtantes....

--Attendez, monsieur, attendez, interrompit Me Dodson avec grande

politesse. Monsieur Jackson! monsieur Wicks!

--Monsieur? répondirent les deux clercs, apparaissant au bas de

l'escalier.

--Faites-moi le plaisir d'écouter ce que ce gentleman va dire. Allons!

monsieur, je vous en prie. Vous parliez, je crois, de manoeuvres

honteuses et dégoûtantes?

--Oui, monsieur, s'écria M. Pickwick entièrement excité, je disais que

de toutes les manoeuvres honteuses et dégoûtantes auxquelles se livrent

les fripons, celle-ci est la plus dégoûtante et la plus honteuse. Je le

répète, monsieur.

--Vous entendez cela, monsieur Wicks? cria Me Dodson.

--Vous n'oublierez pas ces expressions, monsieur Jackson? ajouta Me

Fogg.

--Peut-être, monsieur, reprit Dodson, peut-être que vous aimeriez à nous

appeler escrocs? Allons, monsieur, si cela vous fait plaisir, dites-le.

--Oui, s'écria M. Pickwick. Oui, vous êtes des escrocs!

--Très-bien, observa Dodson. J'espère que vous pouvez entendre de

là-bas, monsieur Wicks?

--Oh oui! monsieur.

--Vous devriez monter quelques marches, ajouta Fogg.

--Poursuivez, monsieur, poursuivez. Vous feriez bien de nous appeler

voleurs, monsieur. Ou peut-être que vous auriez du plaisir à nous

maltraiter? Vous le pouvez, monsieur, si cela vous fait plaisir. Nous ne

vous opposerons pas la plus petite résistance. Allons, monsieur!»

Comme M. Fogg se plaçait d'une manière fort tentante à proximité du

poing fermé de M. Pickwick, il est fort probable que notre sage aurait

cédé à ses sollicitations pressantes, s'il n'en avait pas été empêché.

Mais Sam, en entendant la dispute, était sorti du bureau, avait escaladé

l'escalier et saisi son maître par le bras.

«Allons, monsieur! lui dit-il, donnez-vous la peine de venir par ici.

C'est très-amusant de jouer au volant, mais pas quand les deux raquettes

sont des hommes de loi et qu'ils jouent avec vous. C'est trop excitant

pour être agréable. Si vous voulez vous soulager le coeur en bousculant

quelqu'un, venez dans la cour et bousculez-moi. Avec ceux-là c'est une

besogne un petit peu trop dépensière.»

Disant ces mots et sans plus de cérémonie, Sam emporta son maître à

travers l'escalier, à travers la cour, et l'ayant déposé en sûreté dans

Cornhill, se retira modestement derrière lui, prêt à le suivre en

quelque lieu qu'il lui plût d'aller.

M. Pickwick marcha tout droit devant lui d'un air d'abstraction,

traversa en face de Mansion-house et dirigea ses pas vers Cheapside. Sam

commençait à s'émerveiller du chemin que prenait son maître, quand

celui-ci se retourna et lui dit:

«Sam, je vais aller immédiatement chez M. Perker.

--C'est juste l'endroit où vous auriez dû aller d'abord, monsieur.

--Je le crois, Sam.

--Et moi j'en suis sûr et certain, monsieur.

--Bien! bien! Sam, j'irai tout à l'heure. Mais d'abord, comme j'ai été

mis un peu hors de moi-même, j'aimerais à prendre un verre d'eau-de-vie

et d'eau chaude. Où pourrai-je en avoir, Sam?»

Sam connaissait parfaitement Londres, aussi répondit-il sans réfléchir

un instant:

«La seconde cour à main droite, monsieur; l'avant-dernière maison du

même côté. Prenez la stalle qui est à côté du poêle, parce qu'il n'y a

pas de pied au milieu de la table, comme il y en a à toutes les autres,

ce qui est très-inconvénient.»

M. Pickwick observa scrupuleusement les indications de son domestique et

entra bientôt dans la taverne qu'il lui avait indiquée. De l'eau-de-vie

et de l'eau chaude furent promptement placées devant lui, et Sam,

s'asseyant à une distance respectueuse de son maître, quoique à la même

table, fut accommodé d'une pinte de porter.

La pièce où ils se trouvaient était fort simple et semblait sous le

patronage spécial des cochers de diligence, car plusieurs gentlemen qui

paraissaient appartenir à cette savante profession, fumaient et buvaient

dans leurs stalles respectives. Parmi eux se trouvait un gros homme

rougeaud, d'un certain âge, assis en face de M. Pickwick, et qui attira

son attention. Le gros homme fumait avec grande véhémence, mais, à

chaque demi-douzaine de bouffées, il ôtait sa pipe de sa bouche et

examinait d'abord Sam, puis M. Pickwick. Ensuite il exécutait encore une

demi-douzaine de bouffées, d'un air de méditation profonde, et

recommençait à considérer notre philosophe et son acolyte. Enfin le gros

homme, mettant ses jambes sur une chaise et appuyant son dos contre le

mur, s'occupa d'achever sa pipe sans interruption, et tout en

contemplant, au travers de sa fumée, les deux nouveaux venus, comme

s'il avait été décidé à les étudier le plus possible.

Les évolutions du gros homme avaient d'abord échappé à Sam, mais voyant

les yeux de M. Pickwick se diriger de temps en temps vers lui, il

commença à regarder dans la même direction, puis il abrita ses yeux avec

sa main comme si, ayant partiellement reconnu l'objet placé devant lui,

il désirait s'assurer de son identité. Mais ses doutes furent

promptement résolus, car le gros homme, ayant chassé un nuage épais de

sa pipe, fit sortir de dessous le châle volumineux qui enveloppait sa

gorge et sa poitrine une voix enrouée, semblable à quelque étrange essai

de ventriloquisme, et prononça lentement ces mots:

«Eh bien! Sammy?

--Qu'est-ce que c'est que cela, Sam? demanda M. Pickwick.

--Hé bien! je ne l'aurais pas cru, monsieur, répondit Sam en ouvrant des

yeux étonnés. C'est le vieux.

--Le vieux! reprit M. Pickwick, quel vieux?

--Mon père, monsieur. Comment ça va-t-il, mon ancien?»

Et avec cette touchante ébullition d'affection filiale, Sam fit une

place sur le siége à côté de lui pour le gros homme, qui venait le

congratuler, pipe en bouche et pot en main.

«Hé ben! Sammy? dit le père, je ne t'ai pas vu depuis deux ans et mieux.

--C'est vrai ça, vieux farceur. Comment va la belle-mère?

--Hé ben! je vas te dire quoi, Sammy, reprit M. Weller _senior_ d'une

voix très-solennelle. I' n'y a jamais évu une pus belle veuve que ma

seconde. Une douce criature que c'était, Sammy, et tout ce que je peux

dire à présent, c'est ça: pisqu'elle faisait une si extra-superfine

veuve, c'est ben dommage qu'elle ait changé de condition. Elle ne

réussit pas pour une femme, Sammy.

--Bah! vraiment?» demanda M. Weller _junior_.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I · 第 62 / 99 题