MADAME CHASSE-LION.

_La Caverne. Eatanswill._

--La personne attend, dit Sam.

--C'est bien moi qu'elle demande?

--C'est vous particulièrement et sans remplacement, comme dit le

secrétaire privé du diable quand il vint emporter le docteur Faust.

C'est bien vous qu'il demande.

--_Il?_ c'est donc un gentleman?

--Si ça n'en est pas un, c'en est une imitation soignée.

--Mais c'est la carte d'une dame.

--Je l'ai reçue d'un monsieur, malgré ça. Il attend dans le salon et il

dit qu'il attendra toute la journée plutôt que de ne pas vous voir.»

Ayant appris cette détermination, M. Pickwick descendit au parloir. Un

homme grave y était assis. Il se leva promptement en voyant entrer notre

philosophe, et dit avec un air de profond respect:

«Monsieur Pickwick? je présume.

--Oui, monsieur.

--Permettez-moi, monsieur, d'avoir l'honneur de presser votre main.

Permettez-moi de la secouer.

--Avec plaisir,» répondit M. Pickwick.

L'étranger secoua la main qui lui était offerte, et continua ainsi.

«Monsieur la renommée nous a parlé de vous comme d'un savant antiquaire.

Le bruit de vos découvertes a frappé l'oreille de Mme Chasselion, ma

femme, monsieur; _moi_, je suis M. Chasselion.»

Ici l'homme grave s'arrêta, comme s'il avait cru que M. Pickwick devait

être étourdi par cette communication; mais voyant que le philosophe

demeurait parfaitement calme, il poursuivit en ces termes:

--Ma femme, monsieur, mistress Chasselion, est fière de compter parmi

ses connaissances tous ceux qui se sont illustrés par leurs ouvrages et

par leurs talents. Permettez-moi, monsieur, de placer dans cette liste

le nom de M. Pickwick, et celui de ses confrères du club qu'il a fondé.

--Je serai très-heureux, monsieur, de faire la connaissance d'une dame

aussi distinguée.

--Vous la ferez, monsieur. Demain matin, nous donnons un grand déjeuner,

une fête champêtre, à un nombre considérable de ceux qui se sont rendus

célèbres par leurs ouvrages et par leurs talents. Accordez à Mme

Chasselion la satisfaction de vous voir à la Caverne.

--Avec grand plaisir.

--Mme Chasselion donne beaucoup de ces déjeuners, monsieur; _galas de la

raison, effluves de l'âme_[21], comme l'observe avec un sentiment plein

d'originalité quelqu'un qui a adressé un sonnet à Mme Chasselion, sur

ces déjeuners.

[Footnote 21: _Feast of reason, flow of soul_ est une citation de je ne

sais quel poëte, devenue proverbiale pour se moquer des réunions où il

n'y a rien à boire ni à manger.]

--Était-il célèbre par ses ouvrages et par ses talents? demanda M.

Pickwick.

--Certainement, monsieur. Toutes les connaissances de Mme Chasselion

sont célèbres: c'est son ambition, monsieur, de n'avoir pas d'autres

connaissances.

--C'est une très-noble ambition.

--Quand j'informerai Mme Chasselion que cette remarque est tombée de vos

lèvres, monsieur, elle en sera fière, en vérité. Vous avez avec vous,

monsieur, un gentleman qui, je crois, a produit quelques petits poëmes

d'une grande beauté?

--Mon ami, M. Snodgrass, a beaucoup de goût pour la poésie.

--C'est comme Mme Chasselion, monsieur. Elle adore la poésie, monsieur;

elle en est folle. Je puis dire que toute son âme et tout son esprit

sont pétris de poésie. Elle-même a produit quelques pièces délicieuses,

monsieur. Vous pouvez avoir rencontré son ode _A une grenouille

expirante_.

--Je ne le crois pas.

--Vous m'étonnez. Elle a fait une immense sensation. Elle a paru

originairement dans le _Magasin des dames_, et était signée d'un _C_ et

de neuf étoiles. Elle commençait ainsi:

Puis-je te voir sanglante et pantelante,

Sur ton ventre, sans soupirer?

Puis-je sans pleurs te contempler mourante,

Sur un rocher,

Grenouille expirante?

--Charmant! s'écria M. Pickwick.

--Beau, dit l'homme grave. Si simple!

--Sublime!

--La strophe suivante est plus touchante encore. Voulez-vous que je la

répète?

--S'il vous plaît.

--- La voici, continua l'homme grave, d'un ton encore plus grave.

Dis-moi si des démons avec leur voix hurlante,

Sous la figure de gamins,

Loin des marais t'auraient chassée, errante,

Avec des chiens,

Grenouille expirante!

--Joliment exprimé, dit M. Pickwick.

--C'est un diamant, monsieur. Mais vous entendrez Mme Chasselion vous

réciter cette ode. _Elle_ seule peut la faire valoir. Demain matin,

monsieur, elle la récitera en costume.

--En costume!

--Sous la figure de Minerve.... Mais j'oubliais... c'est un déjeuner

costumé.

--Eh! mais, eh mais! s'écria M. Pickwick, en jetant un coup d'oeil sur sa

personne: Je ne puis vraiment pas me travestir.

--Pourquoi pas, monsieur? pourquoi pas? Salomon Lucas, le juif, dans la

grande rue, a mille habillements de fantaisie. Voyez, monsieur, combien

de caractères convenables vous pouvez choisir: Platon, Zénon, Epicure,

Pythagore, tous fondateurs de clubs.

--Je le sais bien, mais comme je ne puis me comparer à ces grands

hommes, je ne saurais me permettre de porter leur habit.»

L'homme grave médita profondément, pendant quelques minutes, et dit

ensuite.

«En y réfléchissant, monsieur, je ne sais pas si Mme Chasselion ne sera

pas charmée de faire voir à ses hôtes une personne de votre célébrité,

dans le costume qui lui est habituel, plutôt que sous une enveloppe

étrangère. Je crois pouvoir prendre sur moi de vous promettre, au nom de

mistress Chasselion, qu'elle fera une exception en votre faveur. Oui,

monsieur, je suis tout à fait certain que je puis me le permettre.

--En ce cas, répondit M. Pickwick, j'aurai grand plaisir à me rendre à

votre invitation.

--Mais je vous fais perdre votre temps, monsieur, dit soudainement

l'homme grave, d'un ton pénétré. J'en connais la valeur, monsieur, et je

ne veux pas vous retenir plus longtemps. Je dirai donc à Mme Chasselion

qu'elle peut vous attendre avec confiance, ainsi que vos illustres amis.

Adieu monsieur. Je suis fier d'avoir vu un personnage aussi éminent. Pas

un pas, monsieur; pas une parole.» Et sans donner à M. Pickwick le temps

de lui répondre, M. Chasselion s'éloigna gravement.

Le philosophe prit son chapeau et se rendit au _Paon d'argent_. M.

Winkle y avait déjà parlé du bal déguisé.

«Mme Pott y va, furent les premières paroles dont il salua son mentor.

--Ah! ah! fit M. Pickwick.

--Sous la figure d'Apollon. Seulement Pott s'oppose à la tunique.

--Il a raison! il a parfaitement raison! dit le savant homme avec

emphase.

--Oui; aussi elle portera une robe de satin blanc, avec des paillettes

d'or.

--N'aura-t-on pas de la peine à reconnaître son personnage? demanda M.

Snodgrass.

--Par exemple! riposta M. Winkle avec indignation. Est-ce qu'on ne verra

pas sa lyre?

--C'est vrai: je n'avais pas pensé à la lyre.

--Et moi, dit alors M. Tupman, j'irai en bandit.

--Quoi? s'écria M. Pickwick en faisant un soubresaut.

--En bandit, répéta M. Tupman avec douceur.

--Vous ne prétendez pas, répliqua M. Pickwick, en examinant son ami avec

une sévérité solennelle, vous ne prétendez pas, monsieur Tupman, que

c'est votre intention de porter une veste de velours vert avec des pans

longs de deux doigts?

--C'est pourtant mon intention, monsieur, répondit avec chaleur M.

Tupman; et pourquoi pas s'il vous plaît?

--Parce que, dit M. Pickwick, considérablement excité, parce que vous

êtes trop vieux, monsieur!

--Trop vieux! s'écria M. Tupman.

--Et s'il est besoin d'une autre raison, parce que vous êtes trop gras,

monsieur!...»

La figure de M. Tupman devint pourpre.

«Monsieur! cria-t-il, ceci est une insulte....

--Monsieur! répliqua M. Pickwick, sur le même ton, si vous paraissiez

devant moi avec une veste de velours vert et des pans longs de deux

doigts, ce serait pour moi une insulte beaucoup plus grave.

--Monsieur! vous êtes un impertinent!

--Monsieur! vous en êtes un autre!»

M. Tupman s'avança d'un pas ou deux et jeta à M. Pickwick un regard de

défi. M. Pickwick lui renvoya un regard semblable, concentré en un foyer

dévorant par le moyen de ses lunettes. M. Snodgrass et M. Winkle

demeuraient immobiles, pétrifiés de voir une telle scène entre de tels

hommes.

Après une courte pause, M. Tupman reprit sur un ton plus bas, mais

profondément accentué: «Vous m'avez appelé vieux monsieur!

--Oui.

--Et gras.

--Je le répète.

--Et impertinent.

--C'est vrai.»

Il y eut un instant de silence épouvantable.

«Mon attachement à votre personne, monsieur, repartit M. Tupman, en

parlant d'une voix tremblante d'émotion, et en relevant en même temps

ses manchettes; mon attachement à votre personne est grand, très-grand;

mais il faut que je prenne sur cette même personne une vengeance

sommaire.

--Avancez, monsieur,» répliqua M. Pickwick.

Stimulé par la nature excitante de ce dialogue, l'homme immortel prit

immédiatement une attitude de paralytique, persuadé sans aucun doute,

comme le supposèrent les deux témoins de cette scène, que c'était une

posture défensive.

Heureusement que M. Snodgrass se précipita entre les deux combattants,

au hasard imminent de recevoir sur les tempes un coup de poing de chacun

d'eux.

«Quoi! s'écria-t-il, recouvrant tout à coup le don de la parole, que

l'excès de son étonnement lui avait ravi jusqu'alors. Quoi! monsieur

Pickwick, vous! sur qui les yeux de l'univers sont attachés! Monsieur

Tupman! vous qui êtes illuminé, comme nous tous, par l'éclat divin de

son nom! Quelle honte, messieurs, quelle honte!»

De même que les traces de la mine de plomb cèdent à la douce influence

de la gomme élastique, de même les sillons inaccoutumés imprimés par une

colère passagère sur le front lisse et ouvert de M. Pickwick,

s'effacèrent graduellement pendant le discours de son jeune ami.

Celui-ci parlait encore, et déjà la physionomie du philosophe avait

repris son expression habituelle de bénignité.

«J'ai été trop vif, dit M. Pickwick: beaucoup trop vif. Tupman, votre

main.»

Un nuage sombre qui couvrait la figure de M. Tupman se dissipa à ces

mots, et il pressa chaleureusement la main de son ami en répondant: J'ai

été trop vif aussi.»

--Non, non, reprit précipitamment M. Pickwick, c'est moi qui ai tort:

vous mettrez la veste de velours vert.

--Pas du tout, pas du tout.

--Pour m'obliger, vous la mettrez....

--Eh! bien, eh! bien, je la mettrai donc.»

Il fut en conséquence décidé que M. Tupman, M. Winkle et M. Snodgrass

porteraient des costumes de fantaisie, et c'est ainsi que M. Pickwick

fut entraîné, par la chaleur de ses sentiments, à approuver une conduite

dont son excellent jugement l'eût détourné. On ne pourrait trouver une

preuve plus frappante de son aimable caractère, quand même les

événements racontés dans ce volume seraient entièrement le produit de

l'imagination.

M. Chasselion n'avait pas exagéré les ressources de M. Salomon Lucas.

Ses costumes étaient nombreux, innombrables: non pas strictement

classiques, peut-être; pas entièrement neufs, et ne représentant

précisément les modes d'aucun âge ni d'aucun pays; mais ils étaient tous

plus ou moins pailletés; et qu'y a-t-il de plus joli que des paillettes?

On peut objecter qu'elles ne font point d'effet à la clarté du soleil;

mais tout le monde sait qu'elles étincelleraient s'il y avait des

bougies; or, quand on veut donner des bals déguisés pendant le jour, si

les costumes ne brillent pas comme ils auraient brillé à la lumière, la

faute n'en est nullement au paillettes, elle est entièrement aux gens

qui donnent des bals dans la matinée. Tels furent les raisonnements

convaincants de M. Salomon Lucas, et sous leur influence, MM. Tupman,

Winkle et Snodgrass s'engagèrent à porter les déguisements que son goût

et son expérience lui firent recommander comme admirablement appropriés

à l'occasion.

Une calèche fut louée par les pickwickiens, dans leur hôtel: un coupé,

tiré du même endroit, devait transporter M. et Mme Pott sur le domaine

de Mme Chasselion. Comme un remerciement délicat de l'invitation qu'il

avait reçue, M. Pott avait déjà prédit avec confiance, dans la _Gazette

d'Eatanswill_, que la Caverne offrirait une scène d'enchantement aussi

variée que délicieuse, un éblouissant foyer de beautés et de talents, un

spectacle touchant d'hospitalité abondante et prodigue, et surtout un

degré de splendeur, adouci par le goût le plus délicieux; un luxe

embelli par une parfaite harmonie et par le plus exquis bon ton, et

auprès duquel les merveilles fabuleuses des _Mille et une Nuits_

paraîtraient revêtues de couleurs aussi lugubres et aussi sombres que

doit l'être l'esprit de l'être atrabilaire et grossier qui oserait

souiller du venin de l'envie les préparatifs faits par l'illustre et

vertueuse dame, à l'autel de laquelle est offert cet humble tribut

d'admiration. Cette dernière phrase était un mordant sarcasme dirigé

contre l'_Indépendant_, qui n'ayant pas été invité à la fête, avait

affecté, dans ses quatre derniers numéros, de la tourner en ridicule; et

qui avait imprimé ses plaisanteries à ce sujet avec ses plus gros

caractères, en écrivant, qui pis est, tous les adjectifs en lettres

majuscules.

Le matin arriva. C'était un séduisant spectacle de voir M. Tupman, en

costume complet de brigand, avec une veste tellement serrée qu'elle en

était plissée sur son dos et sur ses épaules. La portion supérieure de

ses jambes se trouvait comprimée dans une culotte de velours, et la

partie inférieure était enlacée dans les bandages compliqués, pour

lesquels tous les brigands ont un attachement si inconcevable. C'était

plaisir de voir ses moustaches retroussées et son col de chemise ouvert,

d'où sortait un visage plus ouvert encore; c'était plaisir de contempler

son chapeau en pain de sucre décoré de rubans de toutes couleurs, et que

le brigand était obligé de porter sur ses genoux, car nul mortel ne

saurait mettre un semblable chapeau sur sa tête, dans une voiture

fermée. L'apparence de M. Snodgrass était également agréable et

réjouissante: il avait des chausses de satin bleu, des souliers de satin

et de soie; sa tête était ombragée d'un casque grec; et, comme tout le

monde le sait, comme l'affirmait M. Salomon Lucas, il possédait ainsi le

costume journalier, authentique, des troubadours, depuis les temps les

plus reculés jusqu'à l'époque où ils disparurent finalement de la

surface de la terre.

La calèche qui transportait le brigand et le troubadour s'arrêta

derrière le coupé de M. Pott, lequel coupé lui-même s'était arrêté à la

porte de M. Pott, laquelle porte s'ouvrit, et parmi les cris de la

populace laissa voir le grand journaliste, accoutré comme un officier

de justice russe, et tenant dans sa main un terrible knout, symbole

élégant du redoutable pouvoir que possédait la _Gazette d'Eatanswill_,

et des flagellations effrayantes qu'elle infligeait aux coupables

politiques.

«Bravo! s'écrièrent M. Tupman et M. Snodgrass en voyant cette allégorie

marchante.

--Bravo! répéta la voix de M. Pickwick du fond du couloir.

--Hou! hou! Pott! ohé! Pott!» beugla la populace.

Pendant ces salutations, l'éditeur montait dans le coupé, tout en

souriant avec une sorte de dignité gracieuse, qui témoignait

suffisamment qu'il sentait son pouvoir et savait comment l'exercer.

Après lui on vit sortir de la maison Mme Pott, qui aurait parfaitement

ressemblé à Apollon, si elle n'avait pas eu de robe. Elle était conduite

par M. Winkle, et celui-ci, avec son petit habit rouge, se serait fait

nécessairement reconnaître pour un chasseur, s'il n'avait point

également ressemblé à un facteur de Londres. Enfin parut M. Pickwick, et

il fut applaudi par les gamins, aussi bruyamment que les autres,

probablement parce que sa culotte et ses guêtres passaient à leurs yeux

pour quelque reste de l'antiquité.

Les deux voitures se dirigèrent ensemble vers la demeure de Mme

Chasselion: celle qui contenait M. Pickwick, portait aussi sur le siége

Sam Weller, qui devait aider au service.

Tous les individus, hommes et femmes, garçons et filles, bambins et

vieillards, qui étaient assemblés pour voir les visiteurs dans leurs

costumes, se pâmèrent de délice quand ils aperçurent M. Pickwick donnant

le bras d'un côté au brigand, de l'autre au troubadour: mais lorsque M.

Tupman, pour faire son entrée dans le bon style, s'efforça de fixer sur

sa tête son chapeau pointu, des cris tumultueux s'élevèrent, tels qu'on

n'en avait jamais entendu auparavant.

Les immenses et somptueux préparatifs de la fête réalisaient

complétement les prophétiques louanges de Pott, _sur les merveilles

fabuleuses des Mille et une Nuits_, et contredisaient, du même coup, les

insinuations perfides du venimeux _Indépendant_. Le jardin, qui avait

plus d'une acre d'étendue, était rempli de monde. Jamais on n'avait vu

un tel foyer de beauté, d'élégance et de littérature. La jeune lady, qui

_faisait_ la poésie dans la _Gazette d'Eatanswill_, s'était revêtue ou

plutôt dévêtue d'un costume d'odalisque. Elle s'appuyait sur le bras du

jeune gentleman, qui _faisait_ la critique, et qui portait fort

convenablement un uniforme de feld-maréchal, moins les bottes. Il y

avait une armée de génies de la même force, et toute personne

raisonnable aurait regardé comme un honneur suffisant de se rencontrer

là avec eux; mais il y avait mieux encore, il y avait une demi-douzaine

de _lions_ de Londres,--des auteurs, des auteurs réels, qui avaient

écrit des livres tout entiers, et qui les avaient fait imprimer. On

pouvait les voir, marchant comme des hommes ordinaires, souriant,

parlant, oui, et disant même pas mal de sottises, sans doute dans

l'intention bénigne de se rendre intelligibles aux gens vulgaires qui

les entouraient. Il y avait en outre une bande de musiciens en chapeaux

de carton doré; quatre chanteurs, soi-disant italiens, dans leur costume

national, et une douzaine de domestiques de louage, aussi dans leur

costume national, costume fort mal propre, par parenthèse. Enfin, et

par-dessus tout, il y avait Mme Chasselion, en Minerve, recevant la

compagnie, et laissant déborder l'orgueil et le plaisir qu'elle

éprouvait à voir rassemblés autour d'elle tant d'individus distingués.

«M. Pickwick, madame,» dit un domestique; et cet illustre personnage

s'approcha de la divinité présidente, ayant ses deux bras passés dans

ceux du brigand et du troubadour, et tenant son chapeau à sa main.

«Quoi! où? s'écria Mme Chasselion, en tressaillant avec un ravissement

immense.

--Ici, madame, dit M. Pickwick d'une voix douce.

--Est-il possible que j'aie réellement la satisfaction de voir M.

Pickwick lui-même!!!

--En personne, madame, répliqua le philosophe, en saluant très-bas.

Permettez-moi de présenter mes amis, M. Tupman, M. Winkle, M. Snodgrass,

à l'auteur de _la Grenouille expirante_.»

Peu de personnes, à moins de l'avoir essayé savent combien il est

difficile de saluer avec d'étroites culottes de velours vert, une veste

serrée et un chapeau en pain de sucre; ou bien avec un justaucorps de

satin bleu et des bas de soie, où bien avec des jarretières et des

bottes à la russe; surtout quand toutes ces choses n'ont point été

faites pour celui qui les porte, et ont été fixées sur lui sans la plus

légère attention aux dimensions respectives de l'habillement et de

l'habillé. Jamais on ne vit de contorsions semblables à celles que

faisait M. Tupman pour paraître à son aise et gracieux; jamais on ne vit

de postures aussi ingénieuses que celles de ses compagnons de

déguisement.

«Monsieur Pickwick, dit Mme Chasselion, il faut que vous me promettiez

de rester auprès de moi durant toute la journée. Il y a ici des

centaines de personnes que je dois absolument vous présenter.

--Vous êtes bien bonne, madame, répondit M. Pickwick.

--En premier lieu voici mes fillettes; je les avais presque oubliées,»

dit Minerve, en montrant d'un air négligent deux demoiselles

parfaitement développées, qui pouvaient avoir de vingt à vingt-deux ans,

et qui portaient l'une et l'autre des costumes enfantins. Était-ce pour

les faire paraître plus modestes, où pour faire paraître leur maman plus

jeune? M. Pickwick ne nous en informe pas clairement.

«Elles sont charmantes, dit M. Pickwick, lorsque ces aimables enfants se

retirèrent, après lui avoir été présentées.

--Monsieur, répliqua M. Pott avec un air de majesté, c'est qu'elles

ressemblent comme deux gouttes d'eau à leur maman.

--Taisez-vous, méchant homme! s'écria gaiement Mme Chasselion, en

frappant de l'éventail le bras de l'éditeur. (Minerve avec un éventail!)

--Certainement, ma chère madame Chasselion, reprit M. Pott, qui était le

trompette attitré de la Caverne. Vous savez bien que l'année dernière,

quand votre portrait était à l'exposition, tout le monde demandait si

c'était le vôtre ou celui de votre plus jeune fille; car vous vous

ressembliez tant qu'il n'y avait pas moyen de faire la différence.

--Eh bien! quand cela serait, qu'est-ce que vous avez besoin de le

répéter devant des étrangers? répliqua Minerve en accordant un autre

coup d'éventail au lion endormi de _la Gazette d'Eatanswill_.

--Comte! comte! cria tout à coup Mme Chasselion à un individu qui

passait à portée de sa voix, et qui avait un uniforme étranger, surmonté

d'énormes moustaches.

--Ah! fous fouloir te moi, dit le comte en se retournant.

--Je veux présenter l'un à l'autre deux hommes fort spirituels. Monsieur

Pickwick, je suis heureuse de vous présenter le comte Smorltork.» Mme

Chasselion ajouta à l'oreille du philosophe: «Le fameux étranger qui

rassemble des matériaux pour son ouvrage sur l'Angleterre, vous

savez?--Le comte Smorltork, monsieur Pickwick.»

M. Pickwick salua le comte avec toute la révérence due à un si grand

homme, et le comte tira ses tablettes.

«Comment fous tire, madame Châsse-long? demanda le comte en souriant

gracieusement à la dame enchantée. Monsieur Pigwig, hé? ou Bigwig...

un... avocat, n'est-ce pas? Je vois, c'est ça, j'inscris monsieur

Bigwig[22].»

[Footnote 22: _Big-wig_, grosse perruque, sobriquet par lequel on

désigne les avocats.]

Le comte allait enregistrer M. Pickwick sur ses tablettes comme un

gentleman qui se chargeait de faire les affaires des autres, et dont le

nom était dérivé de sa profession, lorsque Mme Chasselion l'arrêta en

disant:

«Non, non! comte. Pick-wick.

--Ha! ha! je vois. Pique, nom de baptême; Figue, nom de famille.

Très-fort bien, très-fort bien. Comment portez-fous, Figue?

--Très-bien, je vous remercie, répondit M. Pickwick, avec son affabilité

accoutumée. Y a-t-il longtemps que vous êtes en Angleterre?

--Long, très-fort longtemps. Quinzaine... plus....

--Resterez-vous encore longtemps?

--Ein semaine.

--Vous avez beaucoup à faire, poursuivit M. Pickwick en souriant, pour

rassembler en aussi peu de temps tous les matériaux dont vous avez

besoin.

--Eh! elles sont rassembler, dit le comte.

--En vérité! s'écria M. Pickwick.

--Elles sont là, ajouta le comte en se frappant le front d'un air

significatif. Dans mon patrie... fort livre... comblé de notes...

mousique, science, poésie, politique, tout....

--Le mot _politique_, monsieur, comprend en soi-même une étude difficile

et d'une immense étendue.

--Ah! s'écria le comte en tirant ses tablettes; très-fort bon! Beaux

paroles pour commencer une capitle. Capitle sept et quarante: _Le mot

politique surprend_ en soi-même....» Et la remarque de M. Pickwick fut

notée dans les tablettes du comte Smorltork, avec les additions et

variantes occasionnées par son imagination ardente et sa connaissance

imparfaite de la langue.

«Comte! dit Mme Chasselion.

--Madame Châsse? répondit le comte.

--Voici M. Snodgrass, un ami de M. Pickwick, et un poëte.

--Attendez! s'écria le comte en tirant ses tablettes sur nouveaux

frais. Lifre, poisie; capitle, amis littéraires; nom, l'Homme-grasse.

Très-fort bien. Présenté à l'Homme-grasse, ami de Pique-Figue, par

madame Châsse, qui d'autres délicats poimes a produits. Comment

s'appelle? Grenouille.... Grenouille soupirante. Très-fort bien.» Et le

comte referma ses tablettes, fit mille révérences, mille remercîments,

et s'éloigna, persuadé qu'il venait d'ajouter à ses connaissances sur

l'Angleterre, les plus importantes et les plus utiles observations.

«C'est un homme bien étonnant! s'écria Minerve.

--Un philosophe profond! ajouta Pott.

--Un esprit fort et pénétrant!» continua M. Snodgrass.

Un choeur d'invités relevèrent les louanges du comte Smorltork, en

secouant gravement leur tête et en disant d'une voix unanime:

«Étonnant!!!»

Comme l'enthousiasme en faveur du comte Smorltork s'allumait de plus en

plus, ses louanges auraient pu être célébrées jusqu'à la fin de la fête,

si les quatre soi-disant chanteurs italiens, rangés autour d'un petit

pommier, pour produire un effet pittoresque, ne s'étaient pas mis à

dérouler leurs chansons nationales. Il faut avouer qu'elles ne

paraissaient point d'une exécution bien difficile, et tout le secret

semblait consister à ce que trois des soi-disant chanteurs italiens

grognaient, tandis que le quatrième miaulait. Cet intéressant morceau

étant terminé, aux applaudissements de toute la compagnie, un jeune

garçon commença à se faufiler entre les bâtons d'une chaise, et à sauter

par-dessus, et à ramper par-dessous, et à se culbuter avec, et à en

faire toutes les choses imaginables, excepté de s'asseoir dessus.

Ensuite il se fit une cravate de ses jambes et les attacha autour de son

cou; puis il fit voir avec quelle facilité une créature humaine peut

prendre l'apparence d'un crapaud. Les nombreux spectateurs étaient

transportés de jouissance et d'admiration. Bientôt après on entendit

gazouiller faiblement: c'était la voix de Mme Pott, et ses auditeurs

pleins de courtoisie s'imaginèrent entendre une chanson parfaitement

classique, une vraie chanson de caractère, car Apollon était un

compositeur, et les compositeurs chantent très-rarement leurs propres

oeuvres, et pas davantage celles d'autrui. Enfin Mme Chasselion s'avança

et récita son ode immortelle à une Grenouille expirante. Des _bravo_,

des _brava_, des _bravi_, des _encore_ se firent entendre; et elle la

récita une seconde fois. Elle allait la réciter une troisième, mais la

majorité de ses hôtes, pensant qu'il était bien temps de manger quelque

chose, s'écrièrent que c'était une honte d'abuser de la complaisance de

Mme Chasselion. Vainement Mme Chasselion protesta qu'elle était tout à

fait disposée à réciter son ode sur nouveaux frais; ses amis étaient

trop polis, trop discrets, trop soigneux de sa santé, pour consentir à

l'entendre encore, sous aucun prétexte. La salle des rafraîchissements

fut donc ouverte, et tous ceux qui étaient déjà venus chez Mme

Chasselion se précipitèrent en tumulte, pour y arriver les premiers. Ils

savaient, en effet, que l'habitude de cette illustre dame était de faire

faire un déjeuner pour cinquante et des invitations pour trois cents;

ou, en d'autres termes, de nourrir les _lions_ les plus remarquables, et

de laisser les petits animaux se tirer d'affaire comme ils pouvaient.

«Où donc est monsieur Pott? demanda Mme Chasselion en s'occupant de

placer les susdits lions autour d'elle.

--Me voici! s'écria l'éditeur du bout le plus reculé de la chambre, hors

de toute espérance de nourriture, à moins que son hôtesse ne fit quelque

chose d'extraordinaire pour lui.

--Voulez-vous venir par ici? lui cria-t-elle.

--Oh! je vous en prie, ne vous tourmentez pas pour lui, interrompit Mme

Pott de sa voix la plus obligeante. Vous vous donnez beaucoup trop de

peine, madame Chasselion. Il est très-bien là-bas. N'est-ce pas, mon

cher, que vous êtes très-bien là-bas?

--Certainement, mon amour,» répliqua l'infortuné Pott avec un triste

sourire. Hélas! à quoi lui servait son knout? Le bras nerveux qui le

faisait tomber sur les hommes publics avec une vigueur gigantesque,

était paralysé par un coup d'oeil de l'impérieuse Mme Pott.

Mme Chasselion regarda autour d'elle avec triomphe. Le comte Smorltork

était activement occupé à prendre note de ce que contenaient les plats;

M. Tupman, avec plus de grâce que n'en avaient jamais déployé tous les

brigands de l'Italie, faisait à diverses lionnes les honneurs d'une

salade de homard; M. Snodgrass, ayant supplanté le jeune gentleman

chargé des _éreintements_ dans la _Gazette d'Eatanswill_, était enfoncé

dans une dissertation passionnée avec la jeune lady qui _faisait_ la

poésie; et M. Pickwick, enfin, se rendait universellement agréable: rien

ne semblait manquer à ce cercle choisi, lorsque M. Chasselion, dont le

département, dans ces occasions, était de se tenir debout près de la

porte, et de parler aux gens les moins importants, cria de toutes ses

forces à Minerve:

«Ma chère, voici M. Charles Fitz-Marshall.

--Enfin! s'écria Mme Chasselion. Avec quelle anxiété je l'ai attendu!

Messieurs, je vous prie, laissez passer M. Fitz-Marshall. Mon cher,

dites à M. Fitz-Marshall de venir me trouver sur-le-champ, pour que je

le gronde d'être arrivé si tard.

--Voilà, ma chère dame, dit une voix claire. Aussi vite que

possible,--foule étonnante,--chambre comble,--fort difficile

d'approcher, très-difficile.»

Le couteau et la fourchette de M. Pickwick lui tombèrent des mains. Il

regarda M. Tupman, qui avait aussi laissé tomber sa fourchette et son

couteau, et qui paraissait prêt à s'abîmer sous terre.

«Ah!» s'écria la voix, tandis que son possesseur s'ouvrait un passage à

travers une vingtaine de Turcs, d'officiers, de cavaliers et de Charles

II, qui formaient une dernière barricade entre lui et la table.

«Voilà mes vêtements tout cylindrés,--brevet d'invention,--pas un pli

dans mon habit,--joliment pressé!--Pas besoin de faire repasser mon

linge, ha! ha!--la bonne idée,--drôle de chose, malgré ça, de faire

cylindrer son linge sur soi,--opération fatigante, très-fatigante.»

En prononçant ces phrases brisées, un jeune homme, vêtu en officier de

marine, parvint à s'approcher de la table, et présenta aux regards

étonnés des pickwickiens la tournure et les traits identiques de M.

Alfred Jingle.

Il avait à peine eu le temps de prendre la main que lui tendait Mme

Chasselion, lorsque ses yeux rencontrèrent les orbes indignés de M.

Pickwick.

«Tiens! tiens! s'écria le coupable; oublié,--pas d'ordre aux

postillons,--j'y vais moi-même,--revenu dans un instant.

--Le domestique, ou bien M. Chasselion, donnera vos ordres, monsieur

Fitz-Marshall, dit la maîtresse de la maison.

--Non! non!--moi-même, ne serai pas long,--revenu dans un clin d'oeil,»

répliqua Jingle, et il disparut dans la foule.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I · 第 51 / 99 题