«Mais je me flatte, monsieur, que je n'ai jamais abusé de l'énorme
pouvoir que je possède. Je me flatte, monsieur, que je n'ai jamais
dirigé le noble instrument placé entre mes mains par la Providence,
contre le sanctuaire inviolable de la vie privée, contre la réputation
des individus, cette fleur tendre et fragile. Je me flatte, monsieur,
que j'ai dévoué toute mon énergie à... à des efforts... faibles
peut-être, oui, j'en conviens, à de faibles efforts, pour inculquer ces
principes que... dont... pour lesquels....»
L'éditeur de la _Gazette d'Eatanswill_ paraissant s'embrouiller, M.
Pickwick vint à son secours en lui disant:
«Certainement, monsieur.
--Et permettez-moi de vous demander, monsieur, de vous demander comme à
un homme impartial ce que le public de Londres pense de ma polémique
avec l'_Indépendant_?»
M. Perker s'interposa et dit avec un sourire malicieux qui n'était pas
tout à fait accidentel:
«Le public de Londres s'y intéresse beaucoup, sans aucun doute.
--Cette polémique, poursuivit le journaliste, sera continuée aussi
longtemps qu'il me restera un peu de santé et de force, un peu de ces
talents que j'ai reçus de la nature. A cette polémique, monsieur,
quoiqu'elle puisse déranger l'esprit des hommes, exaspérer leurs
opinions et les rendre incapables de s'occuper des devoirs prosaïques de
la vie ordinaire; à cette polémique, monsieur, je consacrerai toute mon
existence, jusqu'à ce que j'aie broyé sous mon pied l'_Indépendant
d'Eatanswill_. Je désire, monsieur, que le peuple de Londres, que le
peuple de mon pays sache qu'il peut compter sur moi, que je ne
l'abandonnerai point, que je suis résolu, monsieur, à demeurer son
champion jusqu'à la fin.
--Votre conduite est très-noble, monsieur, s'écria M. Pickwick, et il
secoua chaleureusement la main du magnanime éditeur.
--Je m'aperçois, monsieur, répondit celui-ci, tout essoufflé par la
véhémence de sa déclaration patriotique; je m'aperçois que vous êtes un
homme de sens et de talent. Je suis très-heureux, monsieur, de faire la
connaissance d'un tel homme.
--Et moi, monsieur, rétorqua M, Pickwick, je me sens profondément honoré
par cette expression de votre opinion. Permettez-moi, monsieur, de vous
présenter mes compagnons de voyage, les autres membres correspondants du
club que je suis orgueilleux d'avoir fondé.»
M. Pott ayant déclaré qu'il en serait enchanté, M. Pickwick alla
chercher ses trois amis, et les présenta formellement à l'éditeur de la
_Gazette d'Eatanswill_.
«Maintenant, mon cher Pott, dit le petit M. Perker, la question est de
savoir ce que nous ferons de nos amis ici présents.
--Nous pouvons rester dans cette maison, je suppose? dit M. Pickwick.
--Pas un lit de reste, monsieur, pas un seul lit.
--Extrêmement embarrassant! reprit M. Pickwick.
--Extrêmement, répétèrent ses acolytes.
--J'ai à ce sujet, dit M. Pott, une idée qui, je l'espère, peut être
adoptée avec beaucoup de succès. Il y a deux lits au _Paon d'argent_, et
je puis dire hardiment, au nom de Mme Pott, qu'elle sera enchantée de
donner l'hospitalité à M. Pickwick et à l'un de ses compagnons, si les
deux autres gentlemen et leur domestique consentent à s'arranger de leur
mieux au _Paon d'argent_.»
Après des instances répétées de M. Pott, et des protestations nombreuses
de M. Pickwick, qu'il ne pouvait pas consentir à déranger l'aimable
épouse de l'éditeur, il fut décidé que c'était là le seul arrangement
exécutable; aussi fut-il exécuté. Après avoir dîné ensemble aux _Armes
de la ville_, et être convenus de se réunir le lendemain matin dans le
même lieu pour accompagner la procession de l'honorable Samuel Slumkey,
nos amis se séparèrent, M. Tupman et M. Snodgrass se retirant au _Paon
d'argent_, M. Pickwick et M. Winkle se réfugiant sous le toit
hospitalier de M. Pott.
Le cercle domestique de M. Pott se composait de lui-même et de sa femme.
Tous les hommes qu'un puissant génie a élevés à un poste éminent dans le
monde, ont ordinairement quelque petite faiblesse, qui n'en paraît que
plus remarquable par le contraste qu'elle forme avec leur caractère
public. Si M. Pott avait une faiblesse, c'était apparemment d'être un
peu trop soumis à la domination légèrement méprisante de son épouse.
Cependant noua n'avons pas le droit d'insister sur ce fait, car, dans la
circonstance actuelle, toutes les manières les plus engageantes de Mme
Pott furent employées à recevoir les deux gentlemen amenés par son mari.
«Chère amie, dit M. Pott, M. Pickwick, M. Pickwick de Londres.»
Mme Pott reçut avec une douceur enchanteresse le serrement de main
paternel de M. Pickwick, tandis que M. Winkle, qui n'avait pas été
annoncé du tout, salua et se glissa dans un coin obscur.
«Mon cher, dit la dame.
--Chère amie, répondit l'éditeur.
--Présentez l'autre gentleman.
--Je vous demande un million de pardons, dit M. Pott. Permettez-moi....
Madame Pott, monsieur....
--Winkle, dit M. Pickwick.
--Winkle, répéta M. Pott; et la cérémonie de l'introduction fut
complète.
--Nous vous devons beaucoup d'excuses, madame, reprit M. Pickwick, pour
avoir ainsi troublé vos arrangements domestiques.
--Je vous prie de n'en point parler, monsieur, répliqua avec vivacité la
moitié féminine de Pott. C'est, je vous assure, un grand plaisir pour
moi d'apercevoir de nouveaux visages, vivant comme je le fais de jour en
jour, de semaine en semaine, dans ce triste endroit, et sans voir
personne.
--Personne! ma chère? s'écria M. Pott, avec finesse.
--Personne que vous, rétorqua son épouse avec aspérité.
--En effet, monsieur Pickwick, reprit leur hôte pour expliquer les
lamentations de sa femme; en effet, nous sommes privés de beaucoup de
plaisirs que nous devrions partager. Ma position comme éditeur de la
_Gazette d'Eatanswill_, le rang que cette feuille occupe dans le pays,
mon immersion constante dans le tourbillon de la politique....»
Mme Pott interrompit son époux. «Mon cher, dit-elle.
--Chère amie, répondit l'éditeur.
--Je désirerais que vous voulussiez bien trouver un autre sujet de
conversation, afin que ces messieurs puissent y prendre quelque intérêt.
--Mais, mon amour, dit M. Pott avec humilité, M. Pickwick y prend grand
intérêt.
--C'est fort heureux pour lui! Mais _moi_ je suis lasse, à mourir, de
votre politique, de vos querelles avec l'_Indépendant_, et de toutes ces
sottises. Je suis tout à fait étonnée, Pott, que vous donniez ainsi en
spectacle vos absurdités.
--Mais, chère amie, murmura le malheureux époux.
--Sottises! ne me parlez pas. Jouez-vous à l'écarté, monsieur?
--Je serai enchanté, madame, d'apprendre avec vous, répondit galamment
M. Winkle.
--Eh bien! alors, tirez cette table auprès de la fenêtre, pour que je
n'entende plus cette éternelle politique.
--Jane, dit M. Pott à la servante, qui apportait de la lumière,
descendez dans le bureau, et montez-moi la collection des gazettes pour
l'année 1830. Je vais vous lire, continua-t-il en se tournant vers M.
Pickwick, je vais vous lire quelques-uns des articles de fond que j'ai
écrits, à cette époque, sur la conspiration des jaunes pour faire nommer
un nouveau péager à notre Turnpike. Je me flatte qu'ils vous amuseront.
--Je serai véritablement charmé de vous entendre,» répondit M. Pickwick.
Son voeu fut bientôt exaucé. La servante revint avec une collection de
gazettes, et l'éditeur s'étant assis auprès de son hôte, se mit à lire
immédiatement.
Nous avons feuilleté le mémorandum de M. Pickwick, dans l'espoir de
retrouver au moins un sommaire de ces magnifiques compositions; mais ce
fut vainement. Nous avons cependant des raisons de croire que la vigueur
et la fraîcheur du style le ravirent entièrement, car M. Winkle a noté
que ses yeux, comme par un excès de plaisir, restèrent fermés pendant
toute la durée de la lecture.
L'annonce que le souper était servi mit un terme au jeu d'écarté et à la
récapitulation des beautés de la _Gazette_. M. Winkle avait déjà fait
des progrès considérables dans les bonnes grâces de Mme Pott. Elle était
d'une humeur charmante, et n'hésita pas à l'informer confidentiellement
que M. Pickwick était un vieux bonhomme tout à fait aimable. Il y a dans
ces expressions une familiarité que ne se serait permise aucun de ceux
qui connaissaient intimement l'esprit colossal de ce philosophe.
Cependant nous les avons conservées parce qu'elles prouvent d'une
manière touchante et convaincante la facilité avec laquelle il gagnait
tous les coeurs, et le cas immense que faisaient de lui toutes les
classes de la société.
La nuit était avancée, M. Tupman et M. Snodgrass dormaient depuis
longtemps sous l'aile du _Paon d'argent_, lorsque nos deux amis se
retirèrent dans leurs chambres. Le sommeil s'empara bientôt de leurs
sens, mais, quoiqu'il eût rendu M. Winkle insensible à tous les objets
terrestres, le visage et la tournure de l'agréable Mme Pott se
présentèrent, pendant longtemps encore, à sa fantaisie excitée.
Le mouvement et le bruit de la matinée suivante étaient suffisants pour
chasser de l'imagination la plus romantique toute autre idée que celle
de l'élection. Le roulement des tambours, le son des cornes et des
trompettes, les cris de la populace, le piétinement des chevaux,
retentissaient dans les rues depuis le point du jour; et de temps en
temps une escarmouche entre les enfants perdus des deux partis égayait
et diversifiait les préparatifs de la cérémonie.
Sam parut à la porte de la chambre à coucher de M. Pickwick, justement
comme il terminait sa toilette. Hé! bien, Sam, lui dit-il, tout le monde
est en mouvement, aujourd'hui?
«Oh! personne ne caponne, monsieur. Nos particuliers sont rassemblés aux
_Armes de la ville_, et ils ont tant crié déjà qu'ils en sont tout
enrouillés.
--Ah! ont-ils l'air dévoué à leur parti, Sam?
--Je n'ai jamais vu de dévouement comme ça, monsieur.
--Énergique, n'est-ce pas?
--Je crois bien. Je n'ai jamais vu boire ni bâfrer si énergiquement. Il
pourrait bien en crever quelques-uns, voilà tout.
--Cela vient de la générosité malentendue des bourgeois de cette ville.
--C'est fort probable, répondit Sam d'un ton bref.
--Ha! dit M. Pickwick, en regardant par la fenêtre, de beaux gaillards,
bien vigoureux, bien frais.
--Très-frais, pour sûr. Les deux garçons du _Paon d'argent_ et moi, nous
avons pompé sur tous les électeurs qui y ont soupé hier.
--Pompé sur des électeurs indépendants!
--Oui, monsieur. Ils ont ronflé cette nuit oùs qu'ils étaient tombés
ivres-morts hier soir. Ce matin, nous les avons insinués, l'un après
l'autre, sous la pompe, et voilà! Ils sont tous en bon état maintenant.
Le comité nous a donné un shilling par tête pour ce service-là!...
--Est-il possible qu'on fasse des choses semblables! s'écria M. Pickwick
plein d'étonnement.
--Bah! monsieur, ça n'est rien, rien du tout.
--Rien?
--Rien du tout, monsieur. La nuit d'avant le dernier jour de la dernière
élection, ici, l'autre parti a gagné la servante des _Armes de la ville_
pour épicer le grog de quatorze électeurs qui restaient dans la maison,
et qui n'avaient pas encore voté.
--Qu'est-ce que vous entendez par _épicer_ du grog?
--Mettre de l'eau d'ânon dedans, monsieur. Que le bon Dieu m'emporte si
ça ne les a pas fait roupiller douze heures après l'élection. Ils en ont
porté un sur un brancard, tout endormi, pour essayer, mais bernique! le
maire n'a pas voulu de son vote; ainsi ils l'ont rapporté et replanté
dans son lit.
--Quel étrange expédient! murmura M. Pickwick, moitié pour lui-même,
moitié pour son domestique.
--Pas si farce qu'une histoire qu'est arrivée à mon père, en temps
d'élection, à ce même endroit ici, monsieur.
--Contez-moi cela, Sam.
--Voilà, monsieur. Il conduisait une mail-coach[18] de Londres ici, dans
ce temps-là. L'élection arrive, et il est retenu par un parti pour
charrier des voteurs de Londres. La veille du jour où il allait se
mettre en route, le comité de l'autre parti l'envoie chercher tout
tranquillement. Il s'en va avec le commissionnaire, qui le fait entrer
dans une grande chambre. Tas de gentlemen, montagnes de papiers, plumes
et le reste. «Ah! monsieur Weller, dit le président, charmé de vous
voir. Comment ça va-t-il? qu'il dit.--Très-bien, mossieur, merci, dit
mon père. J'espère que vous ne maigrissez pas, non plus, qu'il
dit.--Merci, ça ne va pas mal, dit le gentleman. Asseyez-vous, monsieur,
je vous en prie.» Ainsi mon père s'asseoit, et le gentleman et lui se
regardent fisquement leurs deux boules. «Vous ne me reconnaissez pas?
dit l'autre.--Peux pas dire que je vous aie jamais vu, répond mon
père.--Oh! moi je vous connais, dit l'autre. Je vous ai connu tout
petit, dit-il.--C'est égal, je ne vous remets pas du tout, dit mon
père.--C'est fort drôle, dit l'autre.--Joliment, dit mon père.--Faut qu'
vous ayez une mauvaise mémoire, monsieur Weller, dit l'autre.--C'est
vrai qu'a n'est pas fameuse, dit mon père.--Je m'en avais douté, dit
l'autre.» Comme ça, il lui verse un verre de vin, et il le chatouille
sur sa manière de conduire, et il le met dans une bonne humeur soignée,
et à la fin il lui montre une banknote de vingt livres sterling[19].
«C'est une mauvaise route d'ici à Londres? qu'il lui dit.--Par-ci par-là
y a de vilains endroits, dit mon père.--Et surtout près du canal, je
crois? dit le gentleman.--Pour un vilain endroit, c'est un vilain
endroit, dit mon père.--Hé bien! monsieur Weller, dit l'autre, vous êtes
un excellent cocher, et vous pouvez faire tout ce que vous voulez avec
vos chevaux, on sait ça. Nous avons tous bien de l'amitié pour vous,
monsieur Weller. Ainsi, dans le cas qu'il vous arriverait _par hasard_
un accident quand vous amènerez les électeurs ici, dans le cas que vous
les verseriez dans le canal, sans leur faire aucun mal, ceci est pour
vous, qu'il dit.--Mossieur, vous êtes extrêmement bon, dit mon père, et
je vais boire à vot' santé un autre verre de vin, dit-il.» Alors il
boit, empoche la monnaie, et il salue son monde. Hé bien! monsieur,
continua Sam en regardant son maître avec un air d'impudence
inexprimable, croiriez-vous que, justement le jour où il menait ces
mêmes électeurs, sa voiture fut versée précisément dans cet endroit-là,
et tous les voyageurs lancés dans le canal?
[Footnote 18: Sorte de diligence.]
[Footnote 19: 500 francs.]
--Et retirés sur-le-champ? demanda vivement M. Pickwick.
--Pour ça, répliqua Sam très-lentement, on dit qu'il y manquait un vieux
gentleman. Je sais bien qu'on a repêché son chapeau, mais je ne suis pas
bien certain si sa boule était dedans, oui-z-ou non. Mais ce que je
regarde, c'est la hextraordinaire coïncidence que la voiture de mon père
s'est versée, juste au même endroit et le même jour, après ce que le
gentleman lui avait dit.
--Sans aucun doute, c'est un hasard bien extraordinaire, répondit M.
Pickwick; mais brossez mon chapeau, Sam, car j'entends M. Winkle qui
m'appelle pour déjeuner.»
M. Pickwick descendit dans le parloir, où il trouva le déjeuner servi et
la famille déjà rassemblée. Le repas disparut rapidement; les chapeaux
des gentlemen furent décorés d'énormes cocardes bleues, faites par les
belles mains de Mme Pott elle-même; et M. Winkle se chargea
d'accompagner cette dame sur le toit d'une maison voisine des
_hustings_, tandis que M. Pickwick se rendrait avec M. Pott aux _Armes
de la ville_. Un membre du comité de M. Slumkey haranguait, d'une des
fenêtres de cet hôtel, six petits garçons et une jeune fille, qu'il
appelait pompeusement à tout bout de champ: _hommes d'Eatanswill_; sur
quoi les six petits garçons susmentionnés applaudissaient
prodigieusement.
La cour de l'hôtel offrait des symptômes moins équivoques de la gloire
et de la puissance des bleus d'Eatanswill. Il y avait une armée entière
de bannières et de drapeaux, étalant des devises appropriées à la
circonstance, en caractères d'or, de quatre pieds de haut et d'une
largeur proportionnée. Il y avait une bande de trompettes, de bassons et
de tambours, rangés sur quatre de front et gagnant leur argent en
conscience, principalement les tambours, qui étaient fort musculeux. Il
y avait des troupes de constables, avec des bâtons bleus, vingt membres
du comité avec des écharpes bleues, et tout un monde d'électeurs, avec
des cocardes bleues. Il y avait des électeurs à cheval et des électeurs
à pied. Il y avait un carrosse découvert, à quatre chevaux, pour
l'honorable Samuel Slumkey. Et les drapeaux flottaient, et les musiciens
jouaient, et les constables juraient, et les vingt membres du comité
haranguaient, et la foule braillait, et les chevaux piaffaient et
reculaient, et les postillons suaient; et toutes les choses, tous les
individus réunis en cet endroit, s'y trouvaient pour l'avantage, pour
l'honneur, pour la renommée, pour l'usage spécial de l'honorable Samuel
Slumkey, de Slumkey-Hall, l'un des candidats pour la représentation du
bourg d'Eatanswill, dans la chambre des communes du parlement du
Royaume-Uni.
Longues et bruyantes furent les acclamations, et l'un des drapeaux
bleus, portant ces mots: LIBERTÉ DE LA PRESSE, s'agita convulsivement
quand la tête rousse de M. Pott fut aperçue par la foule à l'une des
fenêtres. Mais l'enthousiasme fut épouvantable quand l'honorable Samuel
Slumkey lui-même, en bottes à revers et en cravate bleue, s'avança,
saisit la main dudit Pott, et témoigna à la multitude par des gestes
mélodramatiques, sa reconnaissance ineffaçable des services que lui
avait rendus la _Gazette d'Eatanswill_.
«Tom est-il prêt? demanda ensuite l'honorable Samuel Slumkey à M.
Perker.
--Oui, mon cher monsieur, répliqua le petit homme.
--On n'a rien oublié, j'espère?
--Rien du tout, mon cher monsieur; pas la moindre chose. Il y a vingt
hommes, bien lavés, à qui vous donnerez des poignées de main, à la
porte; et six enfants, dans les bras de leurs mères, que vous caresserez
sur la tête et dont vous demanderez l'âge. Surtout ne négligez pas les
enfants, mon cher monsieur. Ces sortes de choses produisent toujours un
bon effet.
--J'y penserai, dit l'honorable Samuel Slumkey.
--Et, peut-être, mon cher monsieur, ajouta le prévoyant petit homme, si
vous pouviez... je ne dis pas que cela soit indispensable... mais si
vous pouviez prendre sur vous de baiser un des bambins, cela produirait
une grande impression sur la foule.
--L'effet ne serait-il pas le même si vous vous chargiez de la besogne?
demanda M. Samuel Slumkey.
--J'ai peur que non, mon cher monsieur. Mais si vous le faisiez
vous-même, je pense que cela vous rendrait très-populaire.
--Très-bien, dit l'honorable Samuel Slumkey d'un air résigné, il faut en
passer par là, voilà tout.
--Arrangez la procession!» crièrent les vingt membres du comité.
Au milieu des acclamations de la multitude, musiciens, constables,
membres du comité, électeurs, cavaliers, carrosses prirent leurs places.
Chacune des voitures à deux chevaux contenait autant de gentlemen
empilés et debout qu'il avait été possible d'en faire tenir. Celle qui
était assignée à M. Perker renfermait M. Pickwick, M. Tupman, M.
Snodgrass et une demi-douzaine de membres du comité.
Il y eut un moment de silence solennel, lorsque la procession attendit
que l'honorable Samuel Slumkey montât dans son carrosse.
Tout d'un coup la foule poussa une acclamation.
«Il est sorti!» s'écria le petit Perker, d'autant plus ému que sa
position ne lui permettait pas de voir ce qui se passait en avant.
Une autre acclamation, plus forte:
«Il a donné des poignées de main aux hommes!» dit le petit agent.
Une autre acclamation, beaucoup plus violente:
«Il a caressé les bambins sur la tête!» continua M. Perker tremblant
d'anxiété.
Un tonnerre d'applaudissements qui déchirent les airs:
«Il en a baisé un!» s'écria le petit homme enchanté.
Un second tonnerre:
«Il en a baisé un autre!»
Un troisième tonnerre, assourdissant:
«Il les baise tous!» vociféra l'enthousiaste petit gentleman, et au
même instant la procession se mit en marche, saluée par les acclamations
retentissantes de la multitude.
Comment et par quelle cause les deux processions se heurtèrent, et
comment la confusion qui s'ensuivit fut enfin terminée, c'est ce que
nous ne pouvons entreprendre de décrire: car au commencement de la
bagarre le chapeau de M. Pickwick fut enfoncé sur ses yeux, sur son nez
et sur sa bouche, par l'application d'un drapeau jaune. D'après ce que
cet illustre philosophe put conclure du petit nombre de rayons visuels
qui passaient entre ses joues et son feutre, il se représente comme
entouré de tous côtés par des physionomies irritées et féroces, par un
vaste nuage de poussière et par une foule épaisse de combattants. Il
raconte qu'il fut arraché de sa voiture par un pouvoir invisible, et
qu'il prit part personnellement à des exercices pugilastiques; mais avec
qui, ou comment, ou pourquoi, c'est ce qu'il lui est absolument
impossible d'établir. Ensuite il fut poussé sur des gradins de bois par
les personnes qui étaient derrière lui, et, en retirant son chapeau, il
se trouva environné de ses amis, sur le premier rang du côté gauche des
_hustings_. Le côté droit était réservé pour le parti jaune; le centre
pour le maire et ses assistants. L'un de ceux-ci, le gros crieur
d'Eatanswill, secouait une énorme cloche, ingénieux moyen de faire faire
silence. Cependant M. Horatio Fizkin et l'honorable Samuel Slumkey, leur
main droite posée sur leur coeur, s'occupaient à saluer, avec la plus
grande affabilité, la mer orageuse de têtes qui inondait la place et de
laquelle s'élevait une tempête de gémissements, d'acclamations, de
sifflements, de hurlements, qui aurait fait honneur à un tremblement de
terre.
«Voilà Winkle, dit M. Tupman à son illustre ami, en le tirant par la
manche.
--Où? demanda M. Pickwick en ajustant sur son nez ses lunettes, qu'il
avait heureusement gardées jusque-là dans sa poche.
--Là, répondit M. Tupman, sur le toit de cette maison.»
Et en effet, dans une large gouttière de plomb, M. Winkle et Mme Pott
étaient confortablement assis sur une couple de chaises, agitant leurs
mouchoirs pour se faire mieux reconnaître.
M. Pickwick rétorqua ce compliment en envoyant un baiser de sa main à la
dame.
L'élection n'avait pas encore commencé, et comme une multitude inactive
est généralement disposée à être facétieuse, cette innocente action fut
suffisante pour faire naître mille plaisanteries.
«Ohé! là-haut! vieux renard! C'est-il beau de faire des galanteries aux
filles?
--Oh! le vénérable pécheur!
--Il met ses besicles pour lorgner les femmes mariées.
--Le scélérat! Il lui fait les yeux doux, à travers ses carreaux.
--Surveillez votre femme, Pott!» Et ces lazzis furent suivis de grands
éclats de rire.
Comme ces brocards étaient accompagnés d'odieuses comparaisons entre M.
Pickwick et un vieux bouc, ainsi que d'autres traits d'esprit du même
genre, et comme elles tendaient, en outre, à entacher l'honneur d'une
innocente dame, l'indignation de notre héros fut excessive: mais le
silence étant proclamé dans cet instant, il se contenta de jeter à la
populace un regard de mépris et de pitié, qui la fit rire plus
bruyamment que jamais.
«Silence! beuglèrent les acolytes du maire.
--Whiffin, proclamez le silence! dit le maire d'un air pompeux, qui
convenait à sa position élevée. Le crieur, pour obéir à cet ordre,
exécuta un autre concerto sur sa sonnette, après quoi un gentleman de la
foule cria, de toutes ses forces, _Fifine!_ ce qui occasiona d'autres
éclats de rire.
--Gentlemen! dit le maire, en donnant toute l'étendue possible à sa
voix. Gentlemen, frères électeurs du bourg d'Eatanswill, nous sommes
assemblés aujourd'hui pour élire un représentant à la place de notre
dernier....»
Ici, le maire fut interrompu car une voix qui criait dans la foule:
«Bonne chance à M. le maire! et qu'il reste toujours dans les clous et
les casseroles qu'ils y ont fait sa fortune.»
Cette allusion aux entreprises commerciales de l'orateur excita un
ouragan de gaieté qui, avec son accompagnement de sonnette, empêcha
d'entendre un seul mot de la harangue du maire, à l'exception,
cependant, de la dernière phrase, par laquelle il remerciait ses
auditeurs de l'attention bienveillante qu'ils lui avaient prêtée. Cette
expression de gratitude fut accueillie par une autre explosion de joie,
qui dura environ un quart d'heure.
Un grand gentleman efflanqué, dont le cou était comprimé par une
cravate blanche très-roide, parut alors en scène, au milieu des
interruptions fréquentes de la foule, qui l'engageait à envoyer
quelqu'un chez lui pour voir s'il n'avait pas oublié sa voix sous son
traversin. Il demanda la permission de présenter une personne propre et
convenable, pour représenter au parlement les électeurs d'Eatanswill, et
quand il déclara que c'était Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin-Loge,
près Eatanswill, les fizkiniens applaudirent et les slumkéïens
grognèrent, si longtemps et si bruyamment, que le parrain du candidat,
au lieu de parler, aurait pu chanter des chansons bachiques sans que
personne s'en fût douté.
Les amis d'Horatio Fizkin, Esquire, ayant joui de leur primauté, un
petit homme, au visage colérique et rouge comme un oeillet, s'avança afin
de nommer une autre personne propre et convenable, pour représenter au
parlement les électeurs d'Eatanswill; mais la nature de cet individu
était trop irritable pour lui permettre de cheminer tranquillement parmi
les forces de la multitude. Après quelques sentences d'éloquence
figurative, le gentleman colérique se mit à tonner contre les
interrupteurs; puis il échangea des provocations avec les gentlemen
placés sur les hustings. Alors il se leva de toutes parts un tapage qui
l'obligea d'exprimer ses sentiments par une pantomime sérieuse, au bout
de laquelle il céda la place à l'orateur chargé de seconder sa motion.
Celui-ci, pendant une bonne demi-heure, psalmodia un discours écrit,
qu'aucun tumulte ne put lui faire interrompre; car il l'avait envoyé
d'avance à la _Gazette d'Eatanswill_, qui devait l'imprimer mot pour
mot.
Enfin, Fizkin, Esquire de Fizkin-Loge, près d'Eatanswill, se présenta
pour parler aux électeurs, mais aussitôt les bandes de musiciens
employées par l'honorable Samuel Slumkey, commencèrent à exécuter une
fanfare avec une vigueur toute nouvelle. En échange de cette attention,
la multitude jaune se mit à caresser la tête et les épaules de la
multitude bleue; la multitude bleue voulut se débarrasser de l'incommode
voisinage de la multitude jaune, et il s'ensuivit une scène de
bousculades, de luttes, de combats, que nous désespérons de pouvoir
représenter. Le maire s'efforça vainement d'y mettre fin; vainement il
ordonna d'un ton impératif à douze constables de saisir les principaux
meneurs, qui pouvaient être au nombre de deux cent cinquante; le tumulte
continua. Durant l'émeute, Horatio Fizkin, Esquire de Fiskin-Loge et ses
amis devinrent de plus en plus furieux; enfin, Horatio Fiskin demanda,
d'un ton péremptoire, à son adversaire l'honorable Samuel Slumkey, de
Slumkey-Hall, si ces musiciens jouaient par son ordre. L'honorable
Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, refusant de répondre à cette question,
Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin Loge, montra le poing à l'honorable
Samuel Slumkey-Hall: sur quoi, le sang de l'honorable Samuel Slumkey
s'étant échauffé, il provoqua, en combat mortel, Horatio Fizkin,
Esquire. Quand le maire entendit cette violation de toutes les règles
connues et de tous les précédents, il ordonna une nouvelle fantaisie sur
la sonnette, et déclara que son devoir l'obligeait à faire comparaître
devant lui, Horatio Fizkin, Esquire, de Fizkin-Loge, et l'honorable
Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, pour leur faire prêter serment de ne
point troubler la paix de Sa Majesté. A cette menace terrible, les amis
des deux candidats s'interposèrent, et lorsque les deux partis se furent
querellés, deux à deux, pendant trois quarts d'heure, Horatio Fizkin,
Esquire, mit la main à son chapeau, en regardant l'honorable Samuel
Slumkey; l'honorable Samuel Slumkey mit la main à son chapeau en
regardant Horatio Fizkin, Esquire, les musiciens furent interrompus; la
multitude s'apaisa en partie, et Horatio Fizkin, Esquire, put continuer
sa harangue.
Les discours des deux candidats, quoique différents sous tous les autres
rapports, s'accordaient pour offrir un tribut touchant au mérite et à la
noblesse d'âme des électeurs d'Eatanswill. Chacun exprima son intime
conviction, qu'il n'avait jamais existé, sur la terre, une réunion
d'hommes plus indépendants, plus éclairés, plus patriotes, plus
vertueux, plus désintéressés que ceux qui avaient promis de voter pour
_lui_: chacun fit entendre obscurément qu'il soupçonnait les électeurs
de l'autre parti d'être influencés par de honteux motifs, d'être adonnés
à d'ignobles habitudes d'ivrognerie, qui les rendaient tout à fait
indignes d'exercer les importantes fonctions confiées à leur honneur
pour le bonheur de la patrie. Fizkin exprima son empressement à faire
tout ce qui lui serait proposé[20]; Slumkey, sa détermination de ne
jamais rien accorder de ce qui lui serait demandé. L'un et l'autre
mirent en fait, que l'agriculture, les manufactures, le commerce, la
prospérité d'Eatanswill, seraient toujours plus chers à leur coeur que
tous les autres objets terrestres. Chacun d'eux, enfin, était heureux
de pouvoir déclarer que, grâce à sa confiance dans le discernement des
électeurs, il était sûr que c'était lui qui serait nommé.
[Footnote 20: Le ministère était apparemment libéral.
(_Note du traducteur._)]
A la suite de ce discours, on procéda par main levée; le maire décida en
faveur de l'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall; Horatio Fizkin,
Esquire, de Fizkin-Loge, demanda un scrutin: et en conséquence un
scrutin fut décrété. Ensuite on vota des remerciements au maire, pour
son admirable façon de présider, et le maire remercia l'assemblée, en
souhaitant de tout son coeur que _le fauteuil de la présidence_ n'eût pas
été un vain mot, car il avait été debout pendant toute la durée de
l'opération. Les processions se reformèrent; les voitures roulèrent
lentement à travers la foule, et celle-ci applaudit ou siffla, suivant
ce que lui dictaient ses affections ou ses caprices.
Pendant toute la durée du scrutin, la ville entière sembla agitée d'une
fièvre d'enthousiasme. Tout se passait de la manière la plus libérale et
la plus délicieuse. Les spiritueux étaient remarquablement bon marché,
chez tous les débitants. Des brancards parcouraient les rues pour la
commodité des électeurs qui se trouvaient incommodés d'étourdissements
passagers; car, durant toute la lutte électorale, cette espèce
d'indisposition épidémique s'étant développée chez les votants avec une
rapidité singulière et tout à fait alarmante, on les voyait souvent
étendus sur le pavé des rues, dans un état d'insensibilité complète. Le
dernier jour il y avait encore un petit nombre d'électeurs qui n'avaient
point voté. C'étaient des individus réfléchis, calculateurs, qui
n'étaient pas suffisamment convaincus par les raisons de l'un ou l'autre
parti, quoiqu'ils eussent eu de nombreuses conférences avec tous les
deux. Une heure avant la fermeture du scrutin, M. Perker sollicita
l'honneur d'avoir une entrevue privée avec ces nobles, ces intelligents
patriotes. Les arguments qu'il employa furent brefs, mais convaincants.
Les retardataires allèrent en troupe au scrutin, et quand ils en
sortirent, l'honorable Samuel Slumkey, de Slumkey-Hall, était sorti déjà
de l'urne électorale.