Faisant voir clairement que la route du véritable amour n'est aussi unie
qu'un chemin de fer.
La tranquille solitude de Dingley-Dell, la présence de tant de personnes
du beau sexe, la sollicitude et l'anxiété qu'elles témoignaient à M.
Tupman, étaient autant de circonstances favorables à la germination et à
la croissance des doux sentiments que la nature avait semés dans son
sein, et qui paraissaient maintenant se concentrer sur un aimable objet.
Les jeunes demoiselles étaient jolies, leurs manières engageantes, leur
caractère aussi aimable que possible, mais à leur âge elles ne pouvaient
prétendre à la dignité de la démarche, au _noli me tangere_ (ne me
touchez pas) du maintien, à la majesté du regard, qui, aux yeux de M.
Tupman, distinguaient la tante demoiselle de toutes les femmes qu'il
avait jamais lorgnées. Il était évident que leurs âmes étaient parentes,
qu'il y avait un je ne sais quoi sympathique dans leur nature, une
mystérieuse ressemblance dans leurs sentiments. Son nom fut le premier
qui s'échappa des lèvres de M. Tupman, lorsqu'il était étendu blessé sur
la terre; le cri déchirant de miss Wardle fut le premier qui frappa
l'oreille de M. Tupman, lorsqu'il fut rapporté à la maison. Mais cette
agitation avait-elle été causée par une sensibilité aimable et féminine,
qui se serait également manifestée pour tout autre; ou bien avait-elle
été enfantée par un sentiment plus passionné, plus ardent, que lui seul,
parmi tous les mortels, pouvait éveiller dans son coeur? Tels étaient les
doutes qui tourmentaient l'esprit de M. Tupman, tandis qu'il gisait
étendu sur le sofa; tels étaient les doutes qu'il se décida à résoudre
sur-le-champ et pour toujours.
Le soleil venait de terminer sa carrière: MM. Pickwick, Winkle et
Snodgrass étaient allés avec leur joyeux hôte assister à la fête voisine
de Muggleton; Isabella et Émily se promenaient avec M. Trundle; la
vieille dame sourde s'était endormie dans sa bergère; le ronflement du
gros joufflu arrivait, lent et monotone, de la cuisine lointaine. Les
servantes réjouies, flânant sur le pas de la porte, jouissaient des
charmes de la brune, et du plaisir de coqueter, d'une façon toute
primitive, avec certains animaux lourds et gauches attachés à la ferme.
Le couple intéressant était assis dans le salon, négligés de tout le
monde, ne se souciant de personne, et rêvant seulement d'eux-mêmes. Ils
ressemblaient, en un mot, à une paire de gants d'agneau, repliés l'un
dans l'autre et soigneusement serrés.
«J'ai oublié mes pauvres fleurs, murmura la tante demoiselle.
--Arrosez-les maintenant, répliqua M. Tupman avec l'accent de la
persuasion.
--L'air du soir vous refroidirait peut-être, chuchota tendrement miss
Rachel.
--Non, non, s'écria M. Tupman en se levant, cela me fera du bien au
contraire. Laissez-moi vous accompagner.»
L'intéressante lady ajusta soigneusement l'écharpe qui soutenait le bras
gauche du jouvenceau, et, prenant son bras droit, elle le conduisit dans
le jardin.
A l'une des extrémités, on voyait un berceau de chèvrefeuille, de jasmin
et d'autres plantes odoriférantes; une de ces douces retraites que les
propriétaires compatissants élèvent pour la satisfaction des araignées.
La tante demoiselle y prit, dans un coin, un grand arrosoir de cuivre
rouge, et se disposa à quitter le berceau. M. Tupman la retint et
l'attira sur un siége à côté de lui.
«Miss Wardle,» soupira-t-il.
La tante demoiselle fut saisie d'un tremblement si fort que les
cailloux, qui se trouvaient par hasard dans l'arrosoir, se heurtèrent
contre les parois de zinc, et produisirent un bruit semblable à celui
que ferait entendre le hochet d'un enfant.
«Miss Wardle, répéta M. Tupman, vous êtes un ange.
--Monsieur Tupman? s'écria Rachel en devenant aussi rouge que son
arrosoir.
--Oui, poursuivit l'éloquent pickwickien. Je le sais trop... pour mon
malheur!
--Toutes les dames sont des anges, à ce que disent les messieurs,
rétorqua Rachel d'un ton enjoué.
--Qu'est-ce donc que vous pouvez être alors; à quoi puis-je vous
comparer? Où serait-il possible de rencontrer une femme qui vous
ressemblât? Où pourrais-je trouver une aussi rare combinaison
d'excellence et de beauté? Où pourrais-je aller chercher.... Oh!» Ici
M. Tupman s'arrêta et serra la blanche main qui tenait l'anse de
l'heureux arrosoir.
La timide héroïne détourna un peu la tête. «Les hommes sont de si grands
trompeurs, objecta-t-elle faiblement.
--Oui, vous avez raison, exclama M. Tupman; mais ils ne le sont pas
tous.... Il existe au moins un être qui ne changera jamais! Un être qui
serait heureux de dévouer toute son existence à votre bonheur! Un être
qui ne vit que dans vos yeux, qui ne respire que dans votre sourire! Un
être qui ne supporte que pour vous seule le pesant fardeau de la vie!
--Si l'on pouvait trouver un être semblable....
--Mais il est trouvé! interrompit l'ardent Tupman. Il est trouvé! Il est
ici, miss Wardle! Et avant que la dame pût deviner ses intentions, il se
prosterna à ses pieds.
--Monsieur Tupman, levez-vous! s'écria Rachel.
--Jamais! répliqua-t-il bravement. Oh! Rachel! Il saisit sa main
complaisante, qui laissa tomber l'arrosoir, et il la pressa sur ses
lèvres. Oh! Rachel! dites que vous m'aimez!
--Monsieur Tupman, murmura la ci-devant jeune personne en tournant la
tête, j'ose à peine vous répondre.... mais.... vous ne m'êtes pas tout à
fait indifférent.»
Aussitôt que M. Tupman eut entendu ce doux aveu, il s'empressa de faire
ce que lui inspirait son émotion enthousiaste, et ce que tout le monde
fait dans les mêmes circonstances (à ce que nous croyons du moins, car
nous sommes peu familiarisé avec ces sortes de choses), il se leva
précipitamment, jeta ses bras autour du cou de la tendre demoiselle, et
imprima sur ses lèvres de nombreux baisers. Après une résistance
convenable, elle se soumit à les recevoir si passivement qu'on ne
saurait dire combien M. Tupman lui en aurait donné, si elle n'avait pas
tressailli tout d'un coup, sans aucune affectation, cette fois, et ne
s'était pas écriée d'une voix effrayée: «Monsieur Tupman! on nous voit!
Nous sommes perdus!»
M. Tupman se retourna. Le gros joufflu était derrière lui, parfaitement
immobile, braquant sur le berceau ses gros yeux circulaires, nais avec
un visage si dénué d'expression, que le plus habile physionomiste
n'aurait pu y découvrir de traces d'étonnement, de curiosité, ni
d'aucune des passions connues qui agitent le coeur humain. M. Tupman
regarda le gros joufflu, et le gros joufflu regarda M. Tupman; et plus
M. Tupman étudiait la complète torpeur de sa physionomie, plus il
demeurait convaincu que le somnolent jeune homme n'avait pas vu ou
n'avait pas compris ce qui s'était passé. Dans cette persuasion il lui
dit avec une grande fermeté: «Que venez-vous faire ici?
--Le souper est prêt, monsieur, répliqua Joe sans hésiter.
--Arrivez-vous à l'instant? lui demanda M. Tupman, en le transperçant du
regard.
--A l'instant,» répondit-il.
M. Tupman le considéra de nouveau très-fixement, mais ses yeux ne
clignèrent pas; il n'y avait pas un pli sur son visage.
M. Tupman prit le bras de la tante demoiselle, et marcha avec elle vers
la maison; le jeune homme les suivit par derrière.
«Il ne sait rien de ce qui vient de se passer, dit tout bas l'heureux
pickwickien.
--Rien,» répliqua la dame.
Un bruit se fit entendre derrière eux, semblable à un ricanement
étouffé. M. Tupman se retourna vivement. Non... ce ne pouvait pas être
le gros joufflu: on ne distinguait pas sur son visage le moindre rayon
de gaieté; on n'y voyait que de la gloutonnerie.
«Il dormait sans doute tout en marchant, chuchota M. Tupman.
--Je n'en ai pas le moindre doute,» répartit la tante demoiselle; et
alors ils se mirent à rire tous les deux.
Ils se trompaient, cependant. Une fois en sa vie le léthargique jeune
homme n'était pas endormi. Il était éveillé, bien éveillé, et il avait
tout remarqué.
Le souper se passa sans que personne fit aucun effort pour rendre la
conversation générale. La vieille lady était allée se coucher; Isabella
Wardle se dévouait exclusivement à M. Trundle; les attentions de sa
tante étaient réservées pour M. Tupman, et les pensées d'Émily
paraissaient occupées de quelque objet lointain; peut-être étaient-elles
errantes autour de M. Snodgrass.
Onze heures, minuit, une heure avaient sonné successivement, et les
gentlemen n'étaient pas revenus de Muggleton. La consternation était
peinte sur tous les visages. Avaient-ils été attaqués et volés?
Fallait-il envoyer des hommes et des lanternes sur tous les chemins
qu'ils avaient pu prendre? Fallait-il.... Écoutez.... Les voilà!--Qui
peut les avoir tant attardés?--Une voix étrangère? à qui peut-elle
appartenir? Tout le monde se précipita dans la cuisine où les truands
étaient débarqués, et l'on reconnut au premier coup d'oeil le véritable
état des choses.
M. Pickwick, avec ses mains dans ses poches et son chapeau complétement
enfoncé sur un oeil, était appuyé contre le buffet, et, balançant sa tête
de droite à gauche, produisait une constante succession de sourires, les
plus doux, les plus bienveillants du monde, mais sans aucune cause ou
prétexte appréciable. Le vieux M. Wardle, dont le visage était
prodigieusement enflammé, serrait les mains d'un visiteur étranger en
bégayant des protestations d'amitié éternelle. M. Winkle, se soutenant à
la boîte d'une horloge à poids, appelait, d'une voix faible, les
vengeances du ciel sur tout membre de la famille qui lui conseillerait
d'aller se coucher. Enfin M. Snodgrass s'était affaissé sur une chaise,
et chaque trait de son visage expressif portait l'empreinte de la misère
la plus abjecte et la plus profonde que se puisse figurer l'esprit
humain.
«Est-il arrivé quelque chose? demandèrent les trois dames.
--Rien du tout, répondit M. Pickwick. Nous... sommes... tous... en bon
état.... Dites donc.... Wardle.... nous sommes... tous... en bon
état.... N'est-ce pas?
--Un peu, répliqua le joyeux hôte. Mes chéries... voici mon ami, M.
Jingle... l'ami de M. Pickwick.... M. Jingle... venu... pour une petite
visite....
--Monsieur, demanda Émily avec anxiété, est-il arrivé quelque chose à M.
Snodgrass?
--Rien du tout, madame, répliqua l'étranger. Dîner de Club,--joyeuse
compagnie,--chansons admirables,--vieux porto,--vin de
Bordeaux,--bon,--très-bon.--C'est le vin, madame, le vin.
--Ce n'est pas le vin, bégaya M. Snodgrass d'un ton grave. C'est le
saumon. (Remarquez qu'en pareille circonstance ce n'est jamais le vin.)
--Ne feraient-ils pas mieux d'aller se coucher, madame? demanda Emma.
Deux des gens pourraient porter ces messieurs dans leur chambre.
--Je n'irai pas me coucher! s'écria M. Winkle avec fermeté.
--Aucun homme vivant ne me portera! dit intrépidement M. Pickwick; et il
continua de sourire comme auparavant.
--Hourra! balbutia faiblement M. Winkle.
--Hourra! répéta M. Pickwick, et prenant son chapeau il l'aplatit sur la
terre, saisit ses lunettes et les fit voler à travers la cuisine; puis,
ayant accompli cette heureuse plaisanterie, il recommença à rire comme
un insensé.
--Apportez-nous une... une autre... bouteille! cria M. Winkle en
commençant sur un ton très-élevé et finissant sur un ton très-bas. Mais
peu après sa tête tomba sur sa poitrine; il murmura encore son
invincible détermination de ne pas s'aller coucher, bégaya un regret
sanguinaire de n'avoir pas, dans la matinée, _fait l'affaire du vieux
Tupman_, puis il s'endormit profondément. En cet état il fut transporté
dans sa chambre par deux jeunes géants, sous la surveillance immédiate
du gros joufflu. Bientôt après M. Snodgrass confia sa personne aux soins
protecteurs du jeune somnambule. M. Pickwick accepta le bras de M.
Tupman et disparut tranquillement, en souriant plus que jamais. M.
Wardle fit ses adieux à toute sa famille d'une manière aussi tendre,
aussi pathétique, que s'il l'avait quittée pour monter sur l'échafaud,
accorda à M. Trundle l'honneur de lui faire gravir les escaliers, et
s'éloigna en faisant d'inutiles efforts pour prendre un air digne et
solennel.
«Quelle scène choquante! s'écria la tante demoiselle.
--Dégoûtante! répondirent les deux jeunes ladies.
--Terrible! terrible! dit M. Jingle d'un air très-grave. (Il était en
avance sur tous ses compagnons d'au moins une bouteille et demie.)
Horrible spectacle! Très-horrible.
--Quel aimable homme! dit tout bas la tante demoiselle à M. Tupman.
--Et joli garçon par-dessus le marché, murmura Émily Wardle.
--Oh! tout à fait, observa la tante demoiselle.»
M. Tupman pensa à la petite veuve de Rochester, et son esprit fut
troublé. La demi-heure de conversation qui suivit n'était pas de nature
à le rassurer. Le nouveau visiteur parla beaucoup, et le nombre de ses
anecdotes fut pourtant moins grand que celui de ses politesses. M.
Tupman sentit que sa faveur décroissait à mesure que celle de M. Jingle
devenait plus grande. Son rire était forcé, sa gaieté était feinte, et
lorsqu'à la fin il posa sur son oreiller ses tempes brûlantes, il pensa,
avec une horrible satisfaction, au plaisir qu'il aurait à tenir en ce
moment la tête de M. Jingle entre son lit de plumes et son matelas.
L'infatigable étranger se leva le lendemain de bonne heure, et tandis
que ses compagnons demeuraient dans leur lit, accablés par les
débauches de la nuit précédente, il s'employa avec succès à égayer le
déjeuner. Ses efforts, à cet égard, furent tellement heureux que la
vieille dame sourde se fit répéter, à travers son cornet, deux ou trois
de ses meilleures plaisanteries, et poussa même la condescendance
jusqu'à dire tout haut à la tante demoiselle que c'était un charmant
mauvais sujet. Les autres membres présents de la famille partageaient
complétement cette opinion.
Dans les belles matinées d'été, la vieille dame avait l'habitude de se
rendre sous le berceau où M. Tupman s'était si bien signalé. Les choses
se passaient ainsi: d'abord le gros joufflu prenait sur un champignon,
dans la chambre à coucher de la vieille lady, un chapeau ou plutôt un
capuchon de satin noir, un châle de coton bien chaud, puis une solide
canne, ornée d'une poignée commode. Ensuite, la vieille dame ayant mis
posément le capuchon et le châle, s'appuyait d'une main sur la canne, de
l'autre sur l'épaule de son page bouffi, et marchait lentement jusqu'au
berceau, où Joe la laissait jouir de la fraîcheur de l'air pendant une
demi-heure: après quoi il retournait la chercher et la ramenait à la
maison.
La vieille dame aimait la précision et la régularité, et, comme depuis
trois étés successifs cette cérémonie s'était accomplie sans la plus
légère infraction aux règles établies, elle ne fut pas légèrement
surprise, dans la matinée en question, lorsqu'elle vit le gros joufflu,
au lieu de quitter le berceau d'un pas lourd, en faire le tour avec
précaution, regarder soigneusement de tous cotés, et se rapprocher
d'elle sur la pointe du pied, avec l'air du plus profond mystère.
La vieille dame était poltronne;--presque toutes les vieilles dames le
sont;--sa première pensée fut que l'enflé personnage allait lui faire
quelque atroce violence pour s'emparer de la menue monnaie qu'elle
pouvait avoir sur elle. Elle aurait voulu crier au secours, mais l'âge
et l'infirmité l'avaient depuis longtemps privée de la faculté de crier.
Elle se contenta donc d'épier les mouvements de son page avec une
terreur profonde, qui ne fut nullement diminuée lorsqu'il s'approcha
tout près d'elle, et lui cria dans l'oreille d'une voix agitée, et qui
lui parut menaçante: «Maîtresse!»
Or il arriva par hasard que M. Jingle se promenait dans le jardin près
du berceau, dans ce même moment. Lui aussi entendit crier «Maîtresse!»
et il s'arrêta pour en entendre davantage. Il avait trois raisons pour
agir ainsi. Premièrement, il était inoccupé et curieux; secondement, il
n'avait aucune espèce de scrupule; troisièmement, il était caché par
quelques buissons. Il s'arrêta donc, et écouta.
«Maîtresse! cria le gros joufflu.
--Eh bien, Joe! dit la vieille dame toute tremblante. Vous savez que
j'ai toujours été une bien bonne maîtresse pour vous. Vous avez toujours
été bien traité, Joe. Vous n'avez jamais eu grand'chose à faire, et vous
avez toujours eu suffisamment à manger.»
Cet habile discours ayant fait vibrer les cordes les plus intimes du
gros garçon, il répondit avec expression: «Je sais ça.
--Alors, pourquoi m'effrayer ainsi? Que voulez-vous me faire? continua
la vieille dame en reprenant courage.
--Je veux vous faire frissonner!»
C'était là une cruelle manière de prouver sa gratitude, et, comme la
vieille dame ne comprenait pas bien clairement comment ce résultat
serait obtenu, elle sentit renaître toutes ses terreurs.
«Savez-vous ce que j'ai vu dans ce berceau, hier au soir? demanda le
gros joufflu.
--Dieu nous bénisse! Quoi donc? s'écria la vieille lady, alarmée par
l'air solennel du corpulent jeune homme.
--Le gentleman au bras en écharpe qui embrassait....
--Qui? Joe, qui? aucune des servantes, j'espère?
--Pire que ça!» cria le jeune homme dans l'oreille de la vieille dame.
--Aucune de mes petites-filles?
--Pire que ça!
--Pire que cela, Joe! s'écria la vieille dame, qui avait pensé que
c'était là la plus grande des atrocités humaines. Qui était-ce, Joe? Je
veux absolument le savoir.»
Le délateur regarda soigneusement autour de lui, et, ayant terminé son
inspection, cria dans l'oreille de la vieille lady:
«Miss Rachel!
--Quoi? dit-elle d'une voix aiguë. Parlez plus haut!
--Miss Rachel! hurla le gros joufflu.
--Ma fille!»
Joe répondit par une succession de signes affirmatifs, qui imprimèrent à
ses joues un mouvement ondulatoire semblable à celui d'un plat de
blanc-manger.
«Et elle l'a souffert! s'écria la vieille dame.
--Elle l'a embrassé à son tour! Je l'ai vue!» répondu le gros joufflu
en ricanant.
Si M. Jingle, de sa cachette, avait pu voir l'expression du visage de la
vieille dame, à cette communication, il est probable qu'un soudain éclat
de rire aurait trahi sa présence auprès du berceau. Mais il recueillit
seulement des fragments de phrases irritées, telles que:
«Sans ma permission!... A son âge!... Misérable vieille que je suis!...
Elle aurait pu attendre que je fusse morte!...»
Puis, ensuite, il entendit les pas pesants du gros garçon qui
s'éloignait et laissait la vieille lady toute seule.
C'est un fait remarquable, peut-être, mais néanmoins c'est un fait, que
M. Jingle, cinq minutes après son arrivée à Manoir-ferme, avait résolu,
dans son for intérieur, d'assiéger sans délai le coeur de la tante
demoiselle. Il était assez bon observateur pour avoir remarqué que ses
manières dégagées ne déplaisaient nullement au bel objet de ses
attaques, et il la soupçonnait fortement de posséder la plus désirable
de toutes les perfections: une petite fortune indépendante. L'impérative
nécessité de débusquer son rival d'une manière ou d'une autre s'offrit
donc immédiatement à son esprit, et il résolut de prendre sans délai des
mesures à cet égard. Fielding nous dit quo l'homme est de feu, que la
femme est d'étoupe, et que le prince des ténèbres se plaît à les
rapprocher. M. Jingle savait que les jeunes gens sont aux tantes
demoiselles comme le gaz enflammé à la poudre fulminante, et il se
détermina à essayer sur-le-champ l'effet d'une explosion.
Tout en réfléchissant aux moyens d'exécuter cette importante résolution,
il se glissa hors de sa cachette, et, protégé par les buissons
susmentionnés, regagna la maison sans être aperçu. La fortune semblait
déterminée à favoriser ses desseins. Il vit de loin M. Tupman et les
autres gentlemen s'enfoncer dans le jardin; il savait que les jeunes
demoiselles étaient sorties ensemble après le déjeuner: la côte était
donc libre.
La porte du salon se trouvant entr'ouverte, M. Jingle allongea la tête
et regarda. La tante demoiselle était en train de tricoter. Il toussa,
elle leva les yeux et sourit. Il n'existait aucune dose d'hésitation
dans le caractère de M. Jingle; il posa mystérieusement son doigt sur sa
bouche, entra dans la chambre et ferma la porte.
«Miss Wardle, dit-il avec une chaleur affectée, pardonnez cette
témérité... courte connaissance... pas de temps pour la cérémonie....
Tout est découvert.
--Monsieur! s'écria la tante demoiselle fort étonnée, et doutant presque
que M. Jingle fût dans son bon sens.
--Silence! dit M. Jingle d'une voix théâtrale. Gros enflé... face de
poupard... les yeux ronds... canaille!...»
Ici il secoua la tête d'une manière expressive, et la tante demoiselle
devint toute tremblante d'agitation.
«Je présume que vous voulez parler de Joseph, monsieur? dit-elle en
faisant effort pour paraître calme.
--Oui, madame. Damnation sur votre Joe!... Chien de traître que ce
Joe!... A instruit la vieille dame... la vieille dame furieuse...
enragée... délirante!... Berceau... Tupman... caresses... baisers et
tout le reste.... Eh! madame, eh!
--M. Jingle, s'écria la tante demoiselle, si vous êtes venu ici pour
m'insulter....
--Pas du tout; pas le moins du monde. Entendu l'histoire, venu pour vous
avertir du danger, offrir mes services, prévenir les cancans. Tout est
dit. Vous prenez cela pour une insulte... je quitte la place....»
Et il tourna sur ses talons comme pour exécuter cette menace.
«Que dois-je faire? s'écria la pauvre demoiselle, en fondant en larmes.
Mon frère sera furieux!
--Naturellement. Enragé!
--Oh! monsieur Jingle, que puis-je faire?
--Dites qu'il a rêvé, répliqua M. Jingle avec aplomb.»
Un rayon de consolation éclaira l'esprit de la tante demoiselle à cette
suggestion. M. Jingle s'en aperçut et poursuivit son avantage.
«Bah! bah! rien de plus aisé: garçon mauvais sujet, femme aimable, gros
garçon fustigé. Vous toujours crue; terminaison de l'affaire... tout
s'arrange.»
Soit que la probabilité d'échapper aux conséquences de cette
malencontreuse découverte fût délicieuse pour les sentiments de la tante
demoiselle, soit que l'âcreté de son chagrin fût adoucie en s'entendant
appeler femme aimable, elle tourna vers M. Jingle son visage
reconnaissant et couvert d'une légère rougeur.
L'insinuant gentleman soupira profondément, attacha ses regards pendant
quelques minutes sur la figure de la tante demoiselle, puis tressaillit
mélodramatiquement, et détourna ses yeux avec précipitation.
«Vous paraissez malheureux, monsieur Jingle, dit la dame d'une voix
plaintive. Puis-je vous témoigner ma reconnaissance en vous demandant la
cause de vos chagrins, afin de tâcher de les alléger?
--Ah! s'écria M. Jingle avec un autre tressaillement, soulager! les
alléger! quand votre amour s'est répandu sur un homme indigne d'une
telle bénédiction! qui maintenant même a l'infâme dessein de captiver la
nièce d'un ange.... Mais non! il est mon ami et je ne veux pas dévoiler
ses vices. Miss Wardle, adieu!»
En terminant ce discours, le plus suivi qu'on lui eût jamais entendu
proférer, M. Jingle appliqua sur ses yeux le reste du mouchoir dont nous
avons déjà parlé, et se dirigea vers la porte.
«Arrêtez, monsieur Jingle, dit avec force la tante demoiselle. Vous avez
fait une allusion à M. Tupman; expliquez-la.
--Jamais! s'écria M. Jingle d'un air théâtral, jamais!»
Et, pour montrer qu'il ne voulait pas être questionné davantage, il prit
une chaise et s'assit tout auprès de la tante demoiselle.
«M. Jingle, reprit-elle, je vous implore, je vous supplie de me révéler
l'affreux mystère qui enveloppe M. Tupman.
--Ah! repartit M. Jingle en fixant ses yeux sur le visage de la tante,
puis-je voir... charmante créature... sacrifiée à l'autel? Avarice
sordide!»
Il parut lutter pendant quelques secondes contre des émotions de toute
nature; puis il dit d'une voix basse et profonde:
«Tupman n'aime que votre argent.
--Le misérable!» s'écria la demoiselle avec une énergique indignation.
Les doutes de M. Jingle étaient résolus: elle avait de l'argent.
«Bien plus, ajouta-t-il, il en aime une autre....
--Une autre! balbutia la tante. Et qui?
--Petite jeune fille... les yeux noirs... nièce Émily.»
Il y eut un silence; car s'il existait dans tout l'univers un individu
femelle pour qui Rachel ressentit une jalousie mortelle, invétérée,
c'était précisément cette nièce. Le rouge lui monta au visage et au col,
et elle secoua silencieusement sa tête avec une expression d'ineffable
dédain.
A la fin, mordant sa lèvre mince et se redressant un peu, elle dit
d'une voix aigrelette;
«Cela ne se peut pas. Je ne veux pas le croire.
--Épiez-les, répliqua M. Jingle.
--Je le ferai.
--Épiez les regards de Tupman.
--Je le ferai.
--Ses chuchotements.
--Je le ferai!
--Il ira s'asseoir auprès d'elle à dîner.
--Nous verrons.
--Il lui fera des compliments.
--Nous verrons.
--Et il vous plantera là.
--Me planter là! cria-t-elle en tremblant de rage. Me planter là!
--Avez-vous des yeux pour vous en convaincre? reprit M. Jingle.
--Oui.
--Montrerez-vous du caractère?
--Oui.
--L'écouterez-vous ensuite?
--Jamais!
--Prendrez-vous un autre amant?
--Oui.
--Ce sera moi?»
Et M. Jingle tomba sur ses genoux et y resta pendant cinq minutes. Quand
il se releva, il était l'amant accepté de la tante demoiselle,
conditionnellement, toutefois, et pourvu que l'infidélité de M. Tupman
fût rendue manifeste.
M. Jingle devait en fournir des preuves, et elles arrivèrent dès le
dîner. Miss Rachel pouvait à peine en croire ses yeux. M. Tracy Tupman
était assis à côté d'Émily, lorgnant, souriant, parlant bas, en rivalité
avec M. Snodgrass. Pas un mot, pas un regard, pas un signe n'étaient
dirigés vers celle qui, le soir précédent, était l'orgueil de son coeur.
«Damné garçon! pensa le vieux Wardle, qui avait appris de sa mère toute
l'histoire; damné garçon! Il était endormi. C'est pure imagination!
--Scélérat! pensait la tante demoiselle. Cher monsieur Jingle, vous ne
me trompiez pas. Oh! que je déteste le misérable!»
L'inexplicable changement que semblait annoncer la conduite de M.
Tupman sera expliqué à nos lecteurs par la conversation suivante.
C'était le soir du même jour, et la scène se passait dans le jardin.
Deux personnages marchaient dans une allée écartée. L'un était assez
gros et assez court, l'autre assez long et assez grêle. L'un était M.
Tupman, l'autre, M. Jingle.
Le gros personnage commença le dialogue en demandant:
«M'en suis-je bien tiré?
--Superbe! fameux! N'aurais pas mieux joué le rôle moi-même. Il faut
recommencer demain, tous les jours, jusqu'à nouvel ordre.
--Rachel le désire encore?
--Cela ne l'amuse pas, naturellement; mais il le faut bien. Le frère est
terrible; elle a peur. On ne peut faire autrement. Dans quelques jours,
les soupçons détruits, les vieilles gens déroutés, elle couronnera votre
bonheur.
--Vous n'avez pas d'autre message?
--L'amour, le plus tendre amour, les plus doux sentiments, une affection
inaltérable. Puis-je dire quelque chose pour vous?
--Mon cher, répondit l'innocent M. Tupman en serrant chaleureusement la
main de son ami, portez-lui mes plus vives tendresses. Dites-lui combien
j'ai de peine à dissimuler. Dites tout ce qu'on peut dire d'aimable;
mais ajoutez que je reconnais la nécessité du rôle qu'elle m'a imposé ce
matin par votre conseil. Dites que j'applaudis à sa sagesse et que
j'admire sa discrétion.
--Je le lui dirai. Est-ce tout?
--Oui. Ajoutez seulement que je soupire ardemment après l'époque où elle
m'appartiendra, où toute dissimulation deviendra inutile.
--Certainement, certainement. Est-ce tout?
--Oh! mon ami! dit le pauvre M. Tupman en pressant de nouveau la main de
son compagnon, oh! mon ami, recevez mes remercîments les plus sincères
pour votre bonté désintéressée, et pardonnez-moi si, même en
imagination, je vous ai jamais fait l'injustice de supposer que vous
pourriez me nuire. Mon cher ami, pourrai-je jamais reconnaître un tel
service?
--Ne parlez pas de ça, répliqua M. Jingle, ne par....»
Et il s'interrompit, comme s'il s'était rappelé tout d'un coup quelque
chose.
«A propos, reprit-il, vous ne pourriez pas me prêter dix guinées, hein?
Affaire très-urgente. Vous rendrai ça dans trois jours.
--Je crois que je puis vous obliger, répondit M. Tupman dans la
plénitude de son coeur. Dans trois jours, dites-vous?
--Rien que trois jours; tout fini, alors, plus de difficultés.»
M. Tupman compta les dix guinées dans la main de son compagnon, et
celui-ci les insinua dans son gousset, pièce par pièce, tout en
regagnant la maison.
«Attention! dit M. Jingle, pas un regard.
--Pas un coup d'oeil, repartit M. Tupman.
--Pas un mot!
--Pas une syllabe.
--Toutes vos cajoleries pour la nièce; plutôt brutal qu'autre chose
envers la tante, seul moyen de tromper les envieux....
--Je ne m'oublierai pas, répondit tout haut M. Tupman.
--Et je ne m'oublierai pas non plus,» dit tout bas M. Jingle.
Ils entraient alors dans la maison.
La scène du dîner fut répétée le soir même et pendant trois autres
dîners et trois soirées subséquentes. Le quatrième soir, le vieux Wardle
paraissait fort satisfait, car il s'était convaincu que M. Tupman avait
été faussement accusé; celui-ci était également joyeux, car M. Jingle
lui avait dit que son affaire serait bientôt terminée; M. Pickwick se
trouvait très-heureux, car c'était son état habituel; M. Snodgrass ne
l'était pas, car il devenait jaloux de M. Tupman; la vieille lady était
de fort bonne humeur, car elle gagnait au whist; enfin M. Jingle et miss
Wardle étaient enchantés, pour des raisons tellement importantes dans
cette véridiques histoire, qu'elles seront racontées dans un autre
chapitre.