La dame tressaillit. «Sûrement vous ne les avez pas entendues, dit-elle
avec pudeur.
--Oh! si, je les ai entendues, répliqua chaleureusement M. Tupman.
Répétez ces paroles, si vous voulez que je guérisse! répétez-les.
--Silence! dit la dame! voilà mon frère!»
M. Tracy Tupman reprit sa première position, et M. Wardle entra dans la
chambre, accompagné d'un chirurgien.
Le bras fut examiné; la blessure pansée, et déclarée fort légère; et
l'esprit des assistants se trouvant ainsi rassuré ils procédèrent à
satisfaire leur appétit. La gaieté brillait de nouveau sur leurs
visages. M. Pickwick seul restait silencieux et réservé; la doute et la
méfiance se peignaient sur sa physionomie expressive, car sa confiance
en M. Winkle avait été ébranlée, grandement ébranlée par les aventures
du matin.
«Jouez-vous à la crosse? demanda M. Wardle au chasseur.
Dans tout autre temps M. Winkle aurait répondu d'une manière
affirmative, mais il sentit la délicatesse de sa position, et répliqua
modestement: «Non monsieur.
--Et vous, monsieur? demanda M. Snodgrass au joyeux vieillard.
--J'y jouais autrefois, répliqua celui-ci; mais j'y ai renoncé
désormais. Cependant je souscris au club, quoique je ne joue plus.
--N'est-ce pas aujourd'hui qu'a lieu la grande partie entre les camps
opposés de Muggleton et de Dingley-Dell? demanda M. Pickwick.
--Oui, répliqua leur hôte: vous y viendrez, n'est-ce pas?
--Oui, monsieur, répondit M. Pickwick: j'ai grand plaisir à voir des
exercices auxquels on peut se livrer sans danger, et dans lesquels la
maladresse des gens ne met pas en péril la vie de leurs semblables.» En
prononçant ces mots M. Pickwick fit une pause expressive, et regarda
fixement M. Winkle, qui ne put soutenir sans frémir le coup d'oeil
pénétrant de son mentor. Celui-ci ajouta alors: «Ne serait-il pas
convenable de confier notre ami blessé aux soins de ces dames?
--Vous ne pouvez pas me placer dans de meilleures mains, murmura M
Tupman.
--Ce serait impossible,» ajouta M. Snodgrass.
Il fut donc convenu que M. Tupman resterait à la maison sous la
surveillance des dames, et que la portion masculine de la société,
conduite par M. Wardle, irait juger des coups dans ce combat d'habileté
qui avait tiré Muggleton de sa torpeur, et inoculé à Dingley-Dell une
excitation fébrile.
Il n'y avait guère qu'une demi-lieue de distance à parcourir, et le
sentier couvert de mousse passait par des allées ombragées. La
conversation roula principalement sur les délicieux paysages qui se
découvraient tour à tour, et M. Pickwick regretta presque d'avoir été si
vite, lorsqu'il se trouva dans la grande rue de Muggleton.
Toutes les personnes dont le génie est doué de la moindre propension
géographique savent, nécessairement, que la ville de Muggleton jouit
d'une corporation, qu'elle possède un maire, des bourgeois, des
électeurs: et quiconque consultera les Adresses du maire aux _freemen_,
ou celles des _freemen_ au maire, ou celles du maire et des _freemen_ à
la corporation, ou celles du maire, des _freemen_ et de la corporation
au Parlement, apprendra par là ce qu'il aurait dû connaître auparavant:
à savoir, que Muggleton est un _bourg_ ancien et loyal, unissant une
ferveur zélée pour les principes du christianisme à un attachement
solide aux droits commerciaux. En preuve de quoi, le maire, la
corporation et divers habitants, ont présenté à différentes reprises
soixante-huit pétitions pour qu'on permit la vente des bénéfices dans
l'église, quatre-vingt-six pétitions pour qu'on défendît la vente dans
les rues le dimanche, mille quatre cent vingt pétitions contre la traite
des noirs en Amérique, avec un nombre égal de pétitions contre toute
espèce d'intervention législative, au sujet du travail exagéré des
enfants, dans les manufactures anglaises.
Lorsque M. Pickwick se trouva dans la grande rue de cet illustre bourg,
il contempla la scène qui s'offrit à ses yeux avec une curiosité
mélangée d'intérêt.
La place du marché avait la forme d'un carré au centre duquel s'était
érigée une vaste auberge. Son enseigne énorme étalait un objet fort
commun dans les arts, mais qu'on rencontre rarement dans la nature,
c'est-à-dire un lion bleu, ayant trois pattes en l'air et se balançant
sur l'extrémité de l'ongle central de la quatrième. On voyait aux
environs un bureau d'assurance contre l'incendie et celui d'un
commissaire-priseur, les magasins d'un marchand de blé et d'un marchand
de toile, les boutiques d'un sellier, d'un distillateur, d'un épicier et
d'un cordonnier, lequel cordonnier faisait également servir son local à
la diffusion des chapeaux, des bonnets, des hardes de toute espèce, des
parapluies et des connaissances utiles. Il y avait en outre une petite
maison de briques rouges, précédée d'une sorte de cour pavée, et que
tout le monde, à la première vue, reconnaissait pour appartenir à un
avoué. Il y avait encore une autre maison en briques rouges sur la porte
de laquelle s'étalait une large plaque de cuivre annonçant, en
caractères très-lisibles, que cette maison appartenait à un chirurgien.
Quelques jeunes gens se dirigeaient vers le jeu de crosse, et deux ou
trois boutiquiers, se tenant debout sur le pavé de leur porte, avaient
l'air fort désireux de se rendre au même endroit, comme ils auraient pu
le faire, selon toutes les apparences, sans perdre un grand nombre de
chalands.
M. Pickwick s'était déjà arrêté pour faire ces observations qu'il se
proposait de noter à son aise, mais comme ses amis avaient quitté la
grande rue, il se hâta de les rejoindre et les retrouva en vue du champ
de bataille.
Les barres que les joueurs doivent conquérir ou défendre étaient déjà
placées, aussi bien qu'une couple de tentes pour servir au repos et au
rafraîchissement des parties belligérantes. Mais le jeu n'était pas
encore commencé. Deux ou trois Dingley-Dellois ou Muggletoniens
s'amusaient d'un air majestueux à jeter négligemment leur balle d'une
main dans l'autre. Ils avaient des chapeaux de paille, des jaquettes de
flanelle et des pantalons blancs, ce qui leur donnait tout à fait la
tournure d'amateurs tailleurs de pierre. Quelques autres gentlemen,
vêtus de la même manière, étaient éparpillés autour des tentes, vers
l'une desquelles M. Wardle conduisit sa société.
Plusieurs douzaines de «Comment vous portez-vous?» saluèrent l'arrivée
du vieux gentleman, et il y eut un soulèvement général de chapeaux de
paille, avec une inclinaison contagieuse de gilets de flanelle,
lorsqu'il introduisit ses hôtes comme des gentlemen de Londres, qui
désiraient vivement assister aux agréables divertissements de la
journée.
«Je crois, monsieur, que vous feriez mieux d'entrer dans la marquise,
dit un très-volumineux gentleman, dont le corps paraissait être la
moitié d'une gigantesque pièce de flanelle, perchée sur une couple de
traversins.
--Vous y seriez beaucoup mieux, monsieur, ajouta un autre gentleman
aussi volumineux que le précédent, et qui ressemblait à l'autre moitié
de la susdite pièce de flanelle.
--Vous êtes bien bon, répondit M. Pickwick.
--Par ici, reprit le premier gentleman; c'est ici que l'on marque, c'est
la place la meilleure;» et il les précéda en soufflant comme un cheval
poussif.
Jeu superbe,--noble occupation,--bel exercice,--charmant! Telles furent
les paroles qui frappèrent les oreilles de M. Pickwick en entrant dans
la tente, et le premier objet qui s'offrit à ses regards fut son ami de
la voiture de Rochester. Il était en train de pérorer, à la grande
satisfaction d'un cercle choisi des joueurs élus par la ville de
Muggleton. Son costume s'était légèrement amélioré. Il avait des bottes
neuves, mais il était impossible de le méconnaître.
L'étranger reconnut immédiatement ses amis. Avec son impétuosité
ordinaire et en parlant continuellement, il se précipita vers M.
Pickwick, le saisit par la main et le tira vers un siége, comme si tous
les arrangements du jeu avaient été spécialement sous sa direction.
«Par ici!--par ici!--ça sera fièrement amusant,--muids de
bière,--monceaux de boeuf,--tonneaux de moutarde,--glorieuse
journée,--asseyez-vous,--mettez-vous à votre aise,--charmé de vous voir,
très-charmé.»
M. Pickwick s'assit comme on le lui disait, et MM. Winkle et Snodgrass
suivirent également les indications de leur mystérieux ami. M. Wardle
l'examinait avec un étonnement silencieux.
--M. Wardle, un de mes amis, dit M. Pickwick à l'étranger.
--Un de vos amis? s'écria celui-ci. Mon cher monsieur, comment vous
portez-vous?--Les amis de nos amis sont....--Votre main, monsieur.»
En enfilant ces phrases, l'étranger saisit la main de M. Wardle avec
toute la chaleur d'une vieille intimité, puis se recula de deux ou trois
pas, comme pour mieux voir son visage et sa tournure, puis secoua sa
main de nouveau plus chaudement encore que la première fois, s'il est
possible.
«Et comment êtes-vous venu ici? demanda M. Pickwick avec un sourire où
la bienveillance luttait contre la surprise.
--Venu?--Je loge à l'auberge de la Couronne, à Muggleton.--Rencontré une
société.--Jaquettes de flanelle,--pantalons blancs,--sandwiches aux
anchois,--rognons braisés,--fameux gaillards,--charmant!»
M. Pickwick connaissait assez le système sténographique de l'étranger
pour conclure de cette communication rapide et disloquée que, d'une
manière ou d'une autre, il avait fait connaissance avec les
Muggletoniens, et que, par un procédé qui lui était particulier, il
était parvenu à en extraire une invitation générale. La curiosité de M.
Pickwick ainsi satisfaite, il ajusta ses lunettes et se prépara à
considérer le jeu qui venait de commencer.
Les deux joueurs les plus renommés du fameux club de Muggleton, M.
Dumkins et M. Podder, tenant leurs crosses à la main, se portèrent
solennellement vers leurs guichets respectifs. M. Luffey, le plus noble
ornement de Dingley-Dell, fut choisi pour _bouler_ contre le redoutable
Dumkins, et M. Struggles fut élu pour rendre le même office à
l'invincible Podder. Plusieurs joueurs furent placés pour _guetter_ les
balles en différents endroits de la plaine, et chacun d'eux se mit dans
l'attitude convenable, en appuyant une main sur chaque genou et en se
courbant, comme s'il avait voulu offrir un dos favorable à quelque
apprenti _saute-mouton_. Tous les joueurs classiques se posent ainsi, et
même on pense généralement qu'il serait impossible de bien voir venir
une balle dans une autre attitude.
Les arbitres se placèrent derrière les guichets et les compteurs se
préparèrent à noter les points. Il se fit alors un profond silence. M.
Luffey se retira quelques pas en arrière du guichet de l'immuable
Podder, et, durant quelques secondes, il appliqua sa balle à son oeil
droit. Dumkins, les yeux fixés sur chaque mouvement de Luffey, attendait
l'arrivée de la balle avec une noble confiance.
«Attention, s'écria soudain le _bouleur_, et en même temps la balle
s'échappe de sa main, rapide comme l'éclair, et se dirige vers le centre
du guichet. Le prudent Dumkins était sur ses gardes; il reçut la balle
sur le bout de sa crosse et la fit voler au loin par-dessus les
éclaireurs, qui s'étaient baissés justement assez pour la laisser passer
au-dessus de leur tête.
--Courez! courez!--Une autre balle!--Maintenant!
--Allons!--Jetez-la!--Allons!--Arrêtez-la!--Une autre!
--Non!--Oui!--Non!--Jetez-la!--Jetez-la.» Telles furent les acclamations
qui suivirent ce coup, à la conclusion duquel Muggleton avait gagné deux
points.
Cependant Podder n'était pas moins actif à se couvrir de lauriers, dont
l'éclat rejaillissait également sur Muggleton. Il bloquait les balles
douteuses, laissait passer les mauvaises, prenait les bonnes et les
faisait voler dans tous les coins de la plaine. Les coureurs étaient sur
les dents. Les _bouleurs_ furent changés et d'autres _boulèrent_ jusqu'à
ce que leur bras en devinssent roides; mais Dumkins et Podder restèrent
invaincus. Vainement la balle était lancée droit au centre du guichet,
ils y arrivaient avant elle et la repoussaient au loin. Un gentleman
d'un certain âge s'efforçait-il d'arrêter son mouvement, elle roulait
entre ses jambes ou glissait entre ses doigts; un mince gentleman
essayait-il de l'attraper, elle lui choquait le nez et rebondissait
plaisamment avec une nouvelle force, pendant que les yeux du joueur
maladroit se remplissaient de larmes et que son corps se tordait par la
violence de ses angoisses. Enfin, quand on fit le compte de Dumkins et
de Podder, Muggleton avait marqué cinquante-quatre points, tandis que la
marque des Dingley-Dellois était aussi blanche que leurs visages.
L'avantage était trop grand pour être reconquis. Vainement l'impétueux
Luffey, vainement l'enthousiaste Struggles firent-ils tout ce que
l'expérience et le savoir pouvaient leur suggérer pour regagner le
terrain perdu par Dingley-Dell, tout fut inutile, et bientôt
Dingley-Dell fut obligé de reconnaître Muggleton pour son vainqueur.
Cependant l'étranger à l'habit vert n'avait fait que boire, manger et
parler à la fois et sans interruption. A chaque coup bien joué, il
exprimait son approbation d'une manière pleine de condescendance et qui
ne pouvait manquer d'être singulièrement flatteuse pour les joueurs qui
la méritaient. Mais aussi, chaque fois qu'un joueur ne pouvait saisir la
balle ou l'arrêter, il fulminait contre le maladroit. Ah!
stupide!--Allons, maladroit!--Imbécile!--Cruche! etc. Exclamations au
moyen desquelles il se posait aux yeux des assistants, comme un juge
excellent, infaillible dans tous les mystères du noble jeu de la crosse.
«Fameuse partie! bien jouée! Certains coups admirables! dit l'étranger à
la fin du jeu, au moment où les deux partis se pressaient dans la tente.
--Vous y jouez, monsieur? demanda M. Wardle qui avait été amusé par sa
loquacité.
--Joué? parbleu! Mille fois. Pas ici; aux Indes occidentales. Jeu
entraînant! chaude besogne, très-chaude!
--Ce jeu doit être bien échauffant dans un pareil climat! fit observer
M. Pickwick.
--Échauffant? Dites brûlant! grillant! dévorant! Un jour, je jouais un
seul guichet contre mon ami le colonel sir Thomas Blazo, à qui ferait le
plus de points. Jouant à pile ou face qui commencera, je gagne: sept
heures du matin: six indigènes pour ramasser les balles. Je commence. Je
renvoie toutes les balles du colonel. Chaleur intense! Les indigènes se
trouvent mal. On les emporte. Une autre demi-douzaine les remplace; ils
se trouvent mal de même. Blazo joue, soutenu par deux indigènes. Moi,
infatigable, je lui renvoie toujours ses balles. Blazo se trouve mal
aussi. Enfoncé le colonel! Moi, je ne veut pas cesser. Quanko Samba
restait seul. Le soleil était rouge, les crosses brûlaient comme des
charbons ardents, les balles avaient des boutons de chaleur. Cinq cent
soixante-dix points! Je n'en pouvais plus. Quanko recueille un reste de
force. Sa balle renverse mon guichet; mais je prends un bain, et vais
dîner.
--Et que devint ce monsieur... Chose? demanda un vieux gentleman.
--Qui? Le colonel Blazo?
--Non, l'autre gentleman.
--Quanko Samba?
--Oui, monsieur.
--Pauvre Quanko! n'en releva jamais, quitta le jeu, quitta la vie,
mourut, monsieur!» En prononçant ces mots, l'étranger ensevelit son
visage dans un pot d'ale. Mais était-ce pour en savourer le contenu, ou
pour cacher son émotion? C'est ce que nous n'avons jamais pu éclaircir.
Nous savons seulement qu'il s'arrêta tout à coup, qu'il poussa un long
et profond soupir, et qu'il regarda avec anxiété deux des principaux
membres du club de Dingley-Dell qui s'approchaient de M. Pickwick, et
qui lui disaient:
«Nous allons faire un modeste repas au _Lion bleu_. Nous espérons,
monsieur, que vous voudrez bien y prendre part, avec vos amis.
--Et naturellement, dit M. Wardle, parmi nos amis nous comptons
monsieur..., et il se tourna vers l'étranger.
--Jingle, répondit cet universel personnage. Alfred Jingle, esquire, de
Sansterre.
--J'accepte avec grand plaisir, dit M. Pickwick.
--Et moi aussi, cria M. Alfred Jingle en prenant d'un côté le bras de M.
Wardle, et, de l'autre, celui de M. Pickwick, et en murmurant à
l'oreille de celui-ci:
--Fameux dîner! froid, mais bon. J'ai lorgné dans la chambre, ce matin:
volailles et pâtés, et le reste. Charmantes gens, et polis par-dessus le
marché, très-polis.»
Comme il n'y avait point d'autres préliminaires à arranger, la compagnie
traversa le bourg en petits groupes, et un quart d'heure après elle
était tout entière assise dans la grande salle du _Lion bleu_ de
Muggleton.
M. Dumkins remplit les fonctions de président, et M. Luffey celles de
vice-président.
Il y eut un grand cliquetis de paroles et d'assiettes, de fourchettes
et de couteaux. Trois garçons couraient de tous côtés, et les mets
substantiels disparaissaient rapidement. Le facétieux M. Jingle
contribuait, au moins comme une demi-douzaine d'hommes ordinaires, à
chacune de ces causes de confusion. Lorsque tous les convives eurent
mangé autant qu'ils purent, la nappe fut enlevée; des bouteilles, des
verres et le dessert furent placés sur la table, et les garçons se
retirèrent pour débarrasser, en d'autres termes pour s'approprier tous
les restes mangeables ou buvables sur lesquels il leur fut possible de
mettre la main.
Bientôt on n'entendit plus dans la salle qu'un vaste murmure de
conversations et d'éclats de rire. Il se trouvait là un petit homme
bouffi, qui avait un air de «ne-me-dites-rien, ou-je-vous-contredirai,»
et qui jusqu'alors était demeuré fort tranquille. Seulement, lorsque,
par accident, la conversation se ralentissait, il regardait autour de
lui, comme s'il avait eu envie de dire quelque chose de remarquable, et
de temps en temps il faisait entendre une sorte de toux sèche d'une
inexprimable dignité. A la fin, pendant un instant de silence
comparatif, le petit homme s'écria d'une voix haute et solennelle:
«Monsieur Luffey!»
Tout le monde se tut, et l'individu interpellé répliqua, au milieu d'un
profond silence: «Monsieur?»
«Je désire vous adresser quelques paroles, monsieur, si vous voulez
engager ces messieurs à remplir leurs verres.»
M. Jingle, d'un ton protecteur, s'écria: «Écoutez! écoutez!» et ces
paroles furent répétées en choeur par toute la compagnie. Le
vice-président prit un air de gravité attentive et dit: «Monsieur
Staple?»
«Monsieur! dit le petit homme en se levant, je désire adresser ce que
j'ai à dire à vous et non pas à notre digne président, parce que notre
digne président est en quelque sorte, et je puis dire en grande partie,
le sujet de ce que j'ai à dire, et je puis dire à... à...
--A démontrer, suggéra M. Jingle.
--Oui, à démontrer, reprit le petit homme; je remercie mon honorable
ami, s'il veut me permettre de l'appeler ainsi (quatre _écoutez!_ et un
_certainement_ de M. Jingle) pour la suggestion. Monsieur, je suis un
Dellois, un Dingley-Dellois. (Applaudissements.) Je ne puis réclamer
l'honneur d'ajouter une unité au chiffre de la population de Muggleton.
Et je l'avouerai franchement, monsieur, je ne désire point cet honneur.
Je vous dirai pourquoi, monsieur. (Écoutez!) Je reconnaîtrai volontiers
à Muggleton toutes les distinctions, tous les honneurs qu'il peut
réclamer; ils sont trop nombreux et trop bien connus pour qu'il soit
nécessaire que je les récapitule. Mais, monsieur, tandis que nous nous
rappelons que Muggleton a donné naissance à un Dumkins, à un Podder,
n'oublions jamais que Dingley-Dell peut se vanter d'avoir produit un
Luffey et un Struggles! (Applaudissements tumultueux.) Qu'on ne me croie
pas désireux d'obscurcir la gloire des gentlemen que j'ai nommés en
premier lieu, monsieur, je leur envie les jouissances qu'ils ont dû
ressentir dans cette mémorable journée. (Applaudissements.) Vous
connaissez tous, messieurs, la réplique faite à l'empereur Alexandre par
un individu qui, pour me servir d'une expression vulgaire, faisait sa
tête dans un tonneau: _Si je n'étais pas Diogène, je voudrais être
Alexandre_. Je m'imagine que ces messieurs doivent dire: Si je n'étais
pas Dumkins, je voudrais être Luffey; si je n'étais pas Podder, je
voudrais être Struggles! (Enthousiasme.) Mais, gentlemen de Muggleton,
est-ce seulement à la crosse que vos compatriotes sont remarquables?
N'avez-vous jamais entendu citer Dumkins comme un exemple de
persévérance? N'avez-vous jamais appris à associer Podder et la
propriété? (Grands applaudissements.) En luttant pour vos droits, pour
votre liberté, pour vos privilèges, n'avez-vous jamais été réduits, ne
fût-ce que pour un instant, au doute et au désespoir? et, quand vous
étiez ainsi découragés, le nom de Dumkins n'a-t-il pas ranimé dans votre
coeur le feu de l'espérance? Une seule parole de cet homme colossal ne
l'a-t-elle pas fait briller avec plus d'éclat que s'il ne s'était jamais
éteint? (Grands applaudissements.) Gentlemen, je vous prie d'entourer
d'une riche auréole d'applaudissements frénétiques les noms unis de
Dumkins et de Podder!»
Ici le petit homme se tut, et la compagnie commença un tapage de cris,
de coups frappés sur la table, qui dura, avec peu d'interruptions,
pendant le reste de la soirée. D'autres toasts furent portés. M. Luffey
et M. Struggles, M. Pickwick et M. Jingle, furent, chacun à son tour, le
sujet d'éloges sans mélange; et chacun à son tour exprima ses
remercîments pour cet honneur.
Enthousiaste comme nous le sommes pour la noble entreprise à laquelle
nous nous sommes dévoué, nous aurions éprouvé une inexprimable sensation
d'orgueil, nous nous serions cru certain de l'immortalité dont nous
sommes privé actuellement, si nous avions pu mettre sous les yeux de nos
ardents lecteurs le plus faible compte rendu de ces discours. Comme à
l'ordinaire, M. Snodgrass prit une grande quantité de notes, et sans
doute nous y aurions puisé les renseignements les plus importants, si
l'éloquence brûlante des orateurs ou l'influence fébrile du vin n'avait
point fait trembler la main du gentleman, au point de rendre son
écriture presque inintelligible et son style complétement obscur. A
force de patience, nous sommes parvenu à reconnaître quelques caractères
qui ont une faible ressemblance avec les noms des orateurs. Nous avons
pu distinguer aussi le squelette d'une chanson (probablement chantée par
M. Jingle), dans laquelle les mots _vin_ et _divin_, _rubis_ et _ravis_,
sont répétés à de courts intervalles. Nous nous imaginons aussi pouvoir
déchiffrer à la fin de ces notes quelques allusions à des restes de
gigot ou de volaille braisée. Puis ensuite nous distinguons les mots de
grog froid et d'ale; mais comme les hypothèses que nous pourrions bâtir
sur ces indices n'auraient jamais d'autre fondement que nos conjectures,
nous ne voulons nous permettre d'exprimer aucune des suppositions
nombreuses qui se présentent à notre esprit.
C'est pourquoi nous allons retourner à M. Tupman, nous contentant
d'ajouter que, peu de minutes avant minuit, les sommités réunies de
Dingley-Dell et de Muggleton furent entendues, chantant avec
enthousiasme cet air si poétique et si national:
Nous ne rentrerons que demain matin,
Nous n'irons coucher qu'au jour!
Nous ne rentrerons que demain matin,
Nous n'irons coucher qu'au jour!
Demain matin au point du jour,
Nous n'irons coucher qu'au jour![10]
[Footnote 10: Refrain d'une chanson bachique.]