M. Pickwick salua affirmativement.

Le joueur infortuné fit un appel à la générosité de son partner en

disant d'un ton dubitatif: «Devais-je réellement le couper?

--Certainement, monsieur, répondit sèchement le gros gentleman.

--J'en suis désolé, répliqua Miller avec abattement.

--Il est bien temps! grommela son partner.

--Deux d'honneurs. Cela nous fait huit,» dit M. Pickwick.

On redonna des cartes.

«Pouvez-vous en faire encore une? demanda la vieille dame.

--Oui, répondit M. Pickwick. Double, simple; et le rob.

--On n'a jamais vu une pareille chance! fit observer M. Miller.

--Ni d'aussi vilaines cartes!» ajouta le gros gentleman.

Un silence solennel s'ensuivit. M. Pickwick était enjoué, la vieille

dame attentive, le gros gentleman querelleur, et M. Miller craintif.

«Encore une partie double! s'écria la vieille dame triomphante, en

plaçant sous le flambeau une pièce de six pence et un demi-penny, sans

empreinte, comme mémorandum du fait.

--Encore une partie double, monsieur, dit M. Pickwick.

--Je le sais bien, monsieur,» répliqua le gros gentleman avec aigreur.

Dans le courant d'une autre partie, dont le résultat fut le même, M.

Miller eut le malheur de faire une renonce. Aussi, le gros gentleman ne

fut plus maître de contenir son irritation. La vieille dame, au

contraire, entendait de mieux en mieux, tandis que l'infortuné Miller

paraissait aussi peu dans son élément qu'un dauphin dans une guérite.

Quand le whist fut terminé, le gros gentleman se retint dans un coin et

resta parfaitement muet durant une heure vingt-sept minutes: alors

seulement, sortant de sa retraite, il offrit à M. Pickwick une prise de

tabac, avec l'air généreux d'un homme que la charité chrétienne engage à

pardonner les injures qu'il a reçues.

Pendant ces événements, le jeu de la table ronde continuait avec gaieté.

Isabelle Wardle s'était associée avec M. Trundle, Émily Wardle avec M.

Snodgrass, et qui plus est, M. Tupman et la tante demoiselle avaient

aussi formé une société de fiches et de galanteries. Le vieux M. Wardle

était au comble de la joie; il conduisait une banque avec tant d'astuce,

les dames montraient tant d'âpreté au gain, qu'un tonnerre d'éclats de

rire retentissait continuellement autour de la table. Il y avait une

vieille lady qui était toujours obligée de payer pour une demi-douzaine

de cartes. Tout le monde en riait régulièrement à chaque tour, et quand

la vieille lady avait l'air vexé de payer, on riait encore plus fort:

alors son visage s'épanouissait par degrés, et elle finissait par faire

chorus avec les autres. Quand la tante demoiselle faisait un _mariage_,

les jeunes personnes éclataient de nouveau et la tante demoiselle

devenait de très-mauvaise humeur; mais elle sentait la main de M. Tupman

qui saisissait la sienne par-dessous la table, et son visage

s'épanouissait aussi, puis elle prenait un air à peu près malin, comme

si le mariage n'avait pas été aussi loin de la question qu'on le

supposait. Alors tout le monde recommençait à rire, surtout le vieux

Wardle qui s'amusait d'une plaisanterie au moins autant que les plus

jeunes. Cependant, M. Snodgrass murmurait continuellement dans l'oreille

de sa partner des sentiments poétiques, qui faisaient faire à un vieux

gentleman sur les associations pour les cartes et sur les associations

pour la vie, des remarques facétieuses et malignes, accompagnées de

coups d'oeil, de coups de coude et de sourires. L'hilarité de la

compagnie en était redoublée, et spécialement celle de l'épouse du

susdit vieux gentleman. De temps en temps M. Winkle éditait des bons

mots, fort connus dans la ville, mais qui ne l'étaient pas encore dans

la province; et comme tout le monde en riait de très-bon coeur et les

trouvait excellente, M. Winkle était resplendissant d'honneur et de

gloire. Quant au bienveillant ecclésiastique, il regardait cette scène

d'un air satisfait, car le bon vieillard était heureux de voir des

visages heureux autour de lui; et, quoique la joie fût assez bruyante,

elle venait du coeur, non des lèvres, c'est-à-dire que c'était la

véritable joie, après tout.

La soirée s'écoula rapidement au sein de ces récréations. Après un

souper simple et substantiel, un cercle sociable fut formé autour du

feu, et M. Pickwick déclara que jamais de sa vie il n'avait ressenti

plus de vrai bonheur et n'avait été mieux disposé à jouir du présent

hélas! trop fugitif.

Le vieillard hospitalier était assis en cérémonie auprès du fauteuil de

sa mère, et tenait une de ses mains dans les siennes: «Voilà précisément

ce que j'aime, disait-il. Les plus heureux instants de mon existence se

sont passés auprès de ce vieux foyer, et je trouve du plaisir à y faire

flamber du feu jusqu'à ce que la chaleur devienne insupportable.

Voyez-vous... ma pauvre vieille mère que voilà, s'asseyait dans cette

cheminée sur ce petit tabouret, quand elle était enfant. N'est-il pas

vrai, ma mère?»

La vieille lady secoua la tête avec un sourire mélancolique, et l'on vit

couler lentement sur ses joues ces larmes involontaires qui s'éveillent

au souvenir des anciens temps et du bonheur écoulé depuis de longues

années.

«Monsieur Pickwick, continua leur hôte après un court silence, vous

m'excuserez si je parle souvent de cet endroit, car je l'aime

passionnément, et je n'en connais pas d'autre. La vieille maison et les

champs mêmes semblent être pour moi d'anciens amis. J'en dis autant de

notre petite église garnie d'une épaisse tenture de lierre, sur lequel,

par parenthèse, notre excellent ami que voilà a fait une chanson à son

arrivée ici. Monsieur Snodgrass, il me semble que votre verre est vide.

--Je vous demande pardon, répliqua ce gentleman, dont la curiosité

poétique avait été grandement excitée par la dernière phrase de son

hôte. Vous parliez ce me semble d'une chanson sur le lierre?

--C'est à notre ami qu'il faut vous adresser à ce sujet, dit M. Wardle

en indiquant l'ecclésiastique par un signe.

--Oserais-je vous prier, monsieur, de nous faire connaître cette

composition? dit alors M. Snodgrass.

--Véritablement, répondit le vénérable ecclésiastique, c'est fort peu de

chose et ma seule excuse pour m'en être rendu coupable, c'est que

j'étais très-jeune dans ce temps-là. Telle qu'elle est, toutefois, vous

allez l'entendre, si vous le désirez.»

Un murmure de curiosité fut naturellement la réplique, et le vieil

ecclésiastique, soufflé de temps en temps par sa femme, commença à

réciter la pièce de vers en question. «Je l'appelle,» dit-il:

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I · 第 24 / 99 题