CHAPITRE II.

Le premier jour de voyage et la première soirée d'aventures, avec leurs

conséquences.

Le soleil, ce ponctuel factotum de l'univers, venait de se lever et

commençait à éclairer le matin du 13 mai 1831, quand M. Samuël Pickwick,

semblable à cet astre radieux, sortit des bras du sommeil, ouvrit la

croisée de sa chambre, et laissa tomber ses regards sur le monde, qui

s'agitait au-dessous de lui. La rue Goswell était à ses pieds, la rue

Goswell était à sa droite, la rue Goswell était à sa gauche, aussi loin

que l'oeil pouvait s'étendre, et en face de lui se trouvait encore la rue

Goswell. «Telles, pensa M. Pickwick, telles sont les vues étroites de

ces philosophes, qui, satisfaits d'examiner la surface des choses, ne

cherchent point à en étudier les mystères cachés. Comme eux, je pourrais

me contenter de regarder toujours sur la rue Goswell, sans faire aucun

effort pour pénétrer dans les contrées inconnues qui l'environnent.»

Ayant laissé tomber cette pensée sublime, M. Pickwick s'occupe de

s'habiller et de serrer ses effets dans son portemanteau. Les grands

hommes sont rarement très-scrupuleux pour leur costume: aussi la barbe,

la toilette, le déjeuner se succédèrent-ils rapidement. Au bout d'une

heure M. Pickwick était arrivé à la place des voitures de Saint-Martin

le Grand, ayant son portemanteau sous son bras, son télescope dans la

poche de sa redingote, et dans celle de son gilet son mémorandum,

toujours prêt à recevoir les découvertes dignes d'être notées.

«Cocher! cria M. Pickwick.

--Voilà, monsieur! répondit un étrange spécimen du genre homme, lequel

avec son sarrau et son tablier de toile, portant au cou une plaque de

cuivre numérotée, avait l'air d'être catalogué dans quelque collection

d'objets rares. C'était le garçon de place. Voilà, monsieur. Hé!

cabriolet en tête!» Et le cocher étant sorti de la taverne où il fumait

sa pipe, M. Pickwick et son portemanteau furent hissés dans la voiture.

--Golden-Cross, dit M. Pickwick.

--Ce n'est qu'une méchante course d'un shilling, Tom, cria le cocher

d'un ton de mauvaise humeur, pour l'édification du garçon de place,

comme la voiture partait.

--Quel âge a cette bête-là, mon ami? demanda M. Pickwick en se frottant

le nez avec le shilling qu'il tenait tout prêt pour payer sa course.

--Quarante-deux ans, répliqua le cocher, après avoir lorgné M. Pickwick

du coin de l'oeil.

--Quoi! s'écria l'homme illustre en mettant la main sur son carnet.»

Le cocher réitéra son assertion; M. Pickwick le regarda fixement au

visage; mais il ne découvrit aucune hésitation dans ses traits, et nota

le fait immédiatement.

«Et combien de temps reste-t-il hors de l'écurie, continua M. Pickwick,

cherchant toujours à acquérir quelques notions utiles.

--Deux ou trois semaines.

--Deux ou trois semaines hors de l'écurie! dit le philosophe plein

d'étonnement; et il tira de nouveau son portefeuille.

--Les écuries, répliqua froidement le cocher, sont à Pentonville; mais

il y entre rarement à cause de sa faiblesse.

--A cause de sa faiblesse? répéta M. Pickwick avec perplexité.

--Il tombe toujours quand on l'ôte du cabriolet. Mais au contraire quand

il y est bien attelé, nous tenons les guides courtes et il ne peut pas

broncher. Nous avons une paire de fameuses roues; aussi, pour peu qu'il

bouge, elles roulent après lui, et il faut bien qu'il marche. Il ne peut

pas s'en empêcher.»

M. Pickwick enregistra chaque parole de ce récit, pour en faire part à

son club, comme d'une singulière preuve de la vitalité des chevaux dans

les circonstances les plus difficiles. Il achevait d'écrire, lorsque le

cabriolet atteignit Golden-Cross. Aussitôt le cocher saute en bas, M.

Pickwick descend avec précaution, et MM. Tupman, Snodgrass et Winkle,

qui attendaient avec anxiété l'arrivée de leur illustre chef,

s'approchent de lui pour le féliciter.

«Tenez, cocher,» dit M. Pickwick en tendant le shilling à son

conducteur.

Mais quel fut l'étonnement du savant personnage lorsque cet homme

inconcevable, jetant l'argent sur le pavé, déclara, en langage figuré,

qu'il ne demandait d'autre payement que le plaisir de boxer avec M.

Pickwick tout son shilling.

«Vous êtes fou, dit M. Snodgrass.

--Ivre, reprit M. Winkle.

--Tous les deux, ajouta M. Tupman.

--Avancez! disait le cocher, lançant dans l'espace une multitude de

coups de poings préparatoires. Avancez tous les quatre!

--En voilà une bonne! s'écrièrent une demi-douzaine d'autres cochers: A

la besogne, John! et ils se rangèrent en cercle avec une grande

satisfaction.

--Qu'est-ce qu'y a, John? demanda un gentleman, porteur de manches de

calicot noir.

--Ce qu'y a! répliqua le cocher. Ce vieux a pris mon numéro!

--Je n'ai pas pris votre numéro, dit M. Pickwick d'un ton indigné.

--Pourquoi l'avez-vous noté, alors? demanda le cocher.

--Je ne l'ai pas noté! s'écria M. Pickwick, avec indignation.

--Croiriez-vous, continua le cocher, en s'adressant à la foule;

croiriez-vous que ce mouchard-là monte dans mon cabriolet, prend mon

numéro, et couche sur le papier chaque parole que j'ai dite?» (Le

mémorandum revint comme un trait de lumière dans la mémoire de M.

Pickwick.)

«Il a fait ça? cria un autre cocher.

--Oui, il a fait ça. Après m'avoir induit par ses vexations à

l'attaquer, voilà qu'il a trois témoins tout prêts pour déposer contre

moi. Mais il me le payera, quand je devrais en avoir pour six mois!

Avancez donc.» Et dans son exaspération, avec un dédain superbe pour ses

propres effets, le cocher lança son chapeau sur le pavé, fit sauter les

lunettes de M. Pickwick, envoya un coup de poing sous le nez de M.

Pickwick, un autre coup de poing dans la poitrine de M. Pickwick, un

troisième dans l'oeil de M. Snodgrass, un quatrième pour varier dans le

gilet de M. Tupman; puis s'en alla d'un saut au milieu de la rue, puis

revint sur le trottoir, et finalement enleva à M. Winkle le peu d'air

respirable que renfermaient momentanément ses poumons, le tout en une

douzaine de secondes.

«Où y a-t-il un constable? dit M. Snodgrass.

--Mettez-les sous la pompe, suggéra un marchand de pâtés chauds.

--Vous me le payerez, dit M. Pickwick respirant avec difficulté.

--Mouchards! crièrent quelques voix dans la foule.

--Avancez donc, beugla le cocher, qui pendant ce temps avait continué de

lancer des coups de poings dans le vide.»

Jusqu'alors la populace avait contemplé passivement cette scène; mais le

bruit que les pickwickiens étaient des mouchards s'étant répandu de

proche en proche, les assistants commencèrent à discuter avec beaucoup

de chaleur s'il ne conviendrait pas de suivre la proposition de

l'irascible marchand de pâtés. On ne peut dire à quelles voies de fait

ils se seraient portés, si l'intervention d'un nouvel arrivant n'avait

terminé inopinément la bagarre.

«Qu'est-ce qu'il y a? demanda un grand jeune homme effilé, revêtu d'un

habit vert, et qui sortait du bureau des voitures.

--Mouchards! hurla de nouveau la foule.

--C'est faux! cria M. Pickwick avec un accent qui devait convaincre tout

auditeur exempt de préjugés.

--Bien vrai? bien vrai?» demanda le jeune homme, en se faisant passage à

travers la multitude, par l'infaillible procédé qui consiste à donner

des coups de coude à droite et à gauche.

M. Pickwick, en quelques phrases précipitées, lui expliqua le véritable

état des choses.

«S'il en est ainsi, venez avec moi, dit l'habit vert, entraînant l'homme

illustre et parlant tout le long du chemin. Ici, n° 924, prenez le prix

de votre course, et allez vous-en. Respectable gentleman, je réponds de

lui. Pas de sottises. Par ici, monsieur. Où sont vos amis? Erreur à ce

que je vois. N'importe. Des accidents. Ça arrive à tout le monde.

Courage! on n'en meurt pas; il faut faire contre fortune bon coeur.

Citez-le devant le commissaire; qu'il mette cela dans sa poche si cela

lui va. Damnés coquins! et débitant avec une volubilité extraordinaire

un long chapelet de sentences semblables, l'étranger introduisit M.

Pickwick et ses disciples dans la chambre d'attente des voyageurs.

--Garçon! cria l'étranger en tirant la sonnette avec une violence

formidable, des verres pour tout le monde; du grog à l'eau-de-vie chaud,

fort sucré, et qu'il y en ait beaucoup. L'oeil endommagé, monsieur?

Garçon, un bifteck cru, pour l'oeil de monsieur. Rien comme le bifteck

cru pour une contusion, monsieur. Un candélabre à gaz, excellent, mais

incommode. Diablement drôle de se tenir en pleine rue une demi-heure,

l'oeil appuyé sur un candélabre à gaz. La bonne plaisanterie, hein! Ha!

ha!» Et l'étranger, sans s'arrêter pour reprendre haleine, avala d'un

seul trait une demi-pinte de grog brûlant, puis il s'étala sur une

chaise, avec autant d'aisance que si rien de remarquable n'était arrivé.

M. Pickwick eut le temps d'observer le costume et la tournure de cette

nouvelle connaissance, tandis que ses trois compagnons étaient occupés à

lui offrir leurs remerciements.

C'était un homme d'une taille moyenne; mais comme il avait le corps

mince et les jambes très-longues, il paraissait beaucoup plus grand

qu'il ne l'était en réalité. Son habit vert avait été un vêtement

élégant dans les beaux jours des habits à queue de morue;

malheureusement, dans ce temps-là, il avait sans doute été fait pour un

homme beaucoup plus petit que l'étranger, car les manches salies et

fanées lui descendaient à peine aux poignets. Sans égard pour l'âge

respectable de cet habit, il l'avait boutonné jusqu'au menton, au hasard

imminent d'en faire craquer le dos. Son cou était décoré d'un vieux col

noir, mais on n'y apercevait aucun vestige d'un col de chemise. Son

étroit pantalon étalait çà et là des places luisantes qui indiquaient de

longs services; il était fortement tendu par des sous-pieds sur des

souliers rapiécés, afin de cacher, sans doute, des bas, jadis blancs,

qui se trahissaient encore malgré cette précaution inutile. De chaque

côté d'un chapeau à bords retroussés tombaient en boucles négligées les

longs cheveux noirs du personnage, et l'on entrevoyait la chair de ses

poignets entre ses gants et les parements de son habit Enfin son visage

était maigre et pâle, et dans toute sa personne régnait un air

indéfinissable d'impudence hâbleuse et d'aplomb imperturbable.

Tel était l'individu que M. Pickwick examinait à travers ses lunettes

(heureusement retrouvées), et auquel il offrit, en termes choisis, ses

remercîments, après que ses trois amis eurent épuisé les leurs.

«N'en parlons plus, dit l'étranger, coupant court aux compliments, ça

suffit. Fameux gaillard, ce cocher, il jouait bien des poings, mais si

j'avais été votre ami à l'habit de chasse vert, Dieu me damne! j'aurais

brisé la tête du cocher en moins de rien; celle du pâtissier aussi,

parole d'honneur!»

Ce discours tout d'une haleine fut interrompu par le cocher de

Rochester, annonçant que le _Commodore_ était prêt à partir.

«Commodore! murmura l'étranger en se levant: ma voiture, place retenue.

Place d'impériale. Payez l'eau-de-vie et l'eau; faudrait changer un

billet de cinq livres; il circule beaucoup de pièces fausses, monnaie de

Birmingham; connu. Et il secoua la tête d'un air fin.»

Or, M. Pickwick et ses trois compagnons avaient précisément projeté de

faire leur première halte à Rochester. Ils déclarèrent donc à leur

nouvelle connaissance qu'ils suivaient la même route, et convinrent

d'occuper le siége de derrière de la voiture, où ils pourraient tenir

tous les cinq.

«Allons! haut! dit l'étranger, en aidant M. Pickwick à grimper sur

l'impériale, avec une précipitation qui dérangea matériellement la

gravité ordinaire du philosophe.

--Aucun bagage, monsieur? demanda le cocher.

--Qui? moi? répliqua l'étranger: Paquet de papier gris, voilà! le reste

parti par eau; grosses caisses clouées, grosses comme des maisons,

lourdes, lourdes, diablement lourdes!» Et il enfonça dans sa poche, le

plus qu'il put, le paquet de papier gris, qui, à en juger d'après les

apparences paraissait contenir une chemise et un mouchoir.

«Gare! gare les têtes! cria le babillard étranger, quand ils arrivèrent

sous la voûte, par laquelle entraient ou sortaient les voitures;

terrible endroit, très-dangereux; l'autre jour; cinq enfants; mère;

grande femme, mangeant des sandwiches, oublie la voûte; crac! les

enfants se retournent; la tête de la mère enlevée! les sandwiches dans

sa main; pas de bouche pour les mettre, le chef de la famille n'y était

plus. Horrible! horrible! Vous regardez Whitehall, monsieur? beau

palais, petite croisée; la tête de quelqu'un tombée là[6]... Eh! Il

n'avait pas pris garde non plus! Eh! monsieur, eh!

[Footnote 6: Charles Ier, décapité sur un échafaud, dressé contre une

des fenêtres du palais et par où il sortit.

(_Note du traducteur._)]

--Je ruminais, dit M. Pickwick, sur l'étrange mutabilité des choses de

ce monde.

--Ah! je devine: on entre par la porte du palais un jour; on en sort par

la fenêtre le lendemain. Philosophe, monsieur?

--Observateur de la nature humaine, monsieur.

--Moi aussi, comme la plupart des hommes, quand ils n'ont pas

grand'chose à faire, et encore moins à gagner. Poëte, monsieur?

--Mon ami, M. Snodgrass, a une disposition poétique très-prononcée,

répondit M. Pickwick.

--Moi aussi, reprit l'étranger, poëme épique; dix mille vers; révolution

de juillet; composé sur place; Mars le jour, Apollon la nuit;

déchargeant la fusil, pinçant la lyre.

--Vous étiez présent à cette glorieuse scène? demanda M. Snodgrass.

--Présent! un peu[7], j'ajustais un Suisse; j'ajustais un vers; j'entre

chez un marchand de vin et je l'écris; je retourne dans la rue, pouf!

pan! une autre idée; je rentre dans la boutique, plume et encre; dans la

rue, d'estoc et de taille. Noble temps, monsieur! Chasseur, monsieur? se

tournant brusquement vers M. Winkle.

[Footnote 7: Exemple remarquable de la force prophétique de

l'imagination de M. Jingle quand on pense que ce dialogue a lieu en 1827

et que la révolution est de 1830.

(_Note de l'auteur._)]

--Un peu, répliqua celui-ci.

--Belle occupation! belle occupation! des chiens?

--Pas dans ce moment.

--Ah! vous devriez en avoir. Noble animal, créature intelligente! J'en

avais un jadis, chien d'arrêt, instinct surprenant. Je chasse un jour,

j'entre dans un enclos, je siffle, chien immobile; je siffle encore;

Ponto! Inutile: bouge pas. Ponto! Ponto! il ne remue pas. Chien

pétrifié, en arrêt devant un écriteau. Une inscription. _Les

gardes-chasse ont ordre de tuer tous les chiens qu'ils trouveront dans

cet enclos._ Il ne voulait pas avancer. Chien étonnant. Fameuse bête,

oh! oui, fameuse!

--Singulière circonstance, dit M. Pickwick. Voulez-vous me permettre

d'en prendre note?

--Certainement, monsieur, certainement; cent autres anecdotes du même

animal. Jolie fille, monsieur! continua l'étranger en s'adressant à M.

Tracy Tupman, lequel s'occupait à lancer des oeillades antipickwickiennes

à une jeune femme qui passait sur le bord de la route.

--Très-jolie, répondit M. Tupman.

--Les Anglaises ne valent pas les Espagnoles: nobles créatures; cheveux

de jais, noires prunelles, formes séduisantes; douces créatures,

charmantes!

--Vous avez été en Espagne, monsieur? demanda M. Tracy Tupman.

--J'y ai vécu des siècles.

--Vous avez fait beaucoup de conquêtes?

--Des conquêtes? par milliers. Don Bolaro Fizzgig, grand d'Espagne;

fille unique; doña Christina, superbe créature; elle m'aimait à la

folie. Père jaloux; fille passionnée; bel Anglais; doña Christina au

désespoir; acide prussique; pompe stomacale dans mon portemanteau; je

pratique l'opération; vieux Bolaro en extase, consent à notre union;

joint nos mains, ruisseaux de pleurs; histoire romantique,

très-romantique.

--Cette dame est-elle maintenant en Angleterre? reprit M. Tupman, sur

lequel la description de tant de charmes avait produit une vive

impression.

--Morte! monsieur, morte! répondit l'étranger en appliquant à son oeil

droit les tristes restes d'un mouchoir de batiste. Ne guérit jamais de

la pompe stomacale, constitution détruite, victime de l'amour.

--Et le père? demanda le poétique Snodgrass.

--Saisi de remords, disparition subite, conversation de toute la ville.

Recherches dans tous les coins, sans succès. Jet d'eau de la fontaine

publique dans la grande place s'arrête subitement: le temps passe,

toujours point d'eau; les ouvriers s'y mettent: mon beau-père dans le

gros tuyau, une confession complète dans sa botte droite. On le retire,

la fontaine coule de plus belle.

--Voulez-vous me permettre d'écrire ce petit roman? dit M. Snodgrass,

profondément affecté.

--Certainement, monsieur, certainement. Cinquante autres à votre

service. Étrange histoire que la mienne, non pas extraordinaire, mais

curieuse.»

Durant toute la route, l'étranger continua à parler de la sorte,

s'interrompant seulement aux relais pour avaler un verre d'ale, en guise

de ponctuation. Aussi, lorsque la voiture arriva au pont de Rochester,

les carnets de MM. Pickwick et Snodgrass étaient complétement remplis

d'un choix de ses aventures.

Lorsqu'on aperçut le vieux château, M. Auguste Snodgrass s'écria avec la

ferveur poétique qui le distinguait: «Quelles magnifiques ruines!

--Quelle étude pour un antiquaire! furent les propres paroles qui

s'échappèrent de la bouche de M. Pickwick, tandis qu'il appliquait son

télescope à son oeil.

--Ah! un bel endroit, répliqua l'étranger. Superbe masse, sombres

murailles, arcades branlantes, noirs recoins, escaliers croûlants.

Vieille cathédrale aussi, odeur terreuse, les marches usées par les

pieds des pèlerins, petites portes saxonnes, confessionnaux comme les

guérites de ceux qui reçoivent l'argent au spectacle. Drôles de gens que

ces moines, papes et trésoriers, et toutes sortes de vieux gaillards,

avec des grosses faces rouges et des nez écornés, qu'on déterre tous les

jours. Des pourpoints de buffle, des arquebuses à mèche, sarcophages.

Belle place, vieilles légendes, drôles d'histoires, étonnantes.» Et

l'étranger continua son soliloque jusqu'au moment où la voiture

s'arrêta, dans la grande rue, devant l'auberge du _Taureau_.

--Allez-vous rester ici, monsieur, lui demanda M. Nathaniel Winkle.

«Ici? non, monsieur. Mais vous ferez bien d'y séjourner, bonne maison,

lits propres. L'hôtel _Wright_, à côté, très-cher, une demi-couronne de

plus sur votre compte, si vous regardez seulement le garçon; fait payer

plus cher si vous dînez en ville que si vous dîniez à l'hôtel: drôles de

gens, vraiment.»

M. Winkle s'approcha de M. Pickwick et lui dit quelques paroles à

l'oreille. Un chuchotement passa de M. Pickwick à M. Snodgrass, de M.

Snodgrass à M. Tupman, et des signes d'assentiment ayant été échangés,

M. Pickwick s'adressa ainsi à l'étranger.

«Vous nous avez rendu ce matin un important service, monsieur.

Permettez-moi de vous offrir une légère marque de notre reconnaissance,

en vous priant de nous faire l'honneur de dîner avec nous.

--Grand plaisir. Ne me permettrai pas de dire mon goût; volaille rôtie

et champignons, excellente chose; quelle heure?

--Voyons, répondit M. Pickwick, en tirant sa montre. Il est maintenant

près de trois heures. A cinq heures, si vous voulez.

--Convient parfaitement; cinq heures précises, jusqu'alors prenez soin

de vous.»

Ainsi parla l'étranger, et il souleva de quelques pouces son chapeau à

bords retroussés, le replaça négligemment sur le coin de l'oreille,

traversa la cour d'un air délibéré, et tourna dans la grande rue, ayant

toujours hors de sa poche la moitié du paquet de papier gris.

«Évidemment un grand voyageur dans divers climats et un profond

observateur des hommes et des choses, dit M. Pickwick.

--J'aimerais à voir son poëme, reprit M. Snodgrass.

--Et moi je voudrais avoir vu son chien,» ajouta M. Winkle.

M. Tupman ne parla point, mais il pensa a doña Christina, à l'acide

prussique, à la fontaine, et ses yeux se remplirent de larmes.

Après avoir retenu une salle à manger particulière, examiné les lits,

commandé le dîner, nos voyageurs sortirent pour observer la ville et les

environs.

Nous avons lu soigneusement les notes de M. Pickwick sur les quatre

villes de Stroud, Rochester, Chatham et Brompton, et nous n'avons pas

trouvé que ses opinions différassent matériellement de celles des autres

savants qui ont parcouru les mêmes lieux. On peut résumer ainsi sa

description.

Les principales productions de ces villes paraissent être des soldats,

des matelote, des juifs, de la craie, des crevettes, des officiers et

des employés de la marine. Les principales marchandises étalées dans les

rues sont des denrées pour la marine, du caramel, des pommes, des

poissons plats et des huîtres. Les rues ont un air vivant et animé, qui

provient principalement de la bonne humeur des militaires. Quand ces

vaillants hommes, sous l'influence d'un excès de gaieté et de

spiritueux, font, en chantant, des zigzags dans les rues, ils offrent un

spectacle vraiment délicieux pour un esprit philanthropique, surtout si

nous considérons quel amusement innocent et peu cher ils fournissent à

tous les enfants de la ville, qui les suivent en plaisantent avec eux.

Rien (ajouta M. Pickwick), rien n'égale leur bonne humeur. La veille de

mon arrivée, l'un d'eux avait été grossièrement insulté dans une

auberge. La fille avait refusé de le laisser boire davantage. Sur quoi,

et par pur badinage, le soldat tira sa baïonnette et blessa la servante

à l'épaule: cependant, le lendemain, ce brave garçon se rendit dès le

matin à l'auberge, et fut le premier à promettre de ne conserver aucun

ressentiment, et d'oublier ce qui s'était passé.

«La consommation de tabac doit être très-grande dans cette ville,

continue M. Pickwick; et l'odeur de ce végétal, répandue dans toutes les

rues, doit être étonnamment délicieuse pour ceux qui aiment à fumer. Un

voyageur superficiel critiquerait peut-être les boues qui caractérisent

leur viabilité, mais elles offrent, au contraire, un véritable sujet de

jouissance à ceux qui y découvrent un indice de mouvement et de

prospérité commerciale.»

Cinq heures précises amenèrent à la fois le dîner et l'étranger. Il

s'était débarrassé de son paquet de papier gris, mais il n'avait fait

aucun changement dans son costume et déployait toujours sa loquacité

accoutumée.

«Qu'est-ce que cela? demanda-t-il, comme le garçon ôtait une des cloches

d'argent. Des soles! ha! fameux poisson; toutes soles viennent de

Londres. Les entrepreneurs de diligences poussent aux dîners politiques

pour avoir le transport des soles; des paniers par douzaines; ils savent

bien ce qu'ils font. Eh! eh! Un verre de vin avec moi, monsieur.

--Avec plaisir,» répondit M. Pickwick. Et l'étranger prit du vin,

d'abord avec lui, puis avec M. Snodgrass, puis avec M. Tupman, puis avec

M. Winkle, puis enfin avec la société collectivement; et le tout sans

cesser un seul instant de discourir.

«Diable de bacchanale sur l'escalier! Banquettes qu'on monte,

charpentiers qui descendent, lampes, verres, harpe. Qu'y a-t-il donc,

garçon?

--Un bal, monsieur.

--Un bal par souscription?

--Non, monsieur. Monsieur, un bal public au bénéfice des pauvres,

monsieur.

--Monsieur, dit M. Tupman avec un vif intérêt, savez-vous si les femmes

sont bien dans cette ville?

--Superbes, magnifiques. Kent, monsieur; tout le monde connaît le comté

de Kent, célèbre pour ses pommes, ses cerises, son houblon et ses

femmes. Un verre de vin, monsieur?

--Avec grand plaisir, répondit M. Tupman; et l'étranger emplit son

verre, et le vida.

--J'aimerais beaucoup aller à ce bal, reprit M. Tupman, beaucoup.

--Nous avons des billets au comptoir, monsieur. Une demi-guinée chaque,

monsieur, dit le garçon.»

M. Tupman exprima de nouveau le désir d'être présent à cette fête; mais

ne rencontrant aucune réponse dans l'oeil obscurci de M. Snodgrass, ni

dans le regard distrait de M. Pickwick, il se rejeta, avec un nouvel

intérêt, sur le vin de Porto et sur le dessert qu'on venait d'apporter.

Le garçon se retira, et nos cinq voyageurs continuèrent à savourer les

deux heures d'abandon qui suivent le dîner.

«Pardon, monsieur, dit l'étranger, la bouteille dort, faites-lui faire

le tour comme le soleil, par la soute au pain, rubis sur l'ongle,» et il

vida son verre qu'il avait rempli deux minutes auparavant, et s'en versa

un autre avec l'aplomb d'un homme accoutumé à ce manège.

Le vin fut bu, et l'on en demanda d'autre: le visiteur parla, les

pickwickiens écoutèrent; M. Tupman se sentait à chaque instant plus de

disposition pour le bal; la figure de M. Pickwick brillait d'une

expression de philanthropie universelle; MM. Winkle et Snodgrass étaient

tombés dans un profond sommeil.

«Ils commencent là haut, dit l'étranger; écoutez, on accorde les

violons, maintenant la harpe; les voilà partis.»

En effet, les sons variés qui descendaient le long de l'escalier

annonçaient le commencement du premier quadrille.

«J'aimerais beaucoup aller à ce bal, répéta M. Tupman.

--Moi aussi; maudit bagage; bateau en retard: rien à mettre; drôle,

hein?»

Une bienveillance générale était le trait caractéristique des

pickwickiens, et M. Tupman en était doué plus qu'aucun autre. En

feuilletant les procès-verbaux du club, on est étonné de voir combien de

fois cet excellent homme envoya chez les autres membres de l'Association

les infortunés qui s'adressaient à lui, pour en obtenir de vieux

vêtements ou des secours pécuniaires.

«Je serais heureux de vous prêter un habit pour cette occasion, dit-il

à l'étranger; mais vous êtes assez mince, et je suis...

--Assez gros. Bacchus sur le retour, descendu de son tonneau, les

pampres au diable, portant des culottes. Ah! ah! Passez le vin.»

Nous ne saurions dire si M. Tupman fut indigné du ton péremptoire avec

lequel l'étranger l'engageait à passer le vin, qui passait en effet si

vite par son gosier, ou s'il était justement scandalisé de voir un

membre influent de Pickwick-Club comparé ignominieusement à un Bacchus

démonté; mais, après avoir passé le vin, il toussa deux fois et regarda

l'étranger, durant quelques secondes, avec une fixité sévère. Cependant,

cet individu étant demeuré parfaitement calme et serein sous son regard

scrutateur, il en diminua par degrés l'intensité et recommença à parler

du bal.

«J'étais sur le point d'observer, monsieur, lui dit-il, que si mes

vêtements doivent vous être trop larges, ceux de mon ami, M. Winkle,

pourraient peut-être vous aller mieux.»

L'étranger prit d'un coup d'oeil la mesure de M. Winkle et s'écria avec

satisfaction: «Justement ce qu'il me faut!»

M. Tupman regarda autour de lui. Le vin, qui avait exercé son influence

somnifère sur MM. Snodgrass et Winkle, avait aussi appesanti les sens de

M. Pickwick. Ce gentleman avait parcouru successivement les diverses

phases qui précèdent la léthargie produite par le dîner et par le vin.

Il avait subi les phases ordinaires depuis l'excès de la gaieté jusqu'à

l'abîme de la tristesse. Comme un bec de gaz, dans une rue, lorsque le

vent a pénétré dans le tuyau, il avait déployé par moments, une clarté

extraordinaire, puis il était tombé si bas qu'on pouvait à peine

l'apercevoir; après un court intervalle il avait fait jaillir de nouveau

une éblouissante lumière, puis il avait oscillé rapidement, et il

s'était éteint tout à fait. Sa tête était penchée sur sa poitrine, et un

ronflement perpétuel, accompagné parfois d'un sourd grognement, étaient

les seules preuves auriculaires qui pussent attester encore la présence

de ce grand homme.

M. Tupman était violemment tenté d'aller au bal, pour porter son

jugement sur les beautés du comté de Kent; il était également tenté

d'emmener avec lui l'étranger; car il l'entendait parler des habitants

et de la ville comme s'il y avait vécu depuis sa naissance, tandis que

lui-même se trouvait entièrement dépaysé. M. Winkle dormait

profondément, et M. Tupman avait assez d'expérience de l'état où il le

voyait pour savoir que, suivant le cours ordinaire de la nature, son ami

ne songerait point à autre chose, en s'éveillant, qu'à se traîner

pesamment vers son lit. Cependant il restait encore dans l'indécision.

«Remplissez votre verre, et passez le vin;» dit l'infatigable visiteur.

M. Tupman fit comme il lui était demandé, et le stimulant additionnel du

dernier verre le détermina.

«La chambre à coucher de Winkle, dit-il à l'étranger, ouvre dans la

mienne; si je l'éveillais maintenant je ne pourrais pas lui faire

comprendre ce que je désire: mais je sais qu'il a un costume complet

dans son sac de nuit. Supposez que vous le mettiez pour aller au bal et

que vous l'ôtiez en rentrant, je pourrais le replacer facilement, sans

déranger notre ami le moins du monde.

--Admirable! répondit l'étranger; fameux plan! Damnée position, bizarre,

quatorze habits dans ma malle et obligé de mettre celui d'un autre.

Très-drôle! vraiment.

--Il faut prendre nos billets, dit M. Tupman.

--Pas la peine de changer une guinée. Jouons qui payera les deux, jetez

une pièce en l'air, moi je nomme, allez. Femme, femme, femme

enchanteresse! et le souverain étant tombé laissa voir sur sa face

supérieure le dragon, appelé par courtoisie, une femme. Condamné par le

sort, M. Tupman tira la sonnette, prit les billets et demanda de la

lumière. Au bout d'un quart d'heure l'étranger était complétement paré

des dépouilles de M. Nathaniel Winkle.

--C'est un habit neuf, dit M. Tupman, tandis que l'étranger se mirait

avec complaisance: c'est le premier qui soit orné des boutons de notre

club;» et il fit remarquer à son compagnon les larges boutons dorés, sur

lesquels on voyait les lettres P.C. de chaque côté du buste de M.

Pickwick.

«P.C. répéta l'étranger; drôle de devise, le portrait du vieux bonhomme,

avec P.C. Qu'est-ce que P.C. signifie, portrait curieux, hein?»

M. Tupman, avec une grande importance et une indignation mal comprimée,

expliqua le symbole mystique du Pickwick-Club, tandis que l'étranger se

tordait pour apercevoir dans la glace le derrière de l'habit dont la

taille lui montait au milieu du dos.

«Un peu court de taille, n'est-ce pas? Comme les vestes des facteurs:

drôles d'habits, ceux-là, faits à l'entreprise, sans mesures: voies

mystérieuses de la providence, à tous les petits hommes, de longs

habits; à tous les grands, des habits courts.»

En babillant de cette manière, le nouveau compagnon de M. Tupman acheva

d'ajuster son costume, ou plutôt celui de M. Winkle, et, bientôt après,

les deux amateurs de fêtes montèrent ensemble l'escalier.

«Quels noms, messieurs? dit l'homme qui se tenait à la porte. M. Tupman

s'avançait pour énoncer ses titres et qualités, quand l'étranger

l'arrêta en disant:

--Pas de nom du tout; et il murmura à l'oreille de M. Tupman: «Les noms

ne valent rien; inconnus, excellents noms dans leur genre, mais pas

illustres; fameux noms dans une petite réunion, mais qui ne feraient pas

d'effet dans une grande assemblée. Incognito, voilà la chose. Gentlemen

de Londres, nobles étrangers, n'importe quoi.»

La porte s'ouvrit à ces derniers mots prononcés à voix haute, et M.

Tupman entra dans la salle de bal avec l'étranger.

C'était une longue chambre garnie de banquettes cramoisies, et éclairée

par des bougies, placées dans des lustres de cristal. Les musiciens

étaient soigneusement retranchés sur une haute estrade, et trois ou

quatre quadrilles se mêlaient et se démêlaient d'une manière

scientifique. Dans une pièce voisine on apercevait deux tables à jouer,

sur lesquelles quatre vieilles dames, avec un pareil nombre de gros

messieurs, exécutaient gravement leur whist.

La finale terminée, les danseurs se promenèrent dans la salle, et nos

deux compagnons se plantèrent dans un coin pour observer la compagnie.

«Charmantes femmes! soupira M. Tupman.

--Attendez un instant. Vous allez voir tout à l'heure. Les gros bonnets

pas encore venus. Drôle d'endroit. Les employés supérieurs de la marine

ne parlent pas aux petits employés, les petits employés ne parlent pas à

la bourgeoisie, la bourgeoisie ne parle pas aux marchands, le

commissaire du gouvernement ne parle à personne.

--Quel est ce petit garçon aux cheveux blonds, aux yeux rouges, avec un

habit de fantaisie?

--Silence, s'il vous plaît! yeux rouges, habit de fantaisie, petit

garçon, allons donc! Chut! chut! c'est un enseigne du 97e, l'honorable

Wilmot-Bécasse. Grande famille, les Bécasses, famille nombreuse.

--Sir Thomas Clubber, lady Clubber et Mlles Clubber! cria d'une voix de

stentor l'homme qui annonçait.»

Une profonde sensation se propagea dans toute la salle, à l'entrée d'un

énorme gentleman, en habit bleu, avec des boutons brillants; d'une vaste

lady en satin bleu, et de deux jeunes ladies taillées sur le même patron

et parées de robes élégantes de la même couleur.

«Commissaire du gouvernement, chef de la marine, grand homme,

remarquablement grand! dit tout bas l'étranger à M. Tupman, pendant que

les commissaires du bal conduisaient sir Thomas Clubber et sa famille

jusqu'au haut bout de la salle. L'honorable Wilmot-Bécasse et les

meneurs de distinction s'empressèrent de présenter leurs hommages aux

demoiselles Clubber, et sir Thomas Clubber, droit comme un i,

contemplait majestueusement l'assemblée du haut de sa cravate noire.»

M. Smithie, Mme Smithie et mesdemoiselles Smithie, furent annoncés

immédiatement après.

«Qu'est-ce que M. Smithie? demanda M. Tupman.

--Quelque chose de la marine,» répondit l'étranger.

M. Smithie s'inclina avec déférence devant sir Thomas Clubber, et sir

Thomas Clubber lui rendit son salut avec une condescendance marquée.

Lady Clubber examina à travers son lorgnon Mme Smithie et sa famille; et

à son tour Mme Smithie regarda du haut en bas madame je ne sais qui,

dont le mari n'était pas dans la marine.

«Colonel Bulder, Mme Bulder et miss Bulder!

--Chef de la garnison,» dit l'étranger, en réponse à un coup d'oeil

interrogateur de M. Tupman.

Miss Bulder fut chaudement accueillie par les miss Clubber; les

salutations entre Mme Bulder et lady Clubber furent des plus

affectueuses; le colonel Bulder et sir Thomas s'offrirent mutuellement

une prise de tabac, et tous deux regardèrent autour d'eux comme une

paire d'Alexandre Selkirk, monarques de tout ce qui les entourait.

Tandis que l'aristocratie de l'endroit, les Bulder, les Clubber et les

Bécasse conservaient ainsi leur dignité au haut bout de la salle, les

autres classes de la société les imitaient, au bas bout, autant qu'il

leur était possible. Les officiers les moins aristocratiques du 97e se

dévouaient aux familles des fonctionnaires les moins importants de la

marine; les femmes des avoués et la femme du marchand de vin étaient à

la tête d'une faction; la femme du brasseur visitait les Bulder; et Mme

Tomlinson, directrice du bureau de poste, semblait avoir été choisie par

un assentiment universel, pour diriger le parti marchand.

Un des personnages les plus populaires dans son propre cercle était un

gros petit homme, dont le crâne chauve était entouré d'une couronne de

cheveux noirs et roides; c'était le docteur Slammer, chirurgien du 97e.

Le docteur Slammer prenait du tabac avec tout le monde, riait, dansait,

plaisantait, jouait au whist, était partout, faisait tout. A ces

occupations, toutes nombreuses qu'elles fussent déjà, le docteur en

joignait une autre, plus importante encore: il enveloppait des

attentions les plus dévouées, les plus infatigables, une vieille petite

veuve, dont la riche toilette et les nombreux bijoux annonçaient une

fortune qui en faisait un parti fort désirable pour un homme d'un revenu

limité.

Les yeux de M. Tupman et de son compagnon avaient été fixés sur le

docteur et sur la veuve depuis quelque temps, lorsque l'étranger rompit

le silence.

«Un tas d'argent, vieille fille, le docteur fait sa tête, excellente

idée, bonne charge.»

Tandis que ces sentences peu intelligibles s'échappaient de la bouche de

l'étranger, M. Tupman le regardait d'un air interrogateur.

«Je vais danser avec la veuve.

--Qui est-elle?

--N'en sais rien, jamais vue. Supplanter le docteur. En avant, marche!»

En achevant ces mots, l'étranger traversa la pièce, s'appuya contre le

manteau de la cheminée, et attacha ses regards, avec un air d'admiration

respectueuse et mélancolique, sur la grosse figure de la vieille petite

dame. M. Tupman regardait muet d'étonnement. L'étranger faisait

évidemment des progrès rapides: le docteur dansait avec une autre dame!

La veuve laissa tomber son éventail; l'étranger le releva, et le lui

rendit avec empressement: un sourire, un salut, une révérence, quelques

paroles de conversation. L'étranger retraversa hardiment la salle, pour

chercher le maître des cérémonies, retourna avec lui près de la veuve,

et, après quelques instants de pantomime introductrice, il saisit la

main de sa conquête et prit place avec elle dans un quadrille.

Grande fut la surprise de M. Tupman à ce procédé sommaire; mais

l'étonnement du petit docteur paraissait encore plus grand. L'étranger

était jeune; la veuve était flattée; elle ne prenait plus garde aux

attentions du docteur, et l'indignation de celui-ci ne faisait aucune

impression sur son imperturbable rival. Le docteur Slammer resta

paralysé. Lui, le docteur Slammer, du 97e, être anéanti en un moment,

par un homme que personne n'avait jamais vu, que personne ne

connaissait! Le docteur Slammer! le docteur Slammer, du 97e! Incroyable!

cela ne se pouvait pas. Et pourtant cela était. Bon, voilà que

l'étranger présente son ami? Le docteur pouvait-il en croire ses yeux?

Il regarda de nouveau et il se trouva dans la pénible nécessité de

reconnaître la véracité de ses nerfs optiques. Mme Budger dansait avec

M. Tupman, il n'y avait pas moyen de s'y tromper. Sa veuve elle-même est

là devant lui, en chair et en os, bondissant avec une vigueur

inaccoutumée. Là aussi était M. Tupman, sautant à droite et à gauche,

d'un air plein de gravité, et dansant (ce qui arrive à beaucoup de

personnes) comme si la contredanse était une épreuve solennelle, et

qu'il fallût, pour s'en tirer, armer son moral d'une inflexible

résolution.

Silencieusement et patiemment le docteur supporta tout ceci. Il vit

l'étranger offrir du vin chaud, remporter les verres, se précipiter sur

des biscuits; il vit mille coquetteries échangées, et il ne dit rien:

mais quelques secondes après que l'étranger eut disparu avec Mme Budger,

pour la conduire à sa voiture, il s'élança hors de la chambre, et chaque

particule de sa colère, longtemps contenue, sembla s'échapper de son

visage en un ruisseau de sueur.

L'étranger revenait, il parlait à voix basse à M. Tupman, il riait, il

était radieux, il avait triomphé. Le petit docteur eut soif de sa vie.

«Monsieur! dit-il d'une voix terrible, en montrant sa carte et en se

retirant dans un angle du passage: mon nom est Slammer! Le docteur

Slammer, monsieur! 97e régiment, caserne de Chatham. Ma carte, monsieur!

ma carte! Il aurait voulu poursuivre, mais son indignation l'étouffait.

--Ah! répliqua l'étranger négligemment, Slammer, bien obligé; merci,

merci de votre attention délicate, pas malade maintenant, Slammer,

quand je le serai, m'adresserai a vous.

--Vous... vous êtes un intrigant... un poltron... un lâche... un

menteur... un... un.... Vous déciderez-vous à me donner votre carte,

monsieur?

--Ah! je vois, dit l'étranger à demi-voix, punch trop fort, hôte

libéral. La limonade beaucoup meilleure, des chambres trop chaudes,

gentlemen d'un certain âge, s'en ressentent le lendemain, cruelles

souffrances.... et il fit quelques pas.

--Vous demeurez dans cette maison, monsieur? cria le petit homme

furieux; vous êtes ivre maintenant, monsieur! Vous entendrez parler de

moi, monsieur! Je vous retrouverai, monsieur! je vous retrouverai!

--Vous ferez bien d'abord de retrouver votre lit,» répondit l'impassible

étranger.

Le docteur Slammer le regarda avec une férocité inexprimable, et en

s'éloignant il enfonça son chapeau sur sa tête d'une manière qui

indiquait toute son indignation.

Cependant l'étranger et M. Tupman montèrent dans la chambre de celui-ci

pour restituer le plumage qu'ils avaient emprunté à l'innocent M.

Winkle. Ils le trouvèrent profondément endormi, et la restitution fut

bientôt faite. L'étranger était extrêmement facétieux, et M. Tupman,

étourdi par le vin, par le punch, par les lumières, par la vue de tant

de femmes, regardait toute cette affaire comme une excellente

plaisanterie. Après le départ de son nouvel ami, il éprouva quelque

difficulté à découvrir l'ouverture de son bonnet de nuit: dans ses

efforts pour le mettre sur sa tête, il renversa son flambeau, et ce fut

seulement par une série d évolutions très-compliquées qu'il parvint à

entrer dans son lit. Malgré ces petits accidents il ne tarda pas à

trouver le repos.

Le lendemain matin, sept heures avaient à peine cessé de sonner, quand

l'esprit universel de M. Pickwick fut tiré de l'état de torpeur où

l'avait plongé le sommeil, par des coups violents frappés à sa porte.

«Qui est la? cria-t-il, se dressant sur son séant.

--Le garçon, monsieur.

--Que voulez-vous?

--Pourriez-vous me dire, monsieur, quelle personne de votre société a un

habit bleu à boutons dorés, avec P.C. dessus?»

On le lui aura donné pour le brosser, pensa M. Pickwick, et il a oublié

à qui il appartient. «M. Winkle, cria-t-il, la troisième chambre à

droite.

--Merci, monsieur, dit le garçon; et il passa.

--Qu'est-ce que c'est? demanda M. Tupman, en entendant frapper

violemment à sa porte.

--Puis-je parler à M. Winkle, monsieur? répliqua le garçon du dehors.

--Winkle! Winkle! cria M. Tupman.

--Ohé! répondit une faible voix qui sortait du lit de la chambre

intérieure.

--On vous demande.... Quelqu'un à la porte; et ayant articulé avec

effort ces paroles, M. Tupman se retourna et se rendormit immédiatement.

--On me demande? dit M. Winkle en sautant hors de son lit et en

s'habillant rapidement. A cette distance de Londres, qui diable peut me

demander?

--Un gentleman, en bas, au café, monsieur. Il dit qu'il ne vous

dérangera qu'un instant, monsieur; mais il ne veut accepter aucun délai.

--Fort étrange! répliqua M. Winkle. Dites que je descends.»

Il s'enveloppa d'une robe de chambre; mit un châle de voyage autour de

son cou, et descendit. Une vieille femme et une couple de garçons

balayaient la salle du café. Auprès de la fenêtre était un officier en

petite tenue, qui se retourna en entendant entrer M. Winkle, le salua

d'un air roide, fit retirer les domestiques, ferma soigneusement les

portes, et dit: «M. Winkle, je présume.

--Oui, monsieur, mon nom est Winkle.

--Je viens, monsieur, de la part de mon ami, le docteur Slammer, du 97e.

Cela ne doit pas vous surprendre.

--Le docteur Slammer! répéta M. Winkle.

--Le docteur Slammer. Il m'a chargé de vous dire de sa part que votre

conduite d'hier au soir n'était pas celle d'un gentleman, et qu'un

gentleman ne pouvait pas la supporter.»

L'étonnement de M. Winkle était trop réel et trop évident pour n'être

pas remarqué par le député du docteur Slammer, c'est pourquoi il

poursuivit ainsi: «Mon ami, le docteur Slammer, m'a paru fermement

convaincu que, pendant une partie de la soirée vous étiez gris, et

peut-être hors d'état de sentir l'étendue de l'insulte dont vous vous

êtes rendu coupable. Il m'a chargé de vous dire que si vous plaidiez

cette raison comme une excuse de votre conduite, il consentirait à

recevoir des excuses, écrites par vous sous ma dictée.

--Des excuses écrites! répéta de nouveau M. Winkle avec le ton de la

plus grande surprise.

--Autrement, reprit froidement l'officier, vous connaissez

l'alternative.

--Avez-vous été chargé de ce message pour moi nominativement? demanda M.

Winkle, dont l'intelligence était singulièrement désorganisée par cette

conversation extraordinaire.

--Je n'étais pas présent à la scène, et, en conséquence de votre refus

obstiné de donner votre carte au docteur Slammer, j'ai été prié par lui

de rechercher qui était porteur d'un habit très-remarquable: un habit

bleu clair avec des boutons dorés, portant un buste, et les lettres

P.C.»

M. Winkle chancela d'étonnement, en entendant décrire si minutieusement

son propre costume. L'ami du docteur Slammer continua:

«J'ai appris dans la maison que le propriétaire de l'habit en question

était arrivé ici hier avec trois messieurs. J'ai envoyé auprès de celui

qui paraissait être le principal de la société, et c'est lui qui m'a

adressé à vous.»

Si la grosse tour du château de Rochester s'était soudainement détachée

de ses fondations, et était venue se placer en face de la fenêtre, la

surprise de M. Winkle aurait été peu de chose, comparée avec celle qu'il

éprouva en écoutant ce discours. Sa première idée fut qu'on avait pu lui

voler son habit, et il dit à l'officier: «Voulez-vous avoir la bonté de

m'attendre un instant?

--Certainement;» répondit son hôte malencontreux.

M. Winkle monta rapidement les escaliers; il ouvrit son sac de nuit

d'une main tremblante, l'habit bleu s'y trouvait à sa place habituelle;

mais, en l'examinant avec soin, on voyait clairement qu'il avait été

porté la nuit précédente.

«C'est vrai, dit M. Winkle, en laissant tomber l'habit de ses mains.

J'ai bu trop de vin hier, après dîner, et j'ai une vague idée d'avoir

ensuite marché dans les rues, et d'avoir fumé un cigare. Le fait est que

j'étais tout à fait dedans. J'aurai changé d'habit; j'aurai été quelque

part; j'aurai insulté quelqu'un: je n'en doute plus, et ce message en

est le terrible résultat.» Tourmenté par ces idées, il redescendit au

café avec la sombre résolution d'accepter le cartel du vaillant docteur

et d'en subir les conséquences les plus funestes.

Il était poussé à cette détermination par des considérations diverses.

La première de toutes était le soin de sa réputation auprès du club. Il

y avait toujours été regardé comme une autorité imposante dans tous les

exercices du corps, soit offensifs, soit défensifs, soit inoffensifs.

S'il venait à reculer, dès la première épreuve, sous les yeux de son

chef, sa position dans l'association était perdue pour toujours. En

second lieu, il se souvenait d'avoir entendu dire (par ceux qui ne sont

point initiés à ces mystères) que les témoins se concertent

ordinairement pour ne point mettre de balles dans les pistolets. Enfin,

il pensait qu'en choisissant M. Snodgrass pour second et en lui

dépeignant avec force le danger, ce gentleman pourrait bien en faire

part à M. Pickwick; lequel, assurément, s'empresserait d'informer les

autorités locales, dans la crainte de voir tuer ou détériorer son

disciple.

Ayant calculé toutes ces chances, il revint dans la salle du café et

déclara qu'il acceptait le défi du docteur.

--Voulez-vous m'indiquer un ami, pour régler l'heure et le lieu du

rendez-vous, dit alors l'obligeant officier.

--C'est tout à fait inutile. Veuillez me les nommer, et j'amènerai mon

témoin avec moi.

--Hé bien! reprit l'officier d'un ton indifférent, ce soir, si cela vous

convient; au coucher du soleil.

--Très-bien, répliqua M. Winkle, pensant dans son coeur que c'était

très-mal.

--Vous connaissez le fort Pitt?

--Oui, je l'ai vu hier.

--Prenez la peine d'entrer dans le champ qui borde le fossé; suivez le

sentier à gauche quand vous arriverez à un angle des fortifications, et

marchez droit devant vous jusqu'à ce que vous m'aperceviez; vous me

suivrez alors et je vous conduirai dans un endroit solitaire où

l'affaire pourra se terminer sans crainte d'interruption.

--Crainte d'interruption! pensa M. Winkle.

--Nous n'avons plus rien, je crois, à arranger?

--Pas que je sache.

--Alors je vous salue.

--Je vous salue.» Et l'officier s'en alla lestement en sifflant un air

de contredanse.

Le déjeuner de ce jour-là se passa tristement pour nos voyageurs. M.

Tupman, après les débauches inaccoutumées de la nuit précédente, n'était

point en état de se lever; M. Snodgrass paraissait subir une poétique

dépression d'esprit; M. Pickwick lui-même montrait un attachement

inaccoutumé à l'eau de seltz et au silence; quant à M. Winkle il épiait

soigneusement une occasion de retenir son témoin. Cette occasion ne

tarda pas à se présenter: M. Snodgrass proposa de visiter le château, et

comme M. Winkle était le seul membre de la société qui fût disposé à

faire une promenade, ils sortirent ensemble.

«Snodgrass, dit M. Winkle, lorsqu'ils eurent tourné le coin de la rue,

Snodgrass, mon cher ami, puis-je compter sur votre discrétion? Et en

parlant ainsi il désirait ardemment de n'y pouvoir point compter.

--Vous le pouvez, répliqua M. Snodgrass. Je jure....

--Non, non! interrompit M. Winkle, épouvanté par l'idée que son

compagnon pouvait innocemment s'engager à ne pas le dénoncer. Ne jurez

pas, ne jurez pas; cela n'est point nécessaire.»

M. Snodgrass laissa retomber la main qu'il avait poétiquement levée vers

les nuages, et prit une attitude attentive.

«Mon cher ami, dit alors M. Winkle, j'ai besoin de votre assistance dans

une affaire d'honneur.

--Vous l'aurez, répliqua M. Snodgrass, en serrant la main de son

compagnon.

--Avec un docteur, le docteur Slammer, du 97e, ajouta M. Winkle,

désirant faire paraître la chose aussi solennelle que possible. Une

affaire avec un officier, ayant pour témoin un autre officier; ce soir,

au coucher du soleil, dans un champ solitaire, au delà du fort Pitt.

--Comptez sur moi, répondit M. Snodgrass, avec étonnement, mais sans

être autrement affecté. En effet, rien n'est plus remarquable que la

froideur avec laquelle on prend ces sortes d'affaires, quand on n'y est

point partie principale. M. Winkle avait oublié cela: il avait jugé les

sentiments de son ami d'après les siens.

--Les conséquences peuvent être terribles, reprit M. Winkle.

--J'espère que non.

--Le docteur est, je pense, un très-bon tireur.

--La plupart des militaires le sont, observa M. Snodgrass avec calme;

mais ne l'êtes-vous point aussi?»

M. Winkle répondit affirmativement, et s'apercevant qu'il n'avait point

suffisamment alarmé son compagnon, il changea de batterie.

«Snodgrass, dit-il d'une voix tremblante d'émotion, si je succombe vous

trouverez dans mon portefeuille une lettre pour mon... pour mon père.»

Cette attaque ne réussit point davantage. M. Snodgrass fut touché, mais

il s'engagea à remettre la lettre aussi facilement que s'il avait fait

toute sa vie le métier de facteur.

«Si je meurs, continua M. Winkle, ou si le docteur périt, vous, mon cher

ami, vous serez jugé comme complice en préméditation. Faut-il donc que

j'expose un ami à la transportation? peut-être pour toute sa vie!»

Pour le coup, M. Snodgrass hésita; mais son héroïsme fut invincible.

«Dans la cause de l'amitié, s'écria-t-il avec ferveur, je braverai tous

les dangers.»

Dieu sait combien notre duelliste maudit intérieurement le dévouement de

son ami. Ils marchèrent pendant quelque temps en silence, ensevelis tous

les deux dans leurs méditations. La matinée s'écoulait et M. Winkle

sentait s'enfuir toute chance de salut.

«Snodgrass, dit-il en s'arrêtant tout d'un coup, n'allez point me trahir

auprès des autorités locales; ne demandez point des constables pour

prévenir le duel; ne vous assurez pas de ma personne, ou de celle du

docteur Slammer, du 97e, actuellement en garnison dans la caserne de

Chatham. Afin d'empêcher le duel, n'ayez point cette prudence, je vous

en prie.»

M. Snodgrass saisit avec chaleur la main de son compagnon et s'écria,

plein d'enthousiasme: «Non! pour rien au monde.»

Un frisson parcourut le corps de M. Winkle quand il vit qu'il n'avait

rien à espérer des craintes de son ami, et qu'il était irrévocablement

destiné à devenir une cible vivante.

Lorsqu'il eut raconté formellement à M. Snodgrass les détails de son

affaire, ils entrèrent tous deux chez un armurier; ils louèrent une

boîte de ces pistolets qui sont destinés à donner et à obtenir

_satisfaction_, ils y joignirent un assortiment _satisfaisant_ de

poudre, de capsules et de balles; puis ils retournèrent à leur auberge,

M. Winkle pour réfléchir sur la lutte qu'il avait à soutenir; M.

Snodgrass pour arranger les armes de guerre, et les mettre en état de

servir immédiatement.

Lorsqu'ils sortirent de nouveau pour leur désagréable entreprise, le

soir s'approchait, triste et pesant. M. Winkle, de peur d'être observé,

s'était enveloppé dans un large manteau: M. Snodgrass portait sous le

sien les instruments de destruction.

«Avez-vous pris tout ce qu'il faut? demanda M. Winkle, d'un ton agité.

--Tout ce qu'il faut. Quantité de munitions, dans le cas où les premiers

coups n'auraient point de résultats. Il y a un quarteron de poudre dans

la botte, et j'ai deux journaux dans ma poche pour servir de bourre.»

C'étaient là des preuves d'amitié dont il était impossible de n'être

point reconnaissant. Il est probable que la gratitude de M. Winkle fut

trop vive pour qu'il pût l'exprimer, car il ne dit rien, mais il

continua de marcher, assez lentement.

«Nous arrivons juste à l'heure, dit M. Snodgrass en franchissant la haie

du premier champ; voilà le soleil qui descend derrière l'horizon.»

M. Winkle regarda le disque qui s'abaissait, et il pensa douloureusement

aux chances qu'il courait de ne jamais le revoir.

«Voici l'officier, s'écria-t-il au bout de quelque temps.

--Où? dit M. Snodgrass.

--Là. Ce gentleman en manteau bleu.»

Les yeux de M. Snodgrass suivirent le doigt de son compagnon, et

aperçurent une longue figure drapée, qui fit un léger signe de la main,

et continua de marcher. Nos deux amis s'avancèrent silencieusement à sa

suite.

De moment en moment la soirée devenait plus sombre. Un vent mélancolique

retentissait dans les champs déserts: on eût dit le sifflement lointain

d'un géant, appelant son chien. La tristesse de cette scène communiquait

une teinte lugubre à l'âme de M. Winkle. En passant l'angle du fossé, il

tressaillit, il avait cru voir une tombe colossale.

L'officier quitta tout à coup le sentier, et après avoir escaladé une

palissade et enjambé une haie, il entra dans un champ écarté. Deux

messieurs l'y attendaient. L'un était un petit personnage gros et gras,

avec des cheveux noirs; l'autre, grand et bel homme, avec une redingote

couverte de brandebourgs, était assis sur un pliant avec une sérénité

parfaite.

«Voilà nos gens, avec un chirurgien, à ce que je suppose dit M.

Snodgrass. Prenez une goutte d'eau-de-vie.» M. Winkle saisit avidement

la bouteille d'osier que lui tendait son compagnon et avala une longue

gorgée de ce liquide fortifiant.

«Mon ami, M. Snodgrass,» dit M. Winkle à l'officier qui s'approchait.

Le second du docteur Slammer salua et produisit une boîte semblable à

celle que M. Snodgrass avait apportée. «Je pense que nous n'avons rien

de plus à nous dire, monsieur, remarqua-t-il froidement, en ouvrant sa

boîte. Des excuses ont été absolument refusées.

--Rien du tout, monsieur, répondit M. Snodgrass, qui commençait à se

sentir mal à son aise.

--Voulez-vous que nous mesurions le terrain? dit l'officier.

--Certainement,» répliqua M. Snodgrass.

Lorsque le terrain eut été mesuré et les préliminaires arrangés,

l'officier dit à M. Snodgrass: «Vous trouverez ces pistolets meilleurs

que les vôtres, monsieur. Vous me les avez vu charger; vous opposez-vous

à ce qu'on en fasse usage?

--Non, certainement, répondit M. Snodgrass. Cette offre le tirait d'un

grand embarras, car ses idées sur la manière de charger un pistolet

étaient tant soit peu vagues et indéfinies.

--Alors je pense que nous pouvons placer nos hommes, continua

l'officier, avec autant d'indifférence que s'il s'était agi d'une partie

d'échecs.

--Je pense que nous le pouvons,» répliqua M. Snodgrass, qui aurait

consenti à toute autre proposition, vu qu'il n'entendait rien à ces

sortes d'affaires.

L'officier alla vers le docteur Slammer, tandis que M. Snodgrass

s'approchait de M. Winkle.

«Tout est prêt, dit-il, en lui offrant le pistolet. Donnez-moi votre

manteau.

--Vous avez mon portefeuille, mon cher ami, dit le pauvre Winkle.

--Tout va bien. Soyez calme et visez tout bonnement à l'épaule.»

M. Winkle trouva que cet avis ressemblait beaucoup à celui que les

spectateurs donnent invariablement au plus petit gamin dans les duels

des rues. «Mets-le dessous et tiens-le ferme.» Admirable conseil, si

l'on savait seulement comment l'exécuter! Quoi qu'il en soit, il ôta son

manteau en silence (ce manteau était toujours très-long à défaire); il

accepta le pistolet: les seconds se retirèrent, le monsieur au pliant en

fit autant, et les belligérants s'avancèrent l'un vers l'autre.

M. Winkle a toujours été remarquable par son extrême humanité. On

suppose que dans cette occasion la répugnance qu'il éprouvait à nuire

intentionnellement à l'un de ses semblables, l'engagea à fermer les yeux

en arrivant à l'endroit fatal, et que cette circonstance l'empêcha de

remarquer la conduite inexplicable du docteur Slammer. Ce monsieur, en

s'approchant de M. Winkle, tressaillit, ouvrit de grands yeux, recula,

frotta ses paupières, ouvrit de nouveau ses yeux, autant qu'il lui fut

possible, et finalement s'écria: «Arrêtez! arrêtez!

--Qu'est-ce que cela veut dire? continua-t-il lorsque son ami et M.

Snodgrass arrivèrent en courant. Ce n'est pas là mon homme.

--Ce n'est pas votre homme! s'écria le second du docteur Slammer.

--Ce n'est pas son homme! dit M. Snodgrass.

--Ce n'est pas son homme! répéta le monsieur qui tenait le pliant dans

sa main.

--Certainement non, reprit le petit docteur. Ça n'est pas la personne

qui m'a insulté la nuit passée.

--Fort extraordinaire! dit l'officier.

--Fort extraordinaire! répéta le gentleman au pliant. Mais maintenant,

ajouta-t-il, voici la question. Le monsieur se trouvant actuellement sur

le terrain, ne doit-il pas être considéré, pour la forme, comme étant

l'individu qui a insulté hier soir notre ami, le docteur Slammer?» Ayant

suggéré cette idée nouvelle d'un air sage et mystérieux, l'homme au

pliant prit une énorme pincée de tabac, et regarda autour de lui, avec

la profondeur de quelqu'un qui est habitué à faire autorité.

Or, M. Winkle avait ouvert ses yeux et ses oreilles aussi, quand il

avait entendu son adversaire demander une cessation d'hostilités.

S'apercevant par ce qui avait été dit ensuite qu'il y avait quelque

erreur de personnes, il comprit tout d'un coup combien sa réputation

pouvait s'accroître s'il cachait les motifs réels qui l'avaient

déterminé à se battre. Il s'avança donc hardiment et dit:

«Je sais bien que je ne suis pas l'adversaire de monsieur.

--Alors, dit l'homme au pliant, ceci est un affront pour le docteur

Slammer, et un motif suffisant de continuer.

--Tenez-vous tranquille, Payne, interrompit le second du docteur; et

s'adressant à M. Winkle: Pourquoi ne m'avez-vous pas communiqué cela ce

matin, monsieur?

--Assurément! assurément! s'écria avec indignation l'homme au pliant.

--Je vous supplie de vous tenir tranquille, Payne, reprit l'autre.

Puis-je répéter ma question, monsieur?

--Parce que, répliqua M. Winkle qui avait eu le temps de délibérer sa

réponse: parce que vous m'avez dit, monsieur, que l'individu en question

était revêtu d'un habit que j'ai l'honneur, non-seulement de porter,

mais d'avoir inventé. C'est l'uniforme projeté du Pickwick-Club, à

Londres. Je me crois obligé de soutenir l'honneur de cet uniforme, et

dans cette vue, sans autres informations, j'ai accepté le défi que vous

me faisiez.

--Mon cher monsieur, dit le bon petit docteur, en lui tendant la main,

j'honore votre courage. Permettez-moi d'ajouter que j'admire extrêmement

votre conduite, et que je regrette beaucoup de vous avoir fait déranger

inutilement.

--Je vous prie de ne point parler de cela, répondit M. Winkle avec

politesse.

--Je me trouverai honoré, monsieur, de faire votre connaissance,

poursuivit le petit docteur.

--Et moi, monsieur, j'éprouverai le plus grand plaisir à vous

connaître,» répliqua M. Winkle. Et là-dessus il donna une poignée de

main au docteur, une poignée de main à son second, le lieutenant

Tappleton, une poignée de main à l'homme qui tenait le pliant, une

poignée de main, enfin, à M. Snodgrass, dont l'admiration était

excessive pour la noble conduite de son héroïque ami.

«Je pense que nous pouvons nous en retourner maintenant, dit le

lieutenant Tappleton.

--Certainement, répondit le docteur.

--A moins, suggéra l'homme au pliant, à moins que monsieur Winkle ne se

trouve offensé par la provocation qu'il a reçue. Si cela était, je

confesse qu'il aurait droit à une satisfaction.»

M. Winkle, avec une grande abnégation de son _moi_, déclara qu'il était

entièrement satisfait.

«Peut-être, reprit l'autre, peut-être le témoin du gentleman aura-t-il

été personnellement blessé de quelques observations que j'ai faites au

commencement de cette rencontre. Dans ce cas, je serais heureux de lui

donner satisfaction immédiatement.»

M. Snodgrass se hâta de déclarer qu'il était bien obligé au gentleman de

l'offre aimable qu'il lui faisait. La seule raison qui l'empêchât d'en

profiter, c'est qu'il était fort satisfait de la manière dont les choses

s'étaient passées.

L'affaire s'étant ainsi terminée heureusement, les témoins arrangèrent

leurs boîtes, et tous quittèrent le terrain avec beaucoup plus de gaieté

qu'ils n'en laissaient voir en y arrivant.

«Resterez-vous longtemps ici? demanda le docteur Slammer à M. Winkle,

tandis qu'ils marchaient amicalement côte à côte.

--Je crois que nous partirons après-demain.

--Je serais très-heureux, après ce ridicule quiproquo, si vous vouliez

bien me faire l'honneur de venir ce soir chez moi, avec votre ami.

Êtes-vous engagé?

--Nous avons plusieurs amis à l'hôtel du _Taureau_, et je ne voudrais

point les quitter aujourd'hui. Mais nous serions enchantés si vous

consentiez à amener ces messieurs pour passer la soirée avec nous.

--Avec grand plaisir. Ne sera-t-il point trop tard, à dix heures, pour

vous faire une petite visite d'une demi-heure?

--Non certainement. Je serai fort heureux de vous présenter à mes amis,

M. Pickwick et M. Tupman.

--J'en serai charmé, répliqua le petit docteur, ne soupçonnant guère

qu'il connaissait déjà M. Tupman.

--Vous viendrez sans faute? demanda M Snodgrass.

--Oh! assurément.»

En parlant ainsi, ils étaient arrivés sur la grande route. Les adieux se

firent avec cordialité, et tandis que le docteur et ses amis se

rendirent à leur caserne, M. Winkle et M. Snodgrass rentrèrent

joyeusement à l'hôtel.

Aventures de Monsieur Pickwick, Vol. I · 第 16 / 99 题