QUINZE JOURS A VIENNE

(_Printemps 1923_)

Même à notre époque dite de grande information, rien ne vaut d’aller

consulter sur place. Vérifier la diversité des hommes et, sous leur

bariolage, ce qu’ils ont d’identique, exercer son sens topographique,

baragouiner une langue étrangère, questionner sans scrupules et

s’étonner sans fausse honte--comment, pour de tels plaisirs, chacun ne

voyage-t-il pas? Un hasard m’ayant amené l’autre jour à Vienne, voici

mon témoignage.

* * * * *

Dès qu’on aborde l’Europe centrale, on constate d’emblée l’effarement ou

l’inquiétude que provoque l’occupation de la Ruhr. Dans les

conversations, dans les journaux, on se heurte à ceci que, pour presque

tout le monde, les responsabilités de la guerre, les dévastations

commises par l’Allemagne et l’engagement qu’elle a pris de les réparer,

sont des choses périmées, situées sur un autre versant de l’histoire et

qui n’appartiennent pas au chapitre que nous vivons. Ce qu’il y a d’au

moins logique dans le raisonnement franco-belge n’apparaît pas à des

gens qui se refusent à relier les effets aux causes.

Les Autrichiens, donc, sont indignés. Mais il est curieux de démêler

qu’à leur indignation se mêle comme une satisfaction secrète. Le tumulte

de protestations auxquelles ils se joignent leur redonne quelque espoir.

Alors que leurs voisins de la Petite Entente s’inquiètent de

l’ébranlement général, des secousses données à cette porcelaine recollée

qu’est l’Europe, ils se disent, eux, qu’ayant tout perdu, ils

gagneraient peut-être quelque chose à une revision universelle. Les

troubles qu’ils annoncent leur apporteraient, qui sait? une

compensation,--quand ce ne serait que de ruiner les autres autant

qu’eux.

Durant ces quelques jours je n’ai entendu parler que de guerres

imminentes. Un grand vieillard polonais, titulaire d’une des plus hautes

charges de l’ancienne cour, m’affirmait, en un français d’une rare

pureté, que les Russes massent des troupes considérables afin d’envahir

la Pologne. Et le matériel? Il m’expliquait alors que les Allemands ont

réorganisé non seulement Poutiloff, mais de grandes usines dans le sud

de la Russie, et que la production de guerre est abondante depuis

plusieurs mois. Ailleurs, on craint un coup de force des Yougoslaves, on

dénonce des préparatifs roumains. Bref, à entendre les Viennois, l’ordre

international est plus instable qu’en 1914.

Qui sait, en effet, si l’Occident ne se laisse pas aller à une sécurité

trompeuse? Ce qui rassure un peu, c’est qu’un langage aussi alarmé

s’explique non seulement par la déplorable situation des Autrichiens,

mais encore par la tournure des esprits germaniques. Ceux-ci ont la

hantise du gigantesque. Comme ils voyaient grand dans la prospérité, ils

transforment leur ruine en désastre. Philosophes bien plus que

psychologues, leurs imaginations impérialistes rêvent soit d’une

catastrophe universelle, à la manière d’une _Götterdämmerung_, soit

d’une rénovation messianique. Leurs penseurs sont mâtinés de prophètes.

Rathenau, Spengler, Keyserling, Steiner, annoncent soit la fin de tout,

soit une extraordinaire renaissance. Il faut bouleverser, convertir,

recommencer comme après le déluge, rompre enfin avec l’époque abhorrée

de la défaite. Puisque 1918 a pu se produire, l’humanité doit

entreprendre un nouveau cycle, seule façon d’effacer, d’oublier

l’affreux scandale. J’ajoute qu’à se pencher sur ce germanisme

bouillonnant, on entrevoit, dans l’ombre furieuse, des sentiments, des

caractères, qui excitent la curiosité. Que se passe-t-il là? Lorsque je

leur citais de grands noms de la France contemporaine, un Rodin, un

Debussy, un Bergson, un Barrès, un France, mes interlocuteurs me

répondaient: «Valeurs anciennes, produits raffinés d’une tradition.

Nous, réduits à la détresse, nous sommes obligés de créer des valeurs

nouvelles. Nous allons être des inventeurs. Privés de talents

académiques, nous comptons sur des génies issus de la nécessité.--Où

sont-ils? demandais-je.--Connaissez-vous Schönberg, Kokoschka?--Oui, un

peu.--Kaiser?--Oui, une pièce...--Sternheim, Unruh?--De nom seulement...

Et alors ils ricanaient, ils me jetaient d’autres noms, des titres, et

leurs affirmations fiévreuses heurtaient mon ignorance d’homme qui doit

presque tout à la France, à l’Angleterre, à l’Italie, et certes plus aux

Scandinaves et aux Russes qu’aux Allemands. Sans doute serait-il bien

badaud de donner sa confiance à de simples promesses, fussent-elles

confuses. Mais il serait plus sot encore de croire que la défaite a

stérilisé l’esprit germanique. Elle l’a surexcité, inspiré. Il veut

prendre sa revanche sur tous les plans de l’esprit, répondre à n’importe

quelles interrogations du genre humain. Les Allemagnes sont en état de

grossesse.

* * * * *

Je ne suis pas sûr que ces œuvres nouvelles naissent à Vienne.

Invinciblement, Vienne fait penser à un très beau décor de théâtre. Ces

nobles perspectives ne sont-elles pas un effet d’optique, et ces

monuments des cartonnages? Derrière ces façades se sont évanouis une

dynastie et un empire. Faute de soins et par l’absence de leurs

véritables propriétaires, ces palais magnifiques, désormais vides comme

des coquillages, se dégradent. Pendant la grande époque architecturale

de Vienne, on a construit presque partout en stuc, et rien n’est plus

triste que ces festons, ces guirlandes, ces pilastres--ce _rokoko_ comme

ils disent--qui s’effritent, ces pierres peintes qui s’écaillent. Il

tombe ici autant de plâtras que d’illusions.

Des Viennois me répètent en soupirant: «Ah! si vous étiez venu avant la

guerre!» Ou bien: «Ah, si vous étiez venu il y a deux ans!» Car non

seulement la Cour, la splendeur et la puissance impériales ont disparu,

mais aussi les spéculateurs qui s’étaient donné rendez-vous après

l’armistice et dont le tourbillon s’est transporté à Berlin. L’animation

a diminué, la vie de société est réduite. Beaucoup d’aristocrates

demeurent sur leurs terres de Bohême ou de Croatie, afin de se défendre

contre l’expropriation. Les hôtels sont vides, et ferment des étages

entiers, les restaurants n’ont que quelques tables occupées. L’existence

est devenue très chère, la bourgeoisie, en proie à la misère, ne sort

plus, ne mange pas tous les jours. J’ai entendu citer le cas de hauts

fonctionnaires de l’ancien régime, de vieux généraux, qui meurent de

faim au fond de mansardes. On marche dans Vienne comme dans une salle de

fêtes démeublée. Que de fantômes errent par le Ring devenu trop large, à

travers ce délicieux jardin du Belvédère dont les pelouses sont ornées

de Chimères!

Avec ses deux millions d’habitants, Vienne n’a jamais été très féconde

par elle-même. Elle a su acquérir des provinces pour les exploiter,

rassembler des richesses qu’elle mettait en valeur. Elle a accumulé des

tableaux qu’elle n’avait pas peints, des livres qu’elle n’avait pas

écrits. Fastueuse, elle savait à merveille recevoir--dans tous les sens

du mot. De là sa courtoisie, son élégance. Elle a contribué à la

civilisation générale par des sourires plus que par des idées. Elle a

compté des musiciens et des femmes, non des martyrs ou des

révolutionnaires. Ville où l’on se promène avec délices et où l’on ne

prend pas parti, qui vous fait des propositions et ne vous oblige en

rien.

Aujourd’hui l’État autrichien a passé de cinquante millions d’habitants

à huit. Il n’a plus le prestige de sa force et de sa fortune. Le flot de

richesses qui coulait vers Vienne s’en va vers de nouvelles capitales.

Vienne demeure un centre bancaire, et, pour quelques lustres encore, un

lieu de culture et d’amusement pour les Balkaniques. Mais

l’appauvrissement fera son œuvre inéluctable. Déjà les savants, les

artistes sont dans la misère, les avocats, les médecins n’ont plus assez

de clientèle. L’Université est encore de premier ordre. Mais les

ressources commencent à lui manquer, des laboratoires se ferment, les

bibliothèques ne peuvent plus se tenir au courant. Dans les hôpitaux

certains procédés de traitement, trop coûteux, sont abandonnés. Les

musées ne peuvent plus acquérir: pourront-ils même subsister? J’ai

entendu un Américain proposer de rafler d’un coup le magnifique musée

impérial de peinture, ce qui permettrait à l’État d’éteindre sa dette:

il se faisait fort de réunir aux États-Unis les fonds nécessaires. Et

comme je me récriais à l’idée de tant de Rubens et de Rembrandt

franchissant pour toujours l’Atlantique, l’Américain me répondit que

l’art doit aller où sont la richesse et la vie, que Vienne ayant cessé,

après plusieurs siècles, de se trouver dans ces conditions privilégiées,

n’avait aucun droit à posséder des chefs-d’œuvre, et que les Européens,

durant les temps qui arrivent, devaient se résigner à passer la main...

Je crois en effet que nous n’avons pas encore épuisé toutes les

conséquences de la guerre, et que les plus graves seront les chocs en

retour.

Vienne est frappée de déchéance. Et comme ni Varsovie, ni Belgrade, ni

Bucarest ne pourront jamais égaler ce qu’elle a été, ce qu’elle est

encore pour quelque temps, il faut bien enregistrer ici une défaite, une

bataille perdue pour nous tous.

* * * * *

Mais il faut ajouter tout de suite que, de cette catastrophe, les

Austro-Hongrois sont les principaux responsables. Une des rêveries qui

vous obsède dans Vienne, roule sur cette pensée que l’homme est

l’aveugle artisan de son propre malheur. Que de fautes, ici, ont

précipité la destinée, que de crimes inutiles! On n’a vraiment pas le

droit, quand on est à la tête d’un grand empire «multitudinaire», quand

on est responsable d’un quart de l’Europe, de manquer à un tel degré de

bon sens. On n’a pas le droit d’être à la fois léger, brutal et

ignorant. En politique intérieure le gouvernement autrichien pratiquait

la méthode de la provocation: le jour où il a étendu cette méthode à la

politique extérieure, l’explosion s’est produite. Pour s’en convaincre,

il faut lire l’ouvrage d’un grand journaliste, Wickham Steed, qui, du

fond de son bureau, a beaucoup contribué à l’écroulement de la double

monarchie. On m’a affirmé à Vienne qu’il regrettait son œuvre. Et M.

Seton-Watson aussi. Si mes souvenirs des conversations que j’ai eues à

Londres avec ces deux hommes éminents sont exacts, cette affirmation

m’étonne.

D’ailleurs, les Autrichiens reconnaissent eux-mêmes leur génie pour la

gaffe. J’ai entendu un des auteurs de l’ultimatum à la Serbie déclarer

bénévolement que l’Autriche, telle qu’elle datait de 1806, n’avait pu

vivre que jusqu’en 1867. Le «compromis» lui avait redonné une nouvelle

vigueur, sous la forme austro-hongroise, mais elle en avait en cinquante

ans épuisé le principe. Il lui manquait, en 1914, la foi et les forces

nécessaires à la vie. Un diplomate qui a été le bras droit du comte

Berchtold m’a exposé les divers partis auxquels l’Autriche aurait pu,

aurait dû se ranger durant le XIXe siècle, et qui auraient peut-être

été, disait-il, son salut. «Après Sadowa--pour lui Königgrätz--nous

avons envoyé un archiduc à Paris afin de négocier une alliance. Mais

sans succès. En 1870, nous avons hésité à intervenir... Trop tard...

Après 70, nous avons envisagé de faire ceci... faire cela... Nous ne

l’avons pas fait.» Sur la conduite de la dernière guerre, que de regrets

encore. Certaines troupes--les croates, les hongroises--étaient

excellentes. Mais les autres! Et quels chefs! Mon interlocuteur l’avoue:

«Tantôt, rassurés sur le front russe, nous portions nos forces sur le

front italien, et justement alors le front russe se réveillait, nous

obligeait à ramener les troupes d’un bout à l’autre de l’empire. Tantôt

nous lancions une offensive contre les Russes au moment précis où les

Italiens nous eussent offert une moindre résistance.» On se rappelle

comment furent menées les négociations pour une paix séparée, celles

pour l’armistice. Tant d’hypothèses demeurées vaines! L’histoire

d’Autriche, dans les temps modernes, c’est une suite d’occasions

manquées.

On plaindrait cette grande infortune si les responsabilités de 1914

n’étaient encore trop présentes à la mémoire. Il faut lire dans le

remarquable ouvrage intitulé: _Heures tragiques de l’avant-guerre_ les

pages si fortes où M. Raymond Recouly décrit par les faits la fatuité

puérile et, encore une fois, l’ignorance invraisemblable des dirigeants

austro-hongrois. Jusqu’au dernier moment ils ont cru, dur comme fer, que

le conflit demeurerait localisé entre eux et les Serbes. L’héritier d’un

grand nom me disait: «J’ai mobilisé comme officier de cavalerie,

persuadé que l’expédition ne demanderait que quelques jours.» Et il

ajoutait, avec un sourire plein de grâce: «Et ce sont les Serbes qui

nous ont battus. Je me rappelle, après la défaite subie par Potiorek, le

galop éperdu de notre fuite pour passer les ponts du Danube qui étaient

déjà sous le feu de l’artillerie.»

Les Autrichiens sont des gens charmants, les mieux élevés du monde,

sympathiques dès l’abord, mais ils étaient devenus incapables de

conduire leur État. Une des raisons de cette incapacité, je la vois dans

le mépris qu’ils professent encore pour quiconque, dans l’empire,

n’était ni Autrichien, ni Hongrois. C’est là un sentiment que nous

ignorons en Europe occidentale et qu’il est indispensable de connaître

pour comprendre les événements. Presque toujours la psychologie donne

les clefs de la politique. Pour nous un Belge vaut un Espagnol, un

Italien vaut un Anglais. Mais le Hongrois dédaigne de toutes ses forces

un Tchèque; un Viennois s’estime avec sincérité d’une autre essence que

n’importe quel Yougoslave. Ajoutez encore que les dirigeants autrichiens

étaient tous des aristocrates à la façon de l’ancien régime, pourvus de

propriétés immenses, de fortunes colossales. Ils vivaient entre eux,

séparés du reste de l’humanité par leur luxe, leur oisiveté, et

d’innombrables domestiques. La réalité contemporaine leur échappait.

Ajoutez enfin que ces grands seigneurs affichaient un loyalisme fidèle,

éprouvaient un vif sentiment de solidarité de classe; mais le

patriotisme, tel que nous le connaissons, ne leur était pas très

familier. Et cela parce que leur pays ne formait pas une nation mais un

assemblage de provinces, ou plutôt de domaines dont, sous la protection

d’une dynastie, d’une administration et d’une armée, ils tiraient des

avantages personnels. Absorber la Bosnie et l’Herzégovine, envahir la

Serbie, ce n’était pas obéir à un sentiment national, c’était aller

chercher, comme des enfants gourmands, de nouveaux profits.

* * * * *

Après tant de malheurs, l’Autriche a connu enfin une faveur du sort. La

Société des Nations l’a tirée d’affaire au moment précis où elle allait

expirer. Je n’entreprendrai pas d’expliquer comment. Mais j’ai recueilli

sur place des soupirs de soulagement. En somme la S. D. N. a sauvé

l’Autriche du socialisme, en suspendant l’exercice d’un régime funeste;

elle lui a donné en la personne d’un Hollandais résolu, M. Zimmermann,

un contrôleur qui l’oblige à réduire ses dépenses, à renvoyer ses

fonctionnaires et à cesser d’imprimer des billets. Enfin elle lui a

procuré de l’argent. La couronne est maintenant stabilisée, et les gens

recommencent à faire des dépôts dans les caisses d’épargne. D’autres

progrès suivront.

Tout n’est donc pas perdu. L’Autriche, certes, n’est plus une grande

puissance, mais changeant totalement d’espèce, elle peut s’accommoder

d’être une république tranquille qui, à force de travail, retrouvera une

certaine prospérité. Qu’elle prenne exemple sur sa voisine helvétique,

plus petite qu’elle, et qui, pas plus qu’elle, n’accède à la mer ou ne

possède de matières premières. Et puis, me semble-t-il, ce qui lui

permettra de triompher des difficultés, le meilleur atout, en somme, de

son jeu, c’est le caractère viennois.

On a pu lui reprocher sa légèreté, à l’époque où elle prenait la place

de vertus plus fortes et nécessaires à l’empire. Mais aujourd’hui?

Maintenant que l’empire a disparu, cette bonhomie n’aide-t-elle pas le

Viennois dans sa détresse? Être superficiel, c’est sans doute le seul

moyen de supporter une telle tragédie. S’il devenait sérieux, à la

manière d’un Écossais par exemple, le Viennois se suiciderait. Mais il

flotte sur les événements, et il met toute sa force d’âme à sourire. Un

diplomate étranger me racontait que, pendant la guerre, lorsque les

vendeurs de journaux répandaient les pires nouvelles dans les

cafés,--ces beaux cafés luxueux et bondés, les forums de l’Europe

centrale,--on voyait les consommateurs s’attrister, se taire. Et puis,

_sotto voce_ d’abord, l’orchestre entamait la mélodie à la mode, qui

retentissait bientôt dans le silence comme un hymne national. Alors les

consommateurs relevaient la tête, s’épanouissaient, et en fredonnant

oubliaient la guerre. La puissance de la musique sur ce peuple est

prodigieuse. Le moral des Viennois est soutenu par six théâtres

d’opérette qui jouent tous les soirs devant des salles pleines. Après

quoi on se rend au dancing. Lorsque l’empereur Charles mourut, les

mauvaises langues disant que les Viennois en furent extrêmement

affligés, ajoutaient: «Ils se mirent en noir pour danser.»

Cette mobilité d’humeur, ce refus d’approfondir, et, malgré le sort, cet

optimisme, se retrouvent dans les choses de l’amour. Le Viennois ne

pense qu’aux femmes, et l’admiration qu’il leur porte à toutes l’empêche

de se consacrer à une seule. Elles sont d’ailleurs fort attrayantes et

une des premières surprises du voyageur est d’entendre des personnes si

fines et élégantes parler en allemand. Chaque année il est un air de

l’opérette à la mode qui circule à travers toute la ville, de bouche en

bouche, aérien et subtil consolateur. Celui de 1923 a comme refrain:

Pourquoi courir après une femme ou un tramway?

Il en passe toutes les cinq minutes...

Un Italien de mes amis, rencontré là-bas, m’exprimait son étonnement un

peu choqué d’une telle inconstance: «Chez nous, disait-il, l’amour est

plus grave. Ici on n’y attache aucune importance. A la différence de mes

compatriotes, les Autrichiens ne sont ni chastes, ni jaloux.» C’est en

faisant l’économie des passions que Vienne achèvera sa convalescence.

D’ailleurs il serait absurde de conclure trop vite que tous les Viennois

sont des farceurs. Il y a ceux, innombrables, que l’étranger ne voit

pas, et qui souffrent en silence. Cette passion de la musique ne

s’adresse pas seulement à la musique légère. D’admirables concerts,

notamment ceux de la Philharmonique, dirigés par Weingartner, l’Opéra,

que dirigent Richard Strauss et Schalke, en font foi. L’Opéra est unique

au monde. J’y ai entendu des représentations de Mozart et de Wagner qui

étaient incomparables. Ni Bayreuth, ni Munich--et je veux dire même le

Munich du _Residenz Theater_--n’ont jamais approché d’une telle

perfection.

Ce prestige de leur Opéra enorgueillit à juste titre les Viennois. Telle

cantatrice, engagée au _Metropolitan_ à des conditions fabuleuses, a

préféré renoncer aux dollars et revenir chanter parmi ses camarades.

Chacun, dans cette noble maison, a la fierté de servir la cause de

l’art, et de collaborer à un merveilleux ensemble. Et malgré sa

détresse, le public remplit la salle, il demande à la musique les mêmes

secours qu’à la religion. Un soir qu’on jouait la _Walkyrie_ et que

toutes les places étaient vendues depuis la veille, je vis le vestibule

du théâtre rempli d’une foule de jeunes gens et de jeunes femmes,

silencieux et navrés, qui attendaient. Payer cent mille couronnes un

fauteuil leur était interdit. Alors ils regardaient passer les personnes

qui pouvaient s’acheter ce bonheur. Et certains, vaincus par leur désir,

les interpellant, leur demandaient, comme un pauvre une aumône:

«Donnez-moi votre billet, je vous en prie.»

Voilà pourquoi même les socialistes tiennent à subventionner les

théâtres officiels, et très largement. Luxe et beauté sont nécessaires

aux Viennois: ne pouvant plus les connaître dans la vie, ils les

évoquent sur la scène. Les traditions d’apparat de l’ancienne Cour sont

peut-être les seules qui subsistent, très vivantes, et devenues

nationales. Ainsi l’État entretient toujours les fameuses écuries de

chevaux espagnols qui appartenaient à l’empereur. De temps à autre, des

représentations équestres sont données. Et pour montrer la fidélité de

ce peuple à l’élégance d’autrefois, les écuyers et piqueurs, encore

aujourd’hui, dans les reprises quotidiennes et sans témoins au manège,

portent, comme au temps de Marie-Thérèse, la perruque et l’uniforme à la

mode du XVIIIe.

Cependant je me rappelle surtout avoir vu, dans l’immense salle des

«redoutes», à la Hofburg, blanc et or, tapissée d’une suite de Gobelins

d’après Boucher, de merveilleux danseurs descendre par couples un

escalier à double révolution, et, solennels et rythmés, danser, au son

des violons et du clavecin, des ballets de Couperin et de Rameau. Ce

spectacle délicieux, subventionné par un État ruiné, prenait, par

reflet, une grandeur émouvante.

* * * * *

Si pitoyable qu’elle soit, l’Autriche, on le voit, a des motifs

d’espérer son relèvement. Ajoute-t-elle à ceux que nous venons de dire

le rêve secret de se rattacher à l’Allemagne? Je l’ignore. J’ai assisté

là-bas à des manifestations d’étudiants nationalistes décorés de la

fameuse «croix cramponnée». Un jour, ils ont tapé sur les Juifs, un

autre jour sur les Tchèques. Ces bagarres n’ont pas eu l’air de troubler

le public. En dépit des pangermanistes--probablement soutenus et excités

par Munich--l’Autriche recherche surtout la tranquillité. Elle est

passive plus encore que pacifique. L’Allemagne, pour le moment, ne lui

paraît pas un refuge très sûr. Et d’autre part elle sait bien que si

elle entamait avec sa voisine du nord des pourparlers en vue d’une

alliance ou d’une fusion, sa voisine du sud, l’Italie, occuperait Vienne

militairement.

Seulement, si l’on veut, et à juste titre pour la paix de l’Europe,

tenir l’Autriche éloignée de l’Allemagne, il ne faut pas se borner à le

lui interdire par la force. Il serait meilleur qu’elle trouvât elle-même

un avantage à cette séparation. Ne pourrait-on pas aider Vienne à

devenir la métropole d’un germanisme assimilable pour les autres

peuples? La statue de Gœthe--d’un Gœthe, il est vrai, assez déprimé--se

dresse sur le Ring: c’est une indication. Le jour où l’Allemagne de

Weimar se tournerait vers l’Autriche de Mozart, on verrait peut-être se

produire une dissociation du pangermanisme d’avec le germanisme. Divorce

vraiment nécessaire, auquel Vienne pourrait contribuer.

D’autre part, il serait urgent de ne pas laisser les Viennois à leur

solitude. Par la faute du change, ils ne peuvent plus voyager, ils se

bornent à recevoir,--et fort bien, je le répète,--des visites. Or, sauf

les hommes d’affaires, personne ne va les visiter. Le champ est laissé

libre aux Allemands. Et cependant, pour les distraire, les réconcilier

avec leur sort, et, plus simplement, pour leur apporter la sympathie que

méritent toujours des malheureux, il serait bon de leur faire connaître

d’autres Européens. Le génie français, en particulier, serait apte à

cette œuvre d’humanité, d’ailleurs favorable à ses intérêts. Mais il est

absent. Avec quelle pressante curiosité des écrivains, des artistes

m’ont interrogé sur la littérature et la peinture contemporaines. C’est

que les revues, les livres ne leur parviennent plus. Aux vitrines des

libraires, les quelques volumes venus de Paris sont toujours les mêmes

et se réduisent presque à deux que l’on devine: l’abjecte _Garçonne_ ou

l’absurde _Batouala_.

Un de ces écrivains d’Autriche me disait: «Nous nous demandons pourquoi

les Français ne se montrent pas davantage. Partout on les attend, pour

les aimer ou pour subir leur prestige. Le privilège de leur langue est

menacé: qu’ils la fassent retentir. Leur politique est contestée: qu’ils

expliquent qu’elle est légitime et dans l’intérêt de tous. Avec notre

presse inféodée, en partie, à Stinnes, comment le saurions-nous?» Si je

rapporte ces paroles d’un Viennois, c’est qu’elles correspondent à mes

observations. Cette campagne à entreprendre, non de propagande mais de

rayonnement, me paraît d’autant plus nécessaire que le monde moderne

s’ordonne de plus en plus selon le principe de la race. Or la France, et

voilà ce qui l’isole parfois des autres, n’est pas une race mais une

nation. Le panlatinisme ne représente qu’une idée creuse:

l’anglo-saxonisme, le germanisme et le slavisme sont des réalités de

jour en jour plus agissantes. Au milieu de ces groupements énormes que

meuvent les intérêts et les passions, la France peut jouer le rôle

admirable d’interprète de la raison, précisément parce que, moins que

d’autres, elle obéit aux appels obscurs de l’instinct. C’est peut-être

en voyageant qu’on découvre à quel point elle est nécessaire à l’Europe.

Dépaysements · 第 5 / 9 题