PRÉFACE

Le XIXe siècle s’est enorgueilli de sa culture historique. J’imagine que

le XXe demandera davantage à la géographie. Les romantiques ont fait

leur principale étude du passé. A nous de délaisser quelque peu le temps

pour interroger l’espace. Endoctrinés au nom de la terre et des morts,

nous commençons à croire que les vivants nous touchent de plus près.

Napoléon ou Gœthe ont plus de prestige que le premier venu de mes

contemporains. Mais celui-ci fait la découverte de la vie durant le

moment infinitésimal qu’il m’est donné de vivre.

* * * * *

Pas de départ sans angoisse. S’en aller, c’est peut-être désobéir à une

loi naturelle. Ou du moins à une longue habitude végétative. Les animaux

migrateurs voyagent en troupes et pour des motifs utilitaires. Émigrer

tout seul et par curiosité, c’est échapper à une consigne territoriale.

L’obscur remords qui vous tourmente en montant en wagon ou en bateau, se

retrouve chez quiconque prétend échapper à sa condition: il ne se

calmera tout à fait qu’au retour.

Ceux-là le ressentent particulièrement qui ont l’imagination

topographique et se situent avec précision dans l’univers. Sensibles

comme une aiguille de boussole, ils éprouvent, à travers tous les

événements et sans toujours en prendre une conscience nette, que le Nord

est dans cette direction ou que la Méditerranée se trouve dans leur dos.

Aller d’un endroit à un autre, pour eux, c’est changer leur projection

sur la carte, et donc cesser d’être identique. L’homme qui part de

Londres pour Madrid n’est pas le même quand il arrive à Madrid.

Quiconque se meut se modifie.

Le déplacement fait revivre la principale qualité de l’enfance:

l’étonnement. Rien ne vous rajeunit comme la nouveauté qui attend aux

frontières. L’esprit, excité par des dissonnances, se met à fonctionner

plus vite: il s’amuse et se fortifie. Aussi faut-il prendre garde de ne

pas s’arrêter trop longtemps en route, de ne pas s’habituer. Faute de

contrastes tout s’obscurcit. Il s’agit de maintenir vivace en soi une

opposition de toutes les minutes, qui n’exclut pas l’amour, bien au

contraire.

L’erreur du cosmopolite est de se croire partout chez lui. On ne se

convertit et on ne se naturalise jamais. Parce qu’il n’est pas possible,

même par la mort, de cesser d’être. Visiter des peuples divers, c’est

connaître parfois la tentation de leur appartenir. C’est surtout, afin

de pouvoir les juger, découvrir ce qu’on est. Car il n’y a de repères

qu’en soi.

Mais que découvre-t-on? A l’étranger, vous êtes privé de vos appuis, de

vos miroirs. Incompréhensible, peut-être suspect, vous échappez à la

contrainte des gens qui, ailleurs,--amis, ennemis, et parents qui

tiennent des uns et des autres--vous obligent à ressembler à ce qu’ils

pensent de vous. Vos possibilités sacrifiées reprennent vie. Solitude

amère mais révélatrice! Indifférents rencontrés pour quelques heures

auxquels vous présenterez un caractère qui vous plaira et qu’ils

accepteront. Trop souvent, par décence, logique et timidité, nous ne

consentons pas que notre âme soit contradictoire. Mais le dépaysement

nous donne une légèreté sublime.

* * * * *

Permettra-t-on à l’auteur des pages qui suivent, d’avouer qu’une

inextinguible curiosité le dévore, et chaque jour davantage. D’où la

satisfaction qu’il éprouve en voyage. Tout y est à apprendre, et mille

aveux s’offrent à l’intelligence. Un étranger, une étrangère, quelles

occasions de découvertes! Surtout que celles-ci peuvent se compliquer de

malentendus. Tandis qu’on me parle de littérature ou de politique,

j’écoute, en dessous, les expressions moins distinctes de la race. Mon

enquête d’apparence générale vise les individus. Et à l’intérieur des

idées je cherche les passions.

Si le désir de comprendre ce qui se passe vous possède, comment

n’irait-on pas, en écartant les préjugés et les abstractions,

questionner sur place l’Europe d’aujourd’hui, cette Europe

révolutionnaire et nationaliste, violente, ignorante, à moitié démolie,

d’où montent, comme les fumées d’un sol volcanique, la haine, la douleur

et l’espérance. Europe, vaste spectacle en désordre où l’homme se trahit

de toutes parts. Europe, dont l’essentiel est dans les âmes.

Il arrive alors que ces inconnus à langage bizarre, à mœurs étonnantes,

si vous les observez de près, vous constatez qu’ils vous ressemblent. Il

n’y a pas d’exotisme, sinon en surface, et les grands phénomènes moraux

sont partout les mêmes. Le dépaysement qui, après vous avoir amusé, vous

inquiétait, vous rassure enfin, puisqu’il vous fait voir, sous une

changeante apparence, une réalité qui ne change pas. L’étranger, même

hostile, on ne peut s’empêcher de reconnaître sa similitude. Ce qui vous

séparait, c’était la distance. Et, bien entendu, quand vous repartirez,

la distance renaîtra, l’incompréhension. Mais c’est assez pour justifier

les moralistes classiques qui définissent notre espèce, et la disent

homogène. Que de complicités nous unissent à autrui! Voyager, c’est

poursuivre notre frère sous ses déguisements.

* * * * *

Quand je me dépayse, j’apprends que l’homme est partout différent et

partout pareil. Il ne suffit pas que cette leçon soit contradictoire

pour que je la repousse.

Dépaysements · 第 4 / 9 题