EN HONGRIE

Descendre le Danube, de Vienne à Budapest, c’est, tout un long jour,

s’avancer sur une large avenue d’eau, entre des berges monotones

qu’interrompent à peine deux ou trois défilés. Loin de la mer, en plein

centre européen, cette interminable perspective fluviale, semée de

moulins flottants, sert au cabotage d’onze peuples divers et ennemis.

Au-dessus, s’ouvre l’immense ciel des pays de plaine, qui est solennel

et mélancolique.

Le jour de mon trajet, des nuages jusque-là dispersés s’assemblèrent

vers le soir pour prendre ensemble les couleurs du crépuscule. De la

dunette du bateau, nous levâmes vers leurs architectures nos regards

fatigués par trop de platitude. Puis vint la nuit, une nuit étrangère

que nous crûmes plus profonde qu’ailleurs. Et tandis que fraîchissait le

courant d’air sur les eaux que nous descendions toujours, dans les

groupes de passagers que nous ne discernions plus, résonnaient des voix

incompréhensibles. Enfin des lumières apparurent, se multiplièrent en

rangs superposés; nous passâmes sous l’ombre plus noire de ponts

gigantesques. A droite, touchant les étoiles, se leva la haute colline

de Bude. A gauche, où nous abordâmes, retentissait l’allégresse nocturne

de Pest.

* * * * *

Panorama de grand style élargi sur les deux rives d’un fleuve

majestueux, Budapest impose son prestige au voyageur. Celui-ci se

promène dans de vastes rues rectilignes, bordées d’arbres, pavoisées de

hautes affiches aux orthographes bizarres. Partout des palais, des

théâtres, des banques, de riches magasins, des cafés surpeuplés. Rapide

va-et-vient de tramways qui sonnent, d’autos lancées à toute vitesse, de

fiacres à deux chevaux bien attelés et dont le trot vif claque sur le

macadam. Budapest, qui n’avait que deux cent mille habitants en 1850 et

en compte aujourd’hui plus d’un million, présente un aspect massif et

cossu. Sa prospérité date d’une mauvaise époque. En dehors des jardins

et du Danube, seules beautés, c’est un entassement de moellons, un excès

de lourds monuments. L’intérêt, ici, n’est pas dans le décor, il est

dans les personnages.

Très vite, à regarder la foule, animée, bavarde, on est frappé par ces

visages sombres ou blancs, par ces yeux noirs qui insistent. Pas de

teints roses: de la pâleur mate ou du hâle, du feu sous la peau, des

traits marqués. Les hommes sont sveltes. Si l’on note chez les femmes de

la nonchalance, qui annonce l’Orient, elle est presque toujours relevée

par une soudaine brusquerie. Dans d’autres pays, avec de l’anglais, de

l’allemand, ou quelques bribes de latin, on parvient à deviner les

inscriptions, les journaux, les dialogues. Mais le langage hongrois vous

est totalement interdit. Alors, sans s’attarder à écouter, on n’observe

plus que les figures et les gestes, et, n’étant plus distrait, on

remarque qu’à leur insu les regards des êtres ou les mouvements de leurs

mains sont plus éloquents que leurs paroles. Sur ces faces magyares,

j’ai vu passer les plus belles expressions de la douleur et de

l’orgueil.

* * * * *

La Hongrie d’après-guerre offre le spectacle qui émeut, qui effraye,

d’un fauve blessé de toutes parts et qui se retient de rugir. Elle

renferme en elle une humiliation dont l’Occident se doute mal. C’est

cette brûlure intérieure de honte et de colère, et, en même temps, cette

façon si fière de dissimuler la plaie de leur fierté, qui donnent tant

de caractère aux Hongrois. Leur malheur, loin de les abattre, leur a

communiqué une fièvre dont les soudaines poussées les exaltent. Jusque

dans leur abaissement, ils montrent de la hauteur. Ajoutez le tour

romanesque de leur imagination, leur goût héréditaire de la nostalgie.

Quiconque s’intéresse aux passions doit venir ici, sur place, les

observer toutes.

Certes, elle est légitime la susceptibilité de cette race unique en

Europe au point qu’elle ne se reconnaît de parenté, et lointaine,

qu’avec les Finnois. Dans la vaste arène cerclée par les Carpathes, elle

s’est établie dès le XIe siècle. Elle se proclame la maîtresse dix fois

séculaire de cette terre imbibée de son sang. Elle s’est battue contre

le Turc qui l’a asservie durant deux cents ans, contre l’Autriche qui

fit d’elle sa captive et ensuite sa complice, contre la Russie, contre

tant d’autres! Paysanne et guerrière, elle a le double amour-propre du

terrien et du soldat. De toutes les extrémités qu’elle a connues, elle

tire une leçon d’orgueil. Et si elle a abusé de ses victoires, c’était

pour mieux oublier ses défaites.

Parce qu’il est terriblement seul au milieu des peuples qui le détestent

quand ils ne le craignent pas, le Hongrois se sent enfermé dans sa race

et solidaire de tous ses compatriotes--de là peut-être, en Hongrie, ce

tutoiement universel. Persuadé d’être supérieur à ses voisins plus

nombreux, le Hongrois leur a longtemps imposé sa langue et sa culture.

On conçoit l’indignation d’une minorité énergique et jusque-là

triomphante à se voir aujourd’hui dépossédée. «Je n’ai pas été défait

par un égal, pense le Magyar, en un tournoi chevaleresque, mais frappé

dans le dos. Je suis la victime de mes inférieurs.» C’est selon cette

perspective qu’il faut consulter les brochures, albums, statistiques,

qu’il met sous vos yeux. Il lie à son sort le sort même de la

civilisation; il compte chez ses ennemis les illettrés; il vous raconte

l’histoire de l’université de Kolosvar, en Transylvanie, académie de

philosophie et de droit dès le XVIe siècle, et d’où les Roumains,

dit-il, ont chassé les professeurs, des savants illustres, pour y mettre

des pions de lycée, des médecins de province, et, à la tête des

cliniques, des étudiants sans diplômes. Ces voisins qui lui parlent

aujourd’hui sur le ton du commandement, qui l’ont dépouillé et le

menacent encore, comment oublierait-il qu’ils furent ses subordonnés?

Serfs qui fouettent leur seigneur! Quelle infâme rébellion domestique...

Et il ne se demande pas si ses fautes ne motivent pas en partie un

pareil scandale: il est trop stupéfait de l’insulte. A l’amertume d’être

battu, se mêle l’humiliation d’être dégradé. Son honneur est atteint.

«Les Serbes, vous disent des interlocuteurs aux yeux brillants de haine

et qui ne pardonneront pas, les Serbes ont montré du courage, mais ce

sont des bergers de cochons. Les Croates, qui se prétendent

ententophiles, se sont farouchement battus contre les Italiens; les

Slovaques sont des lâches, les Tchèques sont des traîtres, les Roumains,

ah, les Roumains, ils sont cruels, fourbes et voleurs... Tous, dans leur

bassesse peureuse, sont embarrassés de leur victoire; et, notre autorité

leur manquant, ne savent comment mettre debout leurs nouveaux États.

Nous étions l’élément viril de la double monarchie: sans nous, ces

peuples seront inféconds.» En vain fait-on remarquer que ces débutants,

à la longue, organiseront leurs forces, constitueront leurs cadres. Il

faut leur laisser le temps de s’adapter. Mais le Hongrois sourit de

dédain. En vain fait-on remarquer que Slovaques, Transylvains, Croates,

proclament leur joie d’avoir échappé à l’hégémonie magyare: il hausse

les épaules et prophétise que ce bonheur ne durera pas. Aucune de vos

objections ne le touche. Il est buté.

Loin de composer avec l’inévitable, le Hongrois demeure irréductible

dans son deuil. Il le veut tout entier, il se gorge de honte. Repoussant

les consolations, il énumère tous les motifs d’avoir mal, toutes les

pointes de son supplice. C’est le propre des natures hautaines de ne pas

consentir de rabais sur ce qu’il faut souffrir. Et j’admire ce courage

implacable à ne rien se dissimuler, à contempler exprès, et dans chacun

de ses détails, la catastrophe. Un tel stoïcisme est un des plus beaux

fils de l’orgueil.

Je l’ai vu pourtant fléchir. C’était lorsque mes interlocuteurs, cessant

leurs dures invectives, me demandaient pourquoi les Alliés, non contents

de leur prendre des Slovaques et des Transylvains, leur avaient encore

enlevé des Magyars de pure race. L’évocation de ces frères perdus

faisait naître leurs larmes. Car il est vrai que plus de trois millions

de Hongrois, dont deux en bordure même des nouvelles frontières, ont été

arrachés à leur patrie. Fallait-il, comme le proclame une affiche, créer

de nouvelles Alsace-Lorraine? Pourquoi réparer une injustice par une

autre injustice? Pourquoi?

A ces questions pressées, dont il est impossible de contester la

logique, on ne peut répondre que par la phrase brève et brutale qui ne

résout rien:

--Parce que vous avez été battus...

* * * * *

Le traité de Trianon a enlevé à la Hongrie les deux tiers de son

territoire, les deux tiers de sa population. De grande puissance

associée à d’autres grandes puissances, elle est tombée à l’isolement

d’un petit État détesté sans être craint, qui ne compte plus que sept

millions d’habitants. Des commissions militaires la surveillent. Son

armée est réduite à trente-cinq mille hommes. Ses frontières sont

ouvertes: la ligne de démarcation a été si étrangement tracée qu’en bien

des endroits elle n’obéit à aucune considération légitime, passant ici

au hasard à travers une plaine, ou là, à Satocalja-rejhely, séparant une

ville de sa gare. La Hongrie ne comprend pas pour quelle raison, d’entre

toutes les nations vaincues, c’est elle la plus durement traitée. Elle

remarque qu’on a recouru à des plébiscites avant d’attribuer des

territoires allemands contestés: l’Allemagne est la moins punie d’entre

toutes les nations vaincues.

J’ai entendu exprimer ces arguments par un jeune Hongrois, qui a été

soldat après avoir rêvé d’être poète et qui fait aujourd’hui de la

politique par motifs d’ambition et de patriotisme. Caractère ardent qui

s’oblige au réalisme, il goûte de fortes jouissances à exercer, dans une

fonction qui n’attire pas l’attention, une véritable influence sur les

affaires publiques. Une fois par semaine, dans l’île Sainte-Marguerite

où j’ai dîné avec lui, il groupe des amis de son âge qui, dans l’armée,

dans la presse, dans les ministères, poursuivent avec la même ferveur le

relèvement magyar.

Comme il protestait que Vienne seule, appuyée par Berlin, avait été

belliqueuse et non pas Budapest, je ne pus m’empêcher de lui dire

qu’après tout la Hongrie a longtemps touché les dividendes du Syndicat

austro-allemand. C’est le bloc des empires centraux, dont elle faisait

partie, qui a été l’auteur du conflit. D’ailleurs, qu’elle s’en rendît

compte ou non, sa politique anti-serbe ne poussait-elle pas à la guerre?

Mon interlocuteur me rétorqua:

--Vous autres, en Occident, vous êtes habitués aux nations homogènes et

proportionnées à leur territoire. Mais dans le centre de l’Europe, les

peuples ne se bornent pas à leur aire géographique, ils débordent les

uns sur les autres. Certes, les races se détestent toujours, mais plus

encore quand elles se trouvent mélangées. Ici, rien n’est fondu,

cohérent. Votre voisin de palier, ou de wagon, ou de restaurant, parle

une autre langue que vous, obéit à une autre conscience historique, et

il médite probablement votre perte. Il faut pour la paix que l’un de

nous deux soit le plus fort: je préfère que ce soit moi. Si encore une

pareille inextricabilité n’eût entraîné que des guerres civiles: un

cynique a dit que c’étaient les plus belles. Mais chacune de ces

fractions ethniques se réclamait d’un plus vaste ensemble, situé en

dehors de nos frontières. Nous avons souffert, nous souffrons encore de

l’ombre froide du colosse russe...

Et comme je lui demandais si la Russie lui paraissait vraiment menaçante

aujourd’hui, pour son pays, ce futur homme d’État s’écria:

--Monsieur l’Occidental, craignez la Russie. La profonde volonté

organique de ce grand et lourd empire a toujours été d’atteindre la mer

chaude. Tantôt le Pacifique, et tantôt la mer Noire ou l’Adriatique.

Naguère, nous comptions parmi nous vingt millions de Slaves, excités par

Pétersbourg, et voisins de Slaves libres. Nous avons pesé dessus, c’est

vrai, mais pour empêcher une terrible explosion. Les Serbes ont fini par

allumer la mèche et tout a sauté. Nous voilà en morceaux. Le malheur de

la Hongrie est d’être sur le passage des grandes migrations slave et

germanique en route vers le Sud. Le soleil a des conséquences

politiques. Et les peuples sont toujours nomades: sauf que dans les

temps modernes ils s’étendent au lieu de se déplacer. Situés à la

croisée de deux races expansives, nous nous sommes alliés à l’une pour

subsister contre l’autre.

--Et si vous vous mettiez en quête maintenant d’autres alliances?

--Personne n’accepterait notre amitié parce que personne n’a encore

besoin de nous.

Ses yeux s’attristent. C’est vrai que tout le monde tourne le dos à

cette nation qui fut riche, recherchée, et difficile. N’être plus reçue

nulle part alors qu’elle est si hautaine, quelle profonde brûlure de

plus à l’orgueil. La Hongrie apprend aujourd’hui la différence qu’il y a

entre haïr d’en haut, en maître, et haïr d’en bas, en condamnée, haïr

sans que quiconque y fasse attention. Au milieu de l’univers, elle est

seule. Personne ne s’intéresse à elle: ses appels au secours, à la

justice ne rencontrent pas d’écho. Un vieux savant illustre me disait:

«On ne nous a pas traités en connaissance de cause. Je viens de recevoir

une lettre du propre secrétaire de la Société de Géographie de Paris qui

m’écrit: _à Budapest, Autriche_. Les auteurs de la paix savaient-ils ce

qu’ils ont fait, puisque même les géographes...» Parmi tant

d’humiliations, cette indifférence est d’autant plus cruelle au Hongrois

qu’il a des curiosités cosmopolites. Il parle aisément plusieurs

langues. Naguère il voyageait beaucoup. Maintenant il souffre d’être

séquestré dans sa défaite et sa ruine, privé de relations.

Invité par le comte Nicolas Banffy, ancien ministre des Affaires

Étrangères, j’ai déjeuné au _Nemesti Casino_, qui est le cercle de la

haute noblesse. On croirait un club de Londres, avec ses laquais

silencieux, stylés, ses profonds fauteuils de cuir, ses trophées de

chasse--peaux de tigres et ramures--sans oublier, entre les portraits de

François-Joseph et de l’impératrice, celui, en pied, d’Édouard VII comme

prince de Galles. Nous commençons par échanger des propos sur la

politique, mais bientôt le comte Banffy qui, avant d’être ministre, a

écrit pour la scène et dirigé l’Opéra, me parle des ballets russes, de

Nijinsky qu’il a connu, et de leurs peintres. Il m’explique la fameuse

mise en scène qu’il a inventée pour le premier acte de l’_Or du Rhin_.

Et il compare avec compétence les grands théâtres d’Europe.

Ailleurs, au cours d’un dîner qui groupait des femmes d’une rare beauté

(que de perles, que de titres princiers, que de fleurs, et quel dommage,

me disais-je, de ne pas être snob pour jouir complètement de ce

spectacle raffiné) le maître de la maison s’écriait, en un français

dénué d’accent:

--Les jeunes écrivains de Paris me plaisent beaucoup. Mais qu’ils sont

difficiles. L’un d’entre eux que je lisais aujourd’hui emploie

l’expression _en avoir marre_. Je ne comprends pas.

Puis, se penchant vers sa voisine:

--Et pourtant, des mots d’argot, _j’en sais des flottes_...

Il est sensible chez tous ces aristocrates, le désir inquiet de suivre,

comme auparavant, la mode, de saisir toutes les nuances du comme il faut

occidental. Je note aussi la coquetterie d’être polyglotte, le rappel

insidieux des voyages d’autrefois à Paris, à l’île de Wight, à Cannes.

Ces grands seigneurs se trouvaient à leur aise partout: ils ne sont plus

chez eux nulle part, ou presque. Leur goût d’une sociabilité

internationale ne peut plus se satisfaire, sinon dans l’accueil qu’ils

font à l’étranger. Aussi reçoivent-ils celui qui vient du dehors comme

le messager de tout ce qu’ils regrettent. Ils l’interrogent, ils le

caressent avec une courtoisie d’ancien régime et une grâce qui fait

semblant d’être familière. C’est de la «propagande» bien comprise,

disent leurs ennemis. En effet, comment n’éprouverait-on pas de la

sympathie pour des gens mélancoliques dont le visage s’éclaire à votre

approche? D’ailleurs, tout le monde, aujourd’hui, fait de la propagande,

et il est permis de préférer des plaidoiries, où l’amabilité de surface

enveloppe une ferveur violente, aux réquisitoires dogmatiques et

méprisants.

* * * * *

Le Magyar n’a pas été meurtri seulement, après ses ennemis, par ses

anciens compatriotes slaves, saxons et roumains. Ces «nationalités»

s’étant évadées, il s’en est révélé une, qui, elle, ne s’évadait pas: le

Juif. Celui-ci qu’on méprisait plus encore que les autres, il a, comme

les autres, piétiné la Hongrie; lui aussi, claquant le fouet au-dessus

de sa tête basse, il l’a forcée d’obéir.

Le comte Jules Andrassy, qui m’a raconté comment, est un vieillard

faible et las, endormi dans sa barbe blanche, la mine lourde d’amertume.

Fils du célèbre ministre dont la statue équestre s’élève près du

Parlement, il a consacré à son tour son existence à la politique. Mais

sans succès. Quand il réussit enfin à être ministre, ce ne fut que pour

trois jours. Germanophile et légitimiste, il a assisté à la ruine

allemande, à la destruction de l’empire austro-hongrois, à la fuite

répétée des Habsbourg. Sa physionomie éteinte ne s’éveille qu’à propos

des Juifs.

«Aucun État, m’affirme-t-il, n’a été plus libéral à leur égard que le

nôtre. Moi-même j’ai tout fait pour défendre leurs droits. Aussi

sont-ils venus en masse chez nous déversés par la Galicie. Ils

représentaient le quart de la population de Budapest. Ils avaient entre

leurs mains la presse, le petit et le grand commerce, l’industrie, la

Bourse, les professions libérales. Quand ils se naturalisaient ou se

convertissaient, quand ils prenaient des noms magyars, nous pensions

qu’ils devenaient de loyaux compatriotes, qu’ils épousaient nos

traditions... Ah, monsieur, quelle terrible erreur, et comme je suis

revenu de mon libéralisme! Ce sont les Juifs qui ont déchaîné le

bolchevisme chez nous afin de tout détruire. Sur vingt-deux commissaires

du peuple, vingt étaient Israélites, et l’on disait que les deux

derniers n’avaient été choisis que pour suppléer les autres le jour du

sabbat. Cette abominable terreur a duré quatre mois: puis les chefs se

sont sauvés. Mais, de Vienne et d’ailleurs, ils conspirent encore contre

la patrie qui les avait réchauffés dans son sein. Bela Kun, aujourd’hui

en Crimée, martyrise nos malheureux prisonniers de guerre retenus depuis

sept ou huit ans par la Russie. Sept ou huit ans! Que ces bandits aient

régné sur le royaume de Saint Étienne, quelle ignominie!»

Et le comte Andrassy agite des mains tremblantes. Au désastre militaire

de 1918 ont en effet succédé d’affreuses tragédies. Une romancière de

grand talent, Mme Cécile de Tormay, nous en a décrit les horreurs d’une

voix pathétique. Et d’abord elle a évoqué son cousin Karolyi, bizarre

figure d’aristocrate et d’aventurier, qui prit le pouvoir dans le

désordre de l’armistice en spéculant sur ses sympathies ententophiles.

Les Hongrois, comme d’ailleurs la plupart des belligérants et des

neutres, avaient ainsi des équipes de réserve pour le cas où la victoire

tournerait dans un sens inattendu. Très intelligent mais névrosé,

vaniteux à l’extrême, susceptible, menteur, Karolyi, poussé par une

femme ambitieuse et très belle, rêva de jouer un rôle néronien.

Dédaigneux au point, pendant la guerre, de refuser la main aux officiers

blessés lorsqu’ils appartenaient à l’infanterie--arme peu

chic,--cosmopolite au point de se prétendre tantôt Anglais, tantôt

Français et non Magyar, ce magnat nihiliste se déclara soudain patriote

et démocrate. Son «patriotisme» ne l’empêcha pas de licencier l’armée au

lieu de la démobiliser, alors qu’elle pouvait tenir encore. «Je ne veux

plus voir de soldats», criait-il d’une voix de fausset. Et il témoignait

sa simplicité «démocratique» en venant au Conseil des ministres en

babouches, et en passant le temps des délibérations à gratter ses pieds

nus. Sur sa voiture il avait fait mettre une inscription: _Ici se trouve

la fortune de la Hongrie._ Pendant ce temps, le pays se décomposait, les

soldats, non désarmés, assaillaient les gens et pillaient les maisons,

la famine, la misère s’aggravaient de jour en jour. Il n’y avait plus de

chefs; l’angoisse, le désespoir étaient partout. Alors, joueur sinistre,

Karolyi passa la main aux bolcheviks.

Mme de Tormay est d’une émouvante beauté lorsqu’elle évoque ces

infernales conjonctures. Puisque les hommes, brisés par la guerre,

semblaient frappés d’une morne stupeur, elle résolut de grouper les

femmes. De porte en porte, et jusque dans les quartiers les plus

pauvres, elle alla les chercher, les exhorter au nom de la patrie.

L’association qu’elle fonda groupe maintenant plus d’un million

d’adhérentes à son programme national, familial et religieux. Mais cet

hiver 1918-1919, avec ses longs brouillards jaunes, les coups de feu au

coin des rues, les bustes gigantesques de Lénine et de Karl Marx érigés

aux carrefours, les proclamations monstrueuses et stupides, les

perquisitions, les supplices; cet hiver où l’on voyait sur les édifices,

en drapeaux, en bandes de calicot accrochées aux balcons, flotter

partout du rouge, cet hiver apporta l’horreur d’une fin du monde.

Karolyi avait déclaré d’un ton suraigu: «Je ne crains personne, sauf

Cécile de Tormay.» Il recommanda à Bela Kun de la pendre, avec Teleki,

Bethlen et quelques autres. Prévenue à temps par la femme d’un

commissaire du peuple, elle put s’enfuir. Tandis que sa mère qu’elle

avait dû abandonner, agonisait à Budapest, elle, évadée, déguisée,

disputa au hasard son existence menacée.

Et ce ne fut pas encore assez. Après la défaite, après la révolution

politique, après la révolution sociale, la Hongrie connut l’occupation

roumaine. Je me borne à rapporter les paroles que j’ai entendues sans

les prendre à mon compte: tout le monde à Budapest affirme que cette

domination étrangère fut l’étape dernière, le fond de la coupe après

lequel il ne reste qu’à mourir. Et l’on vous dénonce les déprédations,

les rafles systématiques qui déménageaient les bureaux, les usines, les

magasins, les appartements: au total, pour quatorze milliards. «Ils

prenaient tout, jusqu’aux appareils téléphoniques, qu’ils arrachaient,

fils pendants.» Sans l’intervention du général américain Bandholz ils

auraient fait sauter le monument de Saint Étienne. Jusque-là, la Hongrie

saignante, râlant presque, gardait dans sa souffrance un reste de

fierté; mais cette demi-morte, le soldat ennemi la viola.

* * * * *

Même en faisant la part des exagérations tendancieuses ou des erreurs de

mémoire et tout en se réservant de questionner un jour des Tchèques et

des Roumains, il est impossible de ne pas être saisi de compassion, en

dépit de ses fautes, pour cette race noble, trahie par les siens,

traînée de la douleur à l’infamie. Traînée à la misère aussi. Ce qui lui

rend plus sensible le degré ignominieux où elle est tombée, ce sont les

nécessités implacables de se nourrir et de se vêtir. Malgré la pudeur et

l’amertume de mes interlocuteurs, je découvre leur détresse. Beaucoup

d’entre eux dont les propriétés et les fortunes ont passé sous la loi de

leurs ennemis, se sont vus expropriés. Le coût de la vie a pris des

proportions fantastiques tandis que les salaires n’augmentaient que de

peu. Un professeur d’université reçoit par mois un traitement qui

équivaut à cent francs; les ministres touchent deux cent cinquante

francs. Comment font les employés, les intellectuels, les

fonctionnaires, les officiers licenciés, ceux qui ont des charges, qui

doivent élever des enfants? Beaucoup ne mangent qu’une fois par jour,

vendent pièce par pièce leur mobilier. Impossible de s’expatrier: un

voyage lointain exigerait une fortune. Tel ex-ambassadeur, apparenté à

une famille royale et qui a ébloui de son faste une grande capitale,

porte un veston élimé, un pantalon qui fait poche aux genoux. Et comme

je causais avec un personnage officiel, à une cérémonie, je remarquai

qu’en dépit de ses titres et de ses décorations, ses manchettes étaient

effrangées.

Mais si elle inspire, bien contre son gré, une pitié dont la seule

expression doit faire rebondir sa rage, la Hongrie--et, là, peut-être

s’adoucirait-elle à l’entendre--vous inspire confiance dans son avenir.

Il est vrai qu’elle est à la veille d’une catastrophe économique, que

des essais de réorganisation financière n’ont pas abouti, qu’elle

quémande en vain un emprunt. D’autre part, je préviens que je n’ai pas

compulsé de rapports commerciaux, que j’ignore le rendement du sol, la

statistique des douanes. Mais j’ai cette supériorité sur les économistes

de savoir que je ne sais rien en économie politique. Une erreur de notre

temps consiste à toujours s’en remettre aux experts techniques, à trop

croire aux chiffres et insuffisamment aux âmes. La finance et

l’industrie ne sont pas les réalités dernières. L’avenir d’un pays

dépend de ses hommes. Et c’est eux qu’il faut observer.

* * * * *

Des haines, brûlées au paprika, qui fermentent dans le bassin du Danube,

se dégage l’indomptable résolution d’une race ancienne qui ne veut pas

mourir. Cette Hongrie dépecée et mortifiée, l’orgueil qui l’a perdue la

redresse pour la sauver. Même les désastres précédents de sa dramatique

histoire lui servent de raisons d’espérer. Elle n’oublie pas que, par

une étrange concordance, le territoire délimité par le traité de Trianon

est exactement celui de la Hongrie sous la domination turque. Or le Turc

a été chassé.

De cette volonté unanime, le chef de l’État, l’amiral Horthy, est un

beau modèle. Il habite une partie de l’ancien palais royal, où l’on est

reçu avec un certain appareil militaire. Au détour des escaliers se

tiennent des sentinelles immobiles; c’est un officier qui vous

accompagne, un autre qui vous reçoit dans le grand salon d’attente. Tout

à coup une porte s’ouvre à deux battants, on entend venir un pas

impérieux, napoléonien. Son Altesse Sérénissime, dans l’uniforme

bleu-sombre et or d’une marine périmée, présente une tête droite, un

visage rasé aux sourcils touffus, une bouche rentrée sous un nez qui

proémine. La tenue, l’expression franche des traits, l’accent de la

voix, l’insistance du regard annoncent le chef. Pendant qu’il parle,

avec beaucoup de sérieux et d’énergie, il frappe une main contre

l’autre, dos contre paume, et ses paroles sont scandées par ce geste

régulier, ainsi que par le bruit métallique de ses décorations qui, à

chaque mouvement, se heurtent sur sa poitrine. L’amiral ne se lamente

pas. Ce calviniste stoïque déclare même que l’épreuve sera salutaire

pour retremper le caractère magyar... Et j’ajoute qu’en d’autres

occasions il n’hésite pas à exciter chez ses compatriotes des espérances

intrépides qui ne sont pas sans danger pour la paix. Avec audace, il

évoque le jour où le drapeau vert-blanc-rouge flottera de nouveau aux

sommets des Carpathes. Toute une jeunesse frémissante écoute ce soldat

qui n’est pas moins ambitieux pour elle que pour lui-même.

Beaucoup plus mesuré est le premier ministre, le long, maigre et ravagé

comte Bethlen. Mais je ne l’ai entrevu que dans une soirée diplomatique

où les paroles ne signifient pas grand’chose. Et puis, je l’avoue, je me

suis surtout intéressé à la suite de salons clairs, ornés de Gobelins

raffinés et pâlis, où trônaient des créatures dédaigneuses, et où

circulaient, avec un fin bruit d’éperons, des houzards de service en

rouge framboise et soutachés d’argent. Une musique douce venait de loin,

portée sur un bruit de conversations indistinctes. Et je me bornais,

devant les scènes mythologiques de Boucher transposées en tapisseries, à

écouter un officieux me dire la prudence et la bonne foi des personnages

au pouvoir.

Si l’on ajoute à l’exposé de la thèse gouvernementale, celui des thèses

libérale, socialiste, juive, on se représente que la Hongrie est

dirigée, d’une manière d’ailleurs intelligente, par une droite modérée,

qu’inquiètent souvent les excès de patriotes exaltés, qu’elle n’ose ni

ne veut réprimer trop sévèrement. Le gouvernement actuel est décidé à

exécuter les traités. Mais la Hongrie au sang chaud n’a pas l’habitude

des politiques modestes. En face de difficultés redoutables qui

réclameraient beaucoup de patience et des calculs compliqués, elle

éprouve parfois un sursaut du vieil instinct militaire. Le goût du sabre

est invétéré chez ces hommes à brandebourgs qui aiment le risque, le

luxe, et sont sensibles au grand style. Et peut-être les Hongrois les

plus opposés ne divergent-ils que par les méthodes: les uns, et ils

n’ont pas la majorité, espèrent en la violence; les autres, beaucoup

plus nombreux, comprennent qu’il faut procéder avec sagesse. Mais tous

sont d’accord pour souhaiter opiniâtrement que leur patrie se relève.

* * * * *

Cette volonté opiniâtre, elle inspire la classe agricole. Et quand on a

parcouru la Hongrie, on pèse l’importance du fait. Ces magnifiques

contrées verdoyantes, ces nappes de blé ondulant d’un horizon à l’autre

ne conviennent pas aux expériences du désordre. Le traité de Trianon a

enlevé au pays presque toutes ses matières premières, mais les céréales

sont là, et la vigueur des bras rustiques. La moisson de 1919, les

Roumains l’avaient razziée, comme ils ont emporté les machines

agricoles, emmené les troupeaux, et jusqu’aux étalons des haras. Pauvres

haras! Le colonel mélancolique, mince dans son dolman et son pantalon à

sous-pieds, qui nous fit visiter le plus célèbre, ne pouvait faire

amener sur la piste que d’antiques héros, des reproducteurs ancestraux

fléchissant sur les genoux. Et sa badine tremblait en les désignant...

Les années 1920 et 1921 se passèrent à remettre en train, tant bien que

mal, les cultures et l’élevage. Aujourd’hui les champs, les jardins sont

en plein rapport, le cheptel se reconstitue. Partout on voit des bœufs

aux longues cornes en lyre promener leur satisfaction, des troupeaux

d’oies s’éparpiller avec des clameurs, et des poulains fragiles galoper

en zigs-zags dans les paddocks. Les villageois bottés se reprennent à

danser et à boire. Un soir que nous dînions sur une terrasse, au bord du

Balaton--ce lac plus vaste que le Léman et pas plus profond qu’une

baignoire--un Magyar ardent à revivre me disait son émotion, en revenant

sur ses terres, de découvrir ses paysans qui, pour abattre plus de

besogne encore, travaillaient au clair de lune.

* * * * *

Une autre source du courage des Hongrois réside dans leur puissance

d’illusion. J’ai dit que leur sort les frappe de stupeur. Mais aussi ne

peuvent-ils admettre qu’il soit définitif. A leurs yeux il y a trop

d’absurdité dans leur malheur pour qu’il dure bien longtemps.

«Il est vrai, me déclarait un des principaux journalistes de Budapest,

que nous voici terrassés, amputés. Notre pays est un «pays-tronc»: un

torse dont on a détaché bras et jambes. Soit. Mais il reste une tête et

un cœur, de quoi réfléchir et rêver. Le traité qui nous massacre est

irréalisable. Nos voisins ne pourront ni absorber leurs nouvelles

provinces ni leur accorder les libertés nécessaires. Les Tchèques

tourmentent les Slovaques. Les Croates vont se révolter. Les Roumains ne

savent même pas faire marcher leurs chemins de fer. Il nous suffit

d’attendre. Nos ennemis, par la fatalité de la géographie et des lois

économiques, sont à la veille de se décomposer.»

Ces chimères donnent aux Hongrois la force d’espérer. J’ajoute qu’ils

impriment à leurs illusions un tour poétique qui est bien dans la race.

Ils croient arguer de façon objective à l’instant où ils vous imposent

une vue passionnée. Jusqu’aux faits qu’ils citent prennent la couleur de

leur imagination. Et ils ont raison. Puisque leur salut est en

eux-mêmes, il leur faut entretenir leur propre ferveur.

Ainsi pour démontrer l’irréalité du traité de Trianon, ils affirment que

les oiseaux migrateurs qui habitent sur le versant méridional des

Carpathes, se réunissent en grandes troupes à ceux de la plaine et s’en

vont ensemble hiverner en Égypte. De l’autre côté des cols, la même

espèce d’oiseaux s’oriente vers la Suède. C’est à la limite de cette

divergence, disent-ils, que doit passer la frontière. On a beau avoir

donné aux Tchécoslovaques les territoires du Sud: les oiseaux y

demeurent magyars. Un jour, à l’image de leurs retours, les provinces

perdues reviendront à la couronne de Saint-Étienne.

C’est avec la même méthode que les Hongrois invoquent la mission

historique qu’ils ont accomplie au cours des siècles, et qu’ils

voudraient bien continuer d’assumer. Leur prépondérance et leur

bravoure, m’a dit le comte Apponyi, ont toujours été au bénéfice de

l’Europe.

De taille gigantesque, la barbe blanche et rectangulaire, les narines

ouvertes, les mains énormes, le comte Apponyi est un orateur et un

avocat, prêt à exposer, avec une égale perfection dans n’importe quelle

langue, et beaucoup de netteté logique, le point de vue national. Pour

lui, la Hongrie est un soldat de frontière qui protège l’Occident contre

les barbares orientaux. Elle s’est toujours étroitement attachée à la

culture gréco-latine, au christianisme romain ou réformé (le tiers des

Hongrois est calviniste ou luthérien), aux institutions germaniques.

Elle fut militaire parce qu’elle était exposée, mais parlementaire

aussi, et dès ses origines. En l’amoindrissant, les Alliés ont reculé à

leur détriment les limites de leur propre civilisation.

La haute idée que les Magyars se forment de leur valeur civilisatrice se

trahit dans leur constant souci de vous faire visiter leurs musées,

leurs bibliothèques, leurs cliniques, leurs établissements d’instruction

supérieure. Je ne parlerai ici que du Collège Eötvos, qui a été créé en

1895 sur le modèle de l’École normale de la rue d’Ulm. La bibliothèque

française y est l’objet de soins assidus et, à la parcourir, on constate

non sans ironie de quelle façon imprévue les gloires littéraires se

propagent à l’étranger. Comme le directeur m’avait prié de dire quelques

mots à ses élèves, je leur parlai de l’éminente dignité du langage

français, je leur montrai comment il était l’expression la plus directe

des vérités psychologiques et des raisonnements de bon sens. Après, nous

causâmes. Ces jeunes Magyars, dont plusieurs avaient commencé leurs

études dans des camps de prisonniers, m’expliquèrent leurs travaux en

cours. L’un d’entre eux s’était consacré à Stendhal, un autre à André

Gide. Et c’était vraiment touchant, l’effort de ces voix accentuées pour

bien parler français, leurs curiosités un peu timides, le désir mêlé

d’angoisse et qu’on rencontre partout ici, de rester en contact avec le

reste de l’univers, avec les grands trésors humains. Mais la ruine

hongroise s’aggravant, le Collège Eötvos, si studieux et recueilli, va

sans doute fermer ses portes.

* * * * *

Cette foi incoercible en la destinée hongroise, qui palpite en chaque

Magyar, je la trouve symbolisée dans la musique natale. Assurément

celle-ci a souvent été détournée de son mysticisme confidentiel. J’avoue

même qu’elle me causa d’abord une vraie déception. Comment, dans ce pays

si malheureux, retentissent tant d’orchestres? Promenez-vous le soir sur

le quai du Danube, le long du _Bristol_, de l’_Hungaria_, du _Ritz_: à

ces terrasses, groupée autour des tables de dîner, parmi les violences

des czardas et dans l’odeur de la sauce béarnaise, rit une foule

d’hommes en vêtements de tussor, les faces maigres et bronzées,

empressés auprès de belles femmes heureuses, aux bras nus posés sur les

nappes. Ailleurs, l’île Sainte-Marguerite est un parc consacré au

plaisir, où roulent d’élégantes voitures, où se succèdent des

restaurants illuminés, et, là encore, la langueur complaisante des

violons monte vers les étoiles que personne ne regarde. Allez au Casino

de Paris--naguère Casino de Berlin,--dans les dancings, les cafés, même

prostitution de la musique, même réjouissance: l’après-midi on s’est

reposé, tous les bureaux fermés, maintenant c’est la flânerie des heures

fraîches, la familiarité gracieuse qui s’échange d’une table à l’autre.

Au Bois de la Ville, chez Gerbeaud, parmi les vives lanternes de

couleur, sur une estrade de bois entourée d’une colonnade, on dirait un

finale d’opérette viennoise: cohue grouillante et bavarde de danseurs,

taches claires et mobiles que rehaussent les dolmans noirs ou marrons

des officiers, et dont une musique enragée couvre les voix et les rires.

Et des autos qui se suivent sous les grands arbres, débarquent de

nouveaux danseurs, encore des femmes aux chevelures sombres, des

quantités de femmes dont les présences innombrables ajoutent à la

douceur de la nuit de juin une immense séduction facile.

J’ai confié à quelques Hongrois que ce charmant spectacle de fête, dont

je prenais ma part, contredisait étrangement la détresse et la

résolution farouches que j’avais constatées ailleurs. Comment concilier

le deuil et le tango? Ils s’efforcèrent de me persuader que ces fêtards

étaient des juifs et des mercantis.--Mais les officiers?--Les pauvres

gens vont être licenciés: ils s’étourdissent... Cependant, je demeurais

un peu étonné. Alors on me fit passer les ponts, vers les hauteurs de

Bude. Là, dans de petites rues désertes, vous attendent des restaurants

aux noms bizarres, _la Fiancée de marbre_, _le Cordonnier politique_, où

la musique, née de cœurs véritablement hongrois, sait parler à celui qui

l’écoute. Et je retrouvai enfin, transposés en langage de violon,

s’élevant seuls dans le calme nocturne, la souffrance, l’orgueil et

l’espoir que j’avais profondément admirés chez certains de mes

interlocuteurs.

«Le Hongrois, dit un proverbe de là-bas, s’amuse en pleurant.» Sa

musique de même. Elle semble prendre texte des déceptions, des échecs,

des nostalgies, et s’y complaire. Tout en elle est mélancolique,

mélancolie de la chair comme de l’âme. Si, quelquefois, elle s’abandonne

par mégarde au bonheur, l’inquiétude naît bientôt de son allégresse

même, et, de mesure en mesure, grandit au point d’exister seule. Ses

consolations sont désespérées. Et puis, de nouveau, aux râles succède un

élan sauvage, plus amer qu’un regret, et avide d’impossible. Va-et-vient

tantôt langoureux, tantôt brutal, qui vous balance de l’abîme aux

sommets. L’histoire entière de la Hongrie se raconte dans cette

alternative: on croyait entendre une destinée individuelle, et c’est la

destinée d’une race. Les Magyars accoudés, les yeux clos, qui écoutent

autour de moi, y reconnaissent leur passé, celui de leurs pères:

pourquoi n’y reconnaîtraient-ils pas l’avenir de leurs fils? Car

toujours recommence cette mélodie qui ne finit pas, toujours elle

remonte du gouffre où elle replongera sans tarder. Le tzigane paraît-il

épuisé de musique, va-t-il accepter le silence, que déjà il repart,

possédé par le rythme éternel. Et la spirale de la musique, tournant une

fois de plus autour de votre cœur, le garrotte.

Un soir, je dis à un compagnon:

--Cette tristesse qui atteint les sources mêmes de la vie, c’est la

tristesse des Russes. Votre musique, comme la leur, s’élève d’un pays de

plaines. Comme eux vous aimez caresser votre douleur; à l’affreux

désenchantement d’aujourd’hui ne se mêle-t-il pas une délectation

secrète?

--Pardon, répondit-il. Alors que le Russe s’abandonne, nous résistons.

Certes, nous connaissons le désespoir. Il est là, tout autour de nous,

et parfois si tentant! Mais nous nous refusons à son vertige. Tel est le

rythme de notre musique: à toutes les mélancolies qui l’envahissent,

elle oppose une révolte, une revanche. Eh bien! notre histoire, pareille

à notre musique, est remplie de désastres auxquels nous n’avons pas

consentis...

Et comme à grands coups d’archet fiévreux et volontaires, il me redit la

prière nationale que chaque Hongrois répète chaque matin, qui est

affichée sur les murs, qui est imprimée dans les journaux, et que voici,

nette, âpre, fervente:

Je crois en un seul Dieu

Je crois en une seule patrie

Je crois en la divine justice éternelle

Je crois en la résurrection de la Hongrie

AMEN.

Dépaysements · 第 6 / 9 题