Quand le roi fait un appel de troupes pour la guerre, tout homme est
soldat. Les femmes elles-mêmes entrent dans les rangs de l’armée. Elles
sont employées au transport des munitions et des vivres; et souvent
elles se jettent dans la mêlée, prenant une part effective à l’action.
Armées d’une petite massue, elles frappent l’ennemi aux jambes et font
ainsi des prisonniers; autre manœuvre qui dénote la razzia.
Il y a ce qu’on appelle des chefs de guerre. Chacun a sa bande qu’il
organise et qu’il dirige.
Le roi veut que ses sujets soient à tout instant prêts à entrer en
campagne. Aussi s’applique-t-il à les tenir toujours dans un détachement
réel de toutes choses. De leur richesse, de leur prospérité, de leur
bien-être, il n’en a de souci que pour les entraver et les détruire. Il
ne veut pas qu’ils soient attachés au sol par une agriculture
rémunératrice; c’est pourquoi il en empêche le développement. Il gêne le
commerce et l’industrie, afin qu’on ne s’y applique point avec trop
d’ardeur. L’industrie, le commerce et l’agriculture ne peuvent produire
que ce qui est nécessaire à la consommation et aux besoins du moment. On
ne dépasse point ces limites sans se heurter à des usages restrictifs, à
des prohibitions non moins arbitraires que tyranniques.
La fortune est un danger, presque un crime, au Dahomey; on n’y peut même
jouir sans souci de la _médiocrité dorée_ dont parle le poëte. On n’y
tolère qu’une médiocrité exempte d’attraits pour les sujets, et
incapable de créer au roi des soucis ou des embarras.
Si l’activité individuelle se tournait librement vers l’agriculture,
l’industrie et le commerce, on n’aurait plus le cœur à la lutte et au
pillage. En en étouffant le progrès, le premier signal trouve les hommes
sans liens qui les retiennent. Que de difficultés à surmonter, au
contraire; que de résistances à réprimer, si le peuple était retenu par
les appâts du lucre et du bien-être!
Le soldat de la réserve, on doit le comprendre sans peine, se fait de la
valeur guerrière une tout autre idée que celle que nous en avons, ou
qu’en ont les amazones et les soflimatas, ces héros de l’attaque et du
coup de main. Il ne la fait point consister à regarder en face, à
attaquer de front un ennemi qui se défend, à se battre avec intrépidité,
à charger avec furie des adversaires opprimés qui font rage dans leur
résistance désespérée. Il n’ambitionne pas, lui, comme ses voisins,
comme les Egbas et les guerriers de Porto-Novo, par exemple; il
n’ambitionne pas par-dessus tout l’honneur de rapporter en triomphe la
tête de l’ennemi qu’il a tué sur le champ de bataille. Une chose qu’il a
plus à cœur, c’est de faire une prise importante. Être habile à
surprendre, agir adroitement et sans trop de danger, savoir saisir la
proie en évitant de la déprécier; ne point blesser les prisonniers que
l’on fait, et en faire beaucoup de la sorte; en un mot, capturer et ne
pas avilir le prix de la capture: telles sont les principales qualités
dont s’honore le soldat dahoméen.
Non-seulement ils destinent à être immolés aux fêtes des coutumes ceux
qu’ils ne réservent pas à la traite et à l’esclavage, mais encore ils
refusent aux blessés tout soin et tout soulagement, insultant à leur
malheur par le mépris et le sarcasme. Ils dansent et ils font des
libations abondantes, à la vue des prisonniers torturés par la faim; et
ils chantent dans l’orgie de leur cruauté et de leurs barbares succès,
digne prélude d’immolations plus barbares encore.
Maintenant que nous connaissons les éléments de l’armée active, disons
un mot de la STRATÉGIE.
Quand le roi veut mettre ses hordes sur pied, il mande le Mingan, qui
est son ministre de la guerre, et lui adresse cette phrase laconique et
expressive, empreinte d’une férocité digne de lui: «_Ma maison est
découverte_.» Cela signifie, en termes plus clairs: les os des anciennes
victimes ont blanchi; les crânes dénudés qui ornent mon palais ne
suffisent plus: allons! une expédition! des esclaves et des victimes!
Pour faire mieux comprendre la parole royale, il est bon de rappeler que
le palais est une vaste enceinte de maisons, de près de trois kilomètres
de contour, couronnée autrefois de crânes humains.
Des messagers vont, dans toutes les parties du royaume, transmettre
l’ordre du roi, et toute la réserve se concentre à Abomey.
La campagne est ouverte. Où va-t-on? Nul ne le sait, sinon le Mingan et
le Méhou, qui se partagent le commandement général. Les voleurs, les
brigands se gardent bien d’avertir ceux sur lesquels ils vont fondre:
aussi les Dahoméens ont-ils bien soin de cacher le but auquel ils
tendent. Ils ont peur qu’une imprudente révélation ne donne l’éveil à
leurs adversaires et les fasse courir aux armes; ils aiment tomber sur
des gens inoffensifs, inconscients de l’attaque et du danger.
Comme il sied à des malfaiteurs, ils se cachent le jour, dans les bois
et les taillis; la nuit, ils glissent dans l’ombre, avancent sans bruit,
évitant d’éveiller l’attention. Cependant, ils surprennent les ouvriers
imprévoyants qui se rendent aux champs. Des sentinelles placées au haut
des arbres dirigent la razzia. Si les gens qui arrivent ne sont pas en
nombre, si l’on n’a pas à craindre que quelqu’un échappe et aille jeter
le cri d’alarme, on s’en saisit. Si l’on a quelque chose à craindre, on
se tient coi, et on laisse passer.
Peu à peu, les troupes approchent du pays qui doit être ravagé. Elles
attendent pour l’attaque décisive d’avoir affaibli l’ennemi par des
prises répétées. Lorsqu’elles ont assez capturé au dehors, elles se
disposent à l’assaut. Le Mingan et le Méhou se séparent, divisant
l’armée en deux colonnes; la ville ou la bourgade est cernée, enlevée
d’assaut et mise à sac. C’est à ce moment que les amazones et les
soflimatas montrent ce qu’ils sont: des chenapans armés pour mal faire.
En même temps qu’ils répandent le tumulte et la terreur partout autour
d’eux, les bandes de la réserve opèrent la razzia.
Au retour de l’expédition, le chant célèbre les exploits de la campagne,
de même qu’il avait signalé le départ. Voici des échantillons de ces
hymnes guerriers: