1º TROUPES RÉGULIÈRES PERMANENTES.

Seul à la côte des Esclaves et bien loin au delà, le roi de Dahomey a

des troupes régulières permanentes: il a les _amazones_ et les

_soflimatas_, deux corps qui sont la bande du roi; véritables corps de

discipline dans lesquels on enrégimente ce qu’il y a de pire parmi les

femmes et parmi les hommes du royaume.

Une femme est-elle surprise en adultère; se rend-elle insupportable par

son humeur acariâtre, par son caractère indocile, sa rudesse, sa dureté?

On la donne au roi, qui, lorsqu’il ne la livre pas au bourreau, en fait

une amazone.

Les soflimatas se recrutent de la même façon; seulement ce sont des

hommes. Amazones et soflimatas ont tout ce qu’il faut pour réussir dans

le brigandage. Du reste, on les forme bien au rude métier auquel ils

sont destinés. Qu’on en juge par ce que M. Borghéro a raconté, pour en

avoir été témoin oculaire.

«Le lendemain, 29 novembre (1861), dit-il, vers midi, le roi me fit

appeler à la place d’armes, pour assister au spectacle vraiment

merveilleux que les guerrières voulaient me donner, afin de me montrer

leur bravoure. Une centaine de personnes étaient déjà réunies autour du

roi, sous une belle tente. Quand j’arrivai, le prince se leva aussitôt,

vint à ma rencontre, et me fit asseoir un instant à côté de lui; puis,

me prenant par la main, il me conduisit en personne visiter les

préparatifs militaires.

«Dans un espace approprié aux exercices, on avait élevé un talus, non de

terre, mais de faisceaux d’épines très-piquantes, sur quatre cents

mètres de long, six de large et deux de haut. A quarante pas plus loin

et parallèlement au talus, se dressait la charpente d’une maison d’égale

longueur, avec cinq mètres de largeur et autant d’élévation. Les deux

versants de la toiture étaient couverts d’une épaisse couche de ces

mêmes épines. Quinze mètres au delà de cette étrange maison, venait une

rangée de cabanes. L’ensemble simulait une ville fortifiée, dont

l’assaut aurait coûté bien des sacrifices. Les guerrières devaient,

pieds nus, monter trois fois sur le talus qui figurait les courtines,

descendre dans l’espace vide qui tenait lieu de fossé, escalader la

maison qui représentait une citadelle hérissée de défenses, et aller

prendre la ville simulée par les cabanes. Deux fois repoussées par

l’ennemi, elles devaient, au troisième assaut, remporter la victoire et,

comme gage du succès, traîner les prisonniers aux pieds du monarque. Les

premières à surmonter tous les obstacles recevront de sa main le prix de

leur bravoure; car, me disait le roi, la valeur militaire est pour nous

la première des vertus.

«Le roi donne l’ordre d’attaquer. Aussitôt l’expédition entre dans sa

première phase. Toute l’armée examine la position de la ville à prendre;

on s’avance courbé, presque rampant, pour n’être pas aperçu de l’ennemi;

les armes sont baissées, et le silence est rigoureux.

«Dans une seconde reconnaissance, nos amazones marchent debout, le front

haut. Sur trois mille femmes, deux cents, au lieu de fusils, sont munies

de grands coutelas en forme de rasoirs, qui se manient à deux mains, et

dont un seul coup tranche un homme par le milieu. Ces guerrières ont

encore leur coutelas fermé.

«Au troisième acte, toutes sont au poste et en attitude de combat, les

armes élevées, les coutelas ouverts. En défilant devant le roi, il y en

a toujours qui veulent lui donner des assurances de dévouement et lui

promettre la victoire. Enfin, elles se sont massées en ligne de bataille

devant le front d’attaque. Le roi se lève, va se placer en tête des

colonnes, les harangue, les enflamme, et, au signal donné, elles se

précipitent avec une fureur indescriptible sur le talus d’épines, le

traversent, bondissent sur la maison également d’épines, en redescendent

comme refoulées par un retour offensif, reviennent par trois fois à la

charge, le tout avec une telle précipitation que l’œil a peine à les

suivre. Elles montaient en rampant sur les constructions d’épines avec

la même facilité qu’une danseuse voltige sur un parquet, et pourtant

elles foulaient de leurs pieds nus les dards acérés du cactus.

«Au premier assaut, quand les plus vaillantes avaient déjà atteint le

sommet de la maison, une guerrière qui était à l’une des extrémités

tomba sur le sol d’une hauteur de cinq mètres. Elle se tordait les bras

en se tenant assise; d’autres guerrières excitaient son courage, quand

le roi survient, lui lance un regard et un cri d’indignation. Elle se

relève aussitôt comme électrisée, reprend ses manœuvres, et remporte le

premier prix. Impossible de rendre la scène dans son ensemble.»

Avec de semblables exercices, impossible de ne pas devenir _brigand

consommé_, prêt à toute espèce de coup de main, et ne reculant devant

aucun péril. Au demeurant, l’hésitation serait punie de mort. La crainte

de tomber sous les coups du bourreau et l’enivrement du pillage exaltent

les esprits, et mettent ces soldats hors d’eux-mêmes.

Sept ans en Afrique Occidentale · 第 87 / 101 题