Le Dahomey a la réputation d’être une monarchie militaire fortement
constituée: il passe pour un des États les plus puissants de l’Afrique.
Or, lorsqu’on l’étudie avec quelque attention, on a lieu de s’étonner
qu’une semblable opinion se soit accréditée au point de trouver place
dans des ouvrages scientifiques d’une valeur incontestable.
A ne juger que par les apparences, les succès du Dahomey peuvent, en
effet, indiquer un État puissant, ayant sur pied un effectif
considérable de troupes. Le Dahomey a été occupé en des guerres
incessantes; il a fourni pendant longtemps des milliers de nègres à la
_traite_, dont il fut le foyer le plus actif. Les _négriers_ en s’y
présentant étaient assurés d’y trouver leur chargement complet à bref
délai, tandis qu’ils stationnaient des mois entiers sur les autres
points, sans pouvoir compléter leur cargaison de _marchandise humaine_.
Il n’est pas étonnant qu’on se soit dit: Un État qui a toujours ainsi
abondance de prisonniers à vendre est certainement un puissant État: le
Dahomey fournissant au commerce plus d’esclaves que les autres États,
est plus puissant qu’eux. De là est venue la réputation surfaite de ce
petit royaume guinéen, auquel nous avons cru ne devoir attribuer qu’une
population approximative de 200,000 âmes, et auquel on ne saurait
raisonnablement en supposer plus de 300,000.
La ville principale des Egbas, peuple avec lequel le Dahomey est
habituellement en guerre, Abèokouta, possède une population égale à
celle de tout le royaume ennemi: ce n’est donc point par le nombre que
celui-ci l’emporte. La valeur des Egbas est-elle inférieure à celle des
Dahoméens? Je suis fort éloigné de le supposer. D’où vient donc la
supériorité du Dahomey? Quelle est la cause des avantages qu’il a eus
sur ses voisins, depuis Tacoudonou? avantages qui lui ont acquis sa
renommée de grandeur et de puissance extraordinaires.
Il est d’autant plus intéressant d’approfondir cette question, que la
réponse nous montrera sous son véritable jour le pays que nous étudions.
La nature semble s’être appliquée à faire la circonvallation du Dahomey.
Ce royaume est entouré d’eau presque de tout côté. La seule partie
découverte est le nord: c’est la voie unique par laquelle les Dahoméens
se lancent sur leur proie, et par où ils pourraient être attaqués; en
sorte qu’ils peuvent avancer en toute assurance, sans avoir à craindre
d’être attaqués par derrière; comme aussi, en cas de retraite, ils
seraient abrités par les fortifications naturelles qui servent de
limites à leur pays.
Au nord-ouest, ils ont déjà ravagé la contrée qu’habitaient les Manhis.
Les derniers débris de cette tribu sont allés chercher un asile à Agoué,
sur la côte, où ils conservent leurs idoles, leur culte, leur caste
sacerdotale, leur langue et leurs usages au milieu des Minas.
Au delà de la région occupée jadis par les Manhis, Atakpamé, par son
attitude énergique et fière, aussi bien que par les avantages de sa
position, impose au Dahomey une prudente réserve dont il n’ose se
départir. Ce pays, situé par 1° 2′ ouest du méridien de Paris, et par
7° 20′ de latitude nord, est défendu naturellement contre les incursions
des étrangers par son sol montagneux et ses épaisses forêts. Au surplus,
les habitants sont d’habiles chasseurs, intrépides et endurcis à la
fatigue, maniant l’arc et le fusil. Les chasses fréquentes qu’ils font
du côté du Dahomey leur servent à dépister l’ennemi, aussi bien qu’à
chasser le gibier.
Guézo, père de Gréré, alla se fourvoyer avec ses hordes chez ce peuple
de chasseurs. Ceux-ci se montrèrent si vigilants et si braves que les
Dahoméens ne sont plus tentés, depuis lors, d’aller chercher fortune
dans les terres d’Atakpamé. Gréré a été maintes fois provoqué par les
bravades des Atakpaméens: il demeure sourd à leurs insultantes
provocations, et dévore l’injure en silence, n’osant compter avec eux
sur la ruse et la surprise, auxquelles il doit ses succès ailleurs.
On raconte qu’une femme très-riche en esclaves envoya d’Atakpamé à
Gréré, roi de Dahomey, une petite fille, et lui fit dire: «O roi
puissant, viens donc ici guerroyer. Ton père fut malheureux dans son
entreprise contre nous; tu ne peux supporter plus longtemps la honte de
sa défaite. Viens! cette fille que je t’envoie guidera tes pas et te
donnera à boire le long du chemin.» Gréré ne répondit pas à
l’invitation.
C’est vers le nord-est que le Dahomey dirige ses hordes dévastatrices.
Il trouve dans les _Egbas_ un peuple facile à exploiter, parce que les
divisions intestines furent longtemps pour eux une cause de faiblesse
qui les a voués à la rapacité de voisins remuants. De plus, les Egbas
jouissent chez eux d’une grande liberté; ils s’attachent au sol par la
propriété et par une culture rémunératrice. Paisibles propriétaires, ils
ont peu de goût pour les expéditions militaires, et ne songent à prendre
les armes que pour repousser une attaque ou pour venger une injure.
La grandeur relative du Dahomey ne s’explique pas autrement. Les
Dahoméens sont remuants et tracassiers: ils oppriment facilement leurs
voisins, parce que ceux-ci sont paisibles et inoffensifs, quoique braves
et forts.
De quels pays se sont-ils emparés dans le dernier siècle? Des royaumes
d’Allada et de Juda, tous deux adonnés au commerce, dont les habitants,
par conséquent, menaient une vie paisible. Quelles contrées ravagent-ils
encore aujourd’hui, dans leurs razzias annuelles? Le pays des Egbas,
habité par des gens d’humeur pacifique, songeant à tout autre chose
qu’aux surprises de l’attaque et aux aventures du pillage.
Qui tient le Dahomey en échec? Le peuple d’Atakpamé, qu’il rencontre
toujours sous les armes, et aussi les populations (_si faibles
soient-elles_) qui sont protégées contre un coup de main par la lagune:
Popo, Ahouansoli, Afatonou...
Depuis quelques années, _Abèokouta_ lui barre le passage au nord-est.
Attaquée tous les ans, cette capitale des Egbas résiste tous les ans aux
assauts du Dahomey. Peu s’en est fallu, deux ou trois fois, que le
monarque dahoméen ne fût pris.
«Abèokouta est de fondation toute moderne. Les Egbas, qui sont une
branche de la famille nago, étaient, depuis bien des années déjà,
victimes des razzias des tribus voisines, et fournissaient ainsi à la
traite un nombreux contingent d’esclaves, lorsque, vers l’année 1820,
une partie de ces Egbas conçurent le dessein d’abandonner leurs villages
pour se réunir et se défendre contre de nouvelles attaques. Ils
choisirent, comme point de ralliement, un immense rocher qui surplombe
au centre de masses granitiques; et le nom d’Abèokouta, qui veut dire
_sous les rochers_, est un souvenir de ce premier abri. Bientôt d’autres
peuplades, en grand nombre, suivirent cet exemple; mais elles
emportaient avec elles l’amour des lieux qui les avaient vues naître,
et, tout en se groupant pour la défense commune, chacune d’elles
conserva son nom. La ville d’Abèokouta se trouve ainsi partagée en
quartiers qui portent les noms des villages abandonnés; chaque peuplade
a même gardé ses droits, ses priviléges, ses usages et jusqu’aux nuances
de son dialecte.
«Pour tous travaux de défense, on se contenta de creuser autour de la
nouvelle ville un fossé de trois mètres de large et d’autant de
profondeur, au bord duquel on éleva un mur en terre, épais de cinquante
centimètres, haut de deux à trois mètres. De petits trous ronds, percés
de distance en distance, font l’office de meurtrières. Les noirs ne
connaissent pas les premiers éléments des angles saillants et des angles
rentrants, qui permettent aux défenseurs de découvrir le pied des
courtines et de toutes les lignes de défense. Ils plantent des buissons
au bord des sentiers tortueux qui mènent aux portes: ces buissons
servent à abriter les défenseurs quand ils veulent empêcher les
assaillants d’approcher.
«Le circuit d’Abèokouta présente un développement de 35 à 40 kilomètres,
le tout enfermé dans les fortifications dont j’ai parlé... On donne à
Abèokouta plus de cent mille habitants. Pour qui voit cette ville du
haut de son rocher, pour qui en a visité les différentes sections et
observé les foules compactes qui s’y logent, ce chiffre ne paraît
nullement exagéré[112].»
[112] BORGHÉRO.
Ce sont les restes de plus de cent cinquante villes détruites en moins
de vingt-cinq ans. Cinq cent mille habitants périrent par le fer et par
le feu; des milliers furent réduits en esclavage et vendus aux négriers;
ceux qui purent échapper aux armes et à la famine allèrent se réfugier
_sous les rochers_.
Dans cette position avantageuse, les Egbas ont résisté énergiquement aux
attaques du Dahomey, qu’ils réduiraient sans doute s’ils pouvaient
prendre l’offensive. Ils ne le peuvent, à cause des dispositions
malveillantes du Jébou, d’Ilorin et d’Ibadan, ennemis terribles, dont
ils ont tout à craindre.
Notons, pour mémoire, quelques dates se rapportant aux succès des Egbas:
Le 3 mars 1851, les Dahoméens furent repoussés, après un combat acharné
de plusieurs heures. Ils laissèrent sur le champ de bataille près de dix
mille morts, c’est-à-dire les deux tiers de l’armée. Le roi de Dahomey
lui-même fut sur le point d’être pris: il ne dut son salut qu’à une
méprise de l’ennemi. Un chef de son entourage étant vêtu d’habits
magnifiques, on le prit pour le roi; et celui-ci, grâce à cette
circonstance, put se dérober aux poursuites dont il était l’objet et se
sauver.
En 1862, nouvelle attaque des Dahoméens. Ils ne s’avancèrent que jusqu’à
Ibara, détruisant Ichaga le 5 mars, et Aïbo le 13 du même mois.
Le 26 mars de l’année suivante (1863), ils vinrent échouer devant
Abèokouta.
Le 15 mars 1864, les Egbas infligèrent un nouvel et sanglant échec aux
troupes dahoméennes, qui s’enfuirent en désordre; ils les poursuivirent
même jusque sur leur propre territoire, et leur firent subir des pertes
considérables. Les Dahoméens souffrirent beaucoup dans leur fuite
tumultueuse; car ils avaient tout ravagé en venant, et tout leur manqua,
lorsqu’ils se replièrent en arrière.
Le 28 avril 1873, les hordes du Dahomey reparurent encore. On n’eut pas
plutôt signalé leur présence, qu’elles se retirèrent à la faveur de la
nuit: la petite vérole avait fait de grands ravages dans le camp, et
l’on abandonna, gisant sur le sol, un grand nombre de morts et de
mourants.
L’instinct du pillage est la note caractéristique du Dahomey. Aussi,
quand on étudie son organisation militaire, on découvre sans peine les
traits distinctifs d’une bande armée pour le brigandage.
Dans la _bande dahoméenne_, nous trouvons des chefs tels qu’il les faut
pour des razzias habilement conduites: le _gogan_, ou chef des
bouteilles; le _sogan_[113], chef des chevaux; le chef des cabris... Ces
noms indiquent assez les attributions spéciales de ceux qui les portent;
on ne les nomme ainsi que parce qu’ils sont chargés de capturer et de
centraliser chaque chose qui peut augmenter le butin: bouteilles,
chevaux, cabris..., etc.
[113] _Go_, bouteille, et _gan_, chef; _so_, cheval, et _gan_, chef.
Les chefs dont nous parlons, avec les hommes sous leurs ordres, forment
le _personnel administratif_. Ce personnel administratif se rattache à
l’armée proprement dite, et montre le caractère véritable des
expéditions entreprises tous les ans par le Dahomey. Le Dahomey ne
combat pas précisément des ennemis: _il pille_. On ne doit pas
s’imaginer qu’il se trouve constamment engagé dans des guerres
légitimes, ou qu’il se met en campagne périodiquement pour tenter de
nouvelles conquêtes: sans motif et sans déclaration de guerre, à la
façon des brigands, il tombe à l’improviste sur ceux qu’il appelle ses
ennemis, et qui ne sont en réalité qu’une proie qu’il convoite. Aussi,
il choisit son temps: mars et avril sont l’époque la plus favorable à
ses desseins, et les dates que nous avons notées plus haut nous
reportent à cette période de l’année. Si le Dahomey faisait la guerre
dans un but de conquête, pour venger une offense, pour obtenir
l’exécution d’une promesse ou le redressement d’un grief, il ne lui
serait pas loisible de choisir son temps et de reprendre la lutte
annuellement.
J’insiste sur ces détails, parce que, je le répète, ils mettent en
relief le caractère des expéditions dahoméennes, en même temps qu’ils
expliquent la multiplicité de ces expéditions. Le Dahomey est moins un
État militaire puissant qu’un peuple de pillards bien organisé, et
protégé dans son repaire par la nature elle-même.
Parlons maintenant de l’_armée proprement dite_. Elle se compose: 1º des
_troupes régulières permanentes_; 2º des _contingents_ soumis au service
uniquement en vue d’une expédition projetée, et qui forment en quelque
sorte une espèce de _réserve_.