En 1839, l’Angleterre jeta ses regards sur les contrées qui bordent le
Niger, et résolut d’y établir des comptoirs, afin de tourner les
indigènes vers le commerce légal et de les détourner du trafic infâme
des esclaves. En 1841, on organisa dans ce but l’«_expédition du
Niger_», à laquelle prirent part deux missionnaires anglicans, MM. Schon
et Crowther. (Ce dernier nous est déjà connu. V. chapitre II.)
Le mouvement était donné, imprimé par le gouvernement anglais _et suivi
par les ministres protestants_. Ministres et gouvernement trouvèrent des
auxiliaires dans les nègres libérés, originaires des contrées que l’on
voulait exploiter, et _anglicanisés_ de longue main à Sierra-Leone.
En 1842, M. Townsend fut envoyé à la côte des Esclaves afin d’étudier la
possibilité et l’opportunité d’une mission anglicane dans ces contrées.
Les affranchis de Sierra-Leone favorisèrent des démarches qui devaient
les ramener dans leur patrie, et l’on résolut d’aller s’établir à
Abé-okouta. Cette ville obéissait à un chef très-influent, dont l’appui
était assuré aux Anglais. Pleins de confiance dans la protection de ce
chef, nommé Chodéké, les protestants arrivèrent à la côte en 1845. Quand
ils débarquèrent à Badagry, on leur annonça la mort de Chodéké. Ce
contre-temps les retint à la côte; ils s’établirent d’abord à Badagry,
et ne pénétrèrent dans l’intérieur que l’année suivante.
De 1846 à 1867, les protestants fondèrent plusieurs stations: à
Abé-okouta, en 1846; à Ibadan, à Lagos, à Otta, en 1852; à Ijayé, en
1853; à Igbori, en 1859; à Ikidja, en 1863; à Ichagga, à Iwayé..., etc.,
etc. Ces développements rapides s’accomplirent grâce au concours de
maîtres d’école pris parmi les indigènes; mais l’œuvre eut à souffrir
plusieurs fois des guerres que se faisaient les peuples de cette région.
Ainsi, la station d’Ichagga fut détruite par les Dahoméens le 5 mars
1862; celle d’Awayé, par les Ibadans, le 1er avril de la même année. Les
Ibadans avaient déjà détruit, le 16 mars, la station d’Ijayé. Cette
ville fut réduite en cendres; ceux de ses habitants (40,000) qui ne
périrent point par la faim, par le fer ou par la flamme, furent traînés
en esclavage. Deux ministres protestants européens se trouvaient dans
cette station: l’un partit avant que la ville fût mise à sac; l’autre,
capturé et réduit à la condition d’esclave, ne fut racheté que le 8
décembre 1862 par un de ses confrères, M. Lamb, de la station de Lagos.
A Abé-okouta, la mission anglicane prospérait. Elle avait une imprimerie
et un journal en langue indigène. Mais, le 13 octobre 1867, tous les
blancs de cette ville furent chassés, et peu s’en fallut qu’on ne les
massacrât.
J’étais, à cette époque, en résidence à Wydah, ville du Dahomey. On y
racontait de la sorte l’expulsion des Européens d’Abé-okouta:
Les autorités de cette ville, mises en émoi sur les agissements de
voisins ennemis, avaient intercepté une lettre portant la signature du
chef ennemi. On y reprochait au gouverneur de la colonie de Lagos de ne
pas envoyer les secours promis par lui contre Abé-okouta. Grand émoi dès
qu’on sut le contenu de la lettre: «Le chef dont elle porte le nom ne
sait pas écrire; qui donc lui a prêté sa plume?» On croit reconnaître
l’écriture d’un ministre protestant; un cri d’indignation retentit, on
demande vengeance; on veut massacrer les blancs. On l’eût fait,
peut-être, sans la généreuse intervention de l’un des notables: «Les
blancs sont sans défense parmi nous, dit-il. Nous sommes les plus
nombreux et les plus forts. Du reste, tous les blancs ne sont pas
coupables. Les tuer serait indigne et honteux. Chassons-les, et pillons
leurs maisons.» Cet avis prévalut.
Rejetés vers la côte, les protestants se confinèrent dans la colonie
anglaise, où ils sont en sûreté. Lorsque j’étais à Lagos, ils n’y
avaient pas moins de cinq temples, bâtis dans les différents quartiers:
à Fadji, Aroloyé (Palm-church), Bread-fruit, Ébouté-éro, Ébouté-metta.
Outre ces temples, les anglicans possèdent une pension pour les filles
(_female institution_), espèce d’école primaire supérieure; une sorte
d’école normale ou de séminaire (_training institution_); des écoles
primaires nombreuses répandues dans toute la ville et dirigées par des
maîtres nègres, sous la direction et la surveillance des ministres
blancs.
D’après leurs rapports, les anglicans ont dépensé pour la mission du
Yorouba seulement, du 31 mars 1872 au 31 mars 1873, en Afrique même,
5,550 livres sterling; en Angleterre, 7,297 livres. Soit une somme
totale de 12,847 livres sterling, ou, en monnaie française, 321,175 fr.
La statistique coloniale de 1874 donne 3,145 adeptes à la congrégation
anglicane dans la colonie. Ce chiffre est exagéré. Un grand nombre de
ces adeptes est venu de Sierra-Leone. Les _convertis_ ne le sont guère
que sur les registres; volontiers nous les appellerons avec Burton
«_registered converted_». Ils n’en seront pas moins un obstacle sérieux
à l’établissement du catholicisme; car on s’applique à leur inspirer la
haine du _papisme_. Demandez à l’évêque Crowther ce qu’est un
protestant, il vous répond en propres termes, dans son vocabulaire
yorouba: «Un protestant est celui qui repousse la religion du Pape.»
Comme dogme et comme morale, cela se réduit à zéro. C’est le degré de
conviction des convertis.
La statistique à laquelle nous avons emprunté le nombre des anglicans
porte celui des méthodistes à 1,048, et celui des baptistes à 71.
Les méthodistes ont un temple bâti avec élégance et des écoles.
Les baptistes ne tarderont pas à disparaître de la scène.