MISSIONS CATHOLIQUES.

Au dix-septième siècle, des missionnaires catholiques venus à la suite

des commerçants tentèrent sans succès d’évangéliser la côte des

Esclaves. En 1667, le navire _la Tempête_ porta dans le royaume de Juda

deux Capucins. Ils eurent la consolation de convertir le roi et se

disposaient à le baptiser, quand les marchands de nègres, de peur que

cette conversion entravât leur trafic, soulevèrent les féticheurs contre

les missionnaires. La cérémonie du baptême fut empêchée par le peuple

ameuté; le roi, saisi de frayeur, jura de rester fidèle aux fétiches et

de renvoyer les missionnaires. Un de ceux-ci ne tarda pas à mourir

empoisonné; l’autre partit et mourut en route, empoisonné aussi, dit-on.

Quelques années plus tard, deux Jacobins arrivaient dans le pays. Ils

rencontrèrent les mêmes difficultés que leurs prédécesseurs et furent

empoisonnés comme eux.

Dès lors, les Français qui avaient appelé ces prêtres dans leurs

comptoirs renoncèrent à en appeler d’autres. On vit pourtant un

religieux Augustin de l’île de San-Thomé essayer encore, en 1699,

l’évangélisation du royaume de Juda. Il fut reçu poliment par le roi;

mais il se rembarqua presque aussitôt, découragé de ce que la parole

évangélique ne trouvait aucun écho dans le cœur des païens endurcis dans

l’erreur et dans le vice.

C’est seulement en avril 1861 que les missionnaires catholiques

reparurent à la côte des Esclaves. Alors seulement ils ont commencé à

s’y faire connaître, à y porter les premiers fruits du salut. On ne

saurait trop déplorer l’état d’abandon où les peuples de la contrée ont

gémi jusqu’à cette époque.

Un bref du Souverain Pontife, en date du 28 août 1860, érigea le

vicariat apostolique du Dahomey et le confia «_aux élèves du séminaire

des Missions africaines_ établi à Lyon par Mgr de Marion-Brésillac». Le

3 janvier 1861, trois missionnaires s’embarquèrent à Toulon pour se

rendre au Dahomey. Un d’entre eux mourut en chemin, les autres

arrivèrent à destination au milieu du mois d’avril. Ils se fixèrent à

Wydah. En avril 1864, les fondations d’une autre résidence furent jetées

à Porto-Novo; en octobre 1868, à Lagos; en mai 1874, à Agoué; en août

1880, à Abé-okouta.

Partout les missionnaires s’adonnent à l’instruction des enfants et au

soin des malades: l’école et la salle de pansement font partie

intégrante de leurs établissements.

Le Vicariat apostolique du Dahomey porte aujourd’hui le nom de Vicariat

des côtes du Bénin; nom impropre, puisqu’il n’y a pas au Bénin une seule

station. Dans le principe, la Propagande nomma supérieur _ad interim_ M.

Borghéro, prêtre génois dont la haute intelligence, le zèle ardent et le

mérite personnel ne contribuèrent pas peu à assurer à la Mission

l’estime des Européens et des noirs. Il visita le roi de Dahomey dans sa

capitale, où il reçut une réception solennelle; il explora toute la

côte, les républiques minas de l’ouest, le royaume de Porto-Novo et la

colonie anglaise de Lagos, où il obtint des concessions de terrain pour

l’établissement des futures résidences; il alla au Jébou et poussa ses

reconnaissances jusqu’à Abé-okouta, dans le pays important des Nagos, au

centre du Vicariat. Depuis le départ de M. Borghéro, la mission a eu

deux supérieurs: l’un, supérieur de droit, n’a jamais mis les pieds au

Dahomey; il y est représenté par un supérieur délégué par lui et trop

souvent changé.

Pendant mon séjour en Afrique, la Mission prit un développement

sensible. Un mot sur chacune des résidences:

WYDAH, dans le royaume de Dahomey, eut la première résidence. Les

missionnaires y subirent des tracasseries nombreuses de la part des

autorités locales, à l’instigation de certains blancs. On s’en prenait

surtout à leur argent. Chaque nouveau supérieur avait sa part de

vexations: M. Borghéro fut jeté en prison et condamné à une forte amende

_parce que la foudre était tombée sur les édifices de la Mission_; M.

Courdioux, expulsé de ces édifices où les missionnaires s’étaient

établis à grands frais, dut commencer une seconde et coûteuse

installation dans un nouveau local; M. Cloud se vit imposer une amende

de 3,000 francs, _parce qu’il ne pleuvait pas depuis quelque temps_ et

pour d’autres motifs aussi concluants.

Cette dernière condamnation me fit envoyer de Porto-Novo à Wydah pour

réagir contre la tendance des noirs à nous exploiter. Notre attitude

ferme et résolue inspira une prudente réserve à nos ennemis[94], et la

visite de M. l’amiral Fleuriot-Delangle, accompagné de quatre officiers

de la station navale, imposa silence à nos détracteurs.

[94] Il y avait à Wydah quelques blancs et quelques mulâtres qui ne

pouvaient guère nous voir de bon œil. Anciens négriers en

disponibilité, plus ou moins compromis dans la traite des nègres,

ils vivaient sans façon dans le désordre, et souffraient avec peine

qu’on leur parlât de morale.

On était allé jusqu’à nous présenter comme des hommes sans mission,

auxquels la station navale et la France refusaient tout concours.

L’amiral, _disait-on_, avait déclaré que les autorités françaises

n’avaient à s’occuper de nous, ni officiellement, ni officieusement. La

détraction avait fait du chemin; mais la bienveillance de M.

Fleuriot-Delangle nous établit d’autant plus avantageusement dans

l’estime publique qu’on n’avait pas cru à cette bienveillance. Nos

ennemis ne pouvaient plus nous présenter comme des aventuriers méconnus

de la France et des officiers de la station navale; mais ils se

plaignirent de ce que «nous portions trop haut le pavillon français et

de ce que nous voulions tout abaisser sous notre pavillon tricolore».

(Ces paroles sont d’un commandant du fort portugais de Wydah.)

Mon successeur ne fit que passer; toutefois il eut sa part de vexations.

Le missionnaire qui le remplaça comme supérieur fut retenu prisonnier

pendant plusieurs semaines, ainsi que les deux confrères qui étaient

avec lui. Ce fait était sans précédent: on n’avait plus vu tous les

blancs d’une maison emprisonnés.

La mesure était comble: la mission abandonna Wydah, après y avoir fait

un grand bien, principalement par l’instruction de centaines d’enfants.

A PORTO-NOVO, les exactions ne sont pas à craindre comme dans le

Dahomey. Le Dahomey peut, jusqu’à un certain point, se croire

inattaquable, derrière les forteresses naturelles de la barre et des

lagunes dont il est entouré. Au contraire, Porto-Novo est une place

ouverte sur laquelle les Anglais de Lagos jettent toujours un regard de

convoitise. De plus, quand les missionnaires catholiques, Français

d’origine, s’établirent dans cette ville, elle était sous le protectorat

de la France. Cette circonstance les fit accueillir et traiter comme des

amis appartenant à une nation généreuse et protectrice. Le roi, les

chefs, le peuple, les féticheurs eux-mêmes se montrèrent bienveillants.

Ils nous admiraient faisant l’école aux petits négrillons, dont une

partie étaient nourris et habillés par nous; mais leur admiration ne

pouvait se contenir à la vue du missionnaire pansant les plaies de leurs

malades: «_Pères, nous disaient-ils, vous n’êtes pas des blancs comme

les autres blancs! Jamais le blanc ne s’était abaissé sur la pourriture

des nègres, comme vous!_»

L’admiration n’allait pas jusqu’à ouvrir les cœurs aux enseignements de

la foi et aux sentiments purs du christianisme: la glace des préjugés et

de la corruption du paganisme est si difficile à rompre! Toutefois,

notre ministère était sans entraves, et l’on nous écoutait sans trop de

défiance. L’œuvre de l’apostolat catholique débutait heureusement.

La résidence de Lagos eut des débuts peut-être plus heureux encore. Nous

avons parlé des affranchis venus de Sierra-Leone, où l’Angleterre

protestante les avait élevés dans la haine du catholicisme. Ce n’étaient

pas les seuls affranchis ou fils d’affranchis qui se trouvaient à Lagos.

Beaucoup d’autres, venus des colonies d’Amérique, de la Havane et du

Brésil, se disaient ouvertement catholiques. Je parlais d’eux dans les

termes suivants à M. Planque, en août 1868, dans une lettre où je

demandais la création d’une résidence au centre de la colonie anglaise:

«Presque tous les chrétiens venus du Brésil conservent une certaine

dévotion extérieure à l’Immaculée Conception, dévotion qui se traduit

par des chants et des neuvaines... Les chrétiens de Lagos appartiennent

à une même classe sociale, et l’on parviendrait sans peine à les tenir

dans une étroite union. Il y a parmi eux un esprit de corps

très-prononcé, qui se traduit souvent par des cérémonies, des fêtes où

l’idée religieuse domine. L’année dernière, à Noël, ils avaient paré un

autel, et devant cet autel ils se réunissaient pour prier, tandis que

les protestants célébraient leur christmas. A l’Épiphanie, ils

promenèrent un bœuf et un âne dans les rues, et représentèrent la venue

des rois mages allant adorer Jésus nouveau-né. Ils firent une station à

la factorerie française de M. Régis. Puisse la France, avec des

missionnaires, leur donner ce Jésus qu’ils voudraient tant avoir au

milieu d’eux! Tout extérieure qu’est cette dévotion, elle n’est pas sans

promesses pour l’avenir: c’est le corps qui attend une âme; l’âme, c’est

la grâce, c’est l’Esprit-Saint, c’est Jésus que les missionnaires

doivent porter parmi eux.»

Je ne parle pas de ceux qui, baptisés au Brésil et n’ayant eu jamais de

chrétien que le nom, sont revenus ici aux pratiques du paganisme ou de

l’islam. «J’étais esclave quand je fus baptisé, disent-ils; j’étais au

pouvoir de mon maître; mon maître voulut que je fusse baptisé, je me

laissai faire.»

Parmi les catholiques, quelques-uns, pour demeurer fidèles à leur foi,

ont dû subir de véritables persécutions de la part de leurs parents et

de leurs amis, ou de la part des protestants. Une fille, avant d’être

laissée libre de suivre les inspirations de sa conscience, subit, durant

quinze ans, les obsessions de son père, qui voulait lui faire embrasser

l’islamisme. Elle n’avait d’autre soutien que la grâce, mais elle ne

cessa de répondre à l’auteur de ses jours: «Vous m’avez fait baptiser;

plutôt mourir que trahir mon baptême.» Avec quel bonheur elle assista à

l’installation des missionnaires!

Les lettres que j’écrivais de Lagos, quand j’allai y fonder une

résidence, à mes parents respirent toutes la satisfaction.

_1er décembre 1868._--«Nos chrétiens de Lagos sont heureux d’avoir un

prêtre au milieu d’eux; ils ne se sentent plus seuls, et sont plus forts

contre les suggestions des protestants. Si quelque ministre les invite à

aller au prêche, ils répliquent avec fierté: «Allez donc à l’église des

catholiques.» Ce qu’ils appellent église n’est qu’une partie de notre

baraque en bambous, où nous faisons les offices. Nous sommes pauvres;

mais Jésus-Christ n’est-il pas né dans une étable?»

_4 mars 1869._--«Notre pauvreté fait rougir les protestants qui sont

ici. Ils ne veulent pas que nous soyons mal logés dans la colonie, alors

que leurs ministres sont très-confortablement installés. Sur leurs

instances, je fais passer une liste de souscription, et ils donnent tous

avec générosité. D’autre part, le gouvernement de la colonie se montre

d’une bienveillance parfaite, et m’accorde toutes les faveurs que je

demande pour notre établissement.»

_25 avril 1873._--«Notre chère mission de Lagos est en pleine voie de

prospérité: les baptêmes se multiplient; les confessions et les

communions pascales deviennent tous les ans plus nombreuses. Le zèle des

chrétiens s’enflamme. Bons chrétiens! ils viennent nous demander de leur

faire le catéchisme en particulier, afin d’avoir l’instruction

suffisante pour recevoir les sacrements avec fruit. La confrérie du

Rosaire est un sujet de grande édification.»

A peu près à la même époque, étant chargé de la direction de la mission,

en qualité de vice-préfet, j’insistai auprès de M. Planque pour que

Lagos devînt le siége principal du vicariat. Lagos est un point d’où

l’on peut rayonner en tous sens par la lagune; la sécurité, à l’ombre du

pavillon anglais, y est aussi grande que possible; les œuvres

nécessaires à la prospérité de la mission, formation d’instituteurs

indigènes et autres, peuvent y acquérir un développement régulier. Si je

ne fus pas compris au moment où je parlais, j’ai eu la satisfaction

d’apprendre, depuis que j’ai quitté l’Afrique, qu’on s’applique à

exécuter le programme que j’avais mis en avant.

Il y avait une maison de Sœurs à Porto-Novo et une à Lagos, pour

l’instruction des filles. Celle de Lagos avait cent cinquante élèves

dans leur école, en 1873. L’école des missionnaires, à cette même

époque, comptait cent trente garçons sur ses bancs.

A l’ouest du Dahomey, Agoué demandait une résidence depuis plusieurs

années. Je fus chargé, en 1874, d’y aller en installer une.

Là, comme à Lagos, je trouvai un certain nombre de noirs venus du Brésil

et conservant des dehors chrétiens. Il y a plus: ils avaient une petite

chapelle pour leurs réunions pieuses. Vers 1835, une chrétienne, revenue

du Brésil, bâtit à Agoué une chapelle qu’on laissa tomber en ruine à la

suite d’un incendie. On déblaya le terrain, et de cette _terre sainte_

on fit le cimetière des chrétiens. Mais à la longue, chaque propriétaire

voisin usurpa de son côté, et le cimetière, devenu insuffisant, dut être

abandonné. Quand les missionnaires vinrent à Agoué, il ne restait que

quelques croix, au milieu d’herbes et de ronces, dans un coin de rue.

En 1842 ou en 1843, Joaquim d’Almeida, créole brésilien, était sur le

point de partir de Bahia. Il se procura les objets nécessaires à la

célébration de la messe, résolu à bâtir une chapelle en Afrique à son

arrivée, et à se procurer le bonheur d’assister au saint sacrifice,

lorsque l’occasion d’avoir un prêtre s’offrirait à lui. La chapelle

était terminée à la fin de 1835. Elle fut dédiée au _Senhor Bom Jesus da

Redempção_ (Jésus tombant sous la croix), en souvenir d’une église de

Bahia connue sous ce vocable, où se fait un grand concours de pèlerins.

Les origines chrétiennes d’Agoué remontent donc à plus de trente ans

avant notre arrivée définitive. Divers prêtres, Portugais ou Français,

avaient déjà conféré le baptême à plus de huit cents personnes dans

cette localité, depuis l’érection de la chapelle de Joaquim d’Almeida.

Agoué avait eu aussi un maître d’école brésilien: il enseignait les

éléments de la doctrine chrétienne.

Au début de nos travaux, les moyens d’action nous ayant fait

complétement défaut, nous ne pûmes donner aucun développement à notre

œuvre. L’avenir pourtant s’annonçait plein d’espérances.

Avant de terminer, notons une observation fort juste de M. Borghéro: «Le

baptême, écrivait-il en décembre 1863, est une espèce d’affranchissement

qui fait considérer l’enfant de l’esclave comme s’il était l’enfant du

maître. Cette influence du christianisme a été si puissante que, même

dans la langue du pays, dans le langage des naturels, les noms de

_blanc_, de _chrétien_, sont synonymes de _seigneur_, de _libre_. Au

Dahomey surtout, on appelle _blancs_ tous les chrétiens, fussent-ils

d’ailleurs noirs comme l’ébène.»

Sept ans en Afrique Occidentale · 第 56 / 101 题