La justice rend à chacun ce qui lui est dû: à Dieu, ce qui est à Dieu; à
l’homme, ce qui est à l’homme.
Par une inconséquence ordinaire aux païens, le nègre connaît Dieu et ne
lui adresse pas son culte; le culte, il le rend à l’idole, à l’_oricha_.
Nous avons parlé de Dieu et de l’oricha; il nous reste à parler de
l’homme.
«Nous devons aux supérieurs le respect, dit saint Bonaventure; aux
égaux, la concorde; aux inférieurs, la discipline.»
Et les Nagos: «Honorez les anciens: ce sont nos pères.--Que l’enfant ne
s’arroge pas le droit de parler à la place des anciens.--Imitez votre
père; ce qu’il ne se permet pas, évitez-le.»
«Le roi ne se coiffe pas d’un vulgaire bonnet, il a sa couronne;--les
impôts lui reviennent de droit;--les rebelles ont tout à craindre de
lui.»
Les Nagos sentent vivement combien l’homme est sociable. «Tous les
hommes sont proches, disent-ils.--Un fou d’Ika et un _idiot_ d’Ibouka ne
peuvent se rencontrer sans sympathiser.--L’enfant ne se perd pas comme
les bêtes.--On ne vit pas sous le même toit sans se parler.--Quiconque
méprise autrui se méprise lui-même.»
Dans la société, les uns travaillent pour les autres. «Celui qui
fabrique des serpes les fait pour autrui.--Le boucher tue la bête, les
débitants la mettent en pièces.--Le sel gemme est un produit _haoussa_;
le tabac en rôle vient du pays des Blancs; le _gombo_, d’Iré.»
S’il parle des mauvaises compagnies, le Nago dit: «La plante des pieds
se salit à l’ordure du chemin.--On ne s’en va pas en pagne blanc au
milieu de l’huile de palme.--Après s’être vautré dans le bourbier, le
cochon va se frotter à ceux qui sont propres.--Si les maisons ne se
touchent pas, comment le feu se communiquerait-il de l’une à l’autre?»
AUX INFÉRIEURS LA DISCIPLINE, dit saint Bonaventure, déterminant une des
pratiques essentielles de la justice. _Aux inférieurs la discipline_,
c’est-à-dire _l’instruction_ et _l’éducation morale_. Le docteur
catholique parle en théologien; il expose la doctrine du _Maître_ par
excellence, doctrine de dévouement et de sacrifice, doctrine incomprise
par le païen égoïste pour qui la richesse et le pouvoir sont des
instruments de domination, au lieu d’être des moyens de bienfaisance. Le
nègre païen ne comprend pas cette maxime du Maître: «_Que celui qui est
le plus grand soit comme le moindre, et celui qui a la préséance comme
celui qui sert._» Toutefois, la raison et la conscience lui suggèrent
des principes dignes d’être notés.
PAUVRES. «On suppose le pauvre moins sage que le riche.--Dès qu’on est
en haillons, on paraît ne pas mériter des égards.--Si le pauvre, donnant
son avis, opine qu’une poutre est assez longue, _à priori_ on ne
l’écoute pas; à la fin, on est forcé d’avouer qu’il disait vrai.--Pour
tant que le riche se livre aux transports de la volupté, le pauvre est
toujours à la peine: pour lui, pas de fête!
«Soyez généreux, on court à vous; cessez vos largesses, on se
retire.--On n’est plus admiré quand on est dans l’indigence.--Les nuages
voilent le firmament; un temps nuageux ne laisse pas arriver jusqu’à
nous les rayons du soleil.»
Les ESCLAVES, chez les païens de race blanche, étaient regardés comme
des êtres de nature inférieure. Cette fausse supposition est repoussée
par les nègres: «La naissance ne diffère pas de la naissance: comme est
né l’esclave, ainsi naît l’homme libre.--L’esclave était libre dans la
maison de son père.--L’esclave n’est pas un morceau de bois; quand il
meurt, sa mère n’est pas avertie, tandis qu’on éclate en sanglots, à la
mort de l’homme libre. Or, dans la maison de sa mère, l’esclave
n’était-il pas libre?
«L’esclave ne travaille pour lui qu’après avoir consacré la journée au
service de son maître.--Tout le dérangement est pour le couvercle (image
de l’esclave); et pourtant, le couvercle n’a que la vapeur, tandis que
le pot (le maître) a ce qui est bien.--Le serpe (_entendez: l’esclave_),
la serpe coupe la forêt, et n’en retire aucun profit; elle élague la
haie qui borde le chemin, et n’en retire aucun profit non plus; elle
s’use à force de servir, elle sera bientôt hors d’usage; cinq cauris
suffisent à la faire entourer d’un anneau, et elle clôt encore la ferme
du riche. La serpe a un anneau au cou (autour du manche), elle est
fortement armée pour de nouveaux travaux.»
JUGES. «Les présents aveuglent les juges et les empêchent d’être
justes.»
TÉMOINS. «Le témoin éclaire la justice; un témoin n’est pas un partisan.
«Le coupable est inquiet.--Celui qui voudrait se cacher des autres croit
toujours qu’on s’entretient de lui; il s’inquiète, comme s’il était
coupable.--Le méchant ne laisse pas traiter les siens comme lui traite
les autres.--L’épervier s’enfuit dès qu’il a pris une poule: il a
conscience de son méfait.
«On ne met aux fers que les coupables.» Ce proverbe dit bien ce que l’on
doit faire. On est loin, hélas! d’agir aussi justement.
La bienfaisance est en honneur chez les Nagos. «Celui qui ne compatit
pas au malheur de son semblable, le tue dans son cœur, dit-il.--Si vous
n’avez pas de cauris, pour soulager votre ami, visitez-le; si vous ne
pouvez lui donner la satisfaction de l’aller voir, aidez-le de quelque
bonne parole.--Un jour de pluie répare le mal de la sécheresse.--Les
riches gagnent à répandre des libéralités, tandis qu’ils perdent à se
montrer trop ménagers.»
Plusieurs proverbes flétrissent l’ingratitude: «Celui qui ne remercie
pas d’un bienfait reçu n’aura pas à se plaindre du mal qu’on lui
fera.--On perd son temps à répandre ses bienfaits sur des ingrats.--(Il
est aussi déraisonnable de) ne pas reconnaître un bienfait que de lancer
sur les rochers le cheval que l’on vient d’acheter.--L’épée n’épargne
pas la tête de celui qui l’a forgée»: image de l’ingrat qui n’a pas
d’égard pour son bienfaiteur.
D’autres proverbes réclament la loyauté et la franchise: «Vendez l’or à
celui qui en connaît la valeur.--Au jeu l’on ne reprend pas un coup
manqué.--Les gens d’_Ifè_ parlent sans détours; la flèche va droit au
but.--L’homme de mauvaise foi est dégoûtant dans ses procédés.--Tôt ou
tard le mensonge finit par se découvrir.--Le menteur a beau se cacher,
il ne saurait rester dans l’ombre.»