II

Le commerce des indigènes se fait presque en entier sur les places

publiques: dans les marchés et les foires. Celui des Européens se fait

en magasin, dans les factoreries et les maisons de détail.

Les foires des noirs ressemblent plus à celles de nos ancêtres qu’aux

nôtres. Aujourd’hui, parmi nous, les bazars, les magasins sont tellement

multipliés, les relations mercantiles si aisées, que l’on n’a pas besoin

d’aller à la foire pour se procurer ce qu’on désire: objets de

nécessité, d’utilité ou de simple fantaisie. Aussi, les foires modernes

n’ont d’importance qu’à raison de produits spéciaux dont on y trafique

particulièrement. Souvent elles ne sont plus que le rendez-vous des

ménageries, des bateleurs et des badauds; ce sont plutôt des réunions

populaires de jeux et de fêtes que des centres d’opérations

commerciales. Chez les noirs, les foires sont ce qu’elles furent jadis

pour nos pères: de grands marchés publics où l’on trouve tous les

articles possibles. Dans les foires seulement on est sûr de trouver de

tout: du maïs, des ignames, des petits oignons, des denrées et des

fruits de toute sorte, du piment, du sel, des poissons fumés, des

fétiches et des amulettes, des nattes, des paniers, des indiennes, des

colliers, du tabac à fumer, du tabac à priser, du fard pour les

paupières, etc., etc., etc.

Chaque genre de produit a son département: ici c’est la section du bois

à brûler; on peut en acheter pour une somme infime, pour cinq centimes

ou moins encore. Là on vend des herbes et des poudres médicinales, pour

guérir de tous les maux, pour rompre les charmes et dissiper les

enchantements. Pouah! quelle odeur infecte! c’est la place réservée au

poisson: poisson frais, poisson fumé, poisson passé, poisson presque

pourri. Vite, éloignons-nous.

Voici une exposition de _fillas_, un grand déballage. Sous cette échoppe

s’étalent des bouteilles aux brillantes étiquettes; les noms sont des

plus séduisants: rhum, cognac, marasquin, muscat de Frontignan,

anisette... La _cachassa_ et le _gin_ coulent abondamment dans ces

buvettes.

A Agoué, il y a deux marchés distincts: le marché mina et le marché

nago. La vente de certains objets est souvent prohibée sur l’un ou

l’autre de ces marchés, et sévèrement réprimée.

Une des places de Porto-Novo est encore désignée sous le nom de foire

des esclaves (_odja èrou_).

Actuellement on trafique peu des esclaves; depuis 1865, on n’en exporte

plus dans les colonies européennes, et le commerce légal a pris des

développements considérables. Les échanges, à l’intérieur, se font

très-activement, grâce à l’organisation des foires qui se succèdent sans

interruption. Tous les jours la foire se tient à Porto-Novo, à Djangan

ou à Aggéra, trois villes peu distantes l’une de l’autre. Les foires

sont distribuées de la même façon dans la région dont Agoué est le

centre, aussi bien que dans l’intérieur; en sorte que l’on a presque

toujours les facilités de la foire, non loin du lieu où l’on est. En

général on ne fait que troquer; on donne une marchandise pour une autre:

une poule, un mouton, un esclave pour quelques feuilles de tabac,

quelques pièces d’étoffe ou une quantité déterminée d’eau-de-vie.

La monnaie courante est le cauris (_cyprea moneta_), petite coquille

ovale, plate en dessous, d’un blanc jaunâtre. C’est parce que les nègres

l’emploient comme monnaie que ce coquillage de la mer des Indes est

vulgairement appelé _monnaie de Guinée_. Du reste, la Guinée n’est pas

le seul pays où les coquillages servent de menue monnaie; depuis les

époques les plus reculées, ils ont cours en Chine, dans l’Inde, en

Arabie... Les cauris circulent dans la plus grande partie du Soudan.

Voici le taux des cauris pendant mon séjour à la côte des Esclaves:

Ordinairement, 8,000 valaient un dollar (5 fr. environ).

2,000 -- 1 fr. 25 c.

200 -- 0 » 12 c. 1/2

40 -- 0 » 02 c. 1/2

Un sac de cauris (soit 20,000 cauris) vaut 12 fr. 50, au cours

précédent. Or, il pèse près de 60 livres. Le poids énorme de cette

monnaie la rend fort incommode pour les transactions importantes.

Les nègres comptent comme nos ancêtres ont compté avant d’écrire la

numération. Nos ancêtres ajoutaient les cailloux aux cailloux

(_calculi_, petits cailloux, d’où le mot _calcul_). Ils ne comptaient

pas autrement, avant l’invention des caractères numériques. Les noirs de

la côte des Esclaves, privés encore de numération écrite, ajoutent les

cauris aux cauris. Quand ils ont formé un tas (_igba_, 200), ils

comptent par _tas_ ou _igba_ jusqu’à 2,000 (_egba_, tas complet). Les

cauris ne sont pas seulement la monnaie courante; ils sont, en quelque

sorte, les éléments du calcul des nègres.

Les indigènes comptent par 5 jusqu’à 20; par 20, jusqu’à 200; par 200,

jusqu’à 2,000; par 2,000, jusqu’à 20,000. Vingt mille cauris égalent un

sac. Au-dessus, on compte par sacs; on dit: 2, 3, 4 sacs d’hommes pour

40, 60, 80,000 hommes.

Nous ne répéterons pas ici ce que nous avons dit dans notre _Étude sur

la langue nago_.

Pour se faire une idée de l’importance du commerce dans ces parages, on

n’a qu’à considérer les opérations commerciales qui se font à Lagos.

Dans la seule colonie anglaise, le produit de l’exportation s’élève à

plus de dix millions de francs, et celui de l’importation, à cinq

millions au moins par an.

Les articles d’exportation sont: le coton, les amandes et l’huile de

palme, les arachides, les graines de sésame, l’ivoire, les étoffes du

pays, les calebasses, le beurre végétal, les noix de kola, les ignames,

le piment et autres épices. Ces produits sont déversés en majeure partie

en Angleterre, en France, en Allemagne et au Brésil.

L’importation introduit dans le pays: des étoffes de soie et de coton,

du tafia, du gin, des liqueurs, du corail, des verroteries, etc., etc.

«Une seule maison de Marseille, nous dit M. Courdioux, a expédié, en

1868, quarante-deux navires à ses comptoirs de la côte des Esclaves, et

en a retiré 15,000 tonnes d’huile de palme ou d’amandes de palme...

L’huile de palme arrive en Europe à l’état solide, comme une graisse

épaisse. On l’emploie dans la savonnerie et dans la fabrication des

bougies ordinaires. Outre l’_oléine_, elle renferme un principe qu’on a

appelé la _palmitine_, qui n’est probablement qu’une variété de la

stéarine commune. Mais l’huile de palme entre surtout dans la

composition des graisses destinées à adoucir le frottement des roues de

wagons et de locomotives de la plupart des chemins de fer de l’Europe.»

Le commerce livre à l’industrie européenne le sésame, l’arachide et le

béraf, pour en extraire de l’huile comestible que l’on mêle à l’huile

d’olive.

Difficilement on trouve sur la côte des armes du pays; on les fait venir

de l’intérieur lorsqu’on veut s’en procurer. Ces armes ne sont guère que

des objets de curiosité: on se sert généralement d’armes françaises et

anglaises, dont le marché est inondé. La poudre vient aussi d’Europe. En

guise de projectiles, les nègres emploient des débris de fer, des clous,

des amandes de palme concassées.

Une grande partie de la vie nationale des nègres se concentre dans les

marchés et les foires; les nègres trafiquent sans cesse; on les voit

parcourir d’immenses étendues pour un lucre médiocre.

Sept ans en Afrique Occidentale · 第 28 / 101 题