Le BATON joue un rôle important chez les nègres. «Avez-vous à gouverner
des animaux, dit avec humour l’auteur des _Loisirs d’un banni_ (A. V.
Arnault)--armez-vous d’un morceau de bois rond, plus court qu’une
perche, moins mince qu’une baguette, moins gros qu’une bûche... et vous
voilà pasteur, roi, général ou tambour-major, suivant l’espèce de bêtes
que vous avez à conduire, suivant que vous serez à la tête d’une troupe
ou à la queue d’un troupeau.
«Sceptre, houlette, bâton de commandement, bâton doré ou non doré, tout
cela n’est que du bois et du même bois.»
Le _Dictionnaire universel du dix-neuvième siècle_ dit, au mot _Bâton_:
«L’histoire philosophique de l’humanité tiendrait, au besoin, dans cet
article.» Nous ne saurions trouver étranges les détails qui vont suivre,
à moins d’oublier notre propre histoire et nos usages.
Le nom donné au dieu de la foudre montre que les nègres en font la
personnification de la force matérielle: _Chango_ signifie étourdir par
un choc violent (_chan_, frapper violemment;--_go_, stupéfier). A cette
personnification de la force physique, comme à l’Hercule des anciens, on
donne, pour symbole et pour arme, une massue, un casse-tête en bois
très-dur, un bâton appelé _otché_.
Ce n’est pas le seul usage religieux du bâton. Les nègres placent des
bâtons sacrés à l’entrée de leurs cases; ils commettent la garde de la
maison à cette espèce de dieux lares;--les prêtres se livrent à la
divination par l’inspection de petits bâtonnets qu’ils lancent à
terre;--des bâtonnets rentrent dans la confection des _ondés_ ou
amulettes que les païens portent sur eux;--enfin, les féticheurs ont un
bâton pastoral se terminant en fourche dans le haut. Ils y enroulent un
ou deux chiffons en forme de glands; leur superstition attache sans
doute une vertu particulière à ces morceaux d’étoffe.
Dans l’ordre civil, le bâton est un insigne d’autorité. M. Auguste
Laforet, auteur d’une monographie fort intéressante du _bâton_, explique
comment il l’est devenu. «Dans les temps les plus reculés, dit-il, les
chefs des premières agrégations d’hommes furent les vieillards, les
patriarches auxquels leur grand âge imposait, pour soutenir leurs pas
chancelants, la nécessité d’un appui, _d’un bâton, qui devient
naturellement l’attribut de leur autorité paternelle_... Lorsque, par
suite de la transformation des familles en tribus, et des tribus en
nations, l’autorité des chefs dut changer de caractère, et de paternelle
devint politique;--lorsque se fit sentir le besoin de se défendre contre
ses voisins, et l’ambition de les attaquer, alors l’insigne de la
puissance souveraine changea aussi: ce fut une lance, _toujours un
bâton, mais un bâton garni de fer, une arme enfin non moins qu’un
attribut et un signe de commandement_.»
La dignité et l’autorité du roi et des chefs s’attachent au bâton et le
suivent partout: on doit au bâton le respect et les honneurs qui sont
dus au maître du bâton. Ainsi les sujets se prosternent devant le bâton
royal comme devant le roi lui-même. En voyage, et lorsqu’ils sortent la
nuit, le roi et les chefs ont un bâton pour se défendre: celui-là est
garni d’anneaux de fer à l’un des bouts; quelquefois c’est une lance.
Ils ont en outre le bâton de cérémonie et de commandement qu’ils
remettent entre les mains des messagers chargés de traiter une affaire
en leur nom.
Les personnages marquants du pays, les Européens et les négociants se
servent du bâton dans les rapports journaliers, pour se faire
représenter auprès des autorités ou de toute autre personne. Du reste,
cet objet n’a pas de forme rigoureusement déterminée.
Nous empruntons à l’ouvrage de M. Laforet signalé plus haut des notes de
M. Rouland, ancien agent de commerce au Dahomey:
«On a généralement plusieurs bâtons, tout au moins trois, savoir:
«Le bâton officiel, pour les cérémonies d’apparat, les négociations, les
grandes circonstances;
«Le bâton semi-officiel, servant dans les rapports ordinaires avec les
autorités locales;
«Enfin, le bâton amical, d’un caractère purement privé, pour les
communications personnelles et intimes.
«Tout message d’un blanc à un chef noir, et réciproquement, quelles
qu’en soient la nature et l’importance, n’a jamais lieu sans être
accompagné de l’un de ces trois bâtons, porté par un _moce_ ou
interprète.
«Le bâton accompagne de même, en toute circonstance, les communications,
officielles ou non, que les gens du pays s’envoient entre eux.
«La personne à qui un bâton est adressé le prend dans la main pour
écouter le message; elle ne le rend au moce que le jour et au moment où
elle est en mesure de donner la réponse.
«La réception d’un bâton du roi de Dahomé donne lieu au cérémonial
suivant. Le bâton est porté par un cabécère attaché à la personne du
roi, et qui est escorté d’_agôli-gans_ (gardes du palais). A l’entrée du
cortége, on se lève, tête nue; on retire avec précaution les deux ou
trois fourreaux d’étoffes qui recouvrent le bâton royal; alors le
cabécère et sa suite se prosternent le visage dans la poussière. Dans
cette attitude, l’assistance écoute le message royal. Tout le monde se
relève ensuite, et le destinataire qui avait tenu constamment une main
sur le bâton, le prend et le garde jusqu’au jour qu’il fixe au cabécère
pour donner sa réponse au roi.
«On essaye parfois de présenter aux chefs de factoreries de faux bâtons;
mais il est très-facile de déjouer la ruse, et le noir qui s’en rend
coupable est passible d’un châtiment sévère. Il pourrait même être puni
de mort, si un sentiment d’humanité ne portait les Européens à garder le
silence sur ces tentatives de fraude.
«Les bâtons adressés au roi de Dahomé sont envoyés à la capitale, Abômé,
à trois journées dans l’intérieur. Introduit devant le roi, le moce se
prosterne la tête contre terre, la baise par trois fois, découvre le
bâton, le donne au roi et énonce le but de sa mission. La réponse est
toujours remise à plusieurs jours, pendant lesquels le porteur du bâton
est logé et traité à la résidence royale.
«En résumé, le bâton, à la côte des Esclaves, a un caractère presque
sacré; ce qui s’explique d’autant mieux, que, dans ces pays éloignés,
privés de routes et de toute correspondance postale, il ne peut exister
d’autres moyens de transmettre sûrement les communications.
«A l’ouest du Dahomé, les distances entre les localités sont encore plus
grandes; aussi le bâton est-il d’un usage plus répandu. C’est au point
que les agents de factorerie ont la précaution de faire reconnaître un
certain nombre de bâtons, afin que leurs expéditions soient toujours
accompagnées d’un bâton qui, comme un pavillon, couvre la marchandise.
«Le seul endroit où l’emploi du bâton tende à diminuer, c’est Lagos. Ce
point est au pouvoir des Anglais; il est de plus en plus envahi par
l’élément européen, et la densité de la population y rend les relations
plus faciles qu’ailleurs. Cependant, dans leurs rapports entre eux, les
noirs de ce pays restent fidèles à la coutume du bâton, et le vieux
Kosioko, roi dépossédé de Lagos, se passe de temps à autre l’innocente
fantaisie d’envoyer son royal bâton aux personnes auxquelles il veut
donner une marque de distinction. Deux anecdotes, d’un caractère bien
différent, donneront une idée de l’importance du bâton à la côte
occidentale d’Afrique.
«La partie de la côte située immédiatement à l’ouest du Dahomé est
habitée par une foule de petites tribus indépendantes, qui se livrent
fréquemment à des actes d’exaction et de pillage.
«Un chef de factorerie à Grand-Popo, nouveau venu dans le pays, avait
expédié une embarcation de marchandises par lagune. Comme d’habitude, le
chef de la pirogue était porteur du bâton de l’agent. La pirogue fut
attaquée par des indigènes appartenant à une petite tribu riveraine. On
pilla les marchandises, et les bateliers furent dépouillés et
maltraités.
«A cette nouvelle, l’agent de la factorerie s’empressa de demander
justice aux chefs d’une tribu voisine qui, par sa puissance et sa
situation, était souvent appelé à régler ces sortes de conflits. Amenés
devant un Conseil de vieillards, les délinquants exposèrent qu’un de
leurs membres avait subi un traitement indigne de la part de l’agent qui
dirigeait précédemment la factorerie de Grand-Popo, et que, ignorant que
cette factorerie eût changé de chef, ils n’avaient fait qu’user d’un
droit légitime en se vengeant, sur les marchandises et le personnel de
la factorerie, d’un acte coupable qui ne devait pas rester impuni. Les
vieillards donnèrent droit à la tribu, et, tout en plaignant l’agent de
Grand-Popo d’avoir à supporter les conséquences d’une faute commise par
son prédécesseur, le Conseil légitima la prise des marchandises.
«On allait se séparer, lorsque, par un des hommes de la pirogue
dévalisée, l’agent apprit que, dans la bagarre, un assaillant s’était
emparé du bâton et l’avait brisé en morceaux. Aussitôt le Conseil se
remet en séance, et, sous le coup d’une indignation profonde, la tribu
est condamnée, non-seulement à la restitution des marchandises volées,
mais encore à rechercher les débris du bâton et à les rapporter
solennellement à la factorerie. De plus, faculté est donnée à l’agent de
faire arrêter, comme otage, tout individu de la tribu qu’il rencontrera,
et cela pendant six mois.
«Le second fait est tout diplomatique. Vers 1863, le gouvernement
français avait eu la bonne inspiration d’accorder un protectorat au roi
de Porto-Novo. Très-peuplé et très-fertile, cet État excitait depuis
longtemps la convoitise des Anglais, établis tout près de là, à Lagos.
C’était pour résister aux empiétements de ses ambitieux voisins que le
roi avait sollicité la protection de notre pays.
«On ne tarda pas à ressentir les heureux effets de ce protectorat. Deux
avisos de guerre français, ancrés, l’un devant Kotonou, sur le rivage de
la mer, l’autre à Porto-Novo même, dans l’intérieur de la rivière Osa,
garantissaient la sécurité du pays et favorisaient, par leur seule
présence, le libre essor du commerce. Malheureusement, le pays était
malsain, et le séjour pour nos marins n’était pas des plus agréables.
Cela ne fut pas étranger à l’abandon par la France de ce protectorat si
utile. Un malheureux incident, dont le bâton fut la cause, amena la
rupture.
«Le commandant français avait pour moce un noir de Lagos, fils de
l’ex-roi Kosioko. Celui-ci était l’ennemi juré du roi de Porto-Novo,
Mécpon. Un jour que ce moce parut devant Mécpon, avec le bâton du
commandant, son maître, il fit preuve d’un manque de respect si évident
que le roi, oubliant toute mesure, arracha le bâton des mains du moce et
le lui cassa sur la tête.
«Inutile de décrire l’émotion qui se répandit dans le pays, à la
nouvelle de ce fait inouï. Évidemment le roi n’avait voulu que châtier
l’arrogance d’un jeune homme, fils de son ennemi, qui s’était prévalu de
sa qualité d’ambassadeur pour le narguer. Mais le commandant français
jugea que l’honneur national avait subi un outrage dont il réclama
sur-le-champ réparation, menaçant d’user de représailles en cas de
refus. Les gens de Porto-Novo consentirent à tout, et l’on vit le roi,
le roi à qui des lois anciennes et respectées défendent de sortir de sa
demeure,--se rendre à bord du bâtiment français pour offrir ses excuses
au commandant.
«Par suite de la fâcheuse disposition de nos marins à ce moment,
l’affaire, on le voit, fut conduite avec une extrême rigueur. On s’en
ressentit tellement de part et d’autre que, d’après les rapports qui lui
furent adressés sur cet incident, l’amiral commandant les forces navales
à la côte occidentale d’Afrique ordonna l’abandon immédiat du
protectorat français de Porto-Novo. Ainsi fut perdue l’occasion de voir
l’influence de la France s’établir dans ces parages.»
Le noir de la côte des Esclaves emploie le bâton comme carte de visite,
pour saluer ses amis; il en fait une lettre de créance pour recommander
ses délégués, le remet à son fondé de pouvoir comme titre authentique de
sa procuration; au voyageur, comme sauf-conduit et garantie. Le bâton
vaut plus qu’une signature: il en tient lieu, et, de plus, il est la
personnification de celui qui l’a remis. A la signature on accorde une
autorité morale que l’on peut souvent contester; au bâton on est obligé
en tout cas d’accorder les marques extérieures de respect que l’on doit
à la personne du maître.