Le LANGAGE est le lien principal de la société, le moyen de nous
communiquer réciproquement nos pensées et nos sentiments. «Si l’homme
est fait pour parler, c’est apparemment pour parler à quelqu’un», dit J.
de Maistre. Je ne saurais ici vouloir tenter un essai sur la
linguistique de la côte des Esclaves; je me contenterai de considérer
les langues comme élément social. A ce point de vue, le _mina_, le
_djédji_ ou _fongbé_, le _yorouba_ ou _nago_ ont des traits de
ressemblance frappants: chacune de ces trois langues se prête
admirablement à toutes les exigences de la politesse la plus prévenante
et des rapports de la vie sociale.
En nago et en djédji, la formule habituelle de salutation est _okou_;
elle peut très-bien se traduire par notre mot _salut_. Les Nagos se
saluent par d’interminables _okou_; aussi, dans la colonie anglaise de
Sierra-Leone, on les appelle les _akous_[23]. Au terme générique, on
ajoute presque toujours un autre mot, suivant les circonstances; en
sorte qu’il n’y a pas un état, une position où l’on ne reçoive une
salutation spéciale, un signe particulier d’intérêt et de bienveillance.
Le matin, on dit: _okou aouro_, salut du matin; au milieu de la journée:
_okou ossan_, bonjour; la nuit: _okou allé_, bonne nuit; en se quittant,
le soir: _o da oro_, à demain. A celui qui revient vers sa maison, on
dit: _okou abo_, salut du retour; à celui qui est assis: _okou djoko_; à
celui qui travaille: _okou dchè o_; à celui qui vend: _okou ra_; à celui
qui achète: _okou ta_, etc. Les salutations varient à l’infini de cette
manière: on ajoute simplement au mot _okou_ un verbe exprimant l’état
dans lequel se trouve la personne qu’on salue, ou l’action qu’elle fait.
[23] Dans _okou_, l’_o_ initial est ouvert: pour une oreille peu
exercée, c’est un _a_.
Lorsqu’on s’adresse à ceux qui sont éloignés ou distraits par leurs
occupations, on fait suivre la salutation de l’exclamation _o_: _okou
o!--okou dché o!_...
«Que Dieu vous donne une longue vie!--Dieu aide celui qui travaille»,
sont des manières populaires de se saluer entre amis. On s’adresse mille
souhaits de ce genre.
Toutes ces paroles sont accompagnées de prostrations, de génuflexions,
de battements de mains, de claquements de doigts. La mimique fait ici
partie du langage; l’usage a donné un sens distinct et significatif à
certains gestes, à certaines poses, qui ont, dans les relations
sociales, une importance au moins égale à celle de la parole articulée.
Un noir, par exemple, montre son respect pour le roi et pour les grands
autant par sa mise que par ses discours, autant par la pose que par la
parole. Devant eux, il ne garde pas le pagne sur l’épaule; il s’incline,
il s’agenouille, il se prosterne, il se couvre de poussière, suivant les
circonstances; chacun des mouvements susdits a sa signification, sa
portée réelle, son importance dans le savoir-vivre. Le noir rampe devant
le roi et devant les chefs: avant d’entrer dans la cour de réception, il
roule son pagne à la hanche. Aussitôt qu’il est entré, si le roi est
présent, il se met à genoux, se prosterne, et met le front dans la
poussière par trois fois; puis il se traîne sur les genoux jusqu’auprès
du roi ou du chef, et il demeure accroupi pour lui parler. Ce cérémonial
est obligatoire: on doit se prosterner même devant le bâton du roi,
comme nous le dirons tout à l’heure.
Pour saluer, on s’arrête à cinq ou six pas du personnage qui reçoit, et
l’on bat des mains d’une manière suivie, à plusieurs reprises; après
quoi, on frappe trois coups et l’on fait claquer bruyamment les doigts
de la main droite sur la paume de la main gauche. Ce bruit de mains et
de doigts se nomme _agpé_, mot que l’on traduirait fort improprement par
applaudissements; l’_agpé_ des habitants de la côte des Esclaves n’a ni
la vivacité, ni la signification de nos applaudissements: il est plus
modéré; il exprime le respect, et non l’enthousiasme. Pour applaudir,
marquer l’admiration ou acclamer quelqu’un, on pousse un long murmure en
se tapotant la bouche, de manière à produire un long et bruyant
_ou-ou-ou_.
Dans la rue, les prostrations ont lieu aussi devant les chefs et les
féticheurs. Généralement on se découvre l’épaule et l’on ramène le pagne
sur le bras gauche, pour saluer.
La ville est curieuse à visiter le matin; aux premières heures du jour,
les noirs sont d’une obséquiosité excessive; on les entend se demander à
tout instant s’ils ont bien dormi,--_o soun ré?_--s’ils se sont bien
éveillés,--_o dji ré?_--s’ils sont en paix,--_alafia?_--Et la maison?
_illè nko?_--Et la femme? _iya nko?_--Et les enfants? _ommo nko?_... Ils
n’en finissent jamais; et à chaque pas, ils débitent le même
questionnaire, provoquant sans cesse des _ho!_ mille fois répétés comme
signe d’assentiment.
Les féticheuses minas ont une singulière façon de saluer: elles tournent
le dos à la personne à qui elles rendent leurs devoirs, se mettent à
genoux et font de longs battements de mains à plusieurs reprises.
D’ordinaire, on les arrête aux premiers coups, en disant dans l’idiome
du pays: _égno!_ c’est bien! ou _égno nto!_ très-bien! A ce mot, la
féticheuse[24] se lève et s’en va. Il est défendu aux _danwés_ de parler
l’idiome vulgaire.
[24] On les appelle _danwé_ dans cette contrée.
Grande est la surprise du voyageur européen, qui se voit saluer de la
sorte pour la première fois. Dans la rue, au moment où il va se croiser
avec une personne, celle-ci se détourne et tombe à genoux. Comment
supposer que c’est pure civilité? Et s’il ne croit pas avoir affaire à
une folle, les manières de cette danwé ne lui paraîtront-elles pas
originales, excentriques?
L’inertie et la modération caractéristiques du noir percent dans ses
discours: un mot qu’il a toujours à la bouche trahit son caractère, et
ce mot a son synonyme dans tous les idiomes de la côte; à tout moment, à
tout propos, le noir vous dit: _C’est bien!_ ou encore: _Je
comprends_[25]. Nous avons dit qu’il n’attaque pas les difficultés de
front; aussi ne comptez pas qu’il oppose un refus formel à la demande
des grands; il ne se mettra pas en opposition évidente avec quelqu’un,
surtout avec les blancs; il biaisera, il répondra: (en mina et en
djédji): _Égno!_ (en nago) _Oda!_ C’est bien! Cela ne veut pas toujours
dire qu’il approuve ou qu’il est satisfait: non! il ajourne, il élude,
il se retranche derrière un mot vague: _j’entends!_ c’est-à-dire: nous
verrons. Souvent ce mot est un refus déguisé, une fin de non-recevoir
qui ressemble à l’assentiment.
[25] En mina et en djédji: _mcé!_--en nago: _mo gbo!_ je comprends,
j’entends.
La colère du noir éclate souvent en paroles: «_Que Chacpana_ (dieu de la
petite vérole) _te tue!_--_Qu’Egoungoun_ (revenants) _te mette en
pièces!_--_Que Chango_ (dieu de la foudre) _te hache!_» sont des
imprécations très-usitées.
Deux autres imprécations fort communes sont des traits de mœurs. La
première s’adresse à la mère de son adversaire: «_Ebi yo gba ’ya è_, que
la faim dévore ta mère!» Jamais on ne parle du père. Le père est craint,
il n’est pas aimé! Bien des fois, j’ai accompagné chez leurs parents les
élèves de la Mission: ils saluaient le père à leur arrivée, et aussitôt
ils couraient auprès de leur mère. Il n’y avait de véritable expansion,
d’intimité réelle qu’avec elle. Il n’est donc pas surprenant qu’il soit
sensible aux injures dirigées contre elle: attaquer la mère, c’est
attaquer l’enfant dans ses plus chères affections.
Si le nègre veut maudire quelqu’un, le repousser, le frapper
d’ostracisme, il lui lance avec mépris l’imprécation suivante: «_Okou
gbè!_» Mort de l’igbè! puisses-tu mourir seul, isolé, perdu, abandonné
dans la solitude des bois! Mourir dans l’igbè, c’est n’avoir ni feu ni
lieu; c’est la mort ignominieuse du maudit, repoussé par tous avec
dédain: «_Okou gbè!_» est l’expression du souverain mépris.
A qui souhaite-t-on de mourir dans l’_igbè_? Hélas! trop fréquemment à
un infirme, à un lépreux, à un vieillard, à l’enfant difforme, aux fous.
Pourquoi les repousse-t-on dans l’igbè? Par un mouvement de barbare
égoïsme: parce qu’on ne peut plus rien attendre d’eux. «_Meurs dans
l’igbè!_»... L’âme païenne dévoile toute sa laideur dans ce seul mot.