La DIVISION DU TEMPS ayant son importance dans les relations sociales,
nous en dirons un mot. Les nègres de la côte des Esclaves distinguent
les saisons par les variations atmosphériques et par les travaux
agricoles propres à chaque époque; mais ils n’ont pas un jour ou un mois
désigné pour être le premier de l’année. Les fêtes annuelles revenant
dans les mêmes saisons servent de base à leurs calculs, lorsqu’ils
veulent compter par années, ce qui leur arrive rarement.
Ne demandez pas à un noir son âge ou celui de ses enfants; il vous
répondra, _de peur de vous fâcher par son silence_; mais il vous
répondra sans discernement, et raisonnera de son âge comme il
raisonnerait de l’époque antédiluvienne. Demandez-lui s’il a vingt ans,
trente ans: il vous accordera l’affirmation ou la négative, selon qu’il
croira l’une ou l’autre plus conforme à votre idée.
En janvier 1866, à bord d’un steamer anglais, je fus accosté par un
noir. Il ne parlait pas trop mal notre langue nationale. «Bonjour,
moussieu, me dit-il; toi Français?» A mon affirmation, il répliqua
vivement: «Et moi aussi.» La réplique me surprit: je savais bien que les
indigènes de notre colonie du Sénégal sont noirs, toutefois je n’avais
jamais fait attention à cette circonstance qu’ils sont _mes
compatriotes_ et que j’ai des _compatriotes noirs_, par conséquent.
Le noir qui me parlait était un beau jeune homme de vingt-cinq ans
environ. Il me raconta que natif de Gorée, il avait étudié le français
dans cette ville; qu’il était parti du Sénégal à l’âge de seize ans;
qu’il avait passé dix ans à bord de navires français, cinq ans au Gabon,
huit ans sur des vaisseaux anglais, quatre ans à Fernando-Po. Il ajouta
qu’il avait séjourné encore dernièrement chez lui une quinzaine
d’années. Tout cela donnait un total exorbitant. «Quel âge as-tu donc?»
lui dis-je, en m’efforçant de contenir un sourire moqueur.--«Dix-huit
ans», dit mon interlocuteur avec assurance. Je n’y tins plus: l’ironie
se trahit sur ma physionomie. Le noir sourit et dit: «Vois-tu, moussieu,
nègre ne compte pas les ans; si nègre dit son âge, ne crois pas lui; lui
ne sait pas.» Il me répondit avec une si grande bonhomie qu’il eût pu
donner des points au savetier de La Fontaine disant:
Par an? Ma foi, monsieur, ce n’est point ma manière
De compter de la sorte.
Au lieu de demander au noir quel âge il a, demandez-lui quand il est né:
vous obtiendrez une réponse plus nette et plus sûre; il vous dira qu’il
est né à l’époque où s’accomplit tel ou tel événement, quand on planta
cet arbre... etc., etc. Souvent même, son nom sera une réponse: au
Dahomey, par exemple, les enfants nés à l’époque de la destruction de
_Chagga_ reçurent le nom de cette ville.
Les fêtes annuelles sont appelées _odoun_ chez les Nagos; ce nom désigne
aussi la période d’un an qui doit ramener ces fêtes. De même _ossé_
signifie jour férié et semaine ou période septenaire, qui ramène ce
jour. Quand on a besoin de préciser le sens de ces deux mots, on les
fait précéder du mot _ijo_, jour, afin de déterminer le jour férié et le
jour de la fête.
Les Minas ont des noms pour chaque jour de la semaine; les Nagos n’en
ont point, à moins qu’ils ne les empruntent aux Malais. Le mot _ochou_,
lune, désigne le mois lunaire. On compte par mois lunaires; seulement
ces mois n’ont pas un nom particulier qui les distingue. A Agoué, les
féticheuses annoncent la nouvelle lune par des promenades et des chants
à travers les rues de la ville. Demandez pourquoi ces cris et ces
chants, on vous répondra: «_Les danwés cherchent la lune._»
La division du jour et de la nuit en un certain nombre d’heures n’est
point connue: on détermine les heures du jour par la position du soleil,
celles de la nuit par le chant du coq. Le jour, on dit: Quand le soleil
était ou quand il sera à tel point; quand le jour commence à luire;
quand le soleil est au zénith... Les jours étant d’égale durée à toutes
les époques de l’année, dans ces régions, cette manière de désigner
l’heure ne manque pas d’exactitude, attendu que le soleil, dans toutes
les saisons, à la même heure, est à peu près au même point.
Le chant du coq marque les heures de la nuit:
1er chant du coq, _akouko-chiwadjou_;--2e chant du coq, _adadji,
adadjiwa_; chant qui précède immédiatement le lever du soleil, _oféré,
ofé_.