CHAPITRE V

I. RELATIONS SOCIALES.--II. LANGUES.--III. BATON.--IV. DIVISION DU

TEMPS.

I

Une lettre que j’écrivis de Wydah à mes parents va nous initier aux

particularités des réceptions.

«Wydah, le 24 février 1868.

«Mes bons parents... Ce matin, j’ai accompagné un de mes confrères chez

le _yévogan_, ou chef des blancs, premier cabécère de la ville.

Voulez-vous savoir comment nous avons été reçus? Votre cœur bat

d’émotion peut-être, et vous vous demandez si votre fils n’a pas eu à

souffrir des mauvais procédés du chef sauvage. Rassurez-vous, et

n’infligez pas à mes chers nègres la flétrissure d’une épithète qu’ils

ne méritent pas: ils sont moins sauvages qu’on le dit. Jugez-en

vous-mêmes.

«Dès que nous sommes arrivés chez le _yévogan_, un de ses serviteurs

nous a accueillis à la porte, et nous a immédiatement introduits dans la

cour intérieure, où le chef reçoit les visites. Là, il a reçu de nous la

canne que nous tenions à la main; nous l’avons chargé d’offrir nos

hommages au cabécère, et de lui manifester notre désir de le voir:

«Dis-lui, ai-je ajouté, que je viens lui présenter ce Père, arrivé

depuis peu de jours _de la terre des blancs_.» Le serviteur, nous ayant

présenté des chaises, a disparu dans l’intérieur, emportant nos cannes.

Il est revenu bientôt, nous a salués de la part de son maître, et nous a

priés d’attendre. Il ne rapportait pas nos cannes, ce qui voulait dire

que nous allions être admis. Le _yévogan_ n’a pas tardé à paraître,

accompagné de deux des siens et suivi d’une jeune fille armée d’un

éventail. Lui-même portait nos cannes; il nous les a rendues après nous

avoir donné une poignée de main à chacun; puis, nous invitant à nous

asseoir, il s’est étendu sur une natte posée à terre. Il nous a reçus

dans cette attitude, la pipe à la bouche, appuyé sur un coude, tandis

que la jeune esclave l’éventait et chassait les moustiques.

«Nous avons parlé de choses et autres: de la chaleur, de la pluie et du

beau temps. Le chapeau blanc et la soutane blanche de mon confrère, plus

neufs que les miens, excitaient davantage la convoitise de notre hôte.

«Tu devrais, m’a-t-il dit, me donner un habit et un chapeau semblables

aux vôtres. Vous êtes _babba_ (ce mot veut dire père), mais ne le

suis-je pas aussi? Tous mes administrés m’appellent du nom de _babba_

qu’on vous donne.» L’argumentation du _yévogan_ ne m’a point convaincu;

toutefois, je lui ai promis un chapeau, lui faisant observer qu’un

chapeau noir lui conviendrait mieux. Je viens de lui envoyer le vieux

chapeau que mon confrère avait pour son voyage, dont nous n’avions plus

que faire. Il m’envoie dire que le chapeau _de féticheur des blancs_ lui

servira aux jours de solennité.

«Généralement on ne parle que par interprète au _yévogan_ et aux autres

chefs: c’est une rubrique du cérémonial des réceptions, dont on a de la

peine à s’affranchir. Les chefs sont entourés d’espions qui, de la

sorte, entendent tout ce qu’on dit. De plus, l’interprète adoucit dans

sa traduction les mots durs ou blessants de l’interlocuteur étranger.

Les indigènes seuls parlent directement aux chefs en langue du pays. Si

un blanc converse avec eux autrement que par interprète, ce n’est jamais

que dans l’intimité et en l’absence des espions.

«L’usage du pays veut que l’on ne reçoive pas un ami sans lui offrir à

boire: l’étiquette exige que l’ami ne refuse point. En offrant, celui

que l’on visite a soin de montrer qu’il n’a aucune mauvaise intention;

refuser serait avoir l’air de se défier; dans le style et les usages du

pays, ce serait presque dire à son hôte: «Qui sait? peut-être veux-tu

m’empoisonner.» Le _yévogan_ donc a fait porter à boire, et nous avons

bu. Voici comment les choses se sont passées: un serviteur est arrivé,

tenant à la main un plateau sur lequel étaient trois verres, une

bouteille d’eau et un flacon de _gin_. Après avoir posé le plateau, il a

versé de l’eau dans un verre; puis il a passé cette eau dans les deux

autres verres, de manière à lui en faire toucher les parois intérieures,

et il a bu l’eau. Il nous disait à sa manière: «Voyez! ni l’eau, ni les

verres ne cachent la mort.» Servant ensuite de l’eau à tous, il nous

mettait en demeure de nous prononcer nous-mêmes. Ne pas boire eût été un

signe de défiance dont le _yévogan_ aurait eu le droit de se formaliser:

c’est pourquoi nous avons bu, quoique l’eau offerte fût toute bourbeuse.

Cet échange de bons procédés est un préliminaire obligatoire. Cela fait,

le servant a versé du _gin_, et il a bu: ce qui voulait dire que nous

pouvions boire aussi. Alors seulement il a versé dans les trois verres

de la liqueur qu’il venait de goûter le premier. Pour ne pas choquer

notre hôte, il a fallu boire; mais il nous a été impossible de tout

avaler: l’affreuse liqueur nous brûlait la gorge et l’estomac. Et le

_yévogan_ de rire de nous voir reculer devant un verre de _gin_. Il a

compris notre embarras, et il nous a permis de passer notre verre à ses

gens.

«Voilà, mes chers parents, un échantillon du savoir-vivre des nègres.»

Pour compléter les renseignements de cette lettre, empruntons à M.

Lafitte les détails de la réception dont il fut l’objet à l’est de

Lagos, de la part de Possou, roi d’Épé. «Arrivés au centre du lac,

raconte M. Lafitte[21], au moment où nous apercevions distinctement la

terre, le chef des canotiers, en nous montrant un groupe de noirs debout

sur la rive, nous dit: «C’est le roi!» Et aussitôt, lui et ses

compagnons poussèrent un hurrah formidable. M. Bieul et moi agitâmes nos

mouchoirs. Le roi et sa cour, pour ne pas être en reste de politesse

avec nous, répondirent à notre salut avec une telle puissance de

poumons, que nous fûmes stupéfaits du degré de vacarme où peut arriver

la voix humaine.

[21] _Le Pays des nègres_, p. 165.

«Enfin nous abordâmes. Sa Majesté nous reçut presque dans ses bras, au

saut de la pirogue, et peu s’en fallut que le monarque africain ne prît,

comme on dit vulgairement, un billet de parterre. Remis de son émotion,

Possou nous serra vigoureusement la main, ainsi que ses chambellans. Dès

ce moment, nous étions amis.

«Possou paraissait avoir cinquante ans,--un âge avancé en Afrique;--mais

il n’était pas un nègre décrépit; il restait encore de la vigueur dans

son corps légèrement affaissé par un fort embonpoint. Un sourire

perpétuel s’épanouissait sur sa large figure, vrai miroir de son âme. Il

eût gagné à être vêtu simplement, car les haillons pittoresques dont il

s’était affublé, sans doute en notre honneur, en faisaient une sorte de

héros de carnaval. Mais sa coiffure s’harmonisait parfaitement avec son

visage placide; c’était un bonnet de coton aux vives couleurs, dont le

floc épanoui retombait sur l’épaule gauche. Les chambellans, au nombre

de quatre, habillés dans le goût nègre,--pagne très-large serré autour

des reins,--avaient aussi de bonnes figures. Avec six jeunes gens de

dix-huit à vingt ans,--la fleur de la jeunesse du royaume,--armés de

carabines, c’était toute la suite de notre nouvel ami.

«Le roi nous conduisit lui-même à l’habitation qu’il nous avait fait

préparer à une faible distance de la lagune. Sous le nom d’Épé, on

comprend la ville haute, située sur un plateau élevé de plusieurs mètres

au-dessus du niveau de la lagune, et la ville basse, qui n’est, à

proprement parler, qu’un village de pêcheurs, composé de quelques huttes

mal construites. C’est au village que le roi nous recevait, et c’est sa

propre maison de campagne qu’il mettait à notre disposition.

«La susdite maison, bâtie en terre et couverte en chaume, se composait

d’une sorte de vestibule et de deux chambres qui s’ouvraient sur le

vestibule. Les chambres n’ayant d’autre ouverture qu’une porte

très-basse fermée par une natte, le jour y pénétrait à peine, et l’air y

était complétement vicié. Quant au mobilier, il était des plus simples:

un lit de bambou couvert d’une natte, un siége taillé dans un tronc

d’arbre, une cruche pleine d’eau et une calebasse.--Est-ce que nous

allons passer la nuit dans ce taudis? demandai-je à M. Bieul.--Je

conviens, me dit-il, qu’on n’y sera pas très-commodément, mais enfin

c’est toujours un abri.--N’importe, repris-je, le Possou doit être un

pauvre sire; car les paysans de France logent mieux leurs bêtes que lui

ses amis.»

«Un cri de Possou arrêta notre conversation: le dîner était servi. Le

monarque africain avait eu le bon goût, par cette belle soirée, de faire

dresser la table au milieu de la cour. Voici le détail de ce couvert

royal. La table n’était autre qu’un lit de bambou de la forme d’une

ottomane, exhaussé de cinquante centimètres pour la circonstance, et

couvert d’un pagne jadis blanc; trois caisses de gin faisaient office de

siéges. Il y avait des assiettes de porcelaine anglaise à fond bleu, des

verres à pied, des couteaux à manche d’ébène, des cuillers et des

fourchettes en ruolz. Ces assiettes à fond bleu me rappelèrent

l’histoire d’un Européen mort à Épé pour avoir mangé dans une de ces

assiettes préalablement frottée avec du poison: mais je me rassurai en

voyant la figure honnête de notre amphitryon.

«Possou s’assit au bout de la table, M. Bieul à sa droite, moi à sa

gauche. Les chambellans se tinrent près de nous, tandis que les six

jeunes nègres de la garde du roi se placèrent à l’autre bout de la

table, sur la même ligne, la carabine à l’épaule. Comme nous venions de

nous placer, un nègre apportait un immense plat de riz surmonté de deux

poules bouillies. Le roi enleva aussitôt les deux cuisses d’une poule,

se servit copieusement du riz et se mit à manger sans nous offrir d’en

prendre notre part.--Voilà qui est peu poli, dis-je à M. Bieul; est-ce

que le roi nous aurait invités seulement pour assister à son

repas?--Prenez patience, me répond mon compagnon, Possou mange le

premier pour nous prouver qu’il n’y a de poison ni dans le riz, ni dans

la poule. En effet, après avoir goûté de la poule et du riz, le roi nous

dit de nous servir. Le gin remplaçait le vin. Conformément à l’étiquette

nègre, Possou but le premier... A la suite de nombreuses libations de

gin, il s’endormit la figure dans son assiette. Les chambellans et les

gardes dînèrent des restes qui traînaient sur la table.»

Nous pourrions ajouter encore des détails fort singuliers; mais nous

n’avons pas la prétention de tout dire. D’ailleurs, bien des

particularités doivent moins être attribuées aux règles de l’étiquette

qu’à l’originalité des personnages. On a dû remarquer que les gens de

Possou avaient le pagne roulé autour des reins: les nègres ne peuvent,

en présence du roi, jeter le pagne sur l’épaule, ni user du parasol, ni

mettre souliers ou chapeau.

La bienséance exige que, dans une réunion, le plus digne seul ait un

siége; les autres s’assoient par terre. Les chefs indigènes venaient

nous visiter à la Mission. Or souvent, pendant que l’un d’eux conversait

avec nous, survenait un second ayant sur lui la préséance. Aussitôt le

premier venu quittait son siége et s’asseyait par terre. Insister pour

le lui faire conserver eût été l’humilier, car cela l’aurait obligé à

avouer son infériorité; en outre, il eût été impoli envers le plus digne

de ne pas respecter son droit de préséance. Un jour, j’invitai Quouénou,

chef de Wydah. J’avais eu l’idée d’inviter au même repas un certain

Inando, personnage très-influent de la maison du _yévogan_; je m’en

ouvris à Quouénou. «Garde-toi de le faire, me fut-il répondu: ce serait

une humiliation pour Inando, sur qui j’ai le pas; devant moi il ne peut

accepter un siége. Il est préférable que tu lui envoies chez lui quelque

chose du repas.»

Le respect des vieillards est un principe sacré: «Respectez les anciens:

ce sont nos pères», dit-on. Et encore: «Jeune homme, ne cherche pas à te

substituer aux anciens dans la direction des affaires.--Puisque l’enfant

n’a pu voir ce qui s’est passé avant lui, qu’il lui suffise de

l’entendre raconter.--Prenez les habitudes de votre père; ce que votre

père ne faisait point, évitez de le faire, ou bien vous vous

perdrez.--Le frère aîné remplace le père.» Nous pourrions multiplier nos

citations; les nègres nous diraient que «le roi ne se coiffe pas du

vulgaire filla, mais qu’il a sa couronne»; que les décisions du roi

n’admettent point la discussion, comme celles des sujets: «le peuple

s’assemble pour délibérer, mais le roi a son conseil», etc.

D’égal à égal, les nègres sont polis et bienveillants par principe: «La

politesse engendre l’amitié, disent-ils;--ne pas souhaiter la bienvenue

à celui qui revient de voyage, c’est être impoli envers ceux qui étaient

restés à la maison;--mépriser son semblable, c’est se mépriser

soi-même;--ne pas aider celui qu’on voit dans l’embarras, c’est le tuer

dans son cœur.» Cette dernière maxime est sublime: elle n’est point

l’expression d’une pure théorie, et les noirs s’entr’aident bien

réellement, puisqu’un de leurs dictons affirme que «jamais à Oyo

(capitale du Yorouba) un misérable ne meurt de faim». Voici un autre

dicton bien significatif: «Quand vous ne pouvez secourir les malheureux

avec votre argent, vous les visitez; si vous ne pouvez les visiter, vous

leur envoyez des paroles de consolation et d’encouragement.» Notons-le:

cette maxime ne se traduit pas sous forme de conseil; elle a un sens

déclaratif, exprimant ce que l’on fait et non pas seulement ce qui se

doit faire.

En voyage, pour peu qu’on s’éloigne des villes et des villages distants

les uns des autres, on rencontre, sur le bord du chemin, dans les lieux

isolés, de petits pavillons[22] composés simplement d’une toiture en

feuilles reposant sur des piquets: c’est un abri ménagé aux voyageurs.

Là, le voyageur trouve des provisions de bouche: des fruits, de l’eau,

etc. Il prend ce qu’il veut et dépose à côté les cauris du payement. «La

première fois que je fis cette rencontre, je fus étonné, dirai-je avec

M. Courdioux.--Pourquoi, demandé-je à mes hamaquaires, pourquoi a-t-on

placé et abandonné là toutes ces choses?--Pour être vendues.--Mais où

sont les marchands?--Nous ne savons pas, Père; peut-être à une lieue

d’ici.--Et les voyageurs et les passants ne volent rien de tout

cela?--Oh! non, Père. On est si heureux de trouver des vivres et des

rafraîchissements sur sa route, dans des lieux aussi écartés, qu’on se

garderait bien de rien toucher avant d’avoir déposé, comme tu vois, le

prix convenu.» Moi, qui profitai souvent de ces abris et de ces

rafraîchissements, je prie Dieu de le rendre au centuple aux amis

inconnus dont la main bienveillante me procura un précieux soulagement.

[22] On les nomme en nago _arodjé_.

L’usage que je signale est général à la côte des Esclaves. Un autre

usage général, et qui a une grande influence sur les relations sociales,

c’est de regarder et de traiter comme solidaires les uns des autres les

membres d’une même famille, les habitants d’une même ville, les gens de

même nation ou de même couleur: car souvent le nègre ne reconnaît

d’autre distinction, d’individu à individu, que celle de _blancs_ et de

_noirs_, de _noirs_ et de _rouges_ (_égnia poucpa_, gens rouges,

Foullas). Nous avons vu refuser l’entrée d’Okéadan (v. p. 28) à deux

missionnaires français, pour des griefs imputables, non à un

missionnaire, à un Français, mais à un _blanc_; ce n’est pas un fait

rare et isolé. Chez les Minas en particulier, un débiteur insolvable est

un danger pour tous ceux de sa maison et de sa localité: s’ils vont chez

les créanciers, ils sont exposés à y être retenus en otage, afin que

leurs parents et leurs amis pressent le payement des dettes ou qu’ils

livrent le débiteur. Durant mon séjour à Agoué, j’entendais quelquefois

circuler des bruits de guerre. Informations prises, j’apprenais qu’un

maître riche en esclaves les équipait et se disposait à aller reprendre

un de ses gens retenu en otage dans quelque village voisin, sous

prétexte qu’un habitant d’Agoué avait contracté dans ce village des

dettes qu’il négligeait de payer. Dans les maisons, on rend les esclaves

ou les femmes tous solidairement responsables des méfaits commis, tant

que le vrai coupable reste inconnu. Un vol commis secrètement par un

seul individu peut, de la sorte, provoquer le châtiment de dix, quinze,

vingt personnes tout à fait innocentes. J’ai connu un esclave qui se

donna le malin plaisir de faire fustiger ses douze ou quatorze

compagnons; il avait nom Lafi. Avant d’être pris et réduit en esclavage

par le roi de Dahomey, Lafi faisait métier de voler des enfants, des

femmes, des hommes même, et de les vendre dans les marchés de

l’intérieur. Doué d’une force herculéenne, il en abusa pour la rapine,

tant qu’il eut la liberté; esclave, il demeura un voleur fieffé. Un

soir, tandis que ses compagnons se livraient au sommeil, Lafi va trouver

le maître.--«Maître, dit-il, tu es bon, et je n’aime pas qu’on te trompe

ou qu’on te vole; or, quelques-uns de mes compagnons, méconnaissant tes

bontés, se sont introduits dans le magasin; ils ont enlevé tels et tels

objets. Tu es si bon pour nous que je n’ai pu m’empêcher de venir

t’avertir; on a grandement tort d’agir ainsi à ton égard!--C’est bien!

répondit le maître; va te coucher.» Le lendemain matin, le maître, ayant

constaté que les objets désignés avaient disparu réellement, appela tous

les esclaves auprès de lui; il demanda à leur chef qui avait commis le

larcin. Le chef et le sous-chef déclarèrent n’en rien savoir.--«Personne

ne sortira, que je ne le sache», dit le maître. Une seconde, une

troisième fois, la même question amena la même réponse. Cependant, les

esclaves n’avaient pu aller acheter leur déjeuner, et le besoin de

manger ne décidait point à faire des aveux. Le maître alors les chargea

de chaînes, omettant à dessein d’enchaîner les voleurs de profession.

Les autres murmuraient, mais ils n’en venaient pas encore à un aveu.

Enfin, le maître se décida à recourir au fouet. Chacun subissait les

coups sans dénoncer le coupable. Que faire? Un sourire malin, qui

effleura les lèvres de Lafi, pendant l’opération, fut un indice

révélateur. On enlève les fers à tous, on en charge Lafi, et on le

fouette. Lui, se plaint amèrement d’être injustement maltraité; il crie,

il se fâche; finalement il se déclare prêt à tout révéler, et il décline

plusieurs noms.--«Puisque tu connais les voleurs, dit le maître, selon

toute apparence tu sais ce que sont devenus les objets volés.--Oui,

répond-il, je le sais.--Va les chercher.--Que les voleurs viennent avec

moi.» Lafi aurait voulu que les esclaves dénoncés par lui sortissent en

ville enchaînés: il se trompa dans ses calculs; car les soupçons du

maître pesaient désormais sur lui seul; lui seul avait la chaîne au cou;

seul, il était désigné pour sortir dans cet appareil. Il s’y refusa. Le

maître, au courant de ses habitudes, envoya faire des recherches, et les

objets volés furent retrouvés. Tout ne se borna pas là: ceux qui avaient

été calomniés traînèrent Lafi devant un féticheur pour lui faire subir

l’épreuve du poison. Il n’osa pas _boire le fétiche_: il s’avoua

coupable.--Pauvre Lafi! rendu à la liberté, il reprit son ancien métier

de voleur d’hommes. Un jour, il se laissa prendre en flagrant délit; on

lui coupa la tête. «Voleurs, disent les Dahoméens, prenez garde: il y a

une épée au Dahomey.» Il y en a une aussi chez les Nagos.

Sept ans en Afrique Occidentale · 第 14 / 101 题