Maintenant, Margoton changée en Paméla,

Elle offrait aux passants des faveurs mal venues,

Chantante; elles étaient toutes deux demi-nues,

L'une pour les affronts, l'autre pour les douleurs;

La mère, gaie, avait au front d'horribles fleurs;

Il arrivait parfois, vers le soir, à la brune,

Que la mère et l'enfant se rencontraient, et l'une

Regardait son passé, l'autre son avenir.

Voir l'une commencer et voir l'autre finir!

O misère!

L'enfant se taisait, grave, amère.

Cette femme, après tout, était-elle sa mère?

Oui. Non. Ceux qui mêlaient autour d'elles leurs pas

En parlaient au hasard et ne le savaient pas.

L'infortune est de l'ombre, et peut-être cet ange

N'avait-il même pas une mère de fange,

Hélas! et l'humble enfant, seul sous le firmament,

Marchait terrible avec un air d'étonnement.

Elle ne paraissait ni vivante ni morte.

--Mais qu'a donc cet enfant à songer de la sorte?

Disait-on autour d'elle.--Est-ce qu'on la connaît?

Non. Les gens lui donnaient du pain qu'elle prenait

Sans rien dire; elle allait devant elle indignée.

Pour moi, rêveur, sa main tenait une poignée

D'invisibles éclairs montant de bas en haut;

Ses yeux, comme on regarde un plafond de cachot,

Regardaient le grand ciel où l'aube ne sait naître

Que pour s'éteindre, et tout l'ensemble de cet être

Était on ne sait quoi d'âpre, de bégayant,

Et d'obscur, d'où sortait un reproche effrayant;

La ville avec ses tours, ses temples et ses bouges,

Devant son front hagard et ses prunelles rouges

S'étalait, vision inutile, et jamais

Elle n'avait daigné remarquer ces sommets

Qu'on nomme Panthéon, Étoile, Notre-Dame;

On eût dit que sur terre elle n'avait plus d'âme,

Qu'elle ignorait nos voix, qu'elle était de la nuit

Ayant la forme humaine et marchant dans ce bruit;

Et rien n'était plus noir que ce petit fantôme.

La quantité d'enfer qui tient dans un atome

Étonne le penseur, et je considérais

Cette larve, pareille aux lueurs des forêts,

Blême, désespérée avant même de vivre,

Qui, sans pleurs et sans cris, d'ombre et de terreur ivre,

Rêvait, et s'en allait, les pieds dans le ruisseau,

Némésis de cinq ans, Méduse du berceau.

LVIII

VINGTIÈME SIÈCLE

I

PLEINE MER

*

L'abîme; on ne sait quoi de terrible qui gronde;

Le vent; l'obscurité vaste comme le monde;

Partout les flots; partout où l'œil peut s'enfoncer,

La rafale qu'on voit aller, venir, passer;

L'onde, linceul; le ciel, ouverture de tombe;

Les ténèbres sans l'arche et l'eau sans la colombe,

Les nuages ayant l'aspect d'une forêt.

Un esprit qui viendrait planer là, ne pourrait

Dire, entre l'eau sans fond et l'espace sans borne,

Lequel est le plus sombre, et si cette horreur morne,

Faite de cécité, de stupeur et de bruit,

Vient de l'immense mer ou de l'immense nuit.

L'œil distingue, au milieu du gouffre où l'air sanglote

Quelque chose d'informe et de hideux qui flotte,

Un grand cachalot mort à carcasse de fer,

On ne sait quel cadavre à vau-l'eau dans la mer;

Œuf de titan dont l'homme aurait fait un navire.

Cela vogue, cela nage, cela chavire;

Cela fut un vaisseau; l'écume aux blancs amas

Cache et montre à grand bruit les tronçons de sept mâts.

Le colosse, échoué sur le ventre, fuit, plonge,

S'engloutit, reparaît, se meut comme le songe,

Chaos d'agrès rompus, de poutres, de haubans;

Le grand mât vaincu semble un spectre aux bras tombants.

L'onde passe à travers ce débris; l'eau s'engage

Et déferle en hurlant le long du bastingage,

Et tourmente des bouts de corde à des crampons

Dans le ruissellement formidable des ponts;

La houle éperdument furieuse saccage

Aux deux flancs du vaisseau les cintres d'une cage

Où jadis une roue effrayante a tourné.

Personne; le néant, froid, muet, étonné;

D'affreux canons rouillés tendant leurs cous funestes;

L'entre-pont a des trous où se dressent les restes

De cinq tubes pareils à des clairons géants,

Pleins jadis d'une foudre, et qui, tordus, béants,

Ployés, éteints, n'ont plus, sur l'eau qui les balance,

Qu'un noir vomissement de nuit et de silence;

Le flux et le reflux, comme avec un rabot,

Dénude à chaque coup l'étrave et l'étambot,

Et dans la lame on voit se débattre l'échine

D'une mystérieuse et difforme machine.

Cette masse sous l'eau rôde, fantôme obscur.

Des putréfactions fermentent, à coup sûr,

Dans ce vaisseau perdu sous les vagues sans nombre;

Dessus, des tourbillons d'oiseaux de mer; dans l'ombre,

Dessous, des millions de poissons carnassiers.

Tout à l'entour, les flots, ces liquides aciers,

Mêlent leurs tournoiements monstrueux et livides.

Des espaces déserts sous des espaces vides.

O triste mer! sépulcre où tout semble vivant!

Ces deux athlètes faits de furie et de vent,

Le tangage qui bave et le roulis qui fume,

Luttant sur ce radeau funèbre dans la brume,

Sans trêve, à chaque instant arrachent quelque éclat

De la quille ou du pont dans leur noir pugilat.

Par moments, au zénith un nuage se troue,

Un peu de jour lugubre en tombe, et, sur la proue,

Une lueur, qui tremble au souffle de l'autan,

Blême, éclaire à demi ce mot: LÉVIATHAN.

Puis l'apparition se perd dans l'eau profonde;

Tout fuit.

Léviathan; c'est là tout le vieux monde,

Apre et démesuré dans sa fauve laideur;

Léviathan, c'est là tout le passé: grandeur,

Horreur.

*

Le dernier siècle a vu sur la Tamise

Croître un monstre à qui l'eau sans bornes fut promise,

Et qui longtemps, Babel des mers, eut Londre entier

Levant les yeux dans l'ombre au pied de son chantier.

Effroyable, à sept mâts mêlant cinq cheminées

Qui hennissaient au choc des vagues effrénées,

Emportant, dans le bruit des aquilons sifflants,

Dix mille hommes, fourmis éparses dans ses flancs,

Ce titan se rua, joyeux, dans la tempête;

Du dôme de Saint-Paul son mât passait le faîte;

Le sombre esprit humain, debout sur son tillac,

Stupéfiait la mer qui n'était plus qu'un lac;

Le vieillard Océan, qu'effarouche la sonde,

Inquiet, à travers le verre de son onde,

Regardait le vaisseau de l'homme grossissant;

Ce vaisseau fut sur l'onde un terrible passant;

Les vagues frémissaient de l'avoir sur leurs croupes;

Ses sabords mugissaient; en guise de chaloupes,

Deux navires pendaient à ses portemanteaux;

Son armure était faite avec tous les métaux;

Un prodigieux câble ourlait sa grande voile;

Quand il marchait, fumant, grondant, couvert de toile,

Il jetait un tel râle à l'air épouvanté

Que toute l'eau tremblait, et que l'immensité

Comptait parmi ses bruits ce grand frisson sonore.

La nuit, il passait rouge ainsi qu'un météore;

Sa voilure, où l'oreille entendait le débat

Des souffles, subissant ce gréement comme un bât,

Ses hunes, ses grelins, ses palans, ses amures,

Étaient une prison de vents et de murmures;

Son ancre avait le poids d'une tour; ses parois

Voulaient les flots, trouvant tous les ports trop étroits;

Son ombre humiliait au loin toutes les proues;

Un télégraphe était son porte-voix; ses roues

Forgeaient la sombre mer comme deux grands marteaux;

Les flots se le passaient comme des piédestaux

Où, calme, ondulerait un triomphal colosse;

L'abîme s'abrégeait sous sa lourdeur véloce;

Pas de lointain pays qui pour lui ne fût près;

Madère apercevait ses mâts, trois jours après

L'Hékla l'entrevoyait dans la lueur polaire.

La bataille montait sur lui dans sa colère.

La guerre était sacrée et sainte en ce temps-là;

Rien n'égalait Nemrod si ce n'est Attila;

Et les hommes, depuis les premiers jours du monde,

Sentant peser sur eux la misère inféconde,

Les pestes, les fléaux lugubres et railleurs,

Cherchant quelque moyen d'amoindrir leurs douleurs,

Pour établir entre eux de justes équilibres,

Pour être plus heureux, meilleurs, plus grands, plus libres,

Plus dignes du ciel pur qui les daigne éclairer,

Avaient imaginé de s'entre-dévorer.

Ce sinistre vaisseau les aidait dans leur œuvre.

Lourd comme le dragon, prompt comme la couleuvre,

Il couvrait l'océan de ses ailes de feu;

La terre s'effrayait quand sur l'horizon bleu

Rampait l'allongement hideux de sa fumée,

Car c'était une ville et c'était une armée;

Ses pavois fourmillaient de mortiers et d'affûts,

Et d'un hérissement de bataillons confus;

Ses grappins menaçaient; et, pour les abordages,

On voyait sur ses ponts des rouleaux de cordages

Monstrueux, qui semblaient des boas endormis;

Invincible, en ces temps de frères ennemis,

Seul, de toute une flotte il affrontait l'émeute,

Ainsi qu'un éléphant au milieu d'une meute;

La bordée à ses pieds fumait comme un encens,

Ses flancs engloutissaient les boulets impuissants,

Il allait broyant tout dans l'obscure mêlée,

Et, quand, épouvantable, il lâchait sa volée,

On voyait flamboyer son colossal beaupré,

Par deux mille canons brusquement empourpré.

Il méprisait l'autan, le flux, l'éclair, la brume.

A son avant tournait, dans un chaos d'écume,

Une espèce de vrille à trouer l'infini.

Le Malström s'apaisait sous sa quille aplani.

Sa vie intérieure était un incendie,

Flamme au gré du pilote apaisée ou grandie;

Dans l'antre d'où sortait son vaste mouvement,

Au fond d'une fournaise on voyait vaguement

Des êtres ténébreux marcher dans des nuées

D'étincelles, parmi les braises remuées;

Et pour âme il avait dans sa cale un enfer.

Il voguait, roi du gouffre, et ses vergues de fer

Ressemblaient, sous le ciel redoutable et sublime,

A des spectres posés en travers de l'abîme;

Ainsi qu'on voit l'Etna l'on voyait le steamer;

Il était la montagne errante de la mer.

Mais les heures, les jours, les mois, les ans, ces ondes,

Ont passé; l'océan, vaste entre les deux mondes,

A rugi, de brouillard et d'orage obscurci;

La mer a ses écueils cachés, le temps aussi;

Et maintenant, parmi les profondeurs farouches,

Sous les vautours, qui sont de l'abîme les mouches,

Sous le nuage, au gré des souffles, dans l'oubli

De l'infini, dont l'ombre affreuse est le repli,

Sans que jamais le vent autour d'elle s'endorme,

Au milieu des flots noirs roule l'épave énorme!

*

L'ancien monde, l'ensemble étrange et surprenant

De faits sociaux, morts et pourris maintenant,

D'où sortit ce navire aujourd'hui sous l'écume,

L'ancien monde aussi, lui, plongé dans l'amertume,

Avait tous les fléaux pour vents et pour typhons.

Construction d'airain aux étages profonds,

Sur qui le mal, flot vil, crachait sa bave infâme,

Plein de fumée, et mû par une hydre de flamme,

La Haine, il ressemblait à ce sombre vaisseau.

Le mal l'avait marqué de son funèbre sceau.

Ce monde, enveloppé d'une brume éternelle,

Était fatal: l'Espoir avait plié son aile;

Pas d'unité, divorce et joug; diversité

De langue, de raison, de code, de cité;

Nul lien; nul faisceau; le progrès solitaire,

Comme un serpent coupé, se tordait sur la terre,

Sans pouvoir réunir les tronçons de l'effort;

L'esclavage, parquant les peuples pour la mort,

Les enfermait au fond d'un cirque de frontières

Où les gardaient la Guerre et la Nuit, bestiaires;

L'Adam slave luttait contre l'Adam germain;

Un genre humain en France; un autre genre humain

En Amérique, un autre à Londre, un autre à Rome;

L'homme au delà d'un pont ne connaissait plus l'homme;

Les vivants, d'ignorance et de vices chargés,

Se traînaient; en travers de tout, les préjugés,

Les superstitions étaient d'âpres enceintes

Terribles d'autant plus qu'elles étaient plus saintes;

Quel créneau soupçonneux et noir qu'un alcoran!

Un texte avait le glaive au poing comme un tyran;

La loi d'un peuple était chez l'autre peuple un crime;

Lire était un fossé, croire était un abîme;

Les rois étaient des tours; les dieux étaient des murs;

Nul moyen de franchir tant d'obstacles obscurs;

Sitôt qu'on voulait croître, on rencontrait la barre

D'une mode sauvage ou d'un dogme barbare;

Et, quant à l'avenir, défense d'aller là.

*

Le vent de l'infini sur ce monde souffla.

Il a sombré. Du fond des cieux inaccessibles,

Les vivants de l'éther, les êtres invisibles

Confusément épars sous l'obscur firmament

A cette heure, pensifs, regardent fixement

Sa disparition dans la nuit redoutable.

Qu'est-ce que le simoun a fait du grain de sable?

Cela fut. C'est passé. Cela n'est plus ici.

*

Ce monde est mort. Mais quoi! l'homme est-il mort aussi?

Cette forme de lui disparaissant, l'a-t-elle

Lui-même remporté dans l'énigme éternelle?

L'océan est désert. Pas une voile au loin.

Ce n'est plus que du flot que le flot est témoin.

Pas un esquif vivant sur l'onde où la mouette

Voit du Léviathan rôder la silhouette.

Est-ce que l'homme, ainsi qu'un feuillage jauni,

S'en est allé dans l'ombre? est-ce que c'est fini?

Seul, le flux et reflux va, vient, passe et repasse.

Et l'œil, pour retrouver l'homme absent de l'espace,

Regarde en vain là-bas. Rien.

Regardez là-haut.

II

PLEIN CIEL

*

Loin dans les profondeurs, hors des nuits, hors du flot,

Dans un écartement de nuages, qui laisse

Voir au-dessus des mers la céleste allégresse,

Un point vague et confus apparaît; dans le vent,

Dans l'espace, ce point se meut; il est vivant;

Il va, descend, remonte; il fait ce qu'il veut faire;

Il approche, il prend forme, il vient; c'est une sphère;

C'est un inexprimable et surprenant vaisseau,

Globe comme le monde, et comme l'aigle oiseau;

C'est un navire en marche. Où? Dans l'éther sublime

Rêve! on croit voir planer un morceau d'une cime;

Le haut d'une montagne a, sous l'orbe étoilé,

Pris des ailes et s'est tout à coup envolé?

Quelque heure immense étant dans les destins sonnée,

La nue errante s'est en vaisseau façonnée?

La Fable apparaît-elle à nos yeux décevants?

L'antique Éole a-t-il jeté son outre aux vents;

De sorte qu'en ce gouffre où les orages naissent,

Les vents, subitement domptés, la reconnaissent?

Est-ce l'aimant qui s'est fait aider par l'éclair

Pour bâtir un esquif céleste avec de l'air?

Du haut des clairs azurs vient-il une visite?

Est-ce un transfiguré qui part et ressuscite,

Qui monte, délivré de la terre, emporté

Sur un char volant fait d'extase et de clarté,

Et se rapproche un peu par instants pour qu'on voie,

Du fond du monde noir, la fuite de sa joie?

Ce n'est pas un morceau d'une cime; ce n'est

Ni l'outre où tout le vent de la Fable tenait,

Ni le jeu de l'éclair; ce n'est pas un fantôme

Venu des profondeurs aurorales du dôme;

Ni le rayonnement d'un ange qui s'en va,

Hors de quelque tombeau béant, vers Jéhovah;

Ni rien de ce qu'en songe ou dans la fièvre on nomme.

Qu'est-ce que ce navire impossible? C'est l'homme.

C'est la grande révolte obéissante à Dieu!

La sainte fausse clef du fatal gouffre bleu!

C'est Isis qui déchire éperdument son voile!

C'est du métal, du bois, du chanvre et de la toile,

C'est de la pesanteur délivrée, et volant;

C'est la force alliée à l'homme étincelant,

Fière, arrachant l'argile à sa chaîne éternelle;

C'est la matière, heureuse, altière, ayant en elle

De l'ouragan humain, et planant à travers

L'immense étonnement des cieux enfin ouverts!

Audace humaine! effort du captif! sainte rage!

Effraction enfin plus forte que la cage!

Que faut-il à cet être, atome au large front,

Pour vaincre ce qui n'a ni fin, ni bord, ni fond,

Pour dompter le vent, trombe, et l'écume, avalanche?

Dans le ciel une toile et sur mer une planche.

*

Jadis des quatre vents la fureur triomphait;

De ces quatre chevaux échappés l'homme a fait

L'attelage de son quadrige;

Génie, il les tient tous dans sa main, fier cocher

Du char aérien que l'éther voit marcher;

Miracle, il gouverne un prodige.

Char merveilleux! son nom est Délivrance. Il court.

Près de lui le ramier est lent, le flocon lourd;

Le daim, l'épervier, la panthère

Sont encor là, qu'au loin son ombre a déjà fui;

Et la locomotive est reptile, et, sous lui,

L'hydre de flamme est ver de terre.

Une musique, un chant, sort de son tourbillon.

Ses cordages vibrants et remplis d'aquilon

Semblent, dans le vide où tout sombre,

Une lyre à travers laquelle par moment

Passe quelque âme en fuite au fond du firmament

Et mêlée aux souffles de l'ombre.

Car l'air, c'est l'hymne épars; l'air, parmi les récifs

Des nuages roulant en groupes convulsifs,

Jette mille voix étouffées;

Les fluides, l'azur, l'effluve, l'élément

Sont toute une harmonie où flottent vaguement

On ne sait quels sombres Orphées.

Superbe, il plane avec un hymne en ses agrès;

Et l'on croit voir passer la strophe du progrès.

Il est la nef, il est le phare!

L'homme enfin prend son sceptre et jette son bâton.

Et l'on voit s'envoler le calcul de Newton

Monté sur l'ode de Pindare.

Le char haletant plonge et s'enfonce dans l'air,

Dans l'éblouissement impénétrable et clair,

Dans l'éther sans tache et sans ride;

Il se perd sous le bleu des cieux démesurés;

Les esprits de l'azur contemplent effarés

Cet engloutissement splendide.

Il passe, il n'est plus là; qu'est-il donc devenu?

Il est dans l'invisible, il est dans l'inconnu;

Il baigne l'homme dans le songe,

Dans le fait, dans le vrai profond, dans la clarté,

Dans l'océan d'en haut plein d'une vérité

Dont le prêtre a fait un mensonge.

Le jour se lève, il va; le jour s'évanouit,

Il va; fait pour le jour, il accepte la nuit.

Voici l'heure des feux sans nombre;

L'heure où, vu du nadir, ce globe semble, ayant

Son large cône obscur sous lui se déployant,

Une énorme comète d'ombre.

La brume redoutable emplit au loin les airs.

Ainsi qu'au crépuscule on voit, le long des mers,

Le pêcheur, vague comme un rêve,

Traînant, dernier effort d'un long jour de sueurs,

Sa nasse où les poissons font de pâles lueurs,

Aller et venir sur la grève,

La Nuit tire du fond des gouffres inconnus

Son filet où luit Mars, où rayonne Vénus,

Et, pendant que les heures sonnent,

Ce filet grandit, monte, emplit le ciel des soirs,

Et dans ses mailles d'ombre et dans ses réseaux noirs

Les constellations frissonnent.

L'aéroscaphe suit son chemin; il n'a peur

Ni des piéges du soir, ni de l'âcre vapeur,

Ni du ciel morne où rien ne bouge,

Où les éclairs, luttant au fond de l'ombre entre eux,

Ouvrent subitement dans le nuage affreux

Des cavernes de cuivre rouge.

Il invente une route obscure dans les nuits;

Le silence hideux de ces lieux inouïs

N'arrête point ce globe en marche;

Il passe, portant l'homme et l'univers en lui;

Paix! gloire! et, comme l'eau jadis, l'air aujourd'hui

Au-dessus de ses flots voit l'arche.

Le saint navire court par le vent emporté

Avec la certitude et la rapidité

Du javelot cherchant la cible;

Rien n'en tombe, et pourtant il chemine en semant;

Sa rondeur, qu'on distingue en haut confusément,

Semble un ventre d'oiseau terrible.

Il vogue; les brouillards sous lui flottent dissous;

Ses pilotes penchés regardent, au-dessous

Des nuages où l'ancre traîne,

Si, dans l'ombre, où la terre avec l'air se confond,

Le sommet du mont Blanc ou quelque autre bas-fond

Ne vient pas heurter sa carène.

*

La vie est sur le pont du navire éclatant.

Le rayon l'envoya, la lumière l'attend.

L'homme y fourmille, l'homme invincible y flamboie;

Point d'armes; un fier bruit de puissance et de joie;

Le cri vertigineux de l'exploration!

Il court, ombre, clarté, chimère, vision!

Regardez-le pendant qu'il passe, il va si vite!

Comme autour d'un soleil un système gravite,

Une sphère de cuivre énorme fait marcher

Quatre globes où pend un immense plancher;

Elle respire et fuit dans les vents qui la bercent;

Un large et blanc hunier horizontal, que percent

Des trappes, se fermant, s'ouvrant au gré du frein,

Fait un grand diaphragme à ce poumon d'airain;

Il s'impose à la nue ainsi qu'à l'onde un liége;

La toile d'araignée humaine, un vaste piége

De cordes et de nœuds, un enchevêtrement

De soupapes que meut un câble où court l'aimant,

Une embûche de treuils, de cabestans, de moufles,

Prend au passage et fait travailler tous les souffles;

L'esquif plane, encombré d'hommes et de ballots,

Parmi les arcs-en-ciel, les azurs, les halos,

Et sa course, écheveau qui sans fin se dévide,

A pour point d'appui l'air et pour moteur le vide;

Sous le plancher s'étage un chaos régulier

De ponts flottants que lie un tremblant escalier;

Ce navire est un Louvre errant avec son faste;

Un fil le porte; il fuit, léger, fier, et si vaste,

Si colossal, au vent du grand abîme clair,

Que le Léviathan, rampant dans l'âpre mer,

A l'air de sa chaloupe aux ténèbres tombée,

Et semble, sous le vol d'un aigle, un scarabée

Se tordant dans le flot qui l'emporte, tandis

Que l'immense oiseau plane au fond d'un paradis.

Si l'on pouvait rouvrir les yeux que le ver ronge,

Oh! ce vaisseau, construit par le chiffre et le songe,

Éblouirait Shakspeare et ravirait Euler!

Il voyage, Délos gigantesque de l'air,

Et rien ne le repousse et rien ne le refuse;

Et l'on entend parler sa grande voix confuse.

Par moments la tempête accourt, le ciel pâlit,

L'autan, bouleversant les flots de l'air, emplit

L'espace d'une écume affreuse de nuages;

Mais qu'importe à l'esquif de la mer sans rivages?

Seulement, sur son aile il se dresse en marchant;

Il devient formidable à l'abîme méchant,

Et dompte en frémissant la trombe qui se creuse.

On le dirait conduit dans l'horreur ténébreuse

Par l'âme des Leibniz, des Fultons, des Képlers;

Et l'on croit voir, parmi le chaos plein d'éclairs,

De détonations, d'ombre et de jets de soufre,

Le sombre emportement d'un monde dans un gouffre.

*

Qu'importe le moment! qu'importe la saison!

La brume peut cacher dans le blême horizon

Les Saturnes et les Mercures;

La bise, conduisant la pluie aux crins épars,

Dans les nuages lourds grondant de toutes parts,

Peut tordre des hydres obscures;

Qu'importe! il va. Tout souffle est bon; simoun, mistral!

La terre a disparu dans le puits sidéral.

Il entre au mystère nocturne,

Au-dessus de la grêle et de l'ouragan fou,

Laissant le globe en bas dans l'ombre, on ne sait où,

Sous le renversement de l'urne.

Intrépide, il bondit sur les ondes du vent;

Il se rue, aile ouverte et la proue en avant,

Il monte, il monte, il monte encore,

Au delà de la zone où tout s'évanouit,

Comme s'il s'en allait dans la profonde nuit

A la poursuite de l'aurore!

Calme, il monte où jamais nuage n'est monté;

Il plane à la hauteur de la sérénité,

Devant la vision des sphères;

Elles sont là, faisant le mystère éclatant,

Chacune feu d'un gouffre, et toutes constatant

Les énigmes par les lumières.

Andromède étincelle, Orion resplendit;

L'essaim prodigieux des Pléiades grandit;

Sirius ouvre son cratère;

Arcturus, oiseau d'or, scintille dans son nid;

Le Scorpion hideux fait cabrer au zénith

Le poitrail bleu du Sagittaire.

L'aéroscaphe voit, comme en face de lui,

Là-haut, Aldebaran par Céphée ébloui,

Persée, escarboucle des cimes,

Le chariot polaire aux flamboyants essieux,

Et, plus loin, la lueur lactée, ô sombres cieux,

La fourmilière des abîmes!

Vers l'apparition terrible des soleils,

Il monte; dans l'horreur des espaces vermeils,

Il s'oriente, ouvrant ses voiles;

On croirait, dans l'éther où de loin on l'entend,

Que ce vaisseau puissant et superbe, en chantant,

Part pour une de ces étoiles;

Tant cette nef, rompant tous les terrestres nœuds,

Volante, et franchissant le ciel vertigineux,

Rêve des blêmes Zoroastres,

Comme effrénée au souffle insensé de la nuit,

Se jette, plonge, enfonce et tombe et roule et fuit

Dans le précipice des astres!

*

Où donc s'arrêtera l'homme séditieux?

L'espace voit, d'un œil par moment soucieux,

L'empreinte du talon de l'homme dans les nues;

Il tient l'extrémité des choses inconnues;

Il épouse l'abîme à son argile uni;

Le voilà maintenant marcheur de l'infini.

Où s'arrêtera-t-il, le puissant réfractaire?

Jusqu'à quelle distance ira-t-il de la terre?

Jusqu'à quelle distance ira-t-il du destin?

L'âpre Fatalité se perd dans le lointain;

Toute l'antique histoire affreuse et déformée

Sur l'horizon nouveau fuit comme une fumée.

Les temps sont venus. L'homme a pris possession

De l'air, comme du flot la grèbe et l'alcyon.

Devant nos rêves fiers, devant nos utopies

Ayant des yeux croyants et des ailes impies,

Devant tous nos efforts pensifs et haletants,

L'obscurité sans fond fermait ses deux battants;

Le vrai champ enfin s'offre aux puissantes algèbres;

L'homme vainqueur, tirant le verrou des ténèbres,

Dédaigne l'océan, le vieil infini mort.

La porte noire cède et s'entre-bâille. Il sort!

O profondeurs! faut-il encor l'appeler l'homme?

La Légende des siècles tome IV · 第 9 / 11 段