L'homme est d'abord monté sur la bête de somme;

Puis sur le chariot que portent des essieux;

Puis sur la frêle barque au mât ambitieux;

Puis quand il a fallu vaincre l'écueil, la lame,

L'onde et l'ouragan, l'homme est monté sur la flamme;

A présent l'immortel aspire à l'éternel;

Il montait sur la mer, il monte sur le ciel.

L'homme force le sphinx à lui tenir la lampe.

Jeune, il jette le sac du vieil Adam qui rampe,

Et part, et risque aux cieux, qu'éclaire son flambeau,

Un pas semblable à ceux qu'on fait dans le tombeau;

Et peut-être voici qu'enfin la traversée

Effrayante, d'un astre à l'autre, est commencée!

*

Stupeur! se pourrait-il que l'homme s'élançât?

O nuit! se pourrait-il que l'homme, ancien forçat,

Que l'esprit humain, vieux reptile,

Devînt ange, et, brisant le carcan qui le mord,

Fût soudain de plain-pied avec les cieux? La mort

Va donc devenir inutile!

Oh! franchir l'éther! songe épouvantable et beau!

Doubler le promontoire énorme du tombeau!

Qui sait?--toute aile est magnanime,

L'homme est ailé,--peut-être, ô merveilleux retour!

Un Christophe Colomb de l'ombre, quelque jour,

Un Gama du cap de l'abîme,

Un Jason de l'azur, depuis longtemps parti,

De la terre oublié, par le ciel englouti,

Tout à coup sur l'humaine rive

Reparaîtra, monté sur cet alérion,

Et, montrant Sirius, Allioth, Orion,

Tout pâle, dira: J'en arrive!

Ciel! ainsi, comme on voit aux voûtes des celliers

Les noirceurs qu'en rôdant tracent les chandeliers,

On pourrait, sous les bleus pilastres,

Deviner qu'un enfant de la terre a passé,

A ce que le flambeau de l'homme aurait laissé

De fumée au plafond des astres!

*

Pas si loin! pas si haut! redescendons. Restons

L'homme, restons Adam; mais non l'homme à tâtons,

Mais non l'Adam tombé! Tout autre rêve altère

L'espèce d'idéal qui convient à la terre.

Contentons-nous du mot: meilleur! écrit partout.

Oui, l'aube s'est levée.

Oh! ce fut tout à coup

Comme une éruption de folie et de joie,

Quand, après six mille ans dans la fatale voie,

Défaite brusquement par l'invisible main,

La pesanteur, liée au pied du genre humain,

Se brisa; cette chaîne était toutes les chaînes!

Tout s'envola dans l'homme, et les fureurs, les haines,

Les chimères, la force évanouie enfin,

L'ignorance et l'erreur, la misère et la faim,

Le droit divin des rois, les faux dieux juifs ou guèbres.

Le mensonge, le dol, les brumes, les ténèbres,

Tombèrent dans la poudre avec l'antique sort,

Comme le vêtement du bagne dont on sort.

Et c'est ainsi que l'ère annoncée est venue,

Cette ère qu'à travers les temps, épaisse nue,

Thalès apercevait au loin devant ses yeux;

Et Platon, lorsque, ému, des sphères dans les cieux

Il écoutait les chants et contemplait les danses.

Les êtres inconnus et bons, les providences

Présentes dans l'azur où l'œil ne les voit pas,

Les anges qui de l'homme observent tous les pas,

Leur tâche sainte étant de diriger les âmes

Et d'attiser, avec toutes les belles flammes,

La conscience au fond des cerveaux ténébreux,

Ces amis des vivants, toujours penchés sur eux,

Ont cessé de frémir et d'être, en la tourmente

Et dans les sombres nuits, la voix qui se lamente.

Voici qu'on voit bleuir l'idéale Sion.

Ils n'ont plus l'œil fixé sur l'apparition

Du vainqueur, du soldat, du fauve chasseur d'hommes.

Les vagues flamboiements épars sur les Sodomes,

Précurseurs du grand feu dévorant, les lueurs

Que jette le sourcil tragique des tueurs,

Les guerres, s'arrachant avec leur griffe immonde

Les frontières, haillon difforme du vieux monde,

Les battements de cœur des mères aux abois,

L'embuscade ou le vol guettant au fond des bois,

Le cri de la chouette et de la sentinelle,

Les fléaux, ne sont plus leur alarme éternelle.

Le deuil n'est plus mêlé dans tout ce qu'on entend;

Leur oreille n'est plus tendue à chaque instant

Vers le gémissement indigné de la tombe;

La moisson rit aux champs où râlait l'hécatombe;

L'azur ne les voit plus pleurer les nouveau-nés,

Dans tous les innocents pressentir des damnés,

Et la pitié n'est plus leur unique attitude;

Ils ne regardent plus la morne servitude

Tresser sa maille obscure à l'osier des berceaux.

L'homme aux fers, pénétré du frisson des roseaux,

Est remplacé par l'homme attendri, fort et calme;

La fonction du sceptre est faite par la palme;

Voici qu'enfin, ô gloire! exaucés dans leur vœu,

Ces êtres, dieux pour nous, créatures pour Dieu,

Sont heureux, l'homme est bon, et sont fiers, l'homme est juste.

Les esprits purs, essaim de l'empyrée auguste,

Devant ce globe obscur qui devient lumineux,

Ne sentent plus saigner l'amour qu'ils ont en eux;

Une clarté paraît dans leur beau regard sombre;

Et l'archange commence à sourire dans l'ombre.

*

Où va-t-il, ce navire? Il va, de jour vêtu,

A l'avenir divin et pur, à la vertu,

A la science qu'on voit luire,

A la mort des fléaux, à l'oubli généreux,

A l'abondance, au calme, au rire, à l'homme heureux;

Il va, ce glorieux navire,

Au droit, à la raison, à la fraternité,

A la religieuse et sainte vérité

Sans impostures et sans voiles,

A l'amour, sur les cœurs serrant son doux lien,

Au juste, au grand, au bon, au beau...--Vous voyez bien

Qu'en effet il monte aux étoiles!

Il porte l'homme à l'homme, et l'esprit à l'esprit.

Il civilise, ô gloire! Il ruine, il flétrit

Tout l'affreux passé qui s'effare;

Il abolit la loi de fer, la loi de sang,

Les glaives, les carcans, l'esclavage, en passant

Dans les cieux comme une fanfare.

Il ramène au vrai ceux que le faux repoussa;

Il fait briller la foi dans l'œil de Spinosa

Et l'espoir sur le front de Hobbe;

Il plane, rassurant, réchauffant, épanchant

Sur ce qui fut lugubre et ce qui fut méchant

Toute la clémence de l'aube.

Les vieux champs de bataille étaient là dans la nuit;

Il passe, et maintenant voilà le jour qui luit

Sur ces grands charniers de l'histoire

Où les siècles, penchant leur œil triste et profond,

Venaient regarder l'ombre effroyable que font

Les deux ailes de la victoire.

Derrière lui, César redevient homme; Eden

S'élargit sur l'Érèbe, épanoui soudain;

Les ronces de lys sont couvertes;

Tout revient, tout renaît; ce que la mort courbait

Refleurit dans la vie, et le bois du gibet

Jette, effrayé, des branches vertes.

Le nuage, l'aurore aux candides fraîcheurs,

L'aile de la colombe, et toutes les blancheurs,

Composent là-haut sa magie;

Derrière lui, pendant qu'il fuit vers la clarté,

Dans l'antique noirceur de la fatalité

Des lueurs de l'enfer rougie,

Dans ce brumeux chaos qui fut le monde ancien,

Où l'allah turc s'accoude au sphinx égyptien,

Dans la séculaire géhenne,

Dans la Gomorrhe infâme où flambe un lac fumant,

Dans la forêt du mal qu'éclairent vaguement

Les deux yeux fixes de la Haine,

Tombent, sèchent, ainsi que des feuillages morts,

Et s'en vont la douleur, le péché, le remords,

La perversité lamentable,

Tout l'ancien joug, de rêve et de crime forgé,

Nemrod, Aron, la guerre avec le préjugé,

La boucherie avec l'étable!

Tous les spoliateurs et tous les corrupteurs

S'en vont; et les faux jours sur les fausses hauteurs;

Et le taureau d'airain qui beugle,

La hache, le billot, le bûcher dévorant,

Et le docteur versant l'erreur à l'ignorant,

Vil bâton qui trompait l'aveugle!

Et tous ceux qui faisaient, au lieu de repentirs,

Un rire au prince avec les larmes des martyrs,

Et tous ces flatteurs des épées

Qui louaient le sultan, le maître universel,

Et, pour assaisonner l'hymne, prenaient du sel

Dans le sac aux têtes coupées!

Les pestes, les forfaits, les cimiers fulgurants,

S'effacent, et la route où marchaient les tyrans,

Bélial roi, Dagon ministre,

Et l'épine, et la haie horrible du chemin

Où l'homme, du vieux monde et du vieux vice humain

Entend bêler le bouc sinistre.

On voit luire partout les esprits sidéraux;

On voit la fin du monstre et la fin du héros,

Et de l'athée et de l'augure,

La fin du conquérant, la fin du paria;

Et l'on voit lentement sortir Beccaria

De Dracon qui se transfigure.

On voit l'agneau sortir du dragon fabuleux,

La vierge de l'opprobre, et Marie aux yeux bleus

De la Vénus prostituée;

Le blasphème devient le psaume ardent et pur,

L'hymne prend, pour s'en faire autant d'ailes d'azur,

Tous les haillons de la huée.

Tout est sauvé! La fleur, le printemps aromal,

L'éclosion du bien, l'écroulement du mal,

Fêtent dans sa course enchantée

Ce beau globe éclaireur, ce grand char curieux,

Qu'Empédocle, du fond des gouffres, suit des yeux,

Et, du haut des monts, Prométhée!

Le jour s'est fait dans l'antre où l'horreur s'accroupit.

En expirant, l'antique univers décrépit,

Larve à la prunelle ternie,

Gisant, et regardant le ciel noir s'étoiler,

A laissé cette sphère heureuse s'envoler

Des lèvres de son agonie.

*

Oh! ce navire fait le voyage sacré!

C'est l'ascension bleue à son premier degré;

Hors de l'antique et vil décombre,

Hors de la pesanteur, c'est l'avenir fondé;

C'est le destin de l'homme à la fin évadé,

Qui lève l'ancre et sort de l'ombre!

Ce navire là-haut conclut le grand hymen,

Il mêle presque à Dieu l'âme du genre humain.

Il voit l'insondable, il y touche;

Il est le vaste élan du progrès vers le ciel;

Il est l'entrée altière et sainte du réel

Dans l'antique idéal farouche.

Oh! chacun de ses pas conquiert l'illimité!

Il est la joie; il est la paix; l'humanité

A trouvé son organe immense;

Il vogue, usurpateur sacré, vainqueur béni,

Reculant chaque jour plus loin dans l'infini

Le point sombre où l'homme commence.

Il laboure l'abîme; il ouvre ces sillons

Où croissaient l'ouragan, l'hiver, les tourbillons,

Les sifflements et les huées;

Grâce à lui, la concorde est la gerbe des cieux;

Il va, fécondateur du ciel mystérieux,

Charrue auguste des nuées.

Il fait germer la vie humaine dans ces champs

Où Dieu n'avait encor semé que des couchants

Et moissonné que des aurores;

Il entend, sous son vol qui fend les airs sereins,

Croître et frémir partout les peuples souverains,

Ces immenses épis sonores!

Nef magique et suprême! elle a, rien qu'en marchant,

Changé le cri terrestre en pur et joyeux chant,

Rajeuni les races flétries,

Établi l'ordre vrai, montré le chemin sûr,

Dieu juste! et fait entrer dans l'homme tant d'azur

Qu'elle a supprimé les patries!

Faisant à l'homme avec le ciel une cité,

Une pensée avec toute l'immensité,

Elle abolit les vieilles règles;

Elle abaisse les monts, elle annule les tours;

Splendide, elle introduit les peuples, marcheurs lourds,

Dans la communion des aigles.

Elle a cette divine et chaste fonction

De composer là-haut l'unique nation,

A la fois dernière et première,

De promener l'essor dans le rayonnement,

Et de faire planer, ivre de firmament,

La liberté dans la lumière.

LIX

O Dieu, dont l'œuvre va plus loin que notre rêve,

Créateur qui n'as pas de relâche et de trêve!

Œil sans paupière et sans sommeils!

Eternel jet de vie! âme jamais fermée!

Gouffre mystérieux d'où sort une fumée

D'hommes, d'êtres et de soleils!

Humanités dans tous les espaces semées,

Liguez-vous; dressez-vous, innombrables armées,

Et déclarez la guerre à Dieu;

Soit. Luttez, attaquez cet être inabordable,

Cet infini si doux qu'il en est formidable,

Et si profond qu'il en est bleu.

Mesurez-vous, vous l'ombre, à lui la plénitude.

Vous aurez, ô passants, légions, multitude,

Assiégeants de l'immense tour,

Essaim tourbillonnant autour du grand pilastre,

Vivants, avant qu'il ait usé son premier astre,

Dépensé votre dernier jour!

LX

HORS DES TEMPS

LA TROMPETTE DU JUGEMENT

*

Je vis dans la nuée un clairon monstrueux.

Et ce clairon semblait, au seuil profond des cieux,

Calme, attendre le souffle immense de l'archange.

Ce qui jamais ne meurt, ce qui jamais ne change,

L'entourait. A travers un frisson, on sentait

Que ce buccin fatal, qui rêve et qui se tait,

Quelque part, dans l'endroit où l'on crée, où l'on sème,

Avait été forgé par quelqu'un de suprême

Avec de l'équité condensée en airain.

Il était là, lugubre, effroyable, serein.

Il gisait sur la brume insondable qui tremble,

Hors du monde, au delà de tout ce qui ressemble

A la forme de quoi que ce soit.

Il vivait.

Il semblait un réveil songeant près d'un chevet.

Oh! quelle nuit! là, rien n'a de contour ni d'âge;

Et le nuage est spectre, et le spectre est nuage.

*

Et c'était le clairon de l'abîme.

Une voix

Un jour en sortira qu'on entendra sept fois.

En attendant, glacé, mais écoutant, il pense;

Couvant le châtiment, couvant la récompense;

Et toute l'épouvante éparse au ciel est sœur

De cet impénétrable et morne avertisseur.

Je le considérais dans les vapeurs funèbres

Comme on verrait se taire un coq dans les ténèbres.

Pas un murmure autour du clairon souverain.

Et la terre sentait le froid de son airain,

Quoique, là, d'aucun monde on ne vît les frontières.

Et l'immobilité de tous les cimetières,

Et le sommeil de tous les tombeaux, et la paix

De tous les morts couchés dans la fosse, étaient faits

Du silence inouï qu'il avait dans la bouche;

Ce lourd silence était pour l'affreux mort farouche

L'impossibilité de faire faire un pli

Au suaire cousu sur son front par l'oubli.

Ce silence tenait en suspens l'anathème.

On comprenait que tant que ce clairon suprême

Se tairait, le sépulcre, obscur, roidi, béant,

Garderait l'attitude horrible du néant,

Que la momie aurait toujours sa bandelette,

Que l'homme irait tombant du cadavre au squelette,

Et que ce fier banquet radieux, ce festin

Que les vivants gloutons appellent le destin,

Toute la joie errante en tourbillons de fêtes,

Toutes les passions de la chair satisfaites,

Gloire, orgueil, les héros ivres, les tyrans soûls,

Continueraient d'avoir pour but, et pour dessous,

La pourriture, orgie offerte aux vers convives;

Mais qu'à l'heure où soudain, dans l'espace sans rives,

Cette trompette vaste et sombre sonnerait,

On verrait, comme un tas d'oiseaux d'une forêt,

Toutes les âmes, cygne, aigle, éperviers, colombes,

Frémissantes, sortir du tremblement des tombes,

Et tous les spectres faire un bruit de grandes eaux,

Et se dresser, et prendre à la hâte leurs os,

Tandis qu'au fond, au fond du gouffre, au fond du rêve,

Blanchissant l'absolu, comme un jour qui se lève,

Le front mystérieux du juge apparaîtrait.

*

Ce clairon avait l'air de savoir le secret.

On sentait que le râle énorme de ce cuivre

Serait tel qu'il ferait bondir, vibrer, revivre

L'ombre, le plomb, le marbre, et qu'à ce fatal glas,

Toutes les surdités voleraient en éclats;

Que l'oubli sombre avec sa perte de mémoire,

Se lèverait au son de la trompette noire;

Que dans cette clameur étrange, en même temps

Qu'on entendrait frémir tous les cieux palpitants,

On entendrait crier toutes les consciences;

Que le sceptique au fond de ses insouciances,

Que le voluptueux, l'athée et le douteur,

Et le maître tombé de toute sa hauteur,

Sentiraient ce fracas traverser leurs vertèbres;

Que ce déchirement céleste des ténèbres

Ferait dresser quiconque est soumis à l'arrêt;

Que qui n'entendit pas le remords, l'entendrait;

Et qu'il réveillerait, comme un choc à la porte,

L'oreille la plus dure et l'âme la plus morte,

Même ceux qui, livrés au rire, aux vains combats,

Aux vils plaisirs, n'ont point tenu compte ici-bas

Des avertissements de l'ombre et du mystère,

Même ceux que n'a point réveillés sur la terre

Le tonnerre, ce coup de cloche de la nuit!

Oh! dans l'esprit de l'homme où tout vacille et fuit,

Où le verbe n'a pas un mot qui ne bégaye,

Où l'aurore apparaît, hélas! comme une plaie,

Dans cet esprit, tremblant dès qu'il ose augurer,

Oh! comment concevoir, comment se figurer

Cette vibration communiquée aux tombes,

Cette sommation aux blêmes catacombes

Du ciel ouvrant sa porte et du gouffre ayant faim,

Le prodigieux bruit de Dieu disant: Enfin!

Oui, c'est vrai,--c'est du moins jusque-là que l'œil plonge,--

C'est l'avenir,--du moins tel qu'on le voit en songe;--

Quand le monde atteindra son but, quand les instants,

Les jours, les mois, les ans, auront rempli le temps,

Quand tombera du ciel l'heure immense et nocturne,

Cette goutte qui doit faire déborder l'urne,

Alors, dans le silence horrible, un rayon blanc,

Long, pâle, glissera, formidable et tremblant,

Sur ces haltes de nuit qu'on nomme cimetières;

Les tentes frémiront, quoiqu'elles soient des pierres,

Dans tous ces sombres camps endormis; et, sortant

Tout à coup de la brume où l'univers l'attend,

Ce clairon, au-dessus des êtres et des choses,

Au-dessus des forfaits et des apothéoses,

Des ombres et des os, des esprits et des corps,

Sonnera la diane effrayante des morts.

O lever en sursaut des larves pêle-mêle!

Oh! la Nuit réveillant la Mort, sa sœur jumelle!

Pensif, je regardais l'incorruptible airain.

*

Les volontés sans loi, les passions sans frein,

Toutes les actions de tous les êtres, haines,

Amours, vertus, fureurs, hymnes, cris, plaisirs, peines,

Avaient laissé, dans l'ombre où rien ne remuait,

Leur pâle empreinte autour de ce bronze muet;

Une obscure Babel y tordait sa spirale.

Sa dimension vague, ineffable, spectrale,

Sortant de l'éternel, entrait dans l'absolu.

Pour pouvoir mesurer ce tube, il eût fallu

Prendre la toise au fond du rêve, et la coudée

Dans la profondeur trouble et sombre de l'idée;

Un de ses bouts touchait le bien, l'autre le mal;

Et sa longueur allait de l'homme à l'animal,

Quoiqu'on ne vît point là d'animal et point d'homme;

Couché sur terre, il eût joint Éden à Sodome.

Son embouchure, gouffre où plongeait mon regard,

Cercle de l'Inconnu ténébreux et hagard,

Pleine de cette horreur que le mystère exhale,

M'apparaissait ainsi qu'une offre colossale

D'entrer dans l'ombre où Dieu même est évanoui.

Cette gueule, avec l'air d'un redoutable ennui,

Morne, s'élargissait sur l'homme et la nature,

Et cette épouvantable et muette ouverture

Semblait le bâillement noir de l'éternité.

*

Au fond de l'immanent et de l'illimité,

Parfois, dans les lointains sans nom de l'Invisible,

Quelque chose tremblait de vaguement terrible,

Et brillait et passait, inexprimable éclair.

Toutes les profondeurs des mondes avaient l'air

De méditer, dans l'ombre où l'ombre se répète,

L'heure où l'on entendrait de cette âpre trompette

Un appel aussi long que l'infini jaillir.

L'immuable semblait d'avance en tressaillir.

Des porches de l'abîme, antres hideux, cavernes

Que nous nommons enfers, puits, gehennams, avernes,

Bouches d'obscurité qui ne prononcent rien,

Du vide où ne flottait nul souffle aérien,

Du silence où l'haleine osait à peine éclore,

Ceci se dégageait pour l'âme: Pas encore.

Par instants, dans ce lieu triste comme le soir,

Comme on entend le bruit de quelqu'un qui vient voir,

On entendait le pas boiteux de la justice;

Puis cela s'effaçait. Des vermines, le vice,

Le crime, s'approchaient, et, fourmillement noir,

Fuyaient. Le clairon sombre ouvrait son entonnoir.

Un groupe d'ouragans dormait dans ce cratère.

Comme cet organum des gouffres doit se taire

Jusqu'au jour monstrueux où nous écarterons

Les clous de notre bière au-dessus de nos fronts,

Nul bras ne le touchait dans l'invisible sphère;

Chaque race avait fait sa couche de poussière

Dans l'orbe sépulcral de son évasement;

Sur cette poudre l'œil lisait confusément

Ce mot: RIEZ, écrit par le doigt d'Épicure;

Et l'on voyait, au fond de la rondeur obscure,

La toile d'araignée horrible de Satan.

Des astres qui passaient murmuraient: «Souviens-t'en!

Prie!» et la nuit portait cette parole à l'ombre.

Et je ne sentais plus ni le temps ni le nombre.

*

Une sinistre main sortait de l'infini.

Vers la trompette, effroi de tout crime impuni,

Qui doit faire à la mort un jour lever la tête,

Elle pendait énorme, ouverte, et comme prête

A saisir ce clairon qui se tait dans la nuit,

Et qu'emplit le sommeil formidable du bruit.

La main, dans la nuée et hors de l'Invisible,

S'allongeait. A quel être était-elle? Impossible

De le dire, en ce morne et brumeux firmament.

L'œil dans l'obscurité ne voyait clairement

Que les cinq doigts béants de cette main terrible;

Tant l'être, quel qu'il fût, debout dans l'ombre horrible,

--Sans doute quelque archange ou quelque séraphin

Immobile, attendant le signe de la fin,--

Plongeait profondément, sous les ténébreux voiles,

Du pied dans les enfers, du front dans les étoiles!

LXI

ABIME

L'HOMME.

Je suis l'esprit, vivant au sein des choses mortes.

Je sais forger les clefs quand on ferme les portes;

Je fais vers le désert reculer le lion;

Je m'appelle Bacchus, Noé, Deucalion;

Je m'appelle Shakspeare, Annibal, César, Dante;

Je suis le conquérant; je tiens l'épée ardente,

Et j'entre, épouvantant l'ombre que je poursuis,

Dans toutes les terreurs et dans toutes les nuits.

Je suis Platon, je vois; je suis Newton, je trouve.

Du hibou je fais naître Athène, et de la louve

Rome; et l'aigle m'a dit: Toi, marche le premier!

J'ai Christ dans mon sépulcre et Job sur mon fumier.

Je vis! dans mes deux mains je porte en équilibre

L'âme et la chair; je suis l'homme enfin, maître et libre

Je suis l'antique Adam! j'aime, je sais, je sens;

J'ai pris l'arbre de vie entre mes poings puissants;

Joyeux, je le secoue au-dessus de ma tête,

Et, comme si j'étais le vent de la tempête,

J'agite ses rameaux d'oranges d'or chargés,

Et je crie:--Accourez, peuples! prenez, mangez!

Et je fais sur leurs fronts tomber toutes les pommes;

Car, science, pour moi, pour mes fils, pour les hommes,

Ta sève à flots descend des cieux pleins de bonté,

Car la Vie est ton fruit, racine Éternité!

Et tout germe, et tout croît, et, fournaise agrandie,

Comme en une forêt court le rouge incendie,

Le beau Progrès vermeil, l'œil sur l'azur fixé,

Marche, et tout en marchant dévore le passé.

Je veux, tout obéit, la matière inflexible

Cède; je suis égal presque au grand Invisible;

Coteaux, je fais le vin comme lui fait le miel;

Je lâche comme lui des globes dans le ciel;

Je me fais un palais de ce qui fut ma geôle;

J'attache un fil vivant d'un pôle à l'autre pôle;

Je fais voler l'esprit sur l'aile de l'éclair;

Je tends l'arc de Nemrod, le divin arc de fer,

Et la flèche qui siffle et la flèche qui vole

Et que j'envoie au bout du monde, est ma parole.

Je fais causer le Rhin, le Gange et l'Orégon

Comme trois voyageurs dans le même wagon.

La distance n'est plus. Du vieux géant Espace

J'ai fait un nain. Je vais, et, devant mon audace,

Les noirs titans jaloux lèvent leur front flétri;

Prométhée, au Caucase enchaîné, pousse un cri,

Tout étonné de voir Franklin voler la foudre;

Fulton, qu'un Jupiter eût mis jadis en poudre,

Monte Léviathan et traverse la mer;

Galvani, calme, étreint la mort au rire amer;

Volta prend dans ses mains le glaive de l'archange

Et le dissout; le monde à ma voix tremble et change;

Caïn meurt, l'avenir ressemble au jeune Abel;

Je reconquiers Éden et j'achève Babel.

Rien sans moi. La nature ébauche; je termine.

Terre, je suis ton roi.

LA TERRE.

Tu n'es que ma vermine.

Le sommeil, lourd besoin, la fièvre, feu subtil,

Le ventre abject, la faim, la soif, l'estomac vil,

T'accablent, noir passant, d'infirmités sans nombre,

Et, vieux, tu n'es qu'un spectre, et, mort, tu n'es qu'une ombre,

Tu t'en vas dans la cendre! Et moi je reste au jour;

J'ai toujours le printemps, l'aube, les fleurs, l'amour;

Je suis plus jeune après des millions d'années.

J'emplis d'instincts rêveurs les bêtes étonnées.

Du gland je tire un chêne et le fruit du pepin.

Je me verse, urne sombre, au brin d'herbe, au sapin,

Au cep d'où sort la grappe, aux blés qui font les gerbes.

Se tenant par la main, comme des sœurs superbes,

Sur ma face où s'épand l'ombre, où le rayon luit,

Les douze heures du jour, les douze heures de nuit

Dansent incessamment une ronde sacrée.

Je suis source et chaos; j'ensevelis, je crée.

Quand le matin naquit dans l'azur, j'étais là.

Vésuve est mon usine, et ma forge est l'Hékla;

Je rougis de l'Etna les hautes cheminées.

En remuant Cuzco, j'émeus les Pyrénées.

J'ai pour esclave un astre; alors que vient le soir

Sur un de mes côtés jetant un voile noir,

J'ai ma lampe, la lune au front humain m'éclaire;

Et si quelque assassin, dans un bois séculaire,

Vers l'ombre la plus sûre et le plus âpre lieu

S'enfuit, je le poursuis de ce masque de feu.

Je peuple l'air, la flamme et l'onde; et mon haleine

Fait comme l'oiseau-mouche éclore la baleine;

Comme je fais le ver, j'enfante les typhons.

Globe vivant, je suis vêtu des flots profonds,

Des forêts et des monts ainsi que d'une armure.

SATURNE.

La Légende des siècles tome IV · 第 10 / 11 段