De la raison et du bon sens;
Nous entendrons tomber les chaînes
Derrière ces divins passants.
O France, grâce à ces sceptiques,
Tu voyais le fond; tu trouvais
Des ordures sous les portiques
Et sous les dogmes des forfaits.
Ces puissants balayeurs d'étable
Ont fait un lion d'un baudet;
Dans leur cynisme redoutable
Un tonnerre profond grondait.
Sur l'homme dans l'ignominie
Ils jetaient leur rude gaîté,
Sachant que c'est à l'ironie
Que commence la liberté.
Dieu fait précéder, quand il change
En victime, hélas, le bourreau,
L'effrayant glaive de l'archange
Par le rasoir de Figaro.
La comédie amère et saine
Fait entrer Méduse en sortant;
Quand Beaumarchais est sur la scène,
Danton dans la coulisse attend.
Les railleurs sous leur joug lugubre
Consolent les âges de fer;
Leur éclat de rire salubre
Déconcerte l'antique enfer.
Ils ont fait l'interrogatoire
Farouche, à travers le bâillon,
Des religions par l'histoire,
De la pourpre par le haillon.
Durs au bigot, fatals au cuistre,
Ils promènent à petit bruit
Une lueur gaie et sinistre
Dans le grand bagne de la nuit.
Escobar est le chat qui rôde
Et fuit, mais Voltaire est le lynx.
Ils font, sans pitié pour la fraude,
Rire la Gaule au nez du sphinx.
Ces douteurs ont frayé nos routes,
Et sont si grands sous le ciel bleu
Qu'à cette heure, grâce à leurs doutes,
On peut enfin affirmer Dieu!
Leur rouge lanterne nous mène.
Ces contemplateurs du pavé,
En fouillant la guenille humaine,
Cherchaient le peuple, et l'ont trouvé.
Ils ont, dans la nuit où nous sommes,
Retrouvé la raison, les droits,
L'égalité volée aux hommes,
En vidant les poches des rois.
Ils ont fait, moqueurs nécessaires,
Et plus exacts que Mézeray,
De la torsion des misères
Tomber goutte à goutte le vrai.
Ils ont nié la vieille bible;
Ces guérisseurs, ces factieux
Ont fait cette chose terrible:
L'ouverture de tous les yeux.
Ils ont, sur la cime vermeille,
Montré l'aurore au genre humain;
Ils ont été la grande veille
Du formidable lendemain.
La révolution française
C'est le salut, d'horreur mêlé.
De la tête de Louis seize,
Hélas! la lumière a coulé.
LVII
LES PETITS
GUERRE CIVILE
La foule était tragique et terrible; on criait:
A mort! Autour d'un homme altier, point inquiet,
Grave, et qui paraissait lui-même inexorable,
Le peuple se pressait: A mort le misérable!
Et lui, semblait trouver toute simple la mort.
La partie est perdue, on n'est pas le plus fort,
On meurt, soit. Au milieu de la foule accourue,
Les vainqueurs le traînaient de chez lui dans la rue.
--A mort l'homme!--On l'avait saisi dans son logis;
Ses vêtements étaient de carnage rougis;
Cet homme était de ceux qui font l'aveugle guerre
Des rois contre le peuple, et ne distinguent guère
Scévola de Brutus, ni Barbès de Blanqui;
Il avait tout le jour tué n'importe qui;
Incapable de craindre, incapable d'absoudre,
Il marchait, laissant voir ses mains noires de poudre.
Une femme le prit au collet:--A genoux!
C'est un sergent de ville. Il a tiré sur nous!
--C'est vrai, dit l'homme.--A bas! à mort! qu'on le fusille!
Dit le peuple.--Ici! Non! Plus loin! A la Bastille!
A l'arsenal! Allons! Viens! Marche!--Où vous voudrez,
Dit le prisonnier.--Tous, hagards, les rangs serrés,
Chargèrent leurs fusils.--Mort au sergent de ville!
Tuons-le comme un loup!--Et l'homme dit, tranquille:
--C'est bien, je suis le loup, mais vous êtes les chiens.
--Il nous insulte! A mort!--Les pâles citoyens
Croisaient leurs poings crispés sur le captif farouche;
L'ombre était sur son front et le fiel dans sa bouche;
Cent voix criaient:--A mort! A bas! Plus d'empereur!--
On voyait dans ses yeux un reste de fureur
Remuer vaguement comme une hydre échouée;
Il marchait poursuivi par l'énorme huée,
Et, calme, il enjambait, plein d'un superbe ennui,
Des cadavres gisants, peut-être faits par lui.
Le peuple est effrayant lorsqu'il devient tempête;
L'homme sous plus d'affronts levait plus haut la tête;
Il était plus que pris, il était envahi.
Dieu! comme il haïssait! comme il était haï!
Comme il les eût, vainqueur, fusillés tous!--Qu'il meure!
Il nous criblait encor de balles tout à l'heure!
A bas cet espion, ce traître, ce maudit!
A mort! c'est un brigand!--Soudain on entendit
Une petite voix qui disait:--C'est mon père!
Et quelque chose fit l'effet d'une lumière.
Un enfant apparut. Un enfant de six ans.
Ses deux bras se dressaient suppliants, menaçants.
Tous criaient:--Fusillez le mouchard! Qu'on l'assomme!
Et l'enfant se jeta dans les jambes de l'homme,
Et dit, ayant au front le rayon baptismal:
--Père, je ne veux pas qu'on te fasse de mal!
Et cet enfant sortait de la même demeure.
Les clameurs grossissaient:--A bas l'homme! Qu'il meure!
A bas! finissons-en avec cet assassin!
Mort!--Au loin le canon répondait au tocsin.
Toute la rue était pleine d'hommes sinistres.
--A bas les rois! A bas les prêtres, les ministres,
Les mouchards! Tuons tout! c'est un tas de bandits!
Et l'enfant leur cria:--Mais puisque je vous dis
Que c'est mon père!--Il est joli, dit une femme,
Bel enfant!--On voyait dans ses yeux bleus une âme;
Il était tout en pleurs, pâle, point mal vêtu.
Une autre femme dit:--Petit, quel âge as-tu?
Et l'enfant répondit:--Ne tuez pas mon père!
Quelques regards pensifs étaient fixés à terre,
Les poings ne tenaient plus l'homme si durement.
Un des plus furieux, entre tous inclément,
Dit à l'enfant:--Va-t'en!--Où?--Chez toi.--Pourquoi faire?
--Chez ta mère.--Sa mère est morte, dit le père.
--Il n'a donc plus que vous?--Qu'est-ce que cela fait?
Dit le vaincu. Stoïque et calme, il réchauffait
Les deux petites mains dans sa rude poitrine,
Et disait à l'enfant:--Tu sais bien, Catherine?
--Notre voisine?--Oui.--Va chez elle.--Avec toi?
--J'irai plus tard.--Sans toi je ne veux pas.--Pourquoi?
--Parce qu'on te ferait du mal.--Alors le père
Parla tout bas au chef de cette sombre guerre:
--Lâchez-moi le collet. Prenez-moi par la main,
Doucement. Je vais dire à l'enfant: A demain!
Vous me fusillerez au détour de la rue,
Ailleurs, où vous voudrez.--Et, d'une voix bourrue:
--Soit, dit le chef, lâchant le captif à moitié.
Le père dit:--Tu vois. C'est de bonne amitié.
Je me promène avec ces messieurs. Sois bien sage,
Rentre.--Et l'enfant tendit au père son visage,
Et s'en alla, content, rassuré, sans effroi.
--Nous sommes à notre aise à présent, tuez-moi,
Dit le père aux vainqueurs; où voulez-vous que j'aille?--
Alors, dans cette foule où grondait la bataille,
On entendit passer un immense frisson,
Et le peuple cria: Rentre dans ta maison!
PETIT PAUL
Sa mère en le mettant au monde s'en alla.
Sombre distraction du sort. Pourquoi cela?
Pourquoi tuer la mère en laissant l'enfant vivre?
Pourquoi par la marâtre, ô deuil! la faire suivre?
Car le père était jeune, il se remaria.
Un an, c'est bien petit pour être paria;
Et le bel enfant rose avait eu tort de naître.
Alors un vieux bonhomme accepta ce pauvre être;
C'était l'aïeul. Parfois ce qui n'est plus défend
Ce qui sera. L'aïeul prit dans ses bras l'enfant
Et devint mère. Chose étrange, et naturelle.
Sauver ce qu'une morte a laissé derrière elle,
On est vieux, on n'est plus bon qu'à cela; tâcher
D'être le doux passant, celui que vont chercher,
D'instinct, les accablés et les souffrants sans nombre,
Et les petites mains qui se tendent dans l'ombre;
Il faut bien que quelqu'un soit là pour le devoir;
Il faut bien que quelqu'un soit bon sous le ciel noir,
De peur que la pitié dans les cœurs ne tarisse;
Il faut que quelqu'un mène à l'enfant sans nourrice
La chèvre aux fauves yeux qui rôde au flanc des monts;
Il faut quelqu'un de grand qui fasse dire: Aimons!
Qui couvre de douceur la vie impénétrable,
Qui soit vieux, qui soit jeune, et qui soit vénérable;
C'est pour cela que Dieu, ce maître du linceul,
Remplace quelquefois la mère par l'aïeul,
Et fait, jugeant l'hiver seul capable de flamme,
Dans l'âme d'un vieillard éclore un cœur de femme.
Donc l'humble petit Paul naquit, fut orphelin,
Eut son grand œil bleu d'ombre et de lumière plein,
Balbutia les mots de la langue ingénue,
Eut la fraîche impudeur de l'innocence nue,
Fut cet ange qu'est l'homme avant d'être complet;
Et l'aïeul, par les ans pâli, le contemplait
Comme on contemple un ciel qui lentement se dore.
Oh! comme ce couchant adorait cette aurore!
Le grand-père emporta l'enfant dans sa maison,
Aux champs, d'où l'on voyait un si vaste horizon
Qu'un petit enfant seul pouvait l'emplir. Les plaines
Étaient vertes, avec toutes sortes d'haleines
Qui sortaient des forêts et des eaux; la maison
Avait un grand jardin, et cette floraison,
Ces prés, tous ces parfums et toute cette vie
Caressèrent l'enfant; les fleurs n'ont pas d'envie.
Dans ce jardin, croissaient le pommier, le pêcher,
La ronce; on écartait les branches pour marcher;
Des transparences d'eau frémissaient sous les saules;
On voyait des blancheurs qui semblaient des épaules,
Comme si quelque nymphe eût été là; les nids
Murmuraient l'hymne obscur de ceux qui sont bénis;
Les voix qu'on entendait étaient calmes et douces;
Les sources chuchotaient doucement dans les mousses;
A tout ce qui gazouille, à tout ce qui se tait,
Le remuement confus des feuilles s'ajoutait;
Le paradis, ce chant de la lumière gaie,
Que le ciel chante, en bas la terre le bégaie;
En été, quand l'azur rayonne, ô pur jardin!
Paul étant presque un ange, il fut presque un éden;
Et l'enfant fut aimé dans cette solitude,
Hélas! et c'est ainsi qu'il en prit l'habitude.
Un jardin, c'est fort beau, n'est-ce pas? Mettez-y
Un marmot; ajoutez un vieillard; c'est ainsi
Que Dieu fait. Combinant ce que le cœur souhaite
Avec ce que les yeux désirent, ce poëte
Complète, car au fond la nature c'est l'art,
Les roses par l'enfant, l'enfant par le vieillard.
L'enfant voisine avec les fleurs, c'est de son âge;
Et l'aïeul vient, sachant qu'il est du voisinage;
Et comme c'est exquis de rire au mois d'avril!
Un nouveau-né vermeil, et nu jusqu'au nombril,
Couché sur l'herbe en fleurs c'est aimable, ô Virgile!
Hélas! c'est tellement divin que c'est fragile!
Paul est d'abord bien frêle et bien chétif. Qui sait?
Vivra-t-il? Un vent noir, lorsqu'il naquit, passait,
Souffle traître; et sait-on si cette bise amère
Ne viendra pas chercher l'enfant après la mère?
Il faut allaiter Paul; une chèvre y consent.
Paul est frère de lait du chevreau bondissant;
Puisque le chevreau saute, il sied que l'homme marche,
Et l'enfant veut marcher. Et l'aïeul patriarche
Dit: C'est juste! marchons. Oh! les enfants, cela
Tremble, un meuble est Charybde, une pierre est Scylla,
Leur front penche, leur pied fléchit, leur genou ploie,
Mais ce frémissement n'ôte rien à leur joie.
Frémir n'empêche pas la branche de fleurir.
Un an, c'est l'âge fier; croître, c'est conquérir;
Paul fait son premier pas, il veut en faire d'autres.
(Mères, vous le voyez en regardant les vôtres.)
Frais spectacle! l'enfant est suivi par l'aïeul.
--Prends garde de tomber. C'est cela. Va tout seul.--
Paul est brave, il se risque, hésite, appelle, espère,
Et tout à coup se met en route, et le grand-père
L'entoure de ses mains que les ans font trembler,
Et, chancelant lui-même, il l'aide à chanceler.
Et cela s'achevait par un éclat de rire.
Oh! pas plus qu'on ne peut peindre un astre, ou décrire
La forêt éblouie au soleil se chauffant,
Nul n'ira jusqu'au fond du rire d'un enfant;
C'est l'amour, l'innocence auguste, épanouie,
C'est la témérité de la grâce inouïe,
La gloire d'être pur, l'orgueil d'être debout,
La paix, on ne sait quoi d'ignorant qui sait tout.
Ce rire, c'est le ciel prouvé, c'est Dieu visible.
L'aïeul, grave figure à mettre en une bible,
Mage que sur l'Horeb Moïse eût tutoyé,
N'était rien qu'un bon vieux grand-père extasié;
Il ne résistait pas au charme, et, sans défense,
Honorait, consultait et vénérait l'enfance;
Il regardait le jour se faire en ce cerveau.
Paul avait chaque mois un bégaiement nouveau,
Effort de la pensée à travers la parole,
Sorte d'ascension lente du mot qui vole,
Puis tombe, et se relève avec un gai frisson,
Et ne peut être idée et s'achève en chanson.
Paul assemblait des sons, leur donnait la volée,
Scandait on ne sait quelle obscure strophe ailée,
Jasait, causait, glosait, sans se taire un instant,
Et la maison était ravie en l'écoutant.
Il chantait, tout riait, et la paix était faite;
On eût dit qu'il donnait le signal de la fête;
Et les arbres parlaient de cet enfant entre eux;
Et Paul était heureux; c'est charmant d'être heureux!
Avec l'autorité profonde de la joie
Paul régnait; son grand-père était sa douce proie;
L'aïeul obéissait, comme il sied.--Père, attends.
Il attendait.--Non. Viens.--Il venait. Le printemps
A sur le vieil hiver tous les droits du jeune âge.
Comme ils faisaient ensemble un bon petit ménage,
Ce petit-fils tyran, ce grand-père opprimé!
Comme janvier cherchait à plaire au mois de mai!
Comme, au milieu des nids chantant à leurs oreilles,
Erraient gaîment ces deux naïvetés pareilles,
Dont l'une avait deux ans et l'autre quatrevingt!
Un jour l'un oublia, mais l'autre se souvint;
Ce fut l'enfant. La nuit pour eux n'était point noire.
L'aïeul faisait penser Paul, qui le faisait croire.
On eût dit qu'échangeant leur âme en ce beau lieu,
Chacun montrait à l'autre un des côtés de Dieu.
Ils mêlaient tout, le jour leurs jeux, la nuit leurs sommes.
Oh! quel céleste amour entre ces deux bonshommes!
Ils n'avaient qu'une chambre, ils ne se quittaient pas;
Le premier alphabet, comme le premier pas,
Quelles occasions divines de s'entendre!
Le grand-père n'avait pas d'accent assez tendre
Pour faire épeler l'ange attentif et charmé,
Et pour dire: O mon doux petit Paul bien-aimé!
Dialogues exquis! murmures ineffables!
Ainsi les oiseaux bleus gazouillent dans les fables.
--Prends garde, c'est de l'eau. Pas si loin. Pas si près.
Vois, Paul, tu t'es mouillé les pieds.--Pas fait exprès.
--Prends garde aux cailloux.--Oui, grand-père.--Va dans l'herbe.
Et le ciel était pur, pacifique et superbe,
Et le soleil était splendide et triomphant
Au-dessus du vieillard baisant au front l'enfant.
Le père, ailleurs, vivait avec son autre femme.
C'est en vain qu'une morte en sa tombe réclame,
Quand une nouvelle âme entre dans la maison.
De sa seconde femme il avait un garçon,
Et Paul n'en savait rien. Qu'importe! Heureux, prospère,
Gai, tranquille, il avait pour lui seul son grand-père!
Le reste existait-il?
Le grand-père mourut.
*
Quand Sem dit à Rachel, quand Booz dit à Ruth:
Pleurez, je vais mourir! Rachel et Ruth pleurèrent;
Mais le petit enfant ne sait pas; ses yeux errent,
Son front songe. L'aïeul, parfois, se sentant las,
Avait dit:--Paul! je vais mourir. Bientôt, hélas!
Tu ne le verras plus, ton pauvre vieux grand-père
Qui t'aimait.--Rien n'éteint cette douce lumière,
L'ignorance, et l'enfant, plein de joie et de chants,
Continuait de rire.
Une église des champs,
Pauvre comme les toits que son clocher protége,
S'ouvrit. Je me souviens que j'étais du cortége.
Le prêtre, murmurant une vague oraison,
Les amis, les parents, vinrent dans la maison
Chercher le doux aïeul pour l'aller mettre en terre;
La plaine fut riante autour de ce mystère;
On dirait que les fleurs aiment ces noirs convois;
De bonnes vieilles gens priaient, mêlant leurs voix;
On suivit un chemin, creux comme une tranchée;
Au bord de ce chemin, une vache couchée
Regardait les passants avec maternité;
Les paysans avaient leurs bourgerons d'été;
Et le petit marchait derrière l'humble bière.
On porta le vieillard au prochain cimetière,
Enclos désert, muré d'un mur croulant, auprès
De l'église, âpre et nu, point orné de cyprès,
Ni de tombeaux hautains, ni d'inscriptions fausses;
On entrait dans ce champ plein de croix et de fosses,
Lieu sévère où la mort dort si Dieu le permet,
Par une grille en bois que la nuit on fermait;
Aux barreaux s'ajoutait le croisement d'un lierre;
Le petit enfant, chose obscure et singulière,
Considéra l'entrée avec attention.
Le sort pour les enfants est une vision;
Et la vie à leurs yeux apparaît comme un rêve.
Hélas! la nuit descend sur l'astre qui se lève.
Paul n'avait que trois ans.
--Vilain petit satan!
Méchant enfant! Le voir m'exaspère! Va-t'en!
Va-t'en! je te battrais! Il est insupportable.
Je suis trop bonne encor de le souffrir à table.
Il m'a taché ma robe, il a bu tout le lait.
A la cave! Au pain sec! Et puis il est si laid!--
A qui donc parle-t-on? A Paul. Pauvre doux être!
Hélas! après avoir vu l'aïeul disparaître,
Paul vit dans la maison entrer un inconnu,
C'était son père; puis une femme au sein nu,
Allaitant un enfant; l'enfant était son frère.
La femme l'abhorra sur-le-champ. Une mère
C'est le sphinx; c'est le cœur inexorable et doux,
Blanc du côté sacré, noir du côté jaloux,
Tendre pour son enfant, dur pour l'enfant d'une autre.
Souffrir, sachant pourquoi, martyr, prophète, apôtre,
C'est bien; mais un enfant, fantôme aux cheveux d'or,
Être déjà proscrit n'étant pas homme encor!
L'épine de la ronce après l'ombre du chêne!
Quel changement! l'amour remplacé par la haine!
Paul ne comprenait plus. Quand il rentrait le soir,
Sa chambre lui semblait quelque chose de noir;
Il pleura bien longtemps. Il pleura pour personne.
Il eut le sombre effroi du roseau qui frissonne.
Ses yeux en s'éveillant regardaient étonnés.
Ah! ces pauvres petits, pourquoi donc sont-ils nés?
La maison lui semblait sans jour et sans fenêtre,
Et l'aurore n'avait plus l'air de le connaître.
Quand il venait:--Va-t'en! Délivrez-moi de ça!
Criait la mère. Et Paul lentement s'enfonça
Dans de l'ombre. Ce fut comme un berceau qu'on noie.
L'enfant, qui faisait tout joyeux, perdit la joie;
Sa détresse attristait les oiseaux et les fleurs;
Et le doux boute-en-train devint souffre-douleurs.
--Il m'ennuie! il est sale! il se traîne! il se vautre!--
On lui prit ses joujoux pour les donner à l'autre.
Le père laissait faire, étant très amoureux.
Après avoir été l'ange, être le lépreux!
La femme, en voyant Paul, disait: Qu'il disparaisse!
Et l'imprécation s'achevait en caresse.
Pas pour lui.
--Viens, toi! Viens, l'amour! viens, mon bonheur!
J'ai volé le plus beau de vos anges, Seigneur,
Et j'ai pris un morceau du ciel pour faire un lange.
Seigneur, il est l'enfant, mais il est resté l'ange.
Je tiens le paradis du bon Dieu dans mes bras.
Voyez comme il est beau! Je t'aime. Tu seras
Un homme. Il est déjà très lourd. Mais c'est qu'il pèse
Presque autant qu'un garçon qui marcherait! Je baise
Tes pieds, et c'est de toi que me vient la clarté!--
Et Paul se souvenait, avec la quantité
De mémoire qu'auraient les agneaux et les roses,
Qu'il s'était entendu dire les mêmes choses.
Il prenait dans un coin, à terre, ses repas.
Il était devenu muet, ne parlait pas,
Ne pleurait plus. L'enfance est parfois sombre et forte.
Souvent il regardait lugubrement la porte.
Un soir on le chercha partout dans la maison;
On ne le trouva point; c'était l'hiver, saison
Qui nous hait, où la nuit est traître comme un piége;
Dehors des petits pas s'effaçaient dans la neige...
On retrouva l'enfant le lendemain matin.
On se souvint de cris perdus dans le lointain;
Quelqu'un même avait ri, croyant, dans les nuées,
Entendre, à travers l'ombre où flottent des huées,
On ne sait quelle voix du vent crier: Papa!
Papa! Tout le village, ému, s'en occupa,
Et l'on chercha; l'enfant était au cimetière.
Calme comme la nuit, blême comme la pierre,
Il était étendu devant l'entrée, et froid;
Comment avait-il pu jusqu'à ce triste endroit
Venir, seul dans la plaine où pas un feu ne brille?
Une de ses deux mains tenait encor la grille;
On voyait qu'il avait essayé de l'ouvrir.
Il sentait là quelqu'un pouvant le secourir;
Il avait appelé dans l'ombre solitaire,
Longtemps; puis il était tombé mort sur la terre,
A quelques pas du vieux grand-père, son ami.
N'ayant pu l'éveiller, il s'était endormi.
FONCTION DE L'ENFANT
Les hommes ont la force, et tout devant eux croule;
Ils sont le peuple, ils sont l'armée, ils sont la foule;
Ils ont aux yeux la flamme, ils ont au poing le fer;
Ils font les dieux; ils sont les dieux; ils sont l'enfer;
Ils sont l'ombre et la guerre; on les entend bruire,
Rugir et triompher; ils peuvent tout détruire,
Et, plus hauts et plus sourds que le sphinx nubien,
Fouler aux pieds le vrai, le faux, le mal, le bien,
Les uns au nom des droits, d'autres au nom des bibles;
Ils sont victorieux, formidables, terribles;--
Mais les petits enfants viennent à leur secours.
L'enfant ne suit pas l'homme; ayant les pas trop courts,
Heureusement; il rit quand nous pleurons, il pleure
Quand nous rions; son aile en tremblant nous effleure,
Et rien qu'en nous touchant nous transforme, et, sans bruit,
Met du jour dans nos cœurs pleins d'orage et de nuit.
Notre hautaine voix n'est qu'un clairon superbe;
C'est dans la bouche rose et tendre qu'est le verbe;
Elle seule peut vaincre, avertir, consoler;
Dans l'enfant qui bégaie on entend Dieu parler;
L'enfant parfois défend son père, et, dans la ville
Frémissante de haine et de guerre civile,
Il le sauve; et le peuple, apaisé, rayonnant,
Dit: Lequel doit la vie à l'autre maintenant?
Il suffit quelquefois de ce doux petit être,
Plus brave qu'un soldat et plus pensif qu'un prêtre,
Pour rallumer soudain, sous son vol d'alcyon,
Dans une populace un cœur de nation,
Pour que la multitude aveugle ait des prunelles,
Pour qu'on voie accourir des sphères éternelles
La raison, la pitié, l'amour, la vérité,
Et pour que, sur les flots d'un noir peuple irrité,
La Justice, euménide effrayante et sans voile,
Se dresse, ayant au front le pardon, cette étoile!
Il arrive parfois, dans les temps convulsifs,
Quand tout un peuple écume et bat les durs récifs,
Qu'un enfant brusquement, dans cette haine amère,
Blond, pâle, accourt, surgit, voit son père ou sa mère,
Fait un pas, pousse un cri, tend les bras, et, soudain,
Vainqueurs pleins de courroux, vaincus pleins de dédain,
Hésitent, sont hagards, comprennent qu'ils se trompent,
Sentent une secousse obscure, et s'interrompent,
Les vainqueurs de tuer, les vaincus de mourir;
Cette fragilité, faite pour tout souffrir,
Vient nous protéger tous, eux, dans leur ombre noire,
Contre leur chute, et nous contre notre victoire;
Les hommes stupéfaits sont bons; l'enfant le veut.
Sainte intervention! Cette tête s'émeut
Au moindre vent, elle est frissonnante, elle tremble,
Cette joue est vermeille et délicate, il semble
Que des souffles d'avril elle attend le baiser,
Un papillon viendrait sur ce front se poser,
C'est charmant; tout à coup cela devient auguste
Et terrible; arrêtez! l'innocent, c'est le juste!
Éblouissement! l'ombre est vaincue; on dirait
Qu'au ciel une nuée entr'ouverte apparaît
Et jette sur la terre une lueur énorme;
Tout s'éclaire; le bien, le vrai, reprend sa forme;
Et les cœurs terrassés sentent subitement
Se calmer ce qui mord, se taire ce qui ment,
Et s'effacer la haine et la nuit se dissoudre.
On croit voir une fleur d'où sort un coup de foudre.
QUESTION SOCIALE
O détresse du faible! ô naufrage insondable!
Un jour j'ai vu passer un enfant formidable,
Une fille; elle avait cinq ans; elle marchait
Au hasard, elle était dans l'âge du hochet,
Du bonbon, des baisers, et n'avait pas de joie;
Elle avait l'air stupide et profond de la proie
Sous la griffe et d'Atlas que le monde étouffait,
Et semblait dire à Dieu: Qu'est-ce que je t'ai fait?
Dieu. Non. Elle ignorait ce mot. Le penseur creuse,
L'enfant souffre. Elle était en haillons, pâle, affreuse,
Jolie, et destinée aux sinistres attraits;
Elle allait au milieu de nous, passants distraits,
Toute petite avec un grand regard farouche.
Le pli d'angoisse était aux deux coins de sa bouche;
Tout son être exprimait Rien, l'absence d'appui,
La faim, la soif, l'horreur, l'ombre, et l'immense ennui.
Quoi! l'éternel malheur pèse sur l'éphémère!
On entendait quelqu'un rire, c'était sa mère;
Cette femme, une fille au fond d'un cabaret,
N'avait pas même l'air de savoir qu'on errait
Dehors, là, dans la rue, en grelottant, sans gîte,
Sous le givre et la pluie, et qu'on était petite,
Et que ce pauvre enfant tragique était le sien.
Cette mère, pas plus qu'on ne remarque un chien,
N'apercevait cet être et sa sombre guenille.
Sorte de rose infâme ignorant sa chenille.
Elle-même jadis avait été cela.