«O malheureux, regarde en toi-même et sois triste.
«Une main t'a saisi;
«Comme une vision rappelle-toi le monde;
«Ceci c'est ma clarté; le reste est nuit profonde;
«C'est moi qui suis ici!
«Sache que c'était moi qui t'avais mis au faîte.
«Le jour où, proclamé roi, pontife et prophète,
«Joyeux, tu te courbas,
«Tandis qu'on t'enivrait d'un hymne de victoire,
«Et que tout l'univers te chantait dans ta gloire,
«Je t'ai parlé tout bas;
«Je t'ai dit:--Mastaï, je te charge des hommes.
«Voici la clef du coffre et le compte des sommes
«Qu'il faudra rendre un jour.
«Sois le gardien sublime et le grand solitaire.
«C'est toi qui veilleras au centre de la terre
«Sur le haut de ma tour.
«Je t'ai dit:--Mastaï, travaille en ma présence,
«Remets de la vertu dans l'âme où l'innocence
«Lentement se détruit;
«C'est toi qui verseras de l'huile dans ma lampe,
«Pour qu'en l'esprit de l'homme où le mal parfois rampe
«Il ne soit jamais nuit.
«Je t'ai dit:--Mastaï, chasse Satan, s'il entre.
«Tous les crimes hideux, rôdant hors de leur antre,
«Guettant l'homme éprouvé,
«Te trouveront debout sur leur route, ô pontife,
«Et fermeront leur gueule et baisseront leur griffe
«Devant ton doigt levé.
«Or, le monde t'a vu, toi le saint, toi l'auguste,
«Dire au crime: courage! et la porte du juste
«A tremblé sur ses gonds.
«Tu louas les bourreaux vainqueurs, toi mon ministre;
«Tu pris sur tes genoux, magicien sinistre,
«La tête des dragons.
«Devant le créateur, devant les créatures,
«Tu mis sur les tyrans, tu mis sur les parjures,
«Sur le vol effronté,
«Sur le meurtre ivre et fou qui dans le sang se plonge,
«Tu mis sur cet amas d'horreur et de mensonge
«Mon sceau de vérité.
«Chien du troupeau, tu fus un loup comme les autres!
«O rois, ses attentats amnistiaient les vôtres;
«Si bien, pape romain,
«Qu'aujourd'hui, dans le trouble et dans l'inquiétude,
«Pas un abri lointain, pas une certitude
«Ne reste au genre humain!
«Pure étoile éclairant les vivants dans leurs routes,
«La vérité brillait au fond des sombres voûtes
«Où l'œil de l'homme atteint,
«Je t'avais, comme Aron et comme Zoroastre,
«Mis si haut que toi seul pouvais souffler sur l'astre;
«Prêtre, tu l'as éteint!
«J'avais entre tes mains déposé la justice,
«De peur que l'homme n'erre et ne se pervertisse
«Comme au temps de Japhet,
«Des âmes des vivants j'avais fait ton domaine,
«Je t'avais confié la conscience humaine.
«Réponds, qu'en as-tu fait?»
XVII
L'homme resta béant, et, sans cri, sans prière
Et sans souffle, il tomba les deux mains en arrière
Comme s'il eût été poussé par la clarté.
Je sentis tressaillir l'obscure éternité.
Et, comme je fuyais, dans la nuée ardente
Une face apparut et me cria: Mon Dante,
Prends ce pape qui fit le mal et non le bien,
Mets-le dans ton enfer, je le mets dans le mien.
LV
LES GRANDES LOIS
Je ne me sentais plus vivant; je me retrouve,
Je marche, je revois le but sacré. J'éprouve
Le vertige divin, joyeux, épouvanté,
Des doutes convergeant tous vers la vérité;
Pourtant je hais le dogme, un dogme c'est un cloître.
Je sens le sombre amour des précipices croître
Dans mon sauvage cœur, saignant, blessé, banni,
Calme, et de plus en plus épars dans l'infini.
Si j'abaisse les yeux, si je regarde l'ombre,
Je sens en moi, devant les supplices sans nombre,
Les bourreaux, les tyrans, grandir à chaque pas
Une indignation qui ne m'endurcit pas,
Car s'indigner de tout, c'est tout aimer en somme,
Et tout le genre humain est l'abîme de l'homme.
Le philosophe plane et rêve sur ces flots
De douleurs, de tourments, d'angoisses, de sanglots,
Où partout quelque esquif lutte, chavire et sombre;
Ainsi qu'une hirondelle au-dessus d'une eau sombre,
Dans ce monde qui semble au hasard châtié,
L'âme tournoie autour d'un gouffre, la pitié.
*
Que croire?--La pitié me prend, m'emplit, m'enivre,
Me donne le dégoût formidable de vivre,
Me porte à des excès étranges, secourir
Au hasard, à tâtons, ceux que je vois souffrir,
Être indulgent, pensif, tendre, clément, stupide;
Si bien que par moments la foule me lapide.
C'est bien fait, certe.--Amis, je rentre en tout cela,
J'étais absent, j'arrive, et je dis: me voilà!
Prendre garde à ce peuple obscur sur qui l'on marche,
Aimer mieux me jeter aux flots qu'entrer dans l'arche,
N'avoir jamais le mal des autres pour souhait,
Plaindre la haine, même en celui qui nous hait,
Je reviens à mon œuvre. Et j'offre à cette bouche
Qui s'ouvre obscurément dans toute âme farouche,
Aux noirs désespérés errant sans feu ni lieu,
Un peu de vie à boire, et ce verre d'eau, Dieu.
Écoute;--nous vivrons, nous saignerons, nous sommes
Faits pour souffrir parmi les femmes et les hommes;
Et nous apercevrons devant nos yeux, vois-tu,
Comme des monts, travail, honneur, devoir, vertu,
Et nous gravirons l'une après l'autre ces cimes;
Quand nous serons en bas, loin des sommets sublimes,
Nous dresserons nos fronts; mais, en haut, nos genoux
Ploieront; les passions viendront rugir en nous,
Et nous leur servirons d'antres et de repaires;
Nous pleurerons nos fils, nous pleurerons nos pères,
Nous verrons le cercueil germer dans le berceau;
Dans nos soifs, nous boirons à Dieu, comme au ruisseau;
Nous deviendrons, après nos deuils et nos attentes,
Des âmes sur le bord du tombeau palpitantes,
Car, pour l'homme ici-bas marqué d'un divin sceau,
Vivre, pleurer, souffrir, c'est devenir oiseau,
Et toutes les douleurs sont les plumes de l'aile;
Nous suivrons la puissance, au néant parallèle,
Ou, plus sages, l'amour qui fuit au fond des bois;
Nous aurons nos espoirs, nos terreurs, nos abois;
Nous nous emplirons d'ombre ou d'azur la prunelle...
Et nous nous en irons vers l'étoile éternelle!
IRE, NON AMBIRE
Sachons mener à bout, sans égoïsme vain,
Notre travail humain sous le travail divin;
Si l'orgueil vient, broyons du pied cette couleuvre;
L'homme est l'outil, Dieu seul est l'ouvrier de l'œuvre,
Donc servons pour servir, avec simplicité.
Sans avoir pris de grade à l'université
Et sans être nommé recteur par le ministre,
Le blond soleil dissout l'ignorance sinistre.
Éclairons comme lui, non pour nous, mais pour tous,
Et faisons gravement ce que Dieu fait pour nous.
Je crois; cela vaut-il qu'on m'adore? Je pense;
Cela mérite-t-il aucune récompense?
Je vois; mais c'est déjà posséder tout que voir!
Hommes, jusqu'au martyre acceptons le devoir;
Souffrons, aimons; soyons l'apôtre, soyons l'ange;
Et ne demandons rien, pas même une louange.
La nature adoucit l'homme par ses rayons;
Elle brille dans l'aigle et dans les alcyons,
Dans l'onde où boit l'oiseau, dans l'herbe où l'agneau bêle,
Et ne tend pas la main quand on dit: qu'elle est belle!
Mai, sans être payé, combat l'hiver qui fuit;
Le lys n'a pas besoin qu'on le décore, il luit;
La lavande embaumée où l'abeille se pose
Ne lui vend pas le miel; quand il produit la rose,
Le rosier fait gratis cette action d'éclat;
L'astre a-t-il attendu jamais qu'on l'appelât
Et que quelque Lindor chantât une romance,
Pour venir de sa flamme éblouir l'ombre immense?
Dieu fait les questions pour que l'enfant réponde.
--Les deux bêtes les plus gracieuses du monde,
Le chat et la souris, se haïssent. Pourquoi?
Explique-moi cela, Jeanne.--Non sans effroi
Devant l'énormité de l'ombre et du mystère,
Jeanne se mit à rire.--Eh bien?--Petit grand-père,
Je ne sais pas. Jouons.--Et Jeanne repartit:
--Vois-tu, le chat c'est gros, la souris c'est petit.
--Eh bien?--Et Jeanne alors, en se grattant la tête,
Reprit:--Si la souris était la grosse bête,
A moins que le bon Dieu là-haut ne se fâchât,
Ce serait la souris qui mangerait le chat.
Par-dessus le marché je dois être ravi.
Quoi! des vivisecteurs, à la fois, à l'envi,
Des chimistes, anglais, allemands, tous ensemble,
Loupe et scalpel en main, m'affirment qu'il leur semble
Certain, démontré presque et probable à peu près
Qu'entre l'homme d'Athène et le loup des forêts,
Qu'entre un essaim d'égout et le peuple de France,
Le total fait, il n'est aucune différence;
Qu'on trouve, en les traitant par les mêmes réchauds,
La même quantité de phosphate de chaux
Dans le plus affreux chien que dans le plus grand homme;
Que par conséquent Sparte est égale à Sodome;
Que mon droit pèse autant qu'un souffle aérien,
Et que, fussé-je Eschyle ou Christ, je ne suis rien,
Rien, l'éclair, la vapeur de la locomotive.
Je dois être enchanté de cette perspective;
Sinon, je suis vraiment bien difficile.
Ah çà!
Consultez Don Quichotte ou bien Sancho Pança,
Depuis quand un marcheur, qui pour sa longue route
N'a rien, est-il tenu d'aimer la banqueroute?
Depuis quand, grand, petit, satrape ou chevrier,
L'homme qui cherche femme et veut se marier,
L'espérant belle, est-il heureux de l'avoir laide?
Exigerez-vous donc que les juifs de Tolède
Soient contents d'être cuits tout vivants dans des fours,
Et qu'on me voie errer parmi les carrefours,
Triomphant, plein de joie et d'extase électrique,
Parce que vous m'aurez promis des coups de trique?
Examinons.
*
Sortir de l'immortalité;
Être un orang-outang qui, par ancienneté
Ou par faveur, obtient le grade de jocrisse;
Avoir l'énorme nuit des bêtes pour nourrice;
Être de l'ombre après avoir été du bruit;
Suivre d'Argens, qui suit la Beaumelle, qui suit
Locke, qui suit Pyrrhon, qui suivait Épicure;
Me remettre à tourner dans cette roue obscure;
Recommencer la vieille aventure d'Isis;
Épousseter ce tas de systèmes moisis
Qui tuaient le scrupule et mettaient au service
De Borgia le crime et de Néron le vice;
Nier la dignité des hommes au profit
Des despotes à qui le vil troupeau suffit;
Ne point savoir si rien de ce qu'on pense existe,
Et pourtant affirmer la négation triste;
Croire qu'aucun soleil n'a jamais vraiment lui;
Entre deux doutes prendre avec amour celui
Qui m'abaisse et m'emplit de cendre et non de flamme,
Et vouloir être brute ayant le choix d'être âme!
Avoir dans l'infini besoin d'être zéro!
Eh bien non.
*
Non!
Je puis tirer un numéro,
Dites-vous, dans ce sac, la nature profonde,
Dans cette loterie insondable, le monde,
Où rien n'a commencé puisque rien ne finit,
Où tout est vie et gouffre, où l'étoile au zénith
Luit comme une paillette aux plis d'une basquine;
Eh bien, je ne suis point charmé d'avoir ce quine:
Gorille. Et j'aime mieux rester tout bêtement
L'homme, et sentir en moi vivre le firmament.
Quand vous venez me dire:--Un creuset, c'est tout l'homme;
Le destin est un feu, la fumée est la somme;
Tout aboutit au même abîme universel;
La vertu, c'est du sucre et le crime est du sel;
Au fond, nulle action n'est mauvaise ni bonne;
Le droit, c'est un journal et l'on s'y désabonne;
Aujourd'hui pour, demain contre; pas de mépris
Aux méchants, pas de culte aux bons!--je suis surpris,
J'entends des cris en moi. Quoi! c'est votre programme!
L'homme est dans un flot sombre une inutile rame!
Quoi! ni devoir ni droit! rien n'est vrai, rien n'est faux!
Quoi! saluer Bismark sous les arcs triomphaux!
Avoir été la France et devenir province!
Quand Poërio meurt dans le bagne du prince,
Trouver sage le prince et fou Poërio!
Vrai, je suis peu tenté par ce scenario.
*
A vous en croire, l'homme au fond est sur la terre
Juste autant que le bœuf, l'onagre et la panthère;
Dans le premier venu des tigres l'homme est né;
L'homme est un léopard, mais perfectionné;
L'homme est parmi les ours la brute aristocrate!
*
Certe, Aristote est grand, mais j'aime mieux Socrate.
Ah! la science est belle et sublime, et je hais
Quiconque met obstacle à ses profonds souhaits;
Elle prend dans le piége auguste de ses règles
Les vérités au vol comme on prendrait des aigles;
Elle sonde le fait, le chiffre, l'élément;
Elle est vaste à ce point qu'il semble par moment
Que son puissant compas fait le tour de l'espace.
Mais pourtant quelque chose en l'homme la dépasse,
C'est la vertu. Quelqu'un est plus grand qu'elle, et va
Où jamais le calcul le plus haut n'arriva,
Quelqu'un sait mieux trouver l'or que roule le fleuve,
Quelqu'un voit mieux, quelqu'un prouve plus que la preuve,
C'est toi, Zénon, qui luis; c'est toi, Baudin, qui meurs!
Par la sérénité superbe de ses mœurs
Sparte fait plus qu'aucun docteur par sa doctrine.
Quoi! c'est zéro ce cœur qui bat dans ma poitrine!
Quoi! la chimie est tout! Quand j'ai mon résidu,
Un peu de cendre, un peu d'ombre, rien ne m'est dû!
La statique prouvant, non le droit, mais la force,
Le droit n'est pas! John Brown, Spartacus, Wilberforce,
Demeurent interdits si Biot ne les secourt!
Quoi! devant Gay-Lussac Mazzini reste court!
Garibaldi ne sait que dire à Lamettrie!
Quoi! tout, hormis l'algèbre et la géométrie,
Tout, excepté Poinsot, tout, excepté Bezout,
Excepté deux et deux font quatre, se dissout!
Quoi! le martyre est vain! l'héroïsme est stupide!
Brutus, brute! On te jette au gouffre, on te lapide.
Pour avoir défendu, quoi? ton pays? niais!
Tibère est fort, donc juste; et tu calomniais
Tibère. Le scalpel fouille tout fibre à fibre
Sans rien voir qui ressemble à ceci, l'homme libre;
Donc l'homme libre, ami, n'est pas. L'homme est du vent
*
Vous m'offrez de ramper ver de terre savant;
Eh bien, non. J'aime mieux l'ignorance étoilée
De Platon, de Pindare, âme et clarté d'Élée,
Et de ce Dante errant qui baisse factieux
Son œil farouche où tremble une lueur des cieux.
L'homme est par eux aussi lumineux qu'il puisse être.
J'ai lu monsieur Leuret, le sage de Bicêtre,
Et je n'ignore pas qu'un poëte est un fou;
Je sais que Planche crie à Milton: casse-cou!
Qu'avoir fait l'Iliade est auprès de Nonotte,
Et du bon abbé Gaume, une mauvaise note,
Et qu'au nom du bon sens, du bon goût et de l'art,
Shakspeare est dédaigné par monsieur Baculard;
Je sais cela, j'en suis tremblant, et pourtant j'ose
Trouver dans tout ce tas de songeurs quelque chose;
Je vois ce qu'ils ont vu, je crois ce qu'ils ont cru;
Le visage du vrai là-haut m'est apparu,
Splendide, et ma prunelle en demeure éblouie.
Ils ont affirmé l'âme; et tous mes sens, l'ouïe,
Les yeux, rendent chez moi témoignage pour eux.
Sans doute il est bien doux d'être fort malheureux
Et de traîner des fers pendant beaucoup d'années,
Et de se dire: Après les dures destinées,
Après avoir souffert, après avoir pleuré,
Après avoir été de griffes effleuré
Et souffleté par l'aile obscure de l'envie,
Après avoir été juste toute ma vie,
Après avoir au front porté comme un cimier
La probité, j'aurai l'honneur d'être fumier,
Et je serai l'égal dans le sépulcre infâme
De Nisard comme esprit et de Judas comme âme.
Là s'efface l'immense et vaine vision;
Et tous les hommes, ceux de Tyr, ceux de Sion,
Ceux de Gomorrhe, ceux de Paris, ceux de Rome,
Marc-Aurèle, du sang des peuples économe,
Nemrod, tigre accablant la terre de ses bonds,
Ceux qu'on nomme méchants, ceux qu'on appelle bons,
Tous, l'homme de douceur, l'homme de violence,
Et le juge effrayant qui vendit la balance,
Quoi que chacun ait fait, mêlant les pas aux voix,
Tous dans la vaste nuit reçoivent à la fois
Cette absolution sinistre, la poussière.
La mort, spectre masqué, n'a rien sous sa visière.
Le gouffre, où le destin se résout et s'absout,
Arrive à l'innocence effroyable de tout;
Le bourreau vaut autant que le martyr; l'asile
S'ouvre à Sforce joyeux comme à Dante imbécile;
Avec Caligula Jésus est acquitté;
La justice pourrit avec l'iniquité;
Et Thersite, Caton, Davus gai, Bacchus sombre,
Font le même néant pêle-mêle dans l'ombre.
Matière, éclipse, songe, oubli. Tout est passé.
Eh bien, soyez surpris, oui, je suis insensé
Jusqu'à ne point vouloir de cette offre. Elle est belle,
Certes. Oui, les vivants, vague troupeau qui bêle,
Mordus toute la route et jusqu'à l'abattoir,
Saignent, et je suis un de ceux que le ciel noir
Frappe et n'empêche pas de lutter; nous subîmes
Toute la vaste pluie engouffrée aux abîmes,
Le sort nous meurtrit tous sans jamais dire assez,
Et je dois convenir que vous me proposez
Pour consolation et salaire une place
Dans le cloaque avec tous les rois, populace,
A côté du faussaire, et, près de l'assassin,
La pourriture avec Baroche pour voisin.
Eh bien non, j'aime mieux, après tant de désastres,
Être avec ce rêveur d'Homère dans les astres.
J'aime mieux croire au bien, au juste, but final,
Avec Tacite, avec Dante, avec Juvénal.
La certitude d'être un miasme me laisse
Vraiment froid, et je pousse à ce point la faiblesse
Que je n'ai nulle joie à penser que je vais
Être on ne sait plus quoi d'obscur qui sent mauvais!
Troppmann ne me fait point plaisir quand il m'avoue
Que je serai sa fange et qu'il sera ma boue;
Il faut me pardonner ma pauvreté d'esprit,
Mais je ne puis trouver Dupin égal au Christ,
Deutz égal à Bayard, et j'entends le tonnerre
Gronder si je mets Hoche auprès de Lacenaire.
Non, je ne jette point dans le même panier
Ferdinand sept geôlier et Riégo prisonnier.
Je voudrais démolir les deux tours d'injustice,
Celle où Latude expire, et l'aveugle bâtisse
Des rhéteurs confondant Caïn avec Abel,
Renverser la Bastille et détruire Babel.
Quoi donc! boire, manger, jouir, voilons nos faces,
C'est tout? Alors, pourvu que tu te satisfasses
Et que je me contente, et que, rois, histrions,
Scribes, juges, soldats, prêtres, nous digérions
Nos crimes devenus nos festins et nos joies,
Pourvu que, fiers et fous, vautours parmi les oies,
Nous ayons sous nos pieds les peuples, rions d'eux
Et de nous, cela seul est réel; et, hideux,
Nous sommes sages, tout étant vide; alors, hommes,
Quoi qu'il fasse, celui qui, dans l'ombre où nous sommes,
Veut jouir, qui trahit pour jouir, qui meurtrit
Sa patrie, et qui vend sa ville, a de l'esprit.
Et celui qui, romain, meurt dans l'exil pour Rome,
Et qui, français, défend la France, est un pauvre homme;
Telle est la vérité que vos calculs nous font.
Ah! si c'est là le but, ah! si c'est là le fond,
Si c'est la vérité seule vraie, affirmée
Par Walpole, et par toi, sénateur Mérimée,
Je la déclare fausse, ô sacrés firmaments!
Et je crache dessus, et je lui dis: Tu mens!
A cette vérité qui, vile, atroce, obscène,
Donne tort à Barbès et raison à Bazaine!
Non! non! non! je l'ai dit et le dirai cent fois,
Ce n'est point pour cela qu'on a brisé les rois
Et fait entrer le jour dans les profonds repaires!
Non! non! non! ce n'est point pour cela que nos pères
Ont fait cette conquête altière, l'avenir!
Qu'ils poussaient leurs chevaux et les faisaient hennir
De Memphis à Berlin, de l'Èbre à la Thuringe!
Non! j'ai les droits de l'homme et non les droits du singe.
Je comprends qu'on se penche avec fraternité
Vers les êtres qui sont hors de l'humanité,
Qu'on éclaire leur nuit; mais qu'on s'y précipite,
Non. Je veux, de ce gouffre où la bête palpite,
Faire monter, labeur superbe et hasardeux,
Les monstres jusqu'à nous, et non tomber près d'eux,
Je veux être pour eux non l'égal, mais l'archange,
Et leur donner mon âme et non prendre leur fange.
*
Êtes-vous la science après tout? question.
Non, vous ne l'êtes pas. Vous doutez. Montyon
Donne un prix de vertu, Troplong un prix de crime;
Garibaldi délivre et Bonaparte opprime;
Où vont-ils? au néant? à Dieu? Tout le destin,
Si l'on vous en croit, flotte et ment, rien n'est certain;
L'énigme n'offre au loin que des plages désertes;
Vous êtes les premiers à tout ignorer; certes,
Votre doute est complet et vous le confessez;
Vous ne voyez qu'un mur fermé de noirs fossés,
C'est vous qui l'avouez; et nul ne peut conclure
Du présent l'avenir, du front la chevelure;
Nul ne voit l'autre aspect du destin, le trépas;
Nul ne sait rien. Alors j'ai le choix, n'est-ce pas?
J'ai mon goût, vous le vôtre; après tant de souffrance;
Le désespoir vous plaît, moi je prends l'espérance;
Et puisque selon vous rien n'est clair, rien n'est sûr,
Vous choisissez la cendre et je choisis l'azur.
*
Je veux être ici-bas libre, ailleurs responsable,
Je suis plus qu'un brin d'herbe et plus qu'un grain de sable;
Je me sens à jamais pensif, ailé, vivant.
*
Ce n'est point vers la nuit que je crie en avant!
Mourir n'est pas finir, c'est le matin suprême.
Non! je ne donne pas à la mort ceux que j'aime!
Je les garde, je veux le firmament pour eux,
Pour moi, pour tous, et l'aube attend les ténébreux;
L'amour en nous, passants qu'un rayon lointain dore,
Est le commencement auguste de l'aurore;
Mon cœur, s'il n'a ce jour divin, se sent banni,
Et, pour avoir le temps d'aimer, veut l'infini;
Car la vie est passée avant qu'on ait pu vivre.
C'est l'azur qui me plaît, c'est l'azur qui m'enivre,
L'azur sans nuit, sans mort, sans noirceur, sans défaut;
C'est l'empyrée immense et profond qu'il me faut,
La terre n'offrant rien de ce que je réclame,
L'heure humaine étant courte et sombre, et, pour une âme
Qui vous aime, parents, enfants, toi ma beauté,
Le ciel ayant à peine assez d'éternité!
Le géant Soleil parle à la naine Étincelle:
--O néant, feu follet, ver que l'ombre recèle,
Lueur qui disparaît sitôt qu'elle a flotté,
Contemple-moi! je suis l'abîme de clarté.
Vois, dans mon flamboiement les mondes vont et viennent;
Mes rayons sont les fils effrayants qui les tiennent;
Sans moi le firmament ne serait qu'un linceul;
Je ne suis pas bien sûr de ne pas être seul;
Toute l'immensité, depuis l'aube première.
Me regarde effarée, ivre de ma lumière.--
Ainsi parla le gouffre éblouissant du feu.
L'atome écouta l'astre, et lui répondit: Dieu.
LVI
RUPTURE AVEC CE QUI AMOINDRIT
Trêve à toutes ces vaines choses!
Vous êtes dans l'ombre, sortons.
Sans vous brouiller avec les roses,
Evadez-vous des Jeannetons.
Enfuyez-vous de ces drôlesses.
Derrière ces bonheurs changeants
Se dressent de pâles vieillesses
Qui menacent les jeunes gens.
Crains Manon qui te tend son verre;
Crains le grenier où l'on est bien.
Perse, à l'alcôve de Néère,
Préférait l'autan libyen.
Ami, ta vie est mansardée;
A ce petit ciel bas, plafond
De la volupté sans idée,
Les âmes se heurtent le front.
Le temps déforme la jeunesse
Comme un vieux décor d'opéra.
Gare à vous! c'est par l'ivrognesse
Que la bacchante finira.
L'églogue serait indignée,
Dans vos noirs galetas sans jour,
De voir des toiles d'araignée
Au bout des ailes de l'Amour.
Le houx sacré, frère du lierre,
Que cueillait Plaute au fond des bois,
A Margoton trop familière
Eût dans l'ombre piqué les doigts.
L'antique muse tiburtine
Baisait les fleurs, le jasmin pur,
Le lys, et n'était libertine
Qu'avec les rayons, dans l'azur.
Vous avez autre chose à faire
Que d'engloutir votre raison
Dans la chanson qu'Anna préfère
Et dans le vin que boit Suzon.
Il est temps d'avoir d'autres fièvres
Que de voir se coiffer, le soir,
Lise, une épingle entre les lèvres,
Éblouissement d'un miroir.
Frère, l'heure folle est passée.
Debout, frère! il est peu séant
D'attarder l'œil de sa pensée
A la figure du néant.
Laisse là Fanchon et Fanchette!
Fermons les jours faux et charmants.
L'honneur d'être un homme s'achète
Par ces graves renoncements.
Les amourettes énervantes
Fatiguent, sans les émouvoir,
Les âmes, ces grandes servantes
De la justice et du devoir.
Viens aux champs! les champs sont sévères
Et pensifs plus que tu ne crois;
Les monts font songer aux calvaires,
Les arbres font songer aux croix.
Oublions les soupers, les veilles,
Le vin, le brelan, l'écarté!
Viens noyer ton cœur aux merveilles
De l'immense sérénité!
Fuyez; prenez votre volée.
Un peu plus et nous traînerons
Notre rauque idylle éculée
Dans le ruisseau des Porcherons.
Ouvrez les ailes de vos âmes;
Enfoncez le toit s'il le faut;
Les révélations, les flammes,
Et les ouragans sont là-haut.
Levez vos cœurs, levez vos têtes.
Allez où l'on a sur le front
Le vaste espace, les tempêtes,
Les étoiles, et pas d'affront.
Vous êtes faits comme les lyres,
Et pleins d'altiers frémissements;
De profonds et vagues sourires
Vous appellent aux firmaments.
Viens, nous lirons les livres sombres
Des penseurs et des combattants,
Pendant que Dieu fera des ombres
Et des clartés dans le printemps.
Nous scruterons les maux, les guerres,
Et le creux fatal qu'a laissé
Le pied tragique de nos pères
Dans l'âpre fange du passé.
Nous examinerons les songes,
L'autel, les korans, les clergés,
Les sceptres mêlés aux mensonges,
Les dieux mêlés aux préjugés.
Molière, au fourbe ôtant sa guimpe,
Mina Bossuet comme il put;
Pascal frappa; Swift à l'Olympe
Offrit ce miroir, Lilliput.
Nous regarderons sur la terre
Ce tas d'erreurs que Beaumarchais,
Rabelais, Diderot, Voltaire,
Ont remué de leurs crochets.