LE CHŒUR.

Tu vivras.

Cependant il ne faut pas qu'on dorme,

On sent derrière soi rôder la mort difforme,

On dirait qu'ennuyé d'attendre les vivants,

Le naufrage hideux, blême et battu des vents,

Sort de la mer et vient chercher l'homme sur terre.

Une lave nouvelle ouvre un nouveau cratère.

LE POËTE.

La France est prise en traître une seconde fois.

LE CHŒUR.

L'eau perfide s'ajoute au guet-apens des rois.

D'où vient cette colère odieuse des fleuves?

L'eau devient un suaire et tout meurt. Que de veuves!

Que d'orphelins! Massacre inepte d'innocents!

L'horreur, du sombre amas des nuages pesants,

Pleut, comme si le ciel devenait haïssable;

La rose est sous la fange et l'épi sous le sable.

Le miasme impur flotte où flottait le parfum.

Cadavres qui passez, accusez-vous quelqu'un?

O berceaux à vau-l'eau, que criez-vous dans l'ombre?

Est-ce qu'il se pourrait que les forces sans nombre

Dont le balancement remplit l'immensité,

Eussent on ne sait quelle étrange volonté?

Est-ce que quelque part la nature est maudite?

Est-ce qu'un tel malheur, ciel noir, se prémédite?

D'un astre qu'on ignore est-ce donc le lever?

Et les hommes tremblants se sont mis à rêver.

Les écumes au sud, dans le nord les fumées!

Tout broyé, fleurs et fruits, moissons, peuples, armées,

Sous les chars de la nuit dont l'éclair est l'essieu!

Ruine et mort. Qui donc fait tout cela?

LE PRÊTRE.

C'est Dieu.

LE POËTE.

Prêtre, que dis-tu là? Dieu serait le coupable!

LE CHŒUR.

Quoi! de tant de forfaits ce Dieu serait capable!

Quoi! Dieu viendrait marcher sur nous comme un géant!

LE POËTE.

Quoi! prêtres! ce chaos, ce hasard, ce néant

Promenant son niveau sur la foule innocente,

Ces désastres faisant ensemble leur descente,

Ce serait l'action de ce maître hagard!

Quoi! cet aveuglement, ce serait son regard!

Quoi! la Fatalité serait la Providence!

Quoi! dans cette noirceur c'est Dieu qui se condense!

C'est là votre façon d'adorer! Taisez-vous!

Cela fait frissonner, le blasphème à genoux!

Horreur! jusqu'à l'affront pousser l'idolâtrie!

Hélas! nous le savons, qu'en la fauve Syrie

On aille réveiller Baal, qu'on aille au Nil

Fouiller les dieux d'Égypte au fond de leur chenil,

Du Moloch de granit au Jupiter de bronze

Qu'on rôde, interrogeant le flamine et le bonze,

Ceux de Dodone, ceux de Tyr, ceux de Membré,

Hélas! on trouvera Dieu toujours adoré,

Et l'on constatera toujours, dans tous les cultes,

Le même amour prouvé par les mêmes insultes!

Synagogue ou wigwam, syringe ou parthénon,

Pas un temple ne sait nommer Dieu par son nom;

Leur ignorance à voir l'invisible s'obstine.

O triste erreur! Védas, croix grecque, croix latine,

Koran, talmud, tous font par Dieu même, _a Deo_,

Commettre ce forfait qu'on appelle un fléau!

Ah! qui que vous soyez, vous qui, dans la mosquée,

Accouplant à l'erreur la vérité masquée,

Offrant tantôt de l'ombre et tantôt des rayons,

Vendez ce Dieu, sachez ceci, nous y croyons!

Et nous ne voulons pas qu'on l'outrage! O misère!

Quoi! lui le paternel, quoi! lui le nécessaire,

Il serait sans raison, sans loi, sans cœur, sans yeux!

Il tomberait du ciel, stupide et furieux,

Comme un caillou roulant d'un mont, comme une pierre!

Et quand l'homme dirait en le voyant à terre:

Quel est ce projectile imbécile au milieu

De ce ravage atroce? il reconnaîtrait Dieu!

LE PRÊTRE.

Courbez vos fronts. C'est juste et même salutaire;

Il faut bien que le ciel punisse enfin la terre.

Le châtiment descend des éternels sommets.

LE POËTE.

Châtier! punir! Quoi? nos crimes? Soit. J'admets

Qu'il se fait ici-bas bien des actions viles;

Il est des fronts souillés; il est des cœurs serviles;

L'homme est souvent hideux. Soit. Eh bien, supposons

L'impossible, entassons l'Ossa des trahisons

Sur l'abject Pélion des lâchetés; qu'on rêve,

Comme à perte de vue un flot sur une grève,

Toute la faute et tout le crime, et le frisson

De la honte emplissant le livide horizon;

Oui, supposons l'absurde, imposture ou démence,

Le culte de l'agneau produisant l'inclémence,

Un pontife quelconque, indou, juif ou romain,

Essayant d'arrêter Dieu dans l'esprit humain,

Et ne comprenant rien au foudroyant mystère

Qui fait surgir, après Torquemada, Voltaire;

Imaginons, quoi? Tout! Qu'on en vienne à bâtir

Dans ce Paris qui fut soldat, qui fut martyr,

Devant le Panthéon sublime, une pagode;

Qu'on mette Messaline et Tartuffe à la mode;

Qu'on fasse le mensonge évêque ou sénateur,

Si bien que la bassesse ait droit à la hauteur;

Supposons ce qu'on n'a jamais vu, la chimère;

Un faussaire escroquant l'empire; notre mère,

La France, violée et tombant tout en pleurs

Du bivouac des héros dans l'antre des voleurs;

Supposons que trahir devienne une devise;

Que le juge indigné d'un crime, se ravise

Et lui prête serment, puis, sur la loi monté,

Fasse de la justice une fidélité

A ce crime, toujours infâme, mais auguste;

Supposons que le vrai soit faux, le juste injuste.

Le scélérat sacré, l'honnête homme puni;

Et que le prêtre mente et devienne infini

Dans l'opprobre, à ce point de donner pour exemple

Le mal, et d'ébranler les colonnes du temple

Par de prodigieux Tedeums bénissant

La griffe impériale encor rouge de sang!

Tout ce que vous voudrez d'attentats, de folies;

Soit. Rêvez des horreurs sans mesure accomplies

Par n'importe quel roi, n'importe quel sénat!

Eh bien, je ne crois pas que cela me donnât

Le droit d'amonceler des gouffres de nuées,

D'appeler les autans poussant d'aigres huées

Au-dessus d'un logis paisible, et de noyer

L'humble nouveau-né, joie et rayon du foyer,

Qui dans son petit lit chante, rit, jase et cause

En tâchant de baiser le bout de son pied rose!

Non, je ne pense pas que tous ces forfaits-là,

Même en multipliant Judas par Attila,

Même en mêlant Bismark et Bonaparte au crime,

Pourraient à quelque Dieu que ce soit dans l'abîme

Donner, dans l'ombre affreuse où le jour s'engloutit,

Le droit de se ruer sur ce pauvre petit,

Et de faire, en versant sur lui l'ombre ou la flamme,

Rouler le doux berceau dans le sépulcre infâme!

LE CHŒUR.

Ainsi ces deux fléaux ne sont point, l'un, l'erreur

De la science, et l'autre, un crime d'empereur,

Des coteaux mal boisés, des villes mal gardées;

Non, c'est le châtiment, de quoi? De nos idées,

Et des pas en avant que fait le genre humain!

LE POËTE.

C'est pour venir jeter dans notre dur chemin

Cette explication sourde, bigote, athée,

Que tu te couronnais d'une mitre argentée,

Prêtre, et que d'un camail sacré tu t'empourprais!

La France est accablée, et Dieu l'a fait exprès!

LE PRÊTRE.

Oui.

LE POËTE.

Quoi! l'assassinat des villes et des plaines,

Quoi! la peste exhalant ses infectes haleines,

Quoi! le silence affreux mêlé d'un affreux bruit,

Quoi! toute cette trombe éparse dans la nuit,

Immense, noyant l'homme et la terre féconde,

Et délayant la mort pour engloutir un monde,

Quoi! ces horribles flots lâchement triomphants,

Quoi! ces vieux laboureurs, quoi! ces petits enfants,

Ces nouveau-nés cherchant des seins, trouvant des fosses,

Quoi! ces mères pleurant leurs fils, ces femmes grosses

Qui flottent, l'œil fermé, dans le gouffre écumant,

Et dont le ventre mort apparaît par moment

Sous le glissement noir de cette transparence,

Quoi! toute cette horreur, toute cette souffrance,

L'eau jetée au hasard comme on jette les dés,

Quoi! la brutalité des fleuves débordés,

Ce serait lui! ce Dieu ferait ces catastrophes!

Lui qu'adore le rêve obscur des philosophes,

Lui devant qui l'on sent tressaillir la forêt,

Lui, que l'uléma chante au haut du minaret

Et que l'évêque loue en élevant sa crosse,

Lui, ce père! il serait cette bête féroce!

Ah! si vous disiez vrai, myopes de l'autel,

Si ce prodigieux et sublime Immortel

Avait de tels accès, et s'il était possible

Qu'ainsi qu'un archer sombre il eût l'homme pour cible,

S'il pouvait être pris dans ce flagrant délit,

S'il chassait les torrents farouches de leur lit,

S'il tuait, fou lugubre, en croyant qu'il se venge,

Alors la Justice, âpre et formidable archange,

Se dresserait devant le pâle Créateur,

Questionnerait l'être immense avec hauteur,

Et le menacerait, elle, cette éternelle,

De fuir et d'emporter l'aurore dans son aile,

Et rien ne serait plus sinistre, ô gouffre bleu,

Que le balbutiement épouvanté de Dieu!

Non! non! non! Je vous plains. J'ai l'horreur infinie

De voir comment un dogme avorte en calomnie,

Mais je vous absous. L'ombre est dans vos tristes murs;

L'obscurité n'est pas la faute des obscurs.

Plus qu'ils ne le voudraient les prêtres sont funèbres;

Votre âme est la noyée informe des ténèbres

Et flotte évanouie au fond des préjugés.

Je vous plains. Mettez-vous à genoux, et songez.

LE CHŒUR.

Et nous, les survivants, secourons ceux qui meurent.

Au-dessus des grands deuils les grands devoirs demeurent.

Donnons! donnons! Vidons le reste du sac d'or.

Les barbares n'ont pas tout pris. Donnons encor!

Les rois sont les plus forts et les cieux les tolèrent;

Mais qu'importe! faisons rougir ceux qui volèrent

Cette France, toujours prête à tout secourir.

Soyons le cœur profond que rien ne peut tarir;

La France a toujours eu la bonté pour génie;

Donnons, et penchons-nous sur la vaste agonie.

Donnons! La France, hélas! en est à ne plus voir

Que des bras suppliants dans un horizon noir;

Cette nuit qu'on nous fait, ce n'est pas notre crime,

Et nous la subissons. Soit. Le peuple est sublime

Qui n'éteint pas l'amour quand l'ombre emplit le ciel,

Et devient ténébreux, mais reste fraternel.

Des misères sont là, nos âmes leur sont dues.

Ah! que des mains vers nous soient vainement tendues,

Cela ne se peut pas! Donnons! donnons! donnons!

Qu'au moins le désespoir nous ait pour compagnons;

Que pas un affamé ne demeure livide,

Et que pas une main ne se referme vide.

Donnons. Surtout gardons l'espoir. L'espoir est beau;

Nous sommes dans le deuil, mais non dans le tombeau.

LE POËTE.

Nous sommes un pays désemparé qui flotte,

Sans boussole, sans mâts, sans ancre, sans pilote,

Sans guide, à la dérive, au gré du vent hautain,

Dans l'ondulation obscure du destin;

L'abîme, où nous roulons comme une sombre sphère,

Murmure, comme s'il cherchait ce qu'il va faire

De ce radeau chargé de pâles matelots;

Délibération orageuse des flots.

Mais, ô peuple, ayons foi. La vie est où nous sommes.

Je le redis, la France est un besoin des hommes;

Après sa chute comme avant qu'elle tombât,

L'immense cœur du monde en sa poitrine bat.

Nous vivons. Nous sentons plus que jamais notre âme.

Ah! ce que nous a fait le destin est infâme,

Et j'en suis indigné, moi qui songe la nuit!

Hélas! Strasbourg s'éclipse et Metz s'évanouit,

Faut-il donc renoncer au Rhin, notre frontière?

Non! nous ne voulons pas. Et la volonté fière,

Avec l'accroissement de nos ongles, suffit.

Ce que le sort fait mal, toujours Dieu le défit;

Espérons. Il serait en effet bien étrange

Que le peuple qui va vers l'aurore, et dérange

Le vieil ordre du mal rien qu'en se remuant,

Aigle, fût désormais captif du chat-huant,

Que le libérateur du monde fût esclave,

Et que ce vaste Etna vît se figer sa lave

Sous des bouches soufflant on ne sait quels venins.

Et que ce géant fût garrotté par des nains!

Il serait inouï que cette altière France

Par qui s'est envolé l'archange Délivrance,

Après avoir sonné les sublimes beffrois,

Et mis les nations hors du cachot des rois,

Et déployé pour tous les peuples sa bannière,

Fût de la liberté des autres prisonnière,

Et livrée aux geôliers par ceux dont elle a fait

La force, en ces grands jours où le droit triomphait!

Cela ne sera pas! Quelle que soit l'injure,

Quelque affreuse que semble être cette gageure

Du funeste Aujourd'hui contre le fier Demain,

Nous sommes les vivants profonds du droit humain;

Ayons foi. Ces fléaux et ces rois d'un autre âge

Passeront. Quels que soient l'affront, le deuil, l'outrage,

L'énigme et la noirceur apparente du sort,

On cesse de haïr la nuit quand l'aube en sort!

Et, France, tu vaincras, ô prêtresse, ô guerrière,

Les tyrans par l'épée et Dieu par la prière!

Oui, prêtres, nous prions. Je crois, sachez-le bien.

Comme le vert palmier craint l'autan libyen,

Nous craignons pour nos fils votre enseignement triste;

Ah! vous ébranlez tout, prêtres. Mais Dieu résiste.

Nous l'avons dans nos cœurs et pas déraciné.

Je veux mourir en lui, car en lui je suis né;

Et je sens dans mon âme où tout l'aime et le nomme

Que c'est du droit de Dieu qu'est fait le droit de l'homme.

LE CHŒUR.

Une fois que le vrai s'est mis en marche, il va

Droit au but, et toujours l'avenir arriva.

LE POËTE.

Esprit humain, nul vent ne te cassera l'aile,

Jamais rien ne pourra troubler le parallèle

Entre l'ordre céleste et l'humaine raison;

L'aurore frémirait derrière l'horizon

Des propositions que lui ferait l'abîme.

L'enchaînement sans fin suit une loi sublime;

Toute ombre est une fuite, et toujours le moment

Superbe, où blanchira le bas du firmament,

Vient quand il doit venir, et jamais la Chaldée

Ni l'Inde aux yeux rêveurs n'ont vu l'aube attardée;

Nul souffle au fond du ciel n'éteint l'éternel feu;

L'infini conscient que nous appelons Dieu

Soutient tout ce qui penche, entend tout ce qui pleure;

Aucun fléau ne peut demeurer passé l'heure;

Nulle calamité n'a droit de s'arrêter,

Dieu ne permettra pas à la nuit de rester.

Dieu ne laissera pas continuer le crime.

Croit-on que le soleil manquerait à la cime

Qui l'attend, lui le grand visage souriant?

Comprendrait-on l'étoile oubliant l'orient?

Le devoir de l'obstacle est de se laisser vaincre.

Demain nous appartient; rien ne pourra convaincre

Le jour qu'il ne doit pas se lever du côté

Du droit, de la justice et de la vérité.

Dieu supprime le mal, les fléaux, les désastres,

Par la fidélité formidable des astres.

LE CHŒUR.

France, songe au devoir. Sois grande, c'est ta loi.

LE POËTE.

Et fais de ta mémoire un redoutable emploi

En y gardant toujours les villes arrachées.

Enseignons à nos fils à creuser des tranchées,

A faire comme ont fait les vieux dont nous venons,

A charger des fusils, à rouler des canons,

A combattre, à mourir, et lisons-leur Homère.

Et tu nous souriras, quoique tu sois leur mère,

Car tu sais que des fils qui meurent fièrement

Sont l'orgueil de leur mère et son contentement.

France, ayons l'ennemi présent à la pensée,

Comme les grands troyens qui, sur la porte Scée,

S'asseyaient et suivaient des yeux les assiégeants.

Ces rois heureux autour de nous sont outrageants;

Aimons les peuples, mais n'oublions pas les princes.

En même temps restons penchés sur ces provinces

Qui sanglotent, en proie aux fléaux jamais las.

Soyons amers et doux. La question, hélas!

Est toute dans ce mot sans fond: les misérables;

Ceux-ci sont monstrueux; ceux-là sont vénérables;

Réprimons ceux d'en haut; secourons ceux d'en bas;

Prodiguons l'aide immense en songeant aux combats.

Peuple, il est deux trésors, l'un clarté, l'autre flamme,

Qu'il ne faut pas laisser décroître dans notre âme,

Et qui sont de nos cœurs chacun une moitié,

C'est la sainte colère et la sainte pitié.

LI

LES HOMMES DE PAIX AUX HOMMES DE GUERRE

--O conquérants, guerriers, héros, faiseurs de cendres,

Vous les Nemrods, chasseurs géants, les Alexandres,

Vous qu'on nomme Alaric, Cyrus, Gengis, Timour,

Vous que la mort berça, petits, avec amour,

Et qui, grands, et marchant dans les apothéoses,

Ainsi qu'avril fait naître autour de lui des roses,

Avez fait sous vos pas éclore des tombeaux;

Vous que l'homme, par vous dévoré, trouve beaux;

Nous qu'il trouve hideux, et qui sommes vos frères,

Nous qui sommes les noirs bénisseurs funéraires,

Les prêtres, nous avons à vous dire ceci.

Écoutez.

Notre gîte auguste fut saisi,

Comme le vôtre, hélas, par la raison humaine;

Nous avions, comme vous, les peuples pour domaine,

Et nous rôdions sur eux, puissants, l'œil en arrêt,

Vainqueurs, toute la terre étant notre forêt;

Et nous disions à Dieu: C'est par nous que tu frappes!

Car vous êtes les rois, mais nous sommes les papes;

Vous êtes Attila, nous sommes Borgia.

Nous avons la madone et la panagia,

L'idole, comme, vous, vous avez la bataille;

Princes, nous n'avons pas tout à fait votre taille,

Nous sommes le danger qui se met à genoux,

Vous grondez plus que nous, nous rampons mieux que vous;

On sent notre velours, pire que votre griffe;

Nous sommes Anitus, Torquemada, Caïphe.

Une grande tiare est sur nos fronts étroits.

Urbain huit, Sixte quint, Paul trois, Innocent trois,

Gerbert, l'âme livrée aux sombres aventures,

Dicatus, inventant les quatorze tortures,

Judas buvant le sang que Jésus-Christ suait,

La ruse, Loyola, la haine, Bossuet,

L'autodafé, l'effroi, le cachot, la bastille,

C'est nous; et notre pourpre effrayante pétille

Par moments, et s'allume, et devient flamboiement.

Nous étions, comme vous, des dieux; mais brusquement

La révolution nous mit des muselières.

La France mania de ses mains familières

Nos gueules, et, mordue et souriant, nous prit,

Fière, et, sans même avoir de plaie, étant l'esprit,

Elle nous a jetés dans une basse-fosse,

Moi prêtre, et toi tyran; elle a déclaré fausse

Ma caverne la foi, la guerre ton palais;

Elle a d'altiers dompteurs, Mirabeau, Rabelais,

Molière, Diderot, Rousseau, Danton, Voltaire.

Maintenant nous voilà, nous qui tenions la terre,

Tenus à notre tour par la France.

Eh bien, non!

A travers les barreaux de notre cabanon,

Frères, nous vous crions une bonne nouvelle:

L'orbe du soleil noir revient, et se révèle

Par un blêmissement farouche et triomphant;

Le passé, pour la terre épouvantable enfant,

Pour nous espoir, râlant d'une voix vengeresse,

Renaît, et ce cadavre en son berceau se dresse.

Son berceau c'est la tombe et son aube est la nuit.

La fleur noire du sombre autel s'épanouit

Pleine d'ombre, et promet le fruit plein de poussière.

Rome fatale vient de lever sa visière,

Dit à l'homme: Tais-toi! dit à Dieu: Le jour ment!

Et reprend la parole et le rugissement.

Encore un peu de temps, ce qui n'est que l'écorce

Tombera; le droit mort laissera voir la force;

Partout le joug, partout Pierre, partout César;

Et l'église tout bas tutoiera le bazar;

Les trônes reprendront leurs vastes équilibres,

Et les peuples seront esclaves, et nous libres.

A faire le gibet nous emploierons la croix.

Tout redeviendra guerre et vous serez les rois.

Tout redeviendra dogme et nous serons les maîtres.

Vous tyrans, étant chefs, nous bourreaux, étant prêtres,

Nous aurons de nouveau le monde sous nos pieds.

Et la terre verra puissamment copiés

Par des spectres nouveaux tous les anciens fantômes;

Et nous arrondirons les ténèbres en dômes

Au-dessus du grand temple où nous mettrons l'Erreur

Ayant le pape à droite, à gauche l'empereur.

Dans notre obscurité toute la terre plonge

Par degrés. Et déjà, d'un ongle qui s'allonge,

Par l'âme de l'enfant nous tenons l'avenir.

Chez nous, exterminer fait semblant de bénir;

La goutte de sang pleut du goupillon terrible;

Votre hache, ô guerriers, ne vaut pas notre bible;

Notre foudre est énorme, et votre quantité

De tonnerre est vraiment peu de chose à côté.

La Saint-Barthélemy sonne une sombre cloche;

Et cette cloche sainte aujourd'hui se rapproche,

Et cette cloche jette une plus grande voix

Que toute la bataille éparse autour des rois;

Car c'est derrière nous que le vrai deuil se lève;

Nous sommes le linceul, vous n'êtes que le glaive;

Vous pouvez tout au plus sur les hommes marcher,

Nous, nous leur commençons l'enfer par le bûcher.

C'est égal, vous soldats, nous prêtres, tous ensemble

Nous vaincrons; nous allons tout ravoir. Déjà tremble

La grille qu'on a mise entre le peuple et nous.

Satan en a tiré doucement les verrous.

Nous allons nous ruer sur les âmes sans nombre,

Nous allons ressaisir la terre.--

Ainsi, dans l'ombre,

Pendant que nous rêvons et que nous oublions,

La cage aux tigres parle à la cage aux lions.

LII

LES PAUVRES GENS

[Illustration: LES PAUVRES GENS.

Dessiné par F. Flameng. Gravé par A. Mongin.

L. HÉBERT, ÉDITEUR Imp. Wittmann.]

LES PAUVRES GENS

I

Il est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close.

Le logis est plein d'ombre, et l'on sent quelque chose

Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur.

Des filets de pêcheur sont accrochés au mur.

Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle

Aux planches d'un bahut vaguement étincelle,

On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants.

Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs,

Et cinq petits enfants, nid d'âmes, y sommeillent.

La haute cheminée où quelques flammes veillent

Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit,

Une femme à genoux prie, et songe et pâlit.

C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume,

Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume,

Le sinistre océan jette son noir sanglot.

II

L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot,

Il livre au hasard sombre une rude bataille.

Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille,

Car les petits enfants ont faim. Il part le soir

Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir.

Il gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.

La femme est au logis, cousant les vieilles toiles,

Remmaillant les filets, préparant l'hameçon,

Surveillant l'âtre où bout la soupe de poisson,

Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment.

Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment.

Il s'en va dans l'abîme et s'en va dans la nuit.

Dur labeur! tout est noir, tout est froid; rien ne luit.

Dans les brisants, parmi les lames en démence,

L'endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense,

Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant,

Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent,

Ce n'est qu'un point; c'est grand deux fois comme la chambre.

Or, la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre,

Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant,

Comme il faut calculer la marée et le vent!

Comme il faut combiner sûrement les manœuvres!

Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres;

Le gouffre roule et tord ses plis démesurés

Et fait râler d'horreur les agrès effarés.

Lui, songe à sa Jeannie au sein des mers glacées,

Et Jeannie en pleurant l'appelle; et leurs pensées

Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du cœur.

III

Elle prie, et la mauve au cri rauque et moqueur

L'importune, et, parmi les écueils en décombres,

L'océan l'épouvante, et toutes sortes d'ombres

Passent dans son esprit, la mer, les matelots

Emportés à travers la colère des flots.

Et dans sa gaîne, ainsi que le sang dans l'artère,

La froide horloge bat, jetant dans le mystère,

Goutte à goutte, le temps, saisons, printemps, hivers;

Et chaque battement, dans l'énorme univers,

Ouvre aux âmes, essaims d'autours et de colombes,

D'un côté les berceaux et de l'autre les tombes.

Elle songe, elle rêve,--et tant de pauvreté!

Ses petits vont pieds nus l'hiver comme l'été.

Pas de pain de froment. On mange du pain d'orge.

--O Dieu! le vent rugit comme un soufflet de forge,

La côte fait le bruit d'une enclume, on croit voir

Les constellations fuir dans l'ouragan noir

Comme les tourbillons d'étincelles de l'âtre.

C'est l'heure où, gai danseur, minuit rit et folâtre

Sous le loup de satin qu'illuminent ses yeux,

Et c'est l'heure où minuit, brigand mystérieux,

Voilé d'ombre et de pluie et le front dans la bise,

Prend un pauvre marin frissonnant et le brise

Aux rochers monstrueux apparus brusquement.--

Horreur! l'homme dont l'onde éteint le hurlement,

Sent fondre et s'enfoncer le bâtiment qui plonge;

Il sent s'ouvrir sous lui l'ombre et l'abîme, et songe

Au vieil anneau de fer du quai plein de soleil!

Ces mornes visions troublent son cœur, pareil

A la nuit. Elle tremble et pleure.

IV

La Légende des siècles tome IV · 第 4 / 11 段