O pauvres femmes

De pêcheurs! c'est affreux de se dire: Mes âmes,

Père, amant, frères, fils, tout ce que j'ai de cher,

C'est là, dans ce chaos! mon cœur, mon sang, ma chair!--

Ciel! être en proie aux flots, c'est être en proie aux bêtes.

Oh! songer que l'eau joue avec toutes ces têtes,

Depuis le mousse enfant jusqu'au mari patron,

Et que le vent hagard, soufflant dans son clairon,

Dénoue au-dessus d'eux sa longue et folle tresse

Et que peut-être ils sont à cette heure en détresse,

Et qu'on ne sait jamais au juste ce qu'ils font,

Et que, pour tenir tête à cette mer sans fond,

A tous ces gouffres d'ombre où ne luit nulle étoile,

Ils n'ont qu'un bout de planche avec un bout de toile!

Souci lugubre! on court à travers les galets,

Le flot monte, on lui parle, on crie: Oh! rends-nous-les!

Mais, hélas! que veut-on que dise à la pensée

Toujours sombre, la mer toujours bouleversée!

Jeannie est bien plus triste encor. Son homme est seul!

Seul dans cette âpre nuit! seul sous ce noir linceul!

Pas d'aide. Ses enfants sont trop petits.--O mère!

Tu dis: S'ils étaient grands! leur père est seul!--Chimère!

Plus tard, quand ils seront près du père et partis,

Tu diras en pleurant: Oh! s'ils étaient petits!

V

Elle prend sa lanterne et sa cape.--C'est l'heure

D'aller voir s'il revient, si la mer est meilleure,

S'il fait jour, si la flamme est au mât du signal.

Allons!--Et la voilà qui part. L'air matinal

Ne souffle pas encor. Rien. Pas de ligne blanche

Dans l'espace où le flot des ténèbres s'épanche.

Il pleut. Rien n'est plus noir que la pluie au matin;

On dirait que le jour tremble et doute, incertain,

Et qu'ainsi que l'enfant l'aube pleure de naître.

Elle va. L'on ne voit luire aucune fenêtre.

Tout à coup à ses yeux qui cherchent le chemin,

Avec je ne sais quoi de lugubre et d'humain

Une sombre masure apparaît décrépite;

Ni lumière, ni feu; la porte au vent palpite;

Sur les murs vermoulus branle un toit hasardeux;

La bise sur ce toit tord des chaumes hideux,

Jaunes, sales, pareils aux grosses eaux d'un fleuve.

--Tiens! je ne pensais plus à cette pauvre veuve,

Dit-elle; mon mari, l'autre jour, la trouva

Malade et seule; il faut voir comment elle va.

Elle frappe à la porte, elle écoute; personne

Ne répond. Et Jeannie au vent de mer frissonne.

--Malade! Et ses enfants! comme c'est mal nourri!

Elle n'en a que deux, mais elle est sans mari.--

Puis, elle frappe encore. Hé! voisine! Elle appelle.

Et la maison se tait toujours.--Ah! Dieu! dit-elle,

Comme elle dort, qu'il faut l'appeler si longtemps!--

La porte, cette fois, comme si, par instants,

Les objets étaient pris d'une pitié suprême,

Morne, tourna dans l'ombre et s'ouvrit d'elle-même.

VI

Elle entra. Sa lanterne éclaira le dedans

Du noir logis muet au bord des flots grondants.

L'eau tombait du plafond comme des trous d'un crible.

Au fond était couchée une forme terrible;

Une femme immobile et renversée, ayant

Les pieds nus, le regard obscur, l'air effrayant;

Un cadavre;--autrefois, mère joyeuse et forte;--

Le spectre échevelé de la misère morte;

Ce qui reste du pauvre après un long combat.

Elle laissait, parmi la paille du grabat,

Son bras livide et froid et sa main déjà verte

Pendre, et l'horreur sortait de cette bouche ouverte

D'où l'âme en s'enfuyant, sinistre, avait jeté

Ce grand cri de la mort qu'entend l'éternité!

Près du lit où gisait la mère de famille,

Deux tout petits enfants, le garçon et la fille,

Dans le même berceau souriaient endormis.

La mère, se sentant mourir, leur avait mis

Sa mante sur les pieds et sur le corps sa robe,

Afin que, dans cette ombre où la mort nous dérobe,

Ils ne sentissent plus la tiédeur qui décroît,

Et pour qu'ils eussent chaud pendant qu'elle aurait froid.

VII

Comme ils dorment tous deux dans le berceau qui tremble!

Leur haleine est paisible et leur front calme. Il semble

Que rien n'éveillerait ces orphelins dormant,

Pas même le clairon du dernier jugement;

Car, étant innocents, ils n'ont pas peur du juge.

Et la pluie au dehors gronde comme un déluge.

Du vieux toit crevassé, d'où la rafale sort,

Une goutte parfois tombe sur ce front mort,

Glisse sur cette joue et devient une larme.

La vague sonne ainsi qu'une cloche d'alarme.

La morte écoute l'ombre avec stupidité.

Car le corps, quand l'esprit radieux l'a quitté,

A l'air de chercher l'âme et de rappeler l'ange;

Il semble qu'on entend ce dialogue étrange

Entre la bouche pâle et l'œil triste et hagard:

--Qu'as-tu fait de ton souffle?--Et toi, de ton regard?

Hélas! aimez, vivez, cueillez les primevères,

Dansez, riez, brûlez vos cœurs, videz vos verres.

Comme au sombre océan arrive tout ruisseau,

Le sort donne pour but au festin, au berceau,

Aux mères adorant l'enfance épanouie,

Aux baisers de la chair dont l'âme est éblouie,

Aux chansons, au sourire, à l'amour frais et beau,

Le refroidissement lugubre du tombeau!

VIII

Qu'est-ce donc que Jeannie a fait chez cette morte?

Sous sa cape aux longs plis qu'est-ce donc qu'elle emporte?

Qu'est-ce donc que Jeannie emporte en s'en allant?

Pourquoi son cœur bat-il? Pourquoi son pas tremblant

Se hâte-t-il ainsi? D'où vient qu'en la ruelle

Elle court, sans oser regarder derrière elle?

Qu'est-ce donc qu'elle cache avec un air troublé

Dans l'ombre, sur son lit? Qu'a-t-elle donc volé?

IX

Quand elle fut rentrée au logis, la falaise

Blanchissait; près du lit elle prit une chaise

Et s'assit toute pâle; on eût dit qu'elle avait

Un remords, et son front tomba sur le chevet,

Et, par instants, à mots entrecoupés, sa bouche

Parlait pendant qu'au loin grondait la mer farouche.

--Mon pauvre homme! ah! mon Dieu! que va-t-il dire? Il a

Déjà tant de souci! Qu'est-ce que j'ai fait là?

Cinq enfants sur les bras! ce père qui travaille!

Il n'avait pas assez de peine; il faut que j'aille

Lui donner celle-là de plus.--C'est lui?--Non. Rien.

--J'ai mal fait.--S'il me bat, je dirai: Tu fais bien.

--Est-ce lui?--Non.--Tant mieux.--La porte bouge comme

Si l'on entrait.--Mais non.--Voilà-t-il pas, pauvre homme,

Que j'ai peur de le voir rentrer, moi, maintenant!--

Puis elle demeura pensive et frissonnant,

S'enfonçant par degrés dans son angoisse intime,

Perdue en son souci comme dans un abîme,

N'entendant même plus les bruits extérieurs,

Les cormorans qui vont comme de noirs crieurs,

Et l'onde et la marée et le vent en colère.

La porte tout à coup s'ouvrit, bruyante et claire,

Et fit dans la cabane entrer un rayon blanc;

Et le pêcheur, traînant son filet ruisselant,

Joyeux, parut au seuil, et dit: C'est la marine!

X

--C'est toi! cria Jeannie, et contre sa poitrine

Elle prit son mari comme on prend un amant,

Et lui baisa sa veste avec emportement,

Tandis que le marin disait:--Me voici, femme!

Et montrait sur son front qu'éclairait l'âtre en flamme

Son cœur bon et content que Jeannie éclairait.

--Je suis volé, dit-il; la mer, c'est la forêt.

--Quel temps a-t-il fait?--Dur.--Et la pêche?--Mauvaise.

Mais, vois-tu, je t'embrasse et me voilà bien aise.

Je n'ai rien pris du tout. J'ai troué mon filet.

Le diable était caché dans le vent qui soufflait.

Quelle nuit! Un moment, dans tout ce tintamarre,

J'ai cru que le bateau se couchait, et l'amarre

A cassé. Qu'as-tu fait, toi, pendant ce temps-là?--

Jeannie eut un frisson dans l'ombre et se troubla.

--Moi? dit-elle. Ah! mon Dieu! rien, comme à l'ordinaire,

J'ai cousu. J'écoutais la mer comme un tonnerre,

J'avais peur.--Oui, l'hiver est dur, mais c'est égal.--

Alors, tremblante ainsi que ceux qui font le mal,

Elle dit:--A propos, notre voisine est morte.

C'est hier qu'elle a dû mourir, enfin, n'importe,

Dans la soirée, après que vous fûtes partis.

Elle laisse ses deux enfants, qui sont petits.

L'un s'appelle Guillaume et l'autre Madeleine;

L'un qui ne marche pas, l'autre qui parle à peine.

La pauvre bonne femme était dans le besoin.

L'homme prit un air grave, et, jetant dans un coin

Son bonnet de forçat mouillé par la tempête:

--Diable! diable! dit-il, en se grattant la tête,

Nous avions cinq enfants, cela va faire sept.

Déjà, dans la saison mauvaise, on se passait

De souper quelquefois. Comment allons-nous faire?

Bah! tant pis! ce n'est pas ma faute. C'est l'affaire

Du bon Dieu. Ce sont là des accidents profonds.

Pourquoi donc a-t-il pris leur mère à ces chiffons?

C'est gros comme le poing. Ces choses-là sont rudes.

Il faut pour les comprendre avoir fait ses études.

Si petits! on ne peut leur dire: Travaillez.

Femme, va les chercher. S'ils se sont réveillés,

Ils doivent avoir peur tout seuls avec la morte.

C'est la mère, vois-tu, qui frappe à notre porte;

Ouvrons aux deux enfants. Nous les mêlerons tous,

Cela nous grimpera le soir sur les genoux.

Ils vivront, ils seront frère et sœur des cinq autres.

Quand il verra qu'il faut nourrir avec les nôtres

Cette petite fille et ce petit garçon,

Le bon Dieu nous fera prendre plus de poisson.

Moi, je boirai de l'eau, je ferai double tâche,

C'est dit. Va les chercher. Mais qu'as-tu? Ça te fâche?

D'ordinaire, tu cours plus vite que cela.

--Tiens, dit-elle en ouvrant les rideaux, les voilà!

LIII

LE CRAPAUD

Que savons-nous? qui donc connaît le fond des choses?

Le couchant rayonnait dans les nuages roses;

C'était la fin d'un jour d'orage, et l'occident

Changeait l'ondée en flamme en son brasier ardent;

Près d'une ornière, au bord d'une flaque de pluie,

Un crapaud regardait le ciel, bête éblouie;

Grave, il songeait; l'horreur contemplait la splendeur.

(Oh! pourquoi la souffrance et pourquoi la laideur?

Hélas! le bas-empire est couvert d'Augustules,

Les Césars de forfaits, les crapauds de pustules

Comme le pré de fleurs et le ciel de soleils!)

Les feuilles s'empourpraient dans les arbres vermeils;

L'eau miroitait, mêlée à l'herbe, dans l'ornière;

Le soir se déployait ainsi qu'une bannière;

L'oiseau baissait la voix dans le jour affaibli;

Tout s'apaisait, dans l'air, sur l'onde; et, plein d'oubli,

Le crapaud, sans effroi, sans honte, sans colère,

Doux, regardait la grande auréole solaire.

Peut-être le maudit se sentait-il béni;

Pas de bête qui n'ait un reflet d'infini;

Pas de prunelle abjecte et vile que ne touche

L'éclair d'en haut, parfois tendre et parfois farouche;

Pas de monstre chétif, louche, impur, chassieux,

Qui n'ait l'immensité des astres dans les yeux.

Un homme qui passait vit la hideuse bête,

Et, frémissant, lui mit son talon sur la tête;

C'était un prêtre ayant un livre qu'il lisait;

Puis une femme, avec une fleur au corset,

Vint et lui creva l'œil du bout de son ombrelle;

Et le prêtre était vieux, et la femme était belle.

Vinrent quatre écoliers, sereins comme le ciel.

--J'étais enfant, j'étais petit, j'étais cruel;--

Tout homme sur la terre, où l'âme erre asservie,

Peut commencer ainsi le récit de sa vie.

On a le jeu, l'ivresse et l'aube dans les yeux,

On a sa mère, on est des écoliers joyeux,

De petits hommes gais, respirant l'atmosphère

A pleins poumons, aimés, libres, contents; que faire

Sinon de torturer quelque être malheureux?

Le crapaud se traînait au fond du chemin creux.

C'était l'heure où des champs les profondeurs s'azurent.

Fauve, il cherchait la nuit; les enfants l'aperçurent

Et crièrent:--Tuons ce vilain animal,

Et, puisqu'il est si laid, faisons-lui bien du mal!--

Et chacun d'eux, riant,--l'enfant rit quand il tue,--

Se mit à le piquer d'une branche pointue,

Élargissant le trou de l'œil crevé, blessant

Les blessures, ravis, applaudis du passant;

Car les passants riaient; et l'ombre sépulcrale

Couvrait ce noir martyr qui n'a pas même un râle,

Et le sang, sang affreux, de toutes parts coulait

Sur ce pauvre être ayant pour crime d'être laid;

Il fuyait; il avait une patte arrachée;

Un enfant le frappait d'une pelle ébréchée;

Et chaque coup faisait écumer ce proscrit

Qui, même quand le jour sur sa tête sourit,

Même sous le grand ciel, rampe au fond d'une cave;

Et les enfants disaient: Est-il méchant! il bave!

Son front saignait; son œil pendait; dans le genêt

Et la ronce, effroyable à voir, il cheminait;

On eût dit qu'il sortait de quelque affreuse serre.

Oh! la sombre action, empirer la misère!

Ajouter de l'horreur à la difformité!

Disloqué, de cailloux en cailloux cahoté,

Il respirait toujours; sans abri, sans asile,

Il rampait; on eût dit que la mort, difficile,

Le trouvait si hideux qu'elle le refusait;

Les enfants le voulaient saisir dans un lacet,

Mais il leur échappa, glissant le long des haies;

L'ornière était béante, il y traîna ses plaies

Et s'y plongea sanglant, brisé, le crâne ouvert,

Sentant quelque fraîcheur dans ce cloaque vert,

Lavant la cruauté de l'homme en cette boue;

Et les enfants, avec le printemps sur la joue,

Blonds, charmants, ne s'étaient jamais tant divertis.

Tous parlaient à la fois, et les grands aux petits

Criaient: Viens voir! dis donc, Adolphe, dis donc, Pierre,

Allons pour l'achever prendre une grosse pierre!

Tous ensemble, sur l'être au hasard exécré,

Ils fixaient leurs regards, et le désespéré

Regardait s'incliner sur lui ces fronts horribles.

--Hélas! ayons des buts, mais n'ayons pas de cibles;

Quand nous visons un point de l'horizon humain,

Ayons la vie, et non la mort, dans notre main.--

Tous les yeux poursuivaient le crapaud dans la vase;

C'était de la fureur et c'était de l'extase;

Un des enfants revint, apportant un pavé,

Pesant, mais pour le mal aisément soulevé,

Et dit:--Nous allons voir comment cela va faire.--

Or, en ce même instant, juste à ce point de terre,

Le hasard amenait un chariot très lourd

Traîné par un vieux âne écloppé, maigre et sourd;

Cet âne harassé, boiteux et lamentable,

Après un jour de marche approchait de l'étable;

Il roulait la charrette et portait un panier;

Chaque pas qu'il faisait semblait l'avant-dernier;

Cette bête marchait, battue, exténuée;

Les coups l'enveloppaient ainsi qu'une nuée;

Il avait dans ses yeux voilés d'une vapeur

Cette stupidité qui peut-être est stupeur;

Et l'ornière était creuse, et si pleine de boue

Et d'un versant si dur, que chaque tour de roue

Était comme un lugubre et rauque arrachement;

Et l'âne allait geignant et l'ânier blasphémant;

La route descendait et poussait la bourrique;

L'âne songeait, passif, sous le fouet, sous la trique,

Dans une profondeur où l'homme ne va pas.

Les enfants, entendant cette roue et ce pas,

Se tournèrent bruyants et virent la charrette:

--Ne mets pas le pavé sur le crapaud. Arrête!

Crièrent-ils. Vois-tu, la voiture descend

Et va passer dessus, c'est bien plus amusant.

Tous regardaient.

Soudain, avançant dans l'ornière

Où le monstre attendait sa torture dernière,

L'âne vit le crapaud, et, triste,--hélas! penché

Sur un plus triste,--lourd, rompu, morne, écorché,

Il sembla le flairer avec sa tête basse;

Ce forçat, ce damné, ce patient, fit grâce;

Il rassembla sa force éteinte, et, roidissant

Sa chaîne et son licou sur ses muscles en sang,

Résistant à l'ânier qui lui criait: Avance!

Maîtrisant du fardeau l'affreuse connivence,

Avec sa lassitude acceptant le combat,

Tirant le chariot et soulevant le bât,

Hagard, il détourna la roue inexorable,

Laissant derrière lui vivre ce misérable;

Puis, sous un coup de fouet, il reprit son chemin.

Alors, lâchant la pierre échappée à sa main,

Un des enfants--celui qui conte cette histoire--

Sous la voûte infinie à la fois bleue et noire,

Entendit une voix qui lui disait: Sois bon!

Bonté de l'idiot! diamant du charbon!

Sainte énigme! lumière auguste des ténèbres!

Les célestes n'ont rien de plus que les funèbres

Si les funèbres, groupe aveugle et châtié,

Songent, et, n'ayant pas la joie, ont la pitié.

O spectacle sacré! l'ombre secourant l'ombre,

L'âme obscure venant en aide à l'âme sombre,

Le stupide, attendri, sur l'affreux se penchant,

Le damné bon faisant rêver l'élu méchant!

L'animal avançant lorsque l'homme recule!

Dans la sérénité du pâle crépuscule,

La brute par moments pense et sent qu'elle est sœur

De la mystérieuse et profonde douceur;

Il suffit qu'un éclair de grâce brille en elle

Pour qu'elle soit égale à l'étoile éternelle;

Le baudet qui, rentrant le soir, surchargé, las,

Mourant, sentant saigner ses pauvres sabots plats,

Fait quelques pas de plus, s'écarte et se dérange

Pour ne pas écraser un crapaud dans la fange,

Cet âne abject, souillé, meurtri sous le bâton,

Est plus saint que Socrate et plus grand que Platon.

Tu cherches, philosophe? O penseur, tu médites?

Veux-tu trouver le vrai sous nos brumes maudites?

Crois, pleure, abîme-toi dans l'insondable amour!

Quiconque est bon voit clair dans l'obscur carrefour;

Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage,

La bonté qui, du monde éclaire le visage,

La bonté, ce regard du matin ingénu,

La bonté, pur rayon qui chauffe l'inconnu,

Instinct qui dans la nuit et dans la souffrance aime,

Est le trait d'union ineffable et suprême

Qui joint, dans l'ombre, hélas! si lugubre souvent,

Le grand ignorant, l'âne, à Dieu le grand savant.

LIV

LA VISION DE DANTE

Dante m'est apparu. Voici ce qu'il m'a dit:

I

Je dormais sous la pierre où l'homme refroidit.

Je sentais pénétrer, abattu comme l'arbre,

L'oubli dans ma pensée et dans mes os le marbre.

Tout en dormant je crus entendre à mon côté

Une voix qui parlait dans cette obscurité,

Et qui disait des mots étranges et funèbres.

Je m'écriai: Qui donc est là dans les ténèbres?

Et j'ajoutai, frottant mes yeux noirs et pesants:

Combien ai-je dormi? La voix dit: Cinq cents ans;

Tu viens de t'éveiller pour finir ton poëme

Dans l'an cinquante-trois du siècle dix-neuvième.

Et je me réveillai tout à fait; je n'avais

Plus rien autour de moi; la tombe aux durs chevets

S'était évanouie avec sa voûte sombre,

Et j'étais hors du temps, de la forme et du nombre;

Debout sans savoir où ni sans savoir sur quoi.

Enfin un peu de jour arriva jusqu'à moi,

Mes prunelles s'étant à l'ombre habituées;

Alors je distinguai deux portes de nuées,

L'une au fond, devant moi, l'autre en bas, au-dessous

D'un brouillard composé des éléments dissous,

Comme un puits qu'on verrait dans les eaux. La première,

Splendide, semblait faite avec de la lumière;

C'était un trou de feu dans un nuage d'or;

Quelqu'un, celui qui parle aux sibylles d'Endor,

Pour construire cet arc, splendide météore,

Avait pris et courbé les rayons de l'aurore;

Du moins je le pensai, non sans frémissement.

Cette porte, où luisaient l'astre et le diamant,

Brillait au plus profond de l'espace livide

Comme un point lumineux et posait sur le vide;

On voyait au-dessous le libre éther flotter,

Car nul mont n'eût osé s'offrir pour la porter,

Et, sous les saints piliers de cette arche vivante,

Le Sinaï lui-même eût croulé d'épouvante.

L'autre porte à mes pieds montrait son cintre obscur

Noir comme une fumée, et ridé comme un mur

Vaguement aperçu dans des épaisseurs mornes,

Mêlant ses bords confus aux profondeurs sans bornes,

Espèce d'antre informe en ténèbres construit,

Cratère fait de bronze et couronnant la nuit.

Cette porte semblait la bouche des abîmes.

Songeant à tous les maux qu'ici-bas nous subîmes,

Mon esprit, où la crainte accompagne l'espoir,

Du portail rayonnant allait au porche noir,

Et, me ressouvenant de ce qu'on fait sur terre,

J'entrevis que c'étaient les portes du mystère.

Soudain tout s'éclipsa, brusquement obscurci.

II

Et je sentis mes yeux se fermer, comme si,

Dans la brume, à chacun des cils de mes paupières

Une main invisible avait lié des pierres.

J'étais comme est un prêtre au seuil du saint parvis,

Songeant, et, quand mes yeux se rouvrirent, je vis

L'ombre; l'ombre hideuse, ignorée, insondable,

De l'invisible Rien vision formidable,

Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond,

Où dans l'obscurité l'obscurité se fond;

Point d'escalier, de pont, de spirale, de rampe;

L'ombre sans un regard, l'ombre sans une lampe;

Le noir de l'inconnu, d'aucun vent agité;

L'ombre, voile effrayant du spectre éternité.

Qui n'a point vu cela n'a rien vu de terrible.

C'est l'espace béant, l'étendue impossible,

Quelque chose d'affreux, de trouble et de perdu

Qui fuit dans tous les sens devant l'œil éperdu,

La cécité glacée et plus qu'un marbre lourde,

Une tranquillité muette, aveugle et sourde,

L'horrible intérieur d'un sépulcre infini.

Cependant un reflet sur mon cercueil jauni

Me fit tressaillir, mais tout restait immobile;

Et je vis dans cette ombre une lueur tranquille,

Un flamboiement profond, fixe, silencieux,

Pareil à la clarté que ferait à nos yeux

Derrière un rideau noir une torche allumée.

Et nul bruit ne sortait de l'ombre inanimée;

Car, sachez-le, vivants, hors du clair firmament,

L'affreuse immensité se tait lugubrement.

Cette clarté semblait, à la fois vie et flamme,

Regarder comme un œil et penser comme une âme;

Ce n'était cependant qu'un voile, et l'on sentait

Derrière la lueur quelqu'un qui méditait.

III

Ce flamboiement flottant sur les nuits éternelles

Entrait de plus en plus dans mes vagues prunelles;

Je compris où j'étais et j'eus un tremblement;

Car soudain j'aperçus, dans ce rayonnement

Semblable aux visions que voyaient les prophètes,

Les sept anges pensifs qui tiennent sept trompettes;

La clarté se mêlait à leurs cheveux vermeils,

Ils étaient là, debout, les yeux baissés, pareils

Aux sept géants qui sont sur le palais Farnèse,

Et, comme lorsqu'on est devant une fournaise,

Ils étaient noirs, ayant derrière eux la clarté.

L'abîme obscur, hagard, funèbre, illimité,

Semblait plein de terreur devant cette lumière.

J'essayai de prier, mais en vain; la prière

Rentra dans mon esprit comme un oiseau qui fuit

Et rentre au nid, tremblant, parce qu'il fait trop nuit;

Et je restai glacé devant la clarté blême

Comme si j'eusse été quelque abîme moi-même.

Et je me dis: Voici qu'on va juger quelqu'un.

Cette ombre, des forfaits c'est le gouffre commun;

Ce feu, c'est la clarté de la face du juge.

Et j'eus peur.

IV

O sentence! ô peine sans refuge!

Tomber dans le silence et la brume à jamais!

D'abord quelque clarté des lumineux sommets

Vous laisse distinguer vos mains désespérées.

On tombe, on voit passer des formes effarées,

Bouches ouvertes, fronts ruisselants de sueur,

Des visages hideux qu'éclaire une lueur.

Puis on ne voit plus rien. Tout s'efface et recule,

La nuit morne succède au sombre crépuscule.

On tombe. On n'est pas seul dans ces limbes d'en bas;

On sent frissonner ceux qu'on ne distingue pas;

On ne sait si ce sont des hydres ou des hommes;

On se sent devenir les larves que nous sommes;

On entrevoit l'horreur des lieux inaperçus,

Et l'abîme au-dessous, et l'abîme au-dessus.

Puis tout est vide! On est le grain que le vent sème.

On n'entend pas le cri qu'on a poussé soi-même;

On sent les profondeurs qui s'emparent de vous;

Les mains ne peuvent plus atteindre les genoux;

On lève au ciel les yeux et l'on voit l'ombre horrible;

On est dans l'impalpable, on est dans l'invisible;

Des souffles par moments passent dans cette nuit.

Puis on ne sent plus rien.--Pas un vent, pas un bruit,

Pas un souffle; la mort, la nuit; nulle rencontre;

Rien, pas même une chute affreuse ne se montre.

Et l'on songe à la vie, au soleil, aux amours,

Et l'on pense toujours, et l'on tombe toujours!

Et le froid du néant lentement vous pénètre!

Vivants! tomber, tomber, et tomber, sans connaître

Où l'on va, sans savoir où les autres s'en vont!

Une chute sans fin dans une nuit sans fond,

Voilà l'enfer.

V

Pendant que je songeais, l'espace

Vibra comme un vitrail quand un chariot passe,

Et je vis apparaître un ange surprenant.

C'était un être ailé, sévère et rayonnant.

Comme Jésus du front passait les douze apôtres,

Ce bel archange était plus grand que tous les autres,

Il avait la hauteur de deux stades romains;

Il tenait les morceaux d'un glaive dans ses mains;

Il portait sur sa tête ingénue et superbe

Ce mot des cieux, ce mot qui contient tout le verbe:

--JUSTICE.--On le pouvait lire distinctement,

Chaque lettre du mot était un diamant.

Justice! O mot profond que les gouffres vénèrent!

Quand l'archange parut, les trompettes sonnèrent.

Et l'archange cria:--Trépassés! trépassés!

Levez-vous, accourez, venez, comparaissez!

Voici l'instant où l'aigle aura peur des colombes.

O victimes! sortez des nuits, sortez des tombes,

Sortez de terre en foule, à la hâte, à la fois!

Venez du fond des mers, venez du fond des bois,

Venez, celui qui saigne avec celui qui pleure!

Car le juge est assis pour punir, et c'est l'heure

Où les clairons du ciel sonnent aux quatre vents,

Et Dieu veut que les morts lui parlent des vivants.

Et quand l'ange eut fini, les ténèbres s'émurent.

VI

Un bruit, pareil au bruit des mouches qui murmurent

Éclata tout à coup dans le gouffre muet,

Et je vis quelque chose en bas qui remuait.

C'était comme un point noir, puis comme une fumée,

Puis comme la poussière où s'avance une armée,

Puis comme une île d'ombre au sein des nuits flottant,

Et cet amas sinistre et lourd, vers nous montant,

Triste, livide, énorme, ayant un air de rage,

Venait et grandissait, poussé d'un vent d'orage.

Ce bloc était confus comme un brouillard du soir.

Quand il fut près de nous, je me penchai pour voir.

La Légende des siècles tome IV · 第 5 / 11 段