La Révolution, prit feu, s'ouvrit, tonna,
Rugit, fendit la terre, et cracha sur le monde
Sa lave alors terrible et maintenant féconde,
Que, lorsque, vierge altière et proclamant nos droits,
L'Idée offrit la guerre au groupe affreux des rois,
Lorsqu'apparut, hautaine, à travers les fumées,
Cette Diane, en laisse ayant quatorze armées,
Que lorsque Danton prit l'Europe corps à corps,
Que lorsqu'on entendit les meutes et les cors,
Quand la forêt laissa voir dans sa transparence
L'âpre chasse donnée aux tyrans par la France,
Moi, pensif, regardant Kléber et Mirabeau,
Jean-Jacques, ce tison, Voltaire, ce flambeau,
Je m'étais, je l'avoue, imaginé qu'en somme
L'écroulement des rois c'est le sacre de l'homme,
Que nous avions vaincu la matière et la mort,
Et que le résultat de cet illustre effort,
Le triomphe, l'orgueil, l'honneur, le phénomène,
C'était d'avoir grandi jusqu'aux cieux l'âme humaine;
C'était d'avoir montré dans l'aube qui sourit
L'homme beau par le glaive et plus beau par l'esprit;
C'était d'avoir prouvé que cet être qui change
Sur son épaule d'homme a des ailes d'archange,
Qu'il peut s'épanouir demi-dieu tout à coup,
Et que, lorsqu'il lui plaît de se dresser debout,
Son immense rayon mystérieux éclaire
Toutes les profondeurs de haine et de colère
Et leur verse l'aurore et les emplit d'amour;
J'avais pensé que c'est pour accroître le jour,
Pour embraser le cœur, pour incendier l'âme,
Pour tirer de l'esprit humain toute sa flamme,
Que nos pères, français plus grands que les romains,
Avaient pris et tordu le passé dans leurs mains,
Et jeté dans le feu de la forge profonde
Ce combustible utile et hideux, le vieux monde;
Je m'étais dit que l'homme avait soif, avait faim
D'être une âme immortelle, et qu'il avait enfin
Su montrer et prouver sa divinité fière
Par l'agrandissement subit de la lumière
Et par la délivrance auguste des vivants;
J'ai dit que ni les rois, ni les flots, ni les vents,
Ne pouvaient désormais rien contre un tel prodige;
Qu'on avait pour cela passé le Rhin, l'Adige,
Le Nil, l'Èbre, et crié sur les monts: Liberté!
Oui, j'avais cru pouvoir dire qu'une clarté
Sortait de ce grand siècle, et que cette étincelle
Rattachait l'âme humaine à l'âme universelle,
Qu'ici-bas, où le sceptre est un triste hochet,
La solidarité des hommes ébauchait
La solidarité des mondes, composée
De toute la bonté, de toute la pensée,
Et de toute la vie éparse dans les cieux;
Oui, je croyais, les yeux fixés sur nos aïeux,
Que l'homme avait prouvé superbement son âme.
Aussi, lorsqu'à cette heure un allemand proclame
Zéro pour but final et me dit:--O néant,
Salut!--j'en fais ici l'aveu, je suis béant;
Et quand un grave anglais, correct, bien mis, beau linge,
Me dit:--Dieu t'a fait homme et moi je te fais singe;
Rends-toi digne à présent d'une telle faveur!--
Cette promotion me laisse un peu rêveur.
DÉNONCÉ A CELUI QUI CHASSA
LES VENDEURS DU TEMPLE
La vieille en pleurs disait:--La misère en est cause,
Pour mon bon vieux défunt je n'aurai pas grand'chose,
Un seul cierge, un seul prêtre, et deux mots d'oraison
A la porte. On peut bien entrer dans la maison,
Avoir l'autel, avoir les saints, avoir les châsses,
Tout le clergé chantant des actions de grâces,
Des psaumes, des bedeaux, tout; mais il faut payer,
Hélas! et moi qui dois trois termes de loyer,
Je n'ai pas de quoi faire enterrer mon pauvre homme.--
Ainsi parlait la veuve, et je songeais à Rome.
Quoi! le riche et le pauvre ont des enterrements
Différents; l'un a droit aux embellissements,
L'autre pas; l'un descend chez les morts, l'autre y tombe,
Et l'un n'est pas l'égal de l'autre dans la tombe!
Quoi! Dieu n'est pas gratis! Quoi! prêtres, le martyr,
Le saint, l'ange, ne veut de sa boîte sortir
Que pour de l'or; sinon vous refermez l'armoire
Sur le ciel, sur la Vierge et sa robe de moire,
Et sur l'enfant Jésus rose et couleur de chair!
Quoi! votre crucifix coûte plus ou moins cher,
Selon qu'il va devant ou qu'il marche derrière!
Prêtres, vous mesurez au cercueil la prière;
Longue, si le cadavre est grand; courte, s'il n'est
Qu'un méchant pauvre mort,--le prêtre s'y connaît,--
Cloué dans une bière étroite et misérable!
Prêtres, le hêtre aux champs, l'aulne, l'ormeau, l'érable,
Versent l'ombre pour rien. Mai ne dit pas aux prés:
Les fleurs, c'est tant. Voyez mon tarif. Vous paierez
Tant pour la violette et tant pour la lavande!
Ah! Dieu veut qu'on le donne et non pas qu'on le vende!
La mort fut toujours juste et toujours nivela;
Reconnaissez au moins cette égalité-là;
Respectez le cercueil sans mépriser la bière;
Faites le même accueil à la même poussière,
Sur le même silence ayez le même chant.
Quoi! je cherche un apôtre et je trouve un marchand!
C'est d'un comptoir que part l'escalier de la chaire!
Que diraient-ils de voir leurs psaumes à l'enchère,
Ces hommes qui songeaient, pâles, dans le désert?
Ah! ce _De Profundis_ superfin qui ne sert
Qu'aux riches, et qu'on met en musique, et qu'on brode,
Que Jésus n'aurait pas et qu'obtiendrait Hérode,
O terreur! il n'en faut pas tant pour faire Dieu
Farouche, et pour changer en ciel noir le ciel bleu!
La prière vendue a l'accent du blasphème.
Hélas! c'est de la nuit que dans les cœurs on sème;
L'ombre, au-dessus de vous, mages qui brocantez,
Efface brusquement toutes les vérités.
Quoi! vous ne voyez pas l'éclipse formidable!
Vous qui savez combien l'abîme est insondable,
Vous vous faites vendeurs!
Prêtres, l'adossement
De l'échoppe suffit pour que le firmament
Épaississe au-dessus de l'église ses voiles;
La boutique retire au temple les étoiles.
LES ENTERREMENTS CIVILS
Oh! certes, je sais bien, moi souffrant et rêvant,
Que tout cet inconnu qui m'entoure est vivant,
Que le néant n'est pas, et que l'Ombre est une Ame;
La cendre ne parvient qu'à me prouver la flamme;
Faire voir clairement le ciel, l'éternel port,
La vie enfin, c'est là le succès de la mort;
Oh! certes, je voudrais qu'au ténébreux passage
Mon cercueil, esquif sombre, eût pour pilote un sage,
Un pontife, un apôtre, un auguste songeur,
Un mage, ayant au front l'attente, la rougeur
Et l'éblouissement de la profonde aurore;
Je voudrais qu'à la fosse où meurt le rien sonore
Un sénateur du vrai, du réel, un magnat
Du sépulcre, un docteur du ciel, m'accompagnât;
Oui, je réclamerais cette sainte prière!
Devant la formidable et noire fondrière,
Oui, je trouverais bon que pour moi, loin du bruit,
Une voix s'élevât et parlât à la nuit!
Car c'est l'heure où se fend du haut en bas le voile;
C'est dans cette nuit-là que se lève l'étoile!
Je le voudrais! et rien ne me serait meilleur
Qu'une telle prière après un tel malheur,
Ma vie ayant été dure et funèbre, en somme.
Mais, ô Toi! dis, réponds, parle. Est-ce que cet homme
Qui sait mal, et qui fait exprès de mal savoir,
Qui pour un dogme obscur déserte un clair devoir,
Qui prêche le miracle et rit du phénomène,
Mal penché sur l'angoisse et sur l'énigme humaine,
Qui, d'un côté bassesse et de l'autre fureur,
Flétrit l'escroc forçat et l'adore empereur,
Qui dit au genre humain: Malheur, si tu raisonnes!
Qui damne et ment, qui met l'abîme en trois personnes,
Qui rêve un univers petit, sinistre et noir,
Fait de notre seul globe, et qui ne veut pas voir
Luire en tous tes soleils toutes tes évidences,
Qui crèverait cet œil, l'astre où tu te condenses,
S'il pouvait, et ferait la nuit sur l'horizon,
Qui tarife l'autel, l'antienne, l'oraison,
Qui, par devant superbe et vendu par derrière,
Offre au riche et refuse au pauvre sa prière,
Si le pauvre ne peut le payer assez cher;
Est-ce que ce vivant à regret, que la chair
Indigne, et qui jadis nia l'âme des femmes,
Qui préfère à l'hymen, aux purs épithalames,
Aux nids, ce suicide affreux, le célibat;
Qui voudrait qu'à son gré le firmament tombât,
Qui devant Josué soufflette Galilée;
Qui dresse un noir bûcher dans ton ombre étoilée,
Et tâche d'éclipser l'aube au sommet du mont,
Torquemada là-bas, chez nous Laubardemont;
Qui, dans l'Inde, en Espagne, au Mexique, aux Cévennes,
Saigna l'humanité gisante aux quatre veines;
Qui voit la guerre, et chante un te deum dessus;
Qui repaierait Judas et reclouerait Jésus,
Indulgent à qui règne et sévère à qui souffre,
Ayant sous lui l'erreur comme l'onde a le gouffre,
Sorte d'homme terrible où l'on peut naufrager;
Dis, est-ce que moi, pâle et flottant passager
Qui veux la clarté vraie et non la lueur fausse,
Je dois faire appeler cet homme sur ma fosse?
Est-ce que sur la tombe il est le bienvenu?
Est-ce qu'il est celui qu'écoute l'Inconnu?
Est-ce que sa voix porte au delà de la terre?
Est-ce qu'il a le droit de parler au mystère?
Est-ce qu'il est ton prêtre? Est-ce qu'il sait ton nom?
Je vois Dieu dans les cieux faire signe que non.
VICTORIEUX OU MORT
Une telle promesse étant faite à l'abîme,
On attend la lueur d'une action sublime
Et, s'en croyant déjà vaguement éclairé,
Le peuple bat des mains.--Va donc, hélas!--J'irai,
Dit-il, et reviendrai vainqueur ou mort.
La plaine
De tous les grondements de la bataille est pleine;
Soldats, sabres au vent! histoire, sois témoin!
Dans la vaste fumée il disparaît au loin.
Et la journée est longue et la mêlée est noire.
Il revient! Cueillez tous des palmes! hurrah! gloire!
Le peuple, à saluer les nobles têtes prompt,
Accourt.--France! il revient, c'est un laurier au front,
Ou, comme Franceschi qu'on rapporta naguère,
Couché tout de son long sous son manteau de guerre!
C'est un grand nom de plus au livre d'or inscrit...--
Et la victoire pleure, et le sépulcre rit.
LE PRISONNIER
Cet homme a pour prison l'ignominie immense.
On pouvait le tuer, mais on fut sans clémence,
Il vit.
Il est dans l'âpre et lugubre prison
Invisible, toujours debout sur l'horizon,
L'opprobre.
Cette tour a la hauteur du songe.
Sa crypte jusqu'aux lieux ignorés se prolonge,
Ses remparts ont de noirs créneaux vertigineux,
Si vains qu'on n'y pourrait pendre une corde à nœuds,
Si terribles que rien jamais ne vous procure
Une échelle appliquée à la muraille obscure.
Aucun trousseau de clefs n'ouvre ce qui n'est plus.
On est captif. Dans quoi? Dans de l'ombre. Et reclus;
Où? Dans son propre gouffre. On a sur soi le voile.
C'est fini. Deuil! Jamais on ne verra l'étoile
Ni l'azur apparaître au plafond sidéral.
Là, rien qui puisse rendre à l'affreux général
Cette virginité, la France point trahie.
Sa mémoire est déjà de lui-même haïe.
Pas d'enceinte à ce bagne épars dans tous les sens,
Qui va plus loin que tous les nuages passants,
Car l'élargissement du déshonneur imite
Un rayonnement d'astre et n'a point de limite.
Pour bâtir la prison qui jamais ne finit
La loi ne se sert pas d'airain ni de granit;
C'est la fange qu'on prend, la fange étant plus dure;
Cette bastille-là toujours vit, toujours dure,
Pleine d'un crépuscule au pâle hiver pareil,
Brume où manque l'honneur comme aux nuits le soleil,
Oubliette où l'aurore est éteinte, où médite
Ce qui reste d'une âme après qu'elle est maudite.
Ce misérable est seul dans cette ombre; son front
Est plié, car la honte est basse de plafond,
Tant l'informe cerveau du fourbe est peu lucide,
Tant est lourd à porter le poids du parricide!
Si cet homme eût voulu, la France triomphait.
Il porte au cou ce noir carcan: ce qu'il a fait.
De la déroute affreuse il fut le vil ministre.
Sa conscience nue, indignée et sinistre,
Est près de lui, disant: L'abject sort du félon,
Ganelon de Judas et toi de Ganelon.
Sois le désespéré. Dors si tu peux, je veille.--
Il entend cette voix sans cesse à son oreille.
Morne, il n'a même plus cet espoir, un danger.
Il faut qu'il reste, il faut qu'il vive, pour songer
Aux vieilles légions de France prisonnières,
Pour qu'il soit souffleté par toutes nos bannières
Frémissantes, la nuit, dans ses rêves hideux.
D'ailleurs nos aïeux morts n'auraient au milieu d'eux
Pas voulu de ce spectre, et leur grand souffle sombre,
Certe, eût chassé d'abîme en abîme cette ombre,
Et fouetté, ramené, repris, poussé, traîné
Ce fuyard à la fuite à jamais condamné!
Car, grâce à lui, l'on peut cracher sur notre gloire,
Car c'est par toi, maudit, que nos preux, notre histoire,
Nos régiments, de tant de victoires étoilés,
Que Wagram, Austerlitz, Lodi, s'en sont allés
En prison, sous les yeux de l'anglais et du russe,
Le dos zébré du plat du sabre de la Prusse!
Inexprimable deuil!
Donc cet homme est muré
Au fond d'on ne sait quel mépris démesuré;
Le regard effrayant du genre humain l'entoure.
Il est la trahison comme Cid la bravoure.
Sa complice, la Peur, sa sœur, la Lâcheté,
Le gardent. Ce rebut vivant, ce rejeté,
Sous l'exécration de tous, sur lui vomie,
Râle, et ne peut pas plus sortir de l'infamie
Que l'écume ne peut sortir de l'Océan.
L'opprobre, ayant horreur de lui, dirait: Va-t'en,
Les anges justiciers, secouant sur cette âme
Leur glaive où la lumière, hélas! s'achève en flamme,
Crieraient: Sors d'ici! rentre au néant qui t'attend!
Qu'il ne pourrait; aucune ouverture n'étant
Possible, ô cieux profonds, hors d'une telle honte!
Cet homme est le Forçat! Qu'il descende ou qu'il monte,
Que trouve-t-il? En bas l'abjection; en haut
L'abjection. Son cœur est brûlé du fer chaud.
Le criminel, eût-il plus d'or qu'il n'en existe,
Ne corrompra jamais son crime, geôlier triste.
Deux verrous ont fermé sa porte pour jamais,
L'un qu'on nomme Strasbourg, l'autre qu'on nomme Metz.
Ah! cet infâme a mis le pied sur la patrie.
Quand une âme ici-bas est à ce point flétrie,
Lorsqu'on l'a vue au fond des forfaits se vautrer,
L'honneur libre et vivant n'y peut pas plus rentrer
Que l'abeille ne vient sur une rose morte.
Ah! le Spielberg est noir, la Bastille était forte,
Le Saint-Michel rempli de cages était haut,
Le vieux château Saint-Ange est un puissant cachot;
Mais aucun mur n'égale en épaisseur la honte.
Dieu tient ce prisonnier et lui demande compte.
Comment a-t-il changé notre armée en troupeau?
Qu'a-t-il fait des canons, des soldats, du drapeau,
Du clairon réveillant les camps, de l'espérance,
De nous tous, et combien a-t-il vendu la France?
Oh! quelle ombre de tels coupables ont sur eux!
Cave et forêt! rameaux croisés! murs douloureux!
Stigmate! abaissement! chute! dédains horribles!
Comment fuir de dessous ces branchages terribles?
O chiens, qu'avez-vous donc dans les dents? C'est son nom.
Il habite la faute, éternel cabanon,
Labyrinthe aux replis monstrueux et funèbres
Où les ténèbres sont derrière les ténèbres,
Geôle où l'on est captif tant qu'on est regardé.
Et qui donc maintenant dit qu'il s'est évadé?
APRÈS LES FOURCHES CAUDINES
Rome avait trop de gloire, ô dieux, vous la punîtes
Par le triomphe énorme et lâche des samnites;
Et nous vîmes ce deuil, nous qui vivons encor.
Cela n'empêche pas l'aurore aux rayons d'or
D'éclore et d'apparaître au-dessus des collines.
Un champ de course est près des tombes Esquilines,
Et parfois, quand la foule y fourmille en tous sens,
J'y vais, l'œil vaguement fixé sur les passants.
Ce champ mène aux logis de guerre où les cohortes
Vont et viennent ainsi que dans les villes fortes;
Avril sourit, l'oiseau chante, et, dans le lointain,
Derrière les coteaux où reluit le matin,
Où les roses des bois entr'ouvrent leurs pétales,
On entend murmurer les trompettes fatales;
Et je médite, ému. J'étais aujourd'hui là.
Je ne sais pas pourquoi le soleil se voila;
Les nuages parfois dans le ciel se resserrent.
Tout à coup, à cheval et lance au poing, passèrent
Des vétérans aux fronts hâlés, aux larges mains;
Ils avaient l'ancien air des grands soldats romains;
Et les petits enfants accouraient pour les suivre;
Trois cavaliers, soufflant dans des buccins de cuivre,
Marchaient en tête, et comme, au front de l'escadron,
Chacun d'eux embouchait à son tour le clairon,
Sans couper la fanfare ils reprenaient haleine.
Ces gens de guerre étaient superbes dans la plaine;
Ils marchaient de leur pas antique et souverain.
Leurs boucliers portaient des méduses d'airain,
Et l'on voyait sur eux Gorgone et tous ses masques;
Ils défilaient, dressant les cimiers de leurs casques,
Dignes d'être éclairés par des soleils levants,
Sous des crins de lion qui se tordaient aux vents.
Que ces hommes sont beaux! disaient les jeunes filles.
Tout souriait, les fleurs embaumaient les charmilles,
Le peuple était joyeux, le ciel était doré.
Et, songeant que c'étaient des vaincus, j'ai pleuré.
PAROLES DANS L'ÉPREUVE
Les hommes d'aujourd'hui qui sont nés quand naissait
Ce siècle, et quand son aile effrayante poussait,
Ou qui, quatrevingt-neuf dorant leur blonde enfance,
Ont vu la rude attaque et la fière défense,
Et pour musique ont eu les noirs canons béants,
Et pour jeux de grimper aux genoux des géants;
Ces enfants qui jadis, traînant des cimeterres,
Ont vu partir, chantant, les pâles volontaires,
Et connu des vivants à qui Danton parlait,
Ces hommes ont sucé l'audace avec le lait.
La Révolution, leur tendant sa mamelle,
Leur fit boire une vie où la tombe se mêle,
Et, stoïque, leur mit dans les veines un sang
Qui, lorsqu'il faut sortir et couler, y consent.
Ils tiennent de l'austère et tragique nourrice
L'amour de la blessure et de la cicatrice,
Et, pour trembler, pour fuir, pour suivre qui fuirait,
L'impossibilité de plier le jarret.
Ils pensent que faiblir est chose abominable,
Que l'homme est au devoir, et qu'il est convenable
Que ceux à qui Dieu fit l'honneur de les choisir
Pour vivre dans un temps de risque et de désir,
Marchent, et, courant droit au but qui les réclame,
Désapprennent les pas en arrière à leur âme.
Ils veulent le progrès durement acheté,
Ne tiennent en réserve aucune lâcheté,
Jettent aux profondeurs leurs jours, leur cœur, leur joie,
Ne se rétractent point parce qu'un gouffre aboie,
Vont toujours en avant et toujours devant eux;
Ils ne sont pas prudents de peur d'être honteux;
Et disent que le pont où l'on se précipite,
Hardi pour l'abordage, est lâche pour la fuite.
Soi-même se scruter d'un regard inclément,
Être abnégation, martyre, dévouement,
Bouclier pour le faible et pour le destin cible,
Aller, ne se garder aucun retour possible,
Ne jamais se servir pour s'évader d'en haut,
Pour fuir, de ce qui sert pour monter à l'assaut,
Telle est la loi; la loi du devoir, du Calvaire,
Qui sourit aux vaillants avec son front sévère.
Peuple, homme, esprit humain, avance à pas altiers!
Parmi tous les écueils et dans tous les sentiers,
Dans la société, dans l'art, dans la morale,
Partout où resplendit la lueur aurorale,
Sans jamais t'arrêter, sans hésiter jamais,
Des fanges aux clartés, des gouffres aux sommets,
Va! la création, cette usine, ce temple,
Cette marche en avant de tout, donne l'exemple!
L'heure est un marcheur calme et providentiel;
Les fleuves vont aux mers, les oiseaux vont au ciel;
L'arbre ne rentre pas dans la terre profonde
Parce que le vent souffle et que l'orage gronde;
Homme, va! reculer, c'est devant le ciel bleu
La grande trahison que tu peux faire à Dieu.
Nous donc, fils de ce siècle aux vastes entreprises,
Nous qu'emplit le frisson des formidables brises,
Et dont l'ouragan sombre agite les cheveux,
Poussés vers l'idéal par nos maux, par nos vœux,
Nous désirons qu'on ait présent à la mémoire
Que nos pères étaient des conquérants de gloire,
Des chercheurs d'horizons, des gagneurs d'avenir,
Les amants du péril que savait retenir
Aux âcres voluptés de ses baisers farouches
La grande mort, posant son rire sur leurs bouches;
Qu'ils étaient les soldats qui n'ont pas déserté,
Les hôtes rugissants de l'antre liberté,
Les titans, les lutteurs aux gigantesques tailles,
Les fauves promeneurs rôdant dans les batailles!
Nous sommes les petits de ces grands lions-là.
Leur trace sur leurs pas toujours nous appela;
Nous courons; la souffrance est par nous saluée;
Nous voyons devant nous, là-bas, dans la nuée,
L'âpre avenir à pic, lointain, redouté, doux;
Nous nous sentons perdus pour nous, gagné pour tous;
Nous arrivons au bord du passage terrible;
Le précipice est là, sourd, obscur, morne, horrible;
L'épreuve à l'autre bord nous attend; nous allons,
Nous ne regardons pas derrière nos talons;
Pâles, nous atteignons l'escarpement sublime,
Et nous poussons du pied la planche dans l'abîme.
L
L'ÉLÉGIE DES FLÉAUX
LE POËTE.
Tu ne l'as pourtant pas mérité, ma patrie!
LE CHŒUR.
Oh! quel acharnement sur la grande meurtrie!
La bataille a passé, chaos sombre et tonnant;
Voici la vision des vagues maintenant.
Une meute de flots terribles, des montagnes
D'eau farouche, l'horreur dans les pâles campagnes,
Et l'apparition des torrents forcenés!
L'auguste France, en proie aux chocs désordonnés,
Semble un titan ayant de l'eau jusqu'aux épaules;
Et l'on voit une fuite immense vers les pôles
De la pluie et de l'ombre et des brouillards mouvants,
Sous la cavalerie effroyable des vents;
La mort accourt avec la rumeur d'une foule;
Tout un peuple, sous qui l'effondrement s'écroule,
Crie et se tord les bras, prêt à couler à fond;
Comme un flocon de neige un toit s'efface et fond;
Une rivière, hier dans les prés endormie,
Gronde, et subitement devient une ennemie;
Le fleuve brusque et noir surprend l'homme inquiet,
Et trahit les hameaux auxquels il souriait;
Tout tombe, égalité des chaumes et des marbres;
Les mourants sont par l'eau tordus autour des arbres;
Rien n'échappe, et la nuit monte. Profonds sanglots!
LE POËTE.
Quoi! deux invasions! Après les rois, les flots!
LE CHŒUR.
Deux inondations! L'onde après les vandales!
Ce n'était pas assez d'avoir eu les sandales
D'on ne sait quel césar tudesque sur nos fronts;
Ce n'était pas assez d'avoir, sous les affronts,
Vu nos drapeaux hagards frissonner dans nos villes;
Ce n'était pas assez, lorsque les hordes viles
Marchaient sur nous, souillant ce que nous adorons,
De nous être bouché l'oreille à leurs clairons;
Le deuil succède au deuil, le ravage au ravage;
L'onde fatale arrive après le roi sauvage;
Et voilà de nouveau sous un noir tourbillon
L'écrasement des blés, du verger, du sillon!
O désastres! ô chute! où sera le refuge
Si l'eau fait un tel gouffre et l'homme un tel déluge?
Jadis le sort frappa Rome et s'interrompit,
La laissant respirer; mais pour nous nul répit.
LE POËTE.
Deux supplices. Le nord, le sud. L'un après l'autre.
LE CHŒUR.
Hier nous avions sur nous la bête qui se vautre
Cyniquement, au gré des rois épanouis,
La guerre, et des troupeaux de canons inouïs
Nous jetant l'aboiement de l'abîme; la France
Subissait, sous un ciel d'où fuyait l'espérance,
Le bombardement lâche et tortueux, crachant
L'éclair, et foudroyant le toit, le mur, le champ,
La forêt, la cité, l'homme, l'enfant, la femme;
L'eau sombre aujourd'hui vient au secours de la flamme;
Elle vient achever ce fier pays blessé;
Les fléaux avaient hâte, ils ont recommencé;
Après l'embrasement, le torrent nous accable;
A présent ce n'est plus sous l'obus implacable,
C'est dans les flots qu'on voit les villes succomber.
Dures heures de nuit que le temps fait tomber
Goutte à goutte sur nous de sa morne clepsydre!
Hier c'était le dragon, et maintenant c'est l'hydre.
LE POËTE.
Est-ce fini? Pensif, je dis au gouffre: Après?
LE CHŒUR.
O France! mourras-tu? Non. Car, si tu mourais
Le mal vivrait, l'effroi vivrait; cette fenêtre,
L'aube, se fermerait; on verrait la mort naître.
L'immense mort de tout. France, l'extinction
De Ninive, de Tyr, d'Athènes, de Sion,
Rome oubliant son nom, Thèbes perdant sa forme,
Ne seraient rien auprès de ton éclipse énorme.
Le passé monstrueux se dresserait debout.
Ce cadavre crierait:--J'existe. Éteignez tout.
Plus de flambeaux. Vivez, spectres. La France est morte!--
Alors, ô cieux profonds! l'ombre ouvrirait sa porte;
On verrait revenir toute l'antique horreur,
Les larves, l'ancien pape et l'ancien empereur,
Tous les forfaits sacrés, toutes les basses gloires,
Les sanglants constructeurs des religions noires,
Arbuez, l'âme terrible où se réfugia
L'affreux dogme sorti de l'antre à Borgia,
Bossuet bénissant Montrevel, les bastilles
Faisant comme des dents grincer leurs sombres grilles;
Ces masques, Loyola, de Maistre, dont l'œil luit,
Tomberaient, laissant voir ce visage, la nuit;
Alors reparaîtraient Cisneros, Farinace,
Louvois, Maupeou, la vieille autorité tenace
Sous qui rampe la foule aux confuses rumeurs,
Et ces lugubres lois, et ces lugubres mœurs
Qui livrent aux bûchers l'Italie et l'Espagne,
Jettent au cabanon Colomb, mettent au bagne
Des peuples tout entiers, juifs ou bohémiens,
Et qui font Louis quinze assassin de Damiens.
LE POËTE.
On reverrait ce Styx, le passé! mornes rives!
LE CHŒUR.
Non, France. L'univers a besoin que tu vives.
Tu vivras. L'avenir mourrait sous ton linceul.
LE POËTE.
France, France, sans toi le monde serait seul.