château. Elle le suivit d'un pas agile, tantôt fredonnant une
cavatine, tantôt lui adressant de nouvelles instructions sur
la manière de tenir son bouquet, ou le touchant légèrement du
bout de sa canne pour lui faire admirer quelque oiseau perché
sur une branche.
Clodilde et M. de Moras les attendaient, assis sur un banc
devant la porte du château. L'inquiétude peinte sur leur
visage se dissipa au bruit de la voix rieuse de Julia. Dès
qu'elle les aperçut, la jeune femme enleva le bouquet à Lucan,
accourut vers Clodilde, et, lui jetant dans les bras sa
moisson de fleurs:
-- Ma mère, dit-elle, nous avons fait une délicieuse
promenade... Je me suis beaucoup amusée. M. de Lucan aussi,...
et, de plus, il a beaucoup profité dans ma conversation... Je
lui ai ouvert des horizons!...
Elle décrivit avec la main une grande courbe dans le vide,
pour indiquer l'immensité des horizons qu'elle avait ouverts à
M. de Lucan. Puis, entraînant sa mère vers la salle à manger
et aspirant l'air avec force:
-- Oh! cette cuisine de ma mère! dit-elle. Quel arôme!
Cette belle humeur, qui mit le château en fête, ne se démentit
pas de toute la journée, et, chose inespérée, elle persista le
lendemain et les jours suivants sans altération sensible. Si
Julia nourrissait encore quelques restes de ses farouches
ennuis, elle avait du moins la bonté de les réserver pour elle
et d'en souffrir seule. Plus d'une fois encore, on la vit
revenir de ses excursions solitaires, le front soucieux et
l'oeil sombre; mais elle secouait ces dispositions équivoques
dès qu'elle se retrouvait en famille, et n'avait plus que des
grâces. Elle en avait surtout pour M. de Lucan, envers qui
elle sentait apparemment qu'elle avait beaucoup à réparer.
Elle absorbait même son temps sans beaucoup de discrétion, et
le mettait un peu trop souvent en réquisition pour des
promenades, des dessins de tapisserie, de la musique à quatre
mains, quelquefois pour rien, simplement pour le déranger, se
plantant devant ses fenêtres, et lui posant à travers ses
lectures des séries de questions burlesques. Tout cela était
charmant: M. de Lucan s'y prêtait avec complaisance, et
n'avait pas assurément grand mérite.
La baronne de Pers vint sur ces entrefaites passer trois jours
chez sa fille. Elle fut informée aussitôt avec détails du
changement miraculeux qui s'était opéré dans le caractère de
Julia et dans sa manière d'être à l'égard de son beau-père.
Témoin des gracieuses attentions qu'elle prodiguait à M. de
Lucan, madame de Pers eut des démonstrations de vive
satisfaction, au milieu desquelles on retrouvait toutefois
quelques traces de ses anciennes préventions contre sa petite-fille.
La veille du départ de la baronne on invita quelques voisins à
dîner pour lui être agréable, car elle n'avait qu'un faible
goût pour l'intimité de famille, et elle aimait passionnément
les étrangers. On lui donna donc, faute de temps pour mieux
faire, le curé de Vastville, le percepteur, le médecin et le
receveur de l'enregistrement, hôtes assez habituels du château
et grands admirateurs de Julia. C'était peu de chose sans
doute, c'était assez cependant pour fournir à la baronne
l'occasion de mettre une robe habillée.
Julia, pendant le dîner, parut s'appliquer à faire la conquête
du curé, vieillard candide, qui subissait la fascination de sa
voisine avec une sorte de stupeur joyeuse. Elle le faisait
manger, elle le faisait boire, elle le faisait rire.
-- Quel serpent, n'est-ce pas, monsieur le curé? dit la
baronne.
-- Elle est bien aimable, dit le curé.
-- A faire frémir, reprit la baronne.
Le soir, après quelques tours de valse, Julia, accompagnée par
son mari, chanta de sa belle voix grave des mélodies inédites,
des chansons nationales qu'elle avait rapportées d'Italie. Un
de ces airs lui rappelant une espèce de tarentelle qu'elle
avait vu danser par des femmes de Procida, elle pria son mari
de la jouer. Elle contait en même temps avec feu comment se
dansait cette tarentelle, en donnant une rapide indication des
pas, des gestes et des attitudes; puis, tout à coup, entraînée
par l'ardeur de son récit:
-- Attendez, Pierre, dit-elle, je vais la danser... Ce sera
plus simple.
Elle releva sa traîne, qui la gênait, et pria sa mère de la
fixer avec des épingles. Pendant ce temps, elle s'occupait
elle-même activement: il y avait sur la cheminée et sur les
consoles des vases remplis de fleurs et de verdure; elle y
puisait de ses mains alertes, et, posée devant une glace elle
piquait et entrelaçait pêle-mêle dans ses cheveux magnifiques
des fleurs, des herbes, des grappes, des épis, tout ce qui
venait sous ses doigts. La tête chargée de cette couronne
épaisse et frissonnante, elle vint se placer au milieu du
salon.
-- Allez, mon ami! dit-elle à M. de Moras.
Il joua la tarentelle, qui débutait par une sorte de pas de
ballet lent et solennel que Julia mima avec ses airs
souverains, déployant et reployant comme des guirlandes ses
bras d'almée; puis, le rythme s'animant de plus en plus, elle
frappa le parquet de ses pas rapides et redoublés avec la
souplesse sauvage et le sourire épanoui d'une jeune bacchante:
brusquement elle termina par une glissade prolongée qui
l'amena toute palpitante devant M. de Lucan, assis en face
d'elle. Là, elle fléchit un genou, porta d'un geste soudain
ses deux mains à ses cheveux, et, secouant en même temps sa
tête penchée, elle fit tomber sa couronne en pluie de fleurs
aux pieds de Lucan, en disant de sa plus douce voix, sur le
ton d'un gracieux hommage:
-- Monsieur!...
Après quoi, elle se redressa, toujours glissante, se jeta dans
un fauteuil, prit gravement le tricorne du curé, et s'en
éventa le visage.
Au milieu des applaudissements et des rires qui remplissaient
le salon, la baronne de Pers se rapprocha doucement de Lucan
sur le canapé qu'ils occupaient en commun, et lui dit tout
bas:
-- Ah çà, mon cher monsieur, qu'est-ce que c'est donc que ce
nouveau système-là? Savez-vous que j'aimais encore mieux sa
première manière, moi?...
-- Comment, chère madame? Pourquoi donc? dit simplement Lucan.
Mais, avant que la baronne eût pu s'expliquer, en supposant
qu'elle en eût l'intention, Julia fut prise d'une nouvelle
fantaisie.
-- Décidément j'étouffe,... dit-elle. -- Monsieur de Lucan,
offrez-moi votre bras.
Elle sortit, et Lucan l'accompagna. Elle s'arrêta dans le
vestibule pour se couvrir la tête de son grand voile blanc,
parut hésiter un moment entre la porte du jardin et celle de
la cour; puis, se décidant:
-- Dans l'allée aux Dames, dit-elle; c'est là qu'il fait le
plus frais.
L'allée aux Dames qui était le lieu de promenade favori de
Julia, s'ouvrait en face de l'avenue, à l'autre extrémité de
la cour. C'était un sentier en pente douce pratiqué entre
l'escarpement rocheux des coteaux boisés et le bord d'un ravin
qui paraissait avoir été un des fossés de l'ancien château. Un
ruisseau coulait au fond de ce ravin avec un bruit
mélancolique; il allait se perdre, à quelque distance, dans un
petit étang ombragé de saules, et gardé par deux vieilles
nymphes de marbre, auxquelles l'allée aux Dames devait son
nom, consacré par la tradition du pays. A mi-chemin entre la
cour et l'étang, des fragments de mur et des cintres brisés,
débris de quelque fortification extérieure, s'étageaient sur
le revers du coteau; pendant quelques pas, ces ruines
bordaient le sentier de leurs épais contre-forts, et y
projetaient, avec des festons de lierre et de ronces, une
masse d'ombre que la nuit changeait en ténèbres opaques. On
eût dit alors que le passage était coupé par un abîme. Le
caractère sombre de ce site n'était pas, d'ailleurs, sans
quelques adoucissements: un sable fin et sec jonchait le
sentier; des bancs rustiques étaient adossés çà et là contre
l'escarpement; enfin, les talus gazonnés qui descendaient dans
le ravin étaient semés de jacinthes, de violettes et de
rosiers nains dont le parfum s'élevait et se conservait dans
cette allée couverte comme l'odeur de l'encens dans une
église.
On était alors à la fin de juillet, et la chaleur avait été
accablante dans la journée. En quittant l'atmosphère de la
cour encore embrasée par les feux du couchant, Julia respira
avec avidité l'air frais du ruisseau et des bois.
-- Dieu! que c'est bon! dit-elle.
-- Mais j'ai peur que ce ne soit trop bon, dit Lucan;
permettez-moi...
Et il lui roula en double autour du cou les bouts flottants de
son voile.
-- Comment! vous tenez donc à mes jours? dit-elle.
-- Mais certainement.
-- C'est magnanime!
Elle fit quelques pas en silence, s'appuyant légèrement sur le
bras de son compagnon, et balançant à sa manière sa taille
gracieuse.
-- Votre bon curé doit me prendre pour une espèce de diable?
reprit-elle.
-- Il n'est pas le seul, dit Lucan avec un sang-froid ironique.
Elle eut un rire bref et contraint; puis, après une nouvelle
pause, en continuant sa marche, le front penché:
-- Vous devez pourtant me détester un peu moins maintenant,
dites?
-- Un peu moins.
-- Soyez sérieux, voulez-vous? Je sais que je vous ai fait
beaucoup souffrir... Commencez-vous à me pardonner?
Sa voix avait pris un accent de sensibilité qui ne lui était
pas ordinaire, et qui toucha M. de Lucan.
-- Je vous pardonne de grand coeur, mon enfant, répondit-il.
Elle s'arrêta, et, lui saisissant les deux mains:
-- C'est vrai? c'est fini de nous haïr?... dit-elle d'un ton
bas et comme timide. Vous m'aimez un peu?
-- Je vous remercie, dit Lucan avec une gravité émue; je vous
remercie, et je vous aime bien.
Comme elle l'attirait doucement, il l'enlaça d'une franche et
affectueuse étreinte, et posa les lèvres sur son front,
qu'elle lui tendait; mais, au même instant, il sentit la
taille souple de la jeune femme se roidir; sa tête se
renversa, puis elle s'affaissa tout entière, et glissa dans
ses bras comme une tige fauchée.
Il y avait un banc à deux pas, il l'y porta; mais, après l'y
avoir déposée, au lieu de lui donner du secours, il demeura
dans une attitude d'étrange immobilité devant cette forme
charmante et inerte. Il y eut un long silence que troublait
seul le bruit doux et triste du ruisseau. Se réveillant enfin
de stupeur, M. de Lucan appela plusieurs fois d'une voix haute
et presque dure:
-- Julia! Julia!
Comme elle restait sans mouvement, il descendit dans le ravin
à la hâte et y puisa de l'eau dans sa main; il lui en baigna
les tempes. Après un moment, il vit dans l'ombre ses grands
yeux s'ouvrir, et il l'aida à soulever sa tête.
-- Qu'est-ce que c'est? dit-elle en le regardant d'un air
égaré; qu'est-ce qui est arrivé, monsieur?
-- Mais vous vous êtes trouvée mal, dit Lucan en riant.
-- Trouvée mal? répéta Julia.
-- Sans doute; c'est ce que je craignais... Le froid vous aura
saisie. Pouvez-vous marcher? voyons, essayez.
-- Très-bien, dit-il en lui prenant le bras.
Comme tous ceux qui éprouvent des défaillances subites, Julia
ne se rappelait que d'une manière très-indistincte la
circonstance qui avait provoqué son évanouissement.
Ils avaient repris à pas lents le chemin du château.
-- Trouvée mal! reprit-elle gaiement; Dieu! que c'est ridicule!
Puis, avec une vivacité subite:
-- Mais qu'est-ce que j'ai dit? Est-ce que j'ai parlé?
-- Vous avez dit: "J'ai froid!" et puis vous êtes partie.
-- Comme cela?
-- Comme cela.
-- Est-ce que vous avez cru que j'étais morte?
-- Je l'ai espéré un instant, dit froidement Lucan.
-- Quelle horreur!... Mais nous causions avant cela? Qu'est-ce
que nous disions?
-- Nous faisions un pacte de bonne amitié.
-- Eh bien, il n'y paraît guère... monsieur de Lucan!
-- Madame?
-- Vous avez l'air de m'en vouloir de ce que je me suis trouvée
mal?
-- Sans doute... D'abord, je n'aime pas les histoires,... et
puis c'est entièrement votre faute;... vous êtes si
imprudente, si déraisonnable!
-- Oh! mon Dieu!... voulez-vous un bâton?
Et, comme on apercevait les lumières du château:
-- À propos, n'inquiétez pas ma mère de ce détail, n'est-ce
pas?
-- Je n'aurai garde; soyez tranquille.
-- Vous êtes parfaitement maussade, vous savez?
-- C'est vrai; mais j'ai passé là quelques minutes tellement
pénibles...
-- Je vous plains de toute mon âme, dit sèchement Julia.
Elle se débarrassa de son voile dans le vestibule, et rentra
dans le salon.
La baronne de Pers, qui devait partir le lendemain de bonne
heure, s'était déjà retirée. Julia joua des sonates à quatre
mains avec sa mère. M. de Lucan remplaça le mort au whist du
curé, et la soirée s'acheva paisiblement.
VII
Le lendemain matin, Clodilde allait monter en voiture avec sa
mère, qu'elle conduisait à la gare; M. de Lucan, retenu au
château par un rendez-vous d'affaires, assistait à leur
départ. Il remarqua l'air absorbé de la baronne; elle était
silencieuse, contre sa coutume, elle jetait sur lui des
regards embarrassés; elle s'approcha plusieurs fois avec un
sourire contraint et d'un air de confidence, puis se borna à
lui adresser des paroles banales. Enfin, profitant d'un moment
où Clodilde donnait quelques ordres, elle se pencha par la
portière, et, serrant avec force la main de Lucan:
-- Soyez honnête homme, monsieur! dit-elle.
Il vit en même temps ses yeux se mouiller. La voiture partit
aussitôt.
L'affaire dont s'occupait alors M. de Lucan, et dont il
s'entretint longuement le matin même avec son avocat et son
avoué, arrivés de Caen dans la nuit, était un vieux procès de
famille que le maire de Vastville, personnage ambitieux et
taquin, avait mis sa gloire à ressusciter. Il s'agissait d'une
revendication de biens communaux qui aurait eu pour effet de
dépouiller M. de Lucan d'une partie de ses bois, et de
déshonorer son domaine patrimonial. Il avait gagné ce procès
en première instance; mais on allait bientôt le juger en
appel, et il conservait des craintes sur le résultat
définitif. Il n'eut pas de peine à colorer de ce prétexte
pendant quelques jours aux yeux des habitants du château une
sévérité de physionomie, une brièveté de langage, et des goûts
de solitude qui couvraient peut-être des soucis plus graves.
Ce prétexte ne tarda pas à lui manquer. Un télégramme lui
apprit, dès le commencement de la semaine suivante, que son
procès était définitivement gagné, et il dut manifester à
cette occasion une allégresse qui était loin de son coeur.
Il reprit dès ce moment le train de la vie commune auquel
Julia continuait d'imprimer tout le mouvement de son active
imagination. Toutefois, il ne se prêta plus avec la même
familiarité affectueuse aux caprices de sa belle-fille. Elle
s'en aperçut; mais elle ne s'en aperçut pas seule. Lucan
surprit dans les regards de M. de Moras de l'étonnement, dans
ceux de Clodilde, des reproches. Un danger nouveau lui
apparut. Il se donnait des torts qu'il était également
impossible, également redoutable d'expliquer ou de laisser
interpréter.
Avec le temps d'ailleurs, la lueur effroyable qui lui avait
traversé le cerveau dans une circonstance récente,
s'affaiblissait; elle ne jetait plus dans son esprit la même
force de conviction. Il concevait des doutes; il s'accusait
par instants d'une véritable aberration; il accusait la
baronne de préventions cruelles et coupables, il se disait
enfin qu'en tout cas le parti le plus sage était de ne pas
croire au drame, et de ne pas le vivifier en y prenant
sérieusement un rôle. -- Malheureusement, le caractère de
Julia, plein de surprises et d'imprévu, ne permettait guère de
suivre avec elle un plan de conduite régulier.
Par une belle après-midi, les hôtes du château, accompagnés de
quelques voisins, avaient fait une excursion à cheval jusqu'à
l'extrémité du cap La Hague. Au retour et vers le milieu de la
route, Julia, qui avait été remarquablement silencieuse tout
le jour, se détacha du groupe principal, et, jetant de côté à
M. de Lucan un regard expressif, poussa son cheval un peu en
avant. Il la rejoignit presque aussitôt. Elle lui lança de
nouveau un coup d'oeil oblique, et brusquement, de son accent
le plus amer et le plus haut:
-- Est-ce que ma présence vous est dangereuse, monsieur?
-- Comment, dangereuse? dit-il en riant. Je ne vous comprends
pas, ma chère dame.
-- Pourquoi me fuyez-vous? Que vous ai-je fait? Que signifient
ces allures nouvelles et désagréables que vous affectez avec
moi? C'est une chose vraiment étrange, que vous soyez d'autant
moins poli que je le suis davantage. On me persécute pendant
des années pour que je vous fasse des mines gracieuses, et,
quand je m'épuise à vous en faire, vous boudez! Qu'est-ce que
cela veut dire? Qu'est-ce qui vous passe par la tête?...
Infiniment curieuse de le savoir.
-- C'est bien simple, et je vais vous l'apprendre en deux mots.
Il me passe par la tête qu'après avoir été peu aimable avec
moi, vous l'êtes maintenant presque trop... J'en suis
sincèrement touché et charmé; mais je crains véritablement
quelquefois de trop détourner à mon profit des attentions
auxquelles je n'ai pas seul droit. Vous savez combien j'aime
votre mari... Il ne peut être question ici de jalousie, bien
entendu; mais l'affection d'un homme est fière et ombrageuse.
Sans descendre à des sentiments bas et d'ailleurs impossibles,
Pierre, se voyant un peu négligé, pourrait se froisser,
s'attrister, et nous en serions tous deux désespérés, n'est-ce
pas?
-- Je ne sais rien faire à demi, dit-elle avec un geste
d'impatience. On ne change pas son naturel. C'est avec mon
coeur à moi, et non avec celui d'un autre, que j'aime et que je
hais... Et puis... pourquoi n'entrerait-il pas dans mes idées
de donner de la jalousie à Pierre?... Ma vieille haine
légendaire pour vous a peut-être fait ce savant calcul... Il
vous tuerait, ou moi, et ce serait un dénoûment comme un
autre.
-- Vous me permettrez bien d'en préférer un autre, dit Lucan,
essayant toujours, mais sans grand succès, de donner un tour
enjoué à ce farouche entretien.
-- Au reste, continua-t-elle, rassurez-vous, mon cher monsieur.
Pierre n'est pas jaloux... Il ne se doute de rien, comme on
dit dans les vaudevilles!
Elle eut un de ses rires mauvais et reprit aussitôt d'un ton
sérieux:
-- Et de quoi se douterait-il? Si je suis aimable pour vous,
c'est par ordre,... et personne ne peut savoir jusqu'à quel
point j'y mets du mien.
-- Je suis persuadé que vous ne le savez pas vous même, dit-il
en riant. Vous êtes une personne naturellement agitée; il vous
faut de l'orage, et, quand il n'y en a pas, vous l'imitez...
Que vous aimiez ou que vous n'aimiez pas votre beau-père, cela
n'a rien au fond de très-dramatique... Il n'y a lieu ici qu'à
des sentiments très-simples et très-ordinaires... Il faut bien
les compliquer un peu,... n'est-ce pas, ma chère?
-- Oui, -- mon cher! -- dit-elle en accentuant ironiquement le
dernier mot.
Puis elle lança son cheval au galop.
On touchait alors à la lisière des bois. Il la vit bientôt
quitter la route directe qui les traversait et prendre un
sentier à travers la bruyère comme pour se jeter en pleine
futaie. Au même instant, Clodilde accourut près de lui, et,
lui touchant l'épaule du bout de sa cravache:
-- Où va donc Julia? dit-elle vivement.
Lucan répondit par un geste vague et par un sourire.
-- Je suis sûre, reprit Clodilde, qu'elle va boire à cette
fontaine là-bas... Elle se plaignait tout à l'heure d'avoir
soif... Suivez-la, mon ami, je vous en prie, et empêchez-la...
Elle a si chaud!... Cela peut être mortel... Courez, je vous
en supplie!
M. de Lucan rendit la main à son cheval, qui partit comme le
vent. Julia avait disparu sous le couvert du bois. Il suivit
sa trace; mais sous la futaie les racines et la pente du
terrain ralentirent un peu sa marche. À quelque distance, dans
une clairière étroite, le travail des siècles et les
filtrations du sol avaient creusé une de ces fontaines
mystérieuses dont l'eau limpide, les parois revêtues de mousse
et l'air de profonde solitude enchantent l'imagination, et en
ont fait jaillir tant de poétiques légendes. Quand M. de Lucan
put apercevoir de nouveau Julia à travers les arbres, elle
avait mis pied à terre. Son cheval, admirablement dressé,
demeurait immobile à deux pas, broutant le feuillage, pendant
que sa maîtresse, à genoux et penchée sur le bord de la
fontaine, buvait dans ses mains.
-- Julia, je vous en prie! dit M. de Lucan en élevant la voix.
Elle s'était relevée par une sorte de bondissement léger: elle
le salua gaiement.
-- Trop tard, monsieur! dit-elle; mais je n'ai bu que quelques
gouttes, quelques petites gouttes seulement, je vous jure!
-- Vous êtes vraiment folle! dit Lucan, qui était alors tout
près d'elle.
-- Le pensez-vous?
Elle agitait ses mains blanches et superbes, qui lui avaient
servi de coupe et qui semblaient secouer des diamants.
-- Donnez-moi votre mouchoir!
Lucan lui donna son mouchoir. Elle s'essuya les mains
gravement; puis, en lui rendant le mouchoir de la main droite,
elle se dressa un peu sur ses pieds et lui présenta sa main
gauche à la hauteur du visage:
-- Là! ne boudez plus!
Lucan baisa la main.
-- L'autre maintenant, reprit-elle... Ne pâlissez donc pas, mon
ami!
M. de Lucan affecta de n'avoir pas entendu ces dernières
paroles, et descendit brusquement de cheval.
-- Il faut que je vous aide à remonter, dit-il d'une voix sèche
et dure.
Elle mettait ses gants le front baissé. Tout à coup, relevant
la tête, et, le regard d'un oeil fixe:
-- Quelle misérable je fais, n'est-ce pas? dit-elle.
-- Non, dit Lucan, mais quelle malheureuse!
Elle s'appuya contre un des arbres qui ombrageaient la source,
la tête à demi renversée et une main sur ses yeux.
-- Venez! dit Lucan.
Elle obéit, et il l'aida à se remettre à cheval. Ils sortirent
du bois sans se parler, regagnèrent la route et eurent bientôt
rejoint la cavalcade.
A peine échappé aux angoisses de cette scène, M. de Lucan
n'hésita point à penser que l'éloignement de Julia et de son
mari en devait être la conséquence nécessaire et immédiate;
mais, quand il vint à chercher les moyens de provoquer leur
brusque départ, son esprit se perdit dans des difficultés
insolubles. Par quel motif, en effet, justifier aux yeux de
Clodilde et de M. de Moras une détermination si nouvelle, si
imprévue? On était arrivé au milieu du mois d'août, et il
était convenu dès longtemps que toute la famille retournerait
à Paris le 1er septembre. La proximité même du terme fixé pour
le départ général donnerait plus d'invraisemblance au prétexte
invoqué pour expliquer cette séparation soudaine. Il était
presque impossible qu'elle n'éveillât pas dans l'esprit de
Clodilde et dans celui du comte des soupçons irréparables, des
lumières mortelles pour le bonheur de l'un et de l'autre. Le
remède était véritablement plus menaçant que le mal lui-même;
car, si le mal était grand, il était du moins inconnu de ceux
dont il aurait brisé le coeur et la vie, et on pouvait encore
espérer qu'il continuerait de l'être à jamais. M. de Lucan
songea un moment à s'éloigner lui-même, mais il était encore
plus impossible de motiver son départ que celui de Julia.
Toutes ces réflexions faites, il résolut de s'armer de
patience et de courage. Une fois à Paris, les habitations
séparées, les relations plus rares, les obligations mondaines,
l'activité de la vie, ne tarderaient pas à tendre, puis à
dénouer paisiblement la situation douloureuse et formidable
sur laquelle il lui était désormais interdit de s'abuser. Il
compta sur lui-même et aussi sur la générosité naturelle de
Julia pour gagner sans éclat et sans brisement le terme
prochain qui devait mettre fin à l'existence commune et à ses
incessants périls. Il ne devait pas être impossible de
conjurer encore pendant une courte période de quinze jours
l'explosion d'un orage qui grondait depuis plusieurs mois sans
laisser voir ses foudres. -- Il oubliait avec quelle effrayante
rapidité les maladies de l'âme comme celles du corps, après
avoir atteint lentement et graduellement certaines crises
fatales, précipitent soudain leurs progrès et leurs ravages.