Dans la même journée et dans les jours qui suivirent, Julia

s'assura de nouveaux titres aux bonnes grâces de M. de Lucan

en se prenant d'un goût vif pour le château de Vastville et

pour les sites environnants. Le château lui plut par son style

romantique, son jardin à la vieille mode orné de charmilles et

d'ifs taillés, les allées solitaires du parc et ses bois

mélancoliques semés de ruines. Elle eut des extases devant les

grandes plaines de bruyères fouettées par les vents de

l'Océan, les arbres aux cimes tordues et convulsives, les

hautes falaises de granit creusées par les vagues éternelles.

-- Tout cela, disait-elle en riant, avait beaucoup de

caractère, et, comme elle en avait beaucoup aussi, elle se

sentait dans son élément. Elle avait trouvé sa patrie, elle

était heureuse; sa mère, à qui elle payait en effusions

passionnées tout son arriéré de tendresse, l'était encore

davantage.

La plupart des journées se passaient en cavalcades. Après le

dîner, Julia, dans cette humeur joyeuse et un peu fiévreuse

qui l'animait, racontait ses voyages en parodiant d'une

manière plaisante ses exaltations et la froideur relative de

son mari devant les chefs-d'oeuvre de l'art antique. Elle

illustrait ces souvenirs par des scènes de mimique où elle

déployait une adresse de fée, une verve d'artiste, et parfois

une drôlerie de rapin. En un tour de main, avec une fleur, un

chiffon, une feuille de papier, elle se faisait une coiffure

napolitaine, romaine, sicilienne. Elle jouait des scènes de

ballet ou d'opéra en repoussant la queue de sa robe d'un coup

de pied tragique, et en accentuant fortement les exclamations

banales du lyrisme italien: -- _O ciel! crudel! perfido! O dio!

perdona!_ Puis, s'agenouillant sur un fauteuil, elle imitait la

voix et les gestes d'un prédicateur qu'elle avait entendu à

Rome, et qui ne paraissait pas l'avoir suffisamment édifiée.

Dans toutes ces attitudes diverses, elle ne perdait pas un

atome de sa grâce, et ses poses les plus comiques gardaient de

l'élégance. À la suite de ces folies, elle reprenait son air

de reine ennuyée.

Sous le charme du mouvement et des prestiges de cette

brillante nature, M. de Lucan pardonnait volontiers à Julia

les caprices et les singularités dont elle était prodigue,

surtout à l'égard de son beau-père. Elle se montrait en

général avec lui ce qu'elle avait été dès le début, amicale et

polie, avec une nuance d'ironie altière; mais elle avait de

fortes inégalités. Lucan surprenait parfois son regard attaché

sur lui avec une expression pénible et comme farouche. Un

jour, elle repoussait avec un brusque maussaderie la main

qu'il lui offrait pour l'aider à descendre de cheval ou à

escalader une barrière. Elle semblait fuir les occasions de se

trouver seule avec lui, et, quand elle ne pouvait échapper à

quelques moments de tête à tête, elle laissait voir tantôt un

malaise irrité, tantôt une impertinence railleuse. Lucan

pensait qu'elle se reprochait parfois de trop démentir ses

anciens sentiments, et qu'elle croyait se devoir à elle-même

de leur donner de temps en temps un gage de fidélité. Il lui

savait gré au surplus de réserver pour lui seul ces signes

équivoques et de n'en pas troubler sa mère. En somme, il

n'attachait à ces symptômes qu'une faible importance. S'il y

avait encore dans les dispositions affectueuses de sa belle-fille

un peu de lutte et d'effort, c'était de la part de ce

caractère hautain un trait excusable, une dernière défense

qu'il se flattait de faire bientôt disparaître en redoublant

de délicates attentions.

Deux semaines environ après l'arrivée de Julia, il y eut un

bal chez la marquise de Boisfresnay, en son château de

Boisfresnay qui est situé à deux ou trois lieues de Vastville.

Monsieur et madame de Lucan entretenaient des relations de

voisinage avec la marquise. Ils allèrent à ce bal avec Julia

et son mari, les hommes dans le coupé, les deux femmes à cause

de leur toilette, seules dans la calèche. Vers minuit,

Clodilde prit son mari à part, et, lui montrant sa fille qui

valsait dans le salon voisin avec un officier de marine:

-- Chut! mon ami, lui dit-elle; j'ai une migraine affreuse, et

Pierre s'ennuie à mourir; mais nous n'avons pas le courage

d'emmener Julia de si bonne heure... Voulez-vous être aimable?

Vous la ramènerez, et nous allons partir, Pierre et moi; nous

vous laisserons la calèche.

-- Très-bien, ma chère, dit Lucan, sauvez-vous.

Clodilde et M. de Moras s'esquivèrent aussitôt.

Un instant plus tard, Julia, fendant dédaigneusement la foule

qui s'écartait devant elle comme devant un ange de lumière,

souleva son front superbe et fit un signe à Lucan.

-- Je ne vois plus ma mère? lui dit-elle.

Lucan l'informa en deux mots de la combinaison qui venait

d'être arrêtée. Un éclair soudain jaillit des yeux de la jeune

femme, ses sourcils se plissèrent; elle haussa légèrement les

épaules sans répondre, et rentra dans le bal en se frayant

passage avec la même insolence tranquille. Elle s'abandonna de

nouveau au bras d'un officier de marine, et parut prendre

plaisir à tourbillonner dans sa splendeur. Sa toilette de bal

donnait, en effet, à sa beauté un étrange éclat. Son sein et

ses épaules, sortant de son corsage avec une sorte

d'insouciance chaste, gardaient dans l'animation de la danse

la pureté froide et lustrée du marbre.

Lucan lui proposa de valser avec elle; elle hésita, mais,

ayant consulté sa mémoire, elle découvrit qu'elle n'avait pas

encore épuisé la liste des officiers de marine qui s'étaient

précipités par escadres sur cette riche proie. Au bout d'une

heure, elle se lassa d'être admirée, et demanda la voiture.

Comme elle s'enveloppait de ses draperies dans le vestibule,

son beau-père lui offrit ses services.

-- Non! je vous en prie, dit-elle avec impatience; les hommes

ne savent pas... pas du tout!

Puis elle se jeta dans la voiture d'un air ennuyé. Cependant,

comme les chevaux se mettaient en marche:

-- Fumez, monsieur, reprit-elle avec plus de bonne grâce.

Lucan la remercia de la permission sans en profiter; puis,

tout en faisant ses petits arrangements de voisinage:

-- Vous étiez bien belle ce soir, ma chère enfant! lui dit-il.

-- Monsieur, dit Julia d'un ton nonchalant mais affirmatif, je

vous défends de me trouver belle, et je vous défends de

m'appeler "ma chère enfant"!

-- Soit, dit Lucan. Eh bien, vous n'êtes pas belle, vous ne

m'êtes pas chère, et vous n'êtes pas une enfant.

-- Pour enfant! non, dit-elle énergiquement.

Elle s'encapuchonna de son voile, croisa les bras sur son

sein, et s'accommoda dans son coin, où des clartés de lune

venaient de temps à autre se jouer dans ses blancheurs.

-- Peut-on dormir? demanda-t-elle.

-- Comment donc! Très-certainement. Voulez-vous que je ferme la

glace?

-- S'il vous plaît. Mes fleurs ne vous feront pas mal?

-- Pas du tout.

Après un silence:

-- M. de Lucan? reprit Julia.

-- Chère madame?

-- Expliquez-moi donc les usages, car il y a des choses que je

ne comprends pas bien... Est-ce qu'il est admis,... est-ce

qu'il est convenable qu'on laisse revenir du bal, en tête-à-tête,

à deux heures du matin, une femme de mon âge et un monsieur du vôtre?

-- Mais, dit Lucan, non sans une certaine gravité, je ne suis

pas un monsieur,... je suis le mari de votre mère.

-- Ah! sans doute, vous êtes le mari de ma mère! dit-elle en

scandant ces mots d'une voix vibrante, qui fit craindre à

Lucan quelque explosion.

Mais, paraissant dominer une violente émotion, elle poursuivit

d'un ton presque enjoué:

-- Oui, vous êtes le mari de ma mère, et vous êtes même,

suivant moi, un très-mauvais mari pour ma mère.

-- Suivant vous, dit tranquillement Lucan. Et pourquoi cela?

-- Parce que vous ne lui convenez pas du tout.

-- Avez-vous consulté votre mère à ce sujet, ma chère dame? Il

me semble qu'elle en est meilleur juge que vous.

-- Je n'ai pas besoin de la consulter. Il n'y a qu'à vous voir

tous les deux. Ma mère est une créature angélique,... et vous,

non.

-- Qu'est-ce que je suis donc?

-- Un romanesque, un tourmenté,... tout le contraire enfin. --

Un jour ou l'autre, vous la trahirez.

-- Jamais! dit Lucan, avec un peu de sévérité.

-- En êtes-vous bien sûr, monsieur? dit Julia en dirigeant son

regard sur lui du fond de son capuchon.

-- Chère madame, répondit M. de Lucan, vous me demandiez tout à

l'heure de vouloir bien vous apprendre ce qui est convenable

et ce qui ne l'est pas; eh bien, il n'est pas convenable que

nous prenions, vous votre mère, et moi ma femme, pour texte

d'une plaisanterie de ce genre, et, par conséquent, il est

convenable de nous taire.

Elle se tut, resta immobile et ferma les yeux. Après un

moment, Lucan vit une larme se détacher de ses longs cils, et

glisser sur sa joue.

-- Mon Dieu, mon enfant, dit-il, je vous ai blessée,... je vous

fais sincèrement mes excuses.

-- Gardez vos excuses! dit-elle d'une voix sourde en ouvrant

brusquement ses grands yeux. Je ne veux pas plus de vos

excuses que de vos leçons!... Vos leçons! comment en ai-je

mérité l'humiliation?... Je ne comprends pas. Quoi de plus

innocent que mes paroles, et que voulez-vous donc que je vous

dise? Est-ce ma faute si je suis là seule avec vous,... si je

suis obligée de vous parler,... si je ne sais que vous dire?

Comment m'expose-t-on à cela? Pourquoi m'en demander plus que

je n'en puis faire? On présume trop de mes forces! C'est

assez,... c'est mille fois trop déjà de la comédie que je joue

chaque jour... Dieu sait si j'en suis lasse!

Lucan eut peine à surmonter l'étonnement douloureux qui

l'avait saisi.

-- Julia, dit-il enfin, vous avez bien voulu me dire que nous

étions amis; je le croyais... Ce n'est donc pas vrai?

-- Non.

Après avoir lancé ce mot avec une sombre énergie, elle

s'enveloppa la tête et le visage dans ses voiles, et demeura

pendant le reste du chemin plongée dans un silence que M. de

Lucan ne troubla pas.

VI

Après quelques heures d'un sommeil pénible, M. de Lucan se

leva le lendemain le front chargé de soucis. La reprise

d'hostilités qui lui avait été si clairement signifiée

présageait sûrement pour son repos de nouveaux troubles, pour

le bonheur de Clodilde de nouveaux déchirements. Il allait

donc rentrer dans ces odieuses agitations qui avaient si

longtemps désolé sa vie, et, cette fois, sans aucune espérance

d'en sortir. Comment, en effet, ne pas désespérer à jamais de

ce caractère indomptable que l'âge et la raison, que tant

d'égards et de tendresse avaient laissé impassible dans ses

préventions et ses haines? Comment comprendre et surtout

comment vaincre jamais le sentiment chimérique ou plutôt la

manie qui avait pris possession de cette âme concentrée, et

qui s'y perpétuait sourdement, toujours près d'éclater en

violences furieuses?

Clodilde et Julia n'avaient pas encore paru. Lucan alla faire

un tour dans le jardin pour respirer encore une fois la paix

de sa chère solitude, en attendant les orages prévus. A

l'extrémité d'un berceau de charmille, il aperçut le comte de

Moras, le bras appuyé sur le piédestal d'une vieille statue et

les yeux fixés sur le sol. M. de Moras n'avait jamais été un

rêveur; mais, depuis son arrivée au château, il avait, dans

plus d'une occasion déjà, laissé voir à Lucan des dispositions

mélancoliques très-étrangères à son naturel. Lucan s'en

inquiétait; cependant, comme il n'aimait pas lui même qu'on

forçât sa confidence, il s'était abstenu de l'interroger.

Ils prirent la main en s'abordant.

-- Vous êtes revenus tard cette nuit? demanda le comte.

-- Vers trois heures.

-- Oh! _povero!_... A propos, merci de votre complaisance pour

Julia... Comment a-t-elle été pour vous?

-- Mais... bien, dit Lucan. -- Un peu singulière, comme

toujours.

-- Oh! singulière... va de soi!

Il sourit assez tristement, prit le bras de Lucan, et,

l'entraînant dans les dédales de charmille:

-- Voyons, mon cher, lui dit-il d'une voix contenue, entre nous

deux, qu'est-ce que c'est que Julia?

-- Comment, mon ami?

-- Oui, quelle femme est-ce que ma femme? Si vous le savez, je

vous en prie, dites-le-moi.

-- Pardon,... mais c'est à vous que je le demanderai.

-- A moi? dit le comte; mais je l'ignore absolument. C'est une

énigme dont le mot m'échappe. Elle me charme et m'épouvante...

Elle est singulière, disiez-vous? Elle est plus que cela,...

elle est fantastique. Elle n'est pas de ce monde. Je ne sais

qui j'ai épousé... Vous vous rappelez cette belle et froide

créature des contes arabes qui se relevait la nuit pour aller

faire des orgies dans les cimetières... C'est absurde, mais

elle m'y fait songer!

L'oeil troublé du comte, le rire contraint dont il accompagnait

ses paroles, émurent vivement Lucan.

-- Ainsi, lui dit-il, vous êtes malheureux?

-- On ne peut davantage, répondit le comte en lui serrant la

main avec force. Je l'adore, et je suis jaloux,... sans savoir

de qui ni de quoi! Elle ne m'aime pas,... et cependant, elle

aime,... elle doit aimer! Comment en douter? Vous la voyez,

c'est l'image même de la passion;... le feu de la passion

déborde dans ses paroles, dans ses regards, dans le sang de

ses veines!... Et, près de moi, c'est la statue glacée d'un

tombeau!

-- Franchement, mon cher, dit Lucan, vous me semblez exagérer

beaucoup vos désastres. En réalité, ils me paraissent se

réduire à très-peu de chose. D'abord, vous êtes sérieusement

amoureux pour la première fois de votre vie, je crois; vous

aviez beaucoup entendu parler de l'amour, de la passion, et

peut-être en attendiez-vous des merveilles excessives. En

second lieu, je vous ferai observer que les très-jeunes femmes

sont rarement très-passionnées. L'espèce de froideur dont vous

semblez vous plaindre est donc très-explicable sans

l'intervention du surnaturel. Les jeunes femmes, je vous le

répète, sont en général idéalistes; leurs amours n'ont pas de

corps... Vous demandez de qui ou de quoi vous devez être

jaloux? Soyez-le donc de tout ce romanesque vague qui

tourmente les jeunes imaginations, du vent, de la tempête, des

plaines désertes, des falaises sauvages, de mon vieux manoir,

de mes bois et de mes ruines, car Julia adore tout cela!

Soyez-le surtout de ce culte ardent qu'elle conserve à la

mémoire de son père, et qui absorbe encore -- j'en ai la preuve

récente -- le plus vif de sa passion.

-- Vous me faites du bien, reprit Pierre de Moras en respirant

avec allégement, et cependant je m'étais dit tout cela...

Mais, si elle n'aime pas,... elle aimera,... elle aimera un

jour,... et si ce n'était pas moi! Si elle donnait à un autre

tout ce qu'elle me refuse!... mon ami, ajouta le comte, dont

les beaux traits pâlirent, -- je la tuerais de ma main!

-- Amoureux! dit Lucan; et moi, je ne suis plus rien, alors?

-- Vous, mon ami? dit Moras avec émotion,... vous voyez ma

confiance! Je vous livre des faiblesses honteuses... Ah!

pourquoi ai-je jamais connu un autre sentiment que celui de

l'amitié! Elle seule rend tout ce qu'on lui donne, elle

fortifie au lieu d'énerver; c'est la seule passion digne d'un

homme... Ne m'abandonnez jamais, mon ami; vous me consolerez

de tout.

La cloche qui annonçait l'heure du déjeuner les rappela au

château. Julia se disait fatiguée et souffrante. À l'abri de

ce prétexte, son humeur silencieuse, ses réponses plus que

sèches aux questions polies de Lucan, passèrent d'abord sans

éveiller l'attention de sa mère et de son mari; mais, pendant

le reste de la journée, et parmi les divers incidents de la

vie de famille, le ton agressif de Julia et ses façons

maussades à l'égard de Lucan s'accentuèrent trop fortement

pour n'être pas remarqués. Toutefois, comme Lucan avait la

patience et le bon goût de ne pas sembler s'en apercevoir,

chacun garda pour soi ses impressions. Le dîner fut, ce jour-là,

plus sérieux qu'à l'ordinaire. La conversation tomba vers

la fin du repas sur un terrain brûlant, et ce fut Julia qui

l'y amena, sans d'ailleurs penser à mal. Elle épuisait sa

verve railleuse sur un bambin de huit à dix ans, fils de la

marquise de Boisfresnay, lequel l'avait fort agacée la veille

en promenant dans le bal sa suffisante petite personne, et en

se lançant agréablement comme une toupie dans les jambes des

danseurs et dans les robes des danseuses. La marquise se

pâmait de joie devant ces délicieuses espiègleries. Clodilde

la défendit doucement en alléguant que cet enfant était son

fils unique.

-- Ce n'est pas une raison pour faire cadeau à la société d'un

drôle de plus, dit Lucan.

-- Au reste, reprit Julia, qui s'empressa de n'être plus de son

propre avis dès que son beau-père en était, il est

parfaitement reconnu que les enfants gâtés sont ceux qui

tournent le mieux.

-- Il y a bien au moins quelques exceptions, dit froidement

Lucan.

-- Je n'en connais pas, dit Julia.

-- Mon Dieu, dit le comte de Moras sur un ton de conciliation,

à tort ou à raison, c'est fort à la mode aujourd'hui de gâter

les enfants.

-- C'est une mode criminelle, dit Lucan. Autrefois on les

fouettait, et on en faisait des hommes.

-- Quand on a ces dispositions-là, dit Julia, on ne mérite pas

d'avoir des enfants... et on n'en a pas! ajouta-t-elle avec un

regard direct qui aggravait encore l'intention désobligeante

et même cruelle de ses paroles.

M. de Lucan devint très-pâle. Les yeux de Clodilde s'emplirent

de larmes. Julia, embarrassée de son triomphe, sortit de la

salle. Sa mère, après être restée quelques minutes le visage

caché dans ses mains, se leva et alla la rejoindre.

-- Ah çà! mon cher, dit M. de Moras dès qu'il se trouva seul

avec Lucan, que s'est-il donc passé entre vous, la nuit

dernière?... Vous m'aviez bien dit quelque chose de cela

tantôt,... mais j'étais si absorbé dans mes préoccupations

égoïstes, que je n'y ai pas pris garde... Enfin, que s'est-il

passé?

-- Rien de grave. Seulement, j'ai pu me convaincre qu'elle ne

pardonnait pas de tenir une place qui, suivant elle, n'aurait

jamais dû être remplie.

-- Que me conseillez-vous, George? reprit M. de Moras. Je ferai

ce que vous voudrez.

-- Mon ami, dit Lucan en lui posant doucement les mains sur les

épaules, ne vous offensez pas, mais la vie commune dans ces

conditions devient difficile. N'attendons pas quelque scène

irréparable. A Paris, nous pourrons nous voir sans

inconvénient. Je vous conseille de l'emmener.

-- Si elle ne veut pas?

-- Je parlerais ferme, dit Lucan en le regardant dans les yeux;

-- j'ai à travailler ce soir, cela se trouve bien. A bientôt,

mon ami.

M. de Lucan s'enferma dans sa bibliothèque. Une heure plus

tard, Clodilde vint l'y trouver. Il put voir qu'elle avait

beaucoup pleuré; mais elle lui tendit son front avec son plus

doux sourire. Pendant qu'il l'embrassait, elle murmura

simplement à voix basse:

-- Pardon pour elle!

Et la charmante créature se retira à la hâte en dissimulant

son émotion.

Le lendemain, M. de Lucan, levé comme de coutume d'assez grand

matin, travaillait depuis quelque temps près de la fenêtre de

la bibliothèque, qui s'ouvrait à une faible hauteur sur le

jardin. Il ne fut pas médiocrement surpris de voir apparaître

le visage de sa belle-fille entre les lianes de chèvrefeuille

qui s'enlaçaient au feuillage de fer du balcon.

-- Monsieur, dit-elle de sa voix chantante, êtes-vous bien

occupé?

-- Mon Dieu, non! répondit-il en se levant.

-- C'est qu'il fait un temps divin, reprit-elle. Voulez-vous

venir vous promener avec moi?

-- Mon Dieu, oui.

-- Eh bien, venez... Dieu! ça sent bon, ce chèvrefeuille!

Et elle en arracha quelques fleurs qu'elle jeta par la fenêtre

à Lucan avec un éclat de rire. Il les fixa dans sa

boutonnière, en faisant le geste d'un homme qui ne comprend

rien à ce qui se passe, mais qui n'en est pas fâché.

Il la trouva en fraîche toilette du matin, piaffant sur le

sable de son pied léger et impatient.

-- Monsieur de Lucan, lui dit-elle gaiement, ma mère veut que

je sois aimable pour vous, mon mari le veut, le Ciel aussi, je

suppose; c'est pourquoi je le veux également, et je vous

assure que je suis très-aimable quand je m'en donne la

peine,... vous verrez ça!

-- Est-il possible? dit Lucan.

-- Vous verrez, monsieur! répondit-elle en lui faisant avec

toutes ses grâces une révérence théâtrale.

-- Et où allons-nous, madame?

-- Où il vous plaira,... dans les bois, à l'aventure, si vous

voulez.

Les collines boisées étaient si rapprochées du château,

qu'elles bordaient d'une frange d'ombre un des côtés de la

cour. M. de Lucan et Julia s'engagèrent dans le premier

sentier qui se présenta devant eux; mais Julia ne tarda pas à

quitter les chemins frayés pour marcher au hasard d'un arbre à

l'autre, s'égarant à plaisir, battant les fourrés de sa canne,

cueillant des fleurs ou des feuillages, s'arrêtant en extase

devant des bandes lumineuses qui rayaient çà et là les tapis

de mousse, franchement enivrée de mouvement, de plein air, de

soleil et de jeunesse. Elle jetait à son compagnon tout en

marchant des mots de gracieuse camaraderie, des

interpellations folles, des moqueries d'enfant, et faisait

retentir les bois de la mélodie de son rire.

Dans son admiration pour la flore sauvage, elle avait peu à

peu récolté un véritable fagot dont M. de Lucan acceptait la

charge avec résignation: s'apercevant qu'il succombait sous le

poids, elle s'assit sur les racines d'un vieux chêne pour

faire, dit-elle, un triage dans tout ce pêle-mêle. Elle prit

alors sur ses genoux le paquet d'herbes et de fleurs, et se

mit à rejeter tout ce qui lui parut d'une qualité inférieure.

Elle passait à Lucan, assis à quelques pas d'elle, ce qu'elle

croyait devoir réserver pour le bouquet définitif, motivant

gravement

ses arrêts à chacune des plantes qu'elle examinait.

-- Toi, ma chère, trop maigre!... toi, gentille, mais trop

courte!... toi, tu sens mauvais!... toi, tu as l'air bête!...

Puis, venant brusquement à un autre ordre idées qui ne laissa

pas d'inquiéter d'abord M. de Lucan:

-- C'est vous, n'est-ce pas, lui dit-elle, qui avez conseillé à

Pierre de me parler avec fermeté?

-- Moi? dit Lucan; quelle idée!

-- Ça doit être vous. -- Toi, poursuivit-elle en continuant de

s'adresser à ses fleurs, tu as l'air malade, bonsoir!... --

Oui, ça doit être vous... On vous croirait doux, à vous voir,

et vous êtes très-dur, très-tyrannique...

-- Féroce, dit Lucan.

-- Au reste, je ne vous en veux pas. Vous avez eu raison, ce

pauvre Pierre est trop faible avec moi. J'aime qu'un homme

soit un homme... Il est pourtant très-brave, n'est-ce pas?

-- Infiniment, dit Lucan. Il est capable de la plus extrême

énergie.

-- Il en a l'air, et cependant avec moi... c'est un ange.

-- C'est qu'il vous aime.

-- Très-probable!... -- Il y a de ces fleurs qui sont

curieuses... On dirait une petite dame, celle-ci!

-- J'espère bien que vous l'aimez aussi, mon brave Pierre?

-- Très-probable, encore.

Après une pause, elle secoua la tête:

-- Et pourquoi l'aimerais-je?

-- Belle question! dit Lucan; mais parce qu'il est parfaitement

digne d'être aimé, parce qu'il a tous les mérites,

l'intelligence, le coeur et même la beauté,... enfin, parce que

vous l'avez épousé.

-- Monsieur de Lucan, voulez-vous que je vous fasse une

confidence?

-- Je vous en prie.

-- Ce voyage d'Italie a été très-mauvais pour moi.

-- Comment cela?

-- Avant mon mariage, figurez-vous que je ne me croyais pas

laide précisément, mais je me croyais ordinaire.

-- Oui,... eh bien?

-- Eh bien, en me promenant en Italie, à travers tous ces

souvenirs et tous ces marbres si admirés, je faisais

d'étranges réflexions... Je me disais qu'après tout ces

princesses et ces déesses du monde antique qui rendaient fous

les bergers et les rois, pour lesquelles éclataient les

guerres et les sacriléges, étaient à peu près des personnes

dans mon genre. Alors m'est venue l'idée fatale de ma beauté.

J'ai compris que je disposais d'une puissance exceptionnelle,

que j'étais une chose sacrée qui ne devait pas se donner à un

prix vulgaire, qui ne pouvait être que la récompense,... que

sais-je... d'une grande action... ou d'un grand crime!

Lucan resta un moment interdit par l'audacieuse naïveté de ce

langage. Il prit le parti d'en rire.

-- Mais, ma chère Julia, dit-il, faites attention: vous vous

trompez de siècle... Nous ne sommes plus au temps où l'on se

mettait en guerre pour les beaux yeux des dames... Au reste,

parlez-en à Pierre: il a tout ce qu'il faut pour vous fournir

la grande action demandée; quant au crime, je crois que vous

devez y renoncer.

-- Croyez-vous? dit Julia. C'est dommage! ajouta-t-elle en

éclatant de rire. -- Enfin, vous voyez, je vous dis toutes les

folies qui me passent par la tête... C'est aimable, ça,

j'espère?

-- C'est extrêmement aimable, dit Lucan. Continuez.

-- Avec ce précieux encouragement, monsieur!... dit-elle en se

levant et en achevant sa phrase par une révérence; -- mais,

pour le moment, allons déjeuner... Je vous recommande mon

bouquet. Tenez les têtes en bas... Marchez devant, monsieur,

et par le plus court, je vous prie, car j'ai un appétit qui

m'arrache des larmes.

Julia de Trécoeur · 第 3 / 5 段