conduite qu'il avait arrêtée et des raisons qui la lui
dictaient; mais toute ombre d'explication entre eux lui parut
souverainement malséante et dangereuse. Leur intelligence
confidentielle sur un tel sujet eût pris un air de complicité
que repoussaient tous ses sentiments d'honneur. Malgré les
clartés terribles qui s'étaient faites, il restait cependant
entre eux quelque chose d'obscur, d'indécis, d'inavoué, qu'il
crut devoir conserver à tout prix. Aussi, loin de chercher les
occasions de quelque entretien intime, il les évita dès ce
moment avec un scrupule absolu. Julia semblait pénétrée de la
même réserve et préoccupée au même degré que lui de fuir le
tête-à-tête, tout en sauvegardant les apparences; mais, à cet
égard, la jeune femme ne disposait pas de la puissance de
dissimulation que Lucan devait à sa fermeté naturelle et
acquise. Il pouvait, quant à lui, sans effort visible, cacher
sous sa contenance habituelle de gravité les anxiétés qui le
dévoraient. Julia n'arrivait pas sans une contrainte presque
convulsive à porter d'un front haut et riant le fardeau de sa
pensée. Pour le seul témoin qui eût le secret de ses combats,
c'était un spectacle poignant que celui de cette gracieuse et
fiévreuse animation dont la malheureuse enfant soutenait
péniblement l'artifice. Il la voyait de loin quelquefois,
semblable à une comédienne épuisée, s'isoler sur quelque banc
retiré du jardin, et haleter, la main sur sa poitrine, comme
pour contenir son coeur révolté. Il se sentait alors, malgré
tout, devant tant de beauté et de misère, envahi d'une pitié
immense.
N'était-ce que de la pitié?
L'attitude, les paroles, les regards de Clodilde et du mari de
Julia étaient en même temps pour M. de Lucan l'objet d'une
observation constante et inquiète. Clodilde évidemment ne
concevait pas la moindre alarme. La douce sérénité de ses
traits demeurait inaltérée. Quelques bizarreries de plus ou de
moins dans les allures de Julia n'étaient pas chose assez
nouvelle pour appeler son attention particulière. Sa pensée,
d'ailleurs, était trop loin des monstrueux abîmes ouverts à
ses côtés: elle y eût mis le pied et s'y fût engloutie avant
de les avoir soupçonnés.
La physionomie blonde, calme et belle du comte de Moras
conservait en tout temps, comme le visage brun de Lucan une
sorte de fermeté sculpturale. Il était donc assez difficile
d'y lire les impressions d'une âme qui était naturellement
forte et très-maîtresse d'elle-même. Sur un point cependant
cette âme était devenue faible. M. de Lucan ne l'ignorait pas;
il connaissait l'amour ardent du comte pour Julia et la
susceptibilité maladive de sa passion. Il était
invraisemblable qu'un tel sentiment, s'il était sérieusement
mis en défiance, ne se trahît pas par quelque signe extérieur
violent ou du moins saisissable. M. de Lucan ne remarquait en
réalité aucun de ces symptômes redoutés. S'il surprenait par
moments un pli fugitif du sourcil, une intonation douteuse, un
regard dérobé ou distrait, il pouvait croire tout au plus à
quelque retour de cette jalousie vague et chimérique dont il
savait le comte dès longtemps tourmenté. Il le voyait, du
reste, apporter dans la vie de famille la même impassibilité
souriante, et il continuait d'en recevoir les mêmes
témoignages de cordialité. Obsédé toutefois par ses légitimes
scrupules de loyauté et d'amitié, il eut la tentation folle de
prendre le comte pour confident de l'épreuve qui leur
était imposée; mais, en allégeant son propre coeur, cette
confidence si délicate et si cruelle n'eût-elle pas désespéré
le coeur de son ami? Et, de plus, ce prétendu trait de loyauté,
livrant le secret d'une femme, n'eût-il pas été doublé d'une
lâcheté et d'une trahison?
Il fallait donc, à travers tant d'écueils et d'angoisses,
soutenir seul jusqu'au bout le poids de cette épreuve, plus
compliquée et plus périlleuse encore peut-être que M. de Lucan
ne voulait se l'avouer à lui-même.
Elle devait avoir un terme plus prochain qu'il ne pouvait le
pressentir.
Clodilde et son mari, accompagnés de M. et madame de Moras,
allèrent un jour visiter en voiture les débris d'une galerie
couverte qui est une des rares antiquités druidiques du pays.
Ces ruines se trouvent au fond d'une anse pittoresque creusée
dans le flanc de la muraille rocheuse qui borde la côte
orientale de la presqu'île. Elles jonchent de leurs masses
informes une de ces croupes gazonnées qui s'avancent çà et là
au pied des falaises comme de monstrueux contre-forts. On y
accède, malgré la roideur de la pente, par une route facile
qui descend en serpentant longuement jusque sur le sable jaune
de la petite baie. Clodilde et Julia firent un croquis du
vieux temple celtique pendant que les hommes fumaient; puis on
s'amusa quelque temps à voir la mer montante étaler sur le
sable ses franges d'écume. On convint de remonter la côte à
pied pour soulager les chevaux. La voiture, sur un signe de
Lucan, se mit en marche; Clodilde prit le bras de M. de Moras,
et ils commencèrent à gravir lentement la route sinueuse.
Lucan attendait, pour les suivre, le bon plaisir de Julia;
elle était restée à quelques pas en conversation animée avec
un vieux pêcheur qui achevait de tendre ses amorces dans le
creux des rochers. Elle éleva un peu la voix en se retournant
vers Lucan:
-- Il dit qu'il y a un chemin beaucoup plus court et très-facile,
là tout près, le long de la falaise... J'ai envie de
le prendre pour éviter cette ennuyeuse côte.
-- N'en faites rien, croyez-moi, dit Lucan; un chemin très-facile
pour les gens du pays peut l'être beaucoup moins pour
vous.
Après une nouvelle conférence avec son pêcheur:
-- Il dit, reprit Julia, qu'il n'y a vraiment aucun danger, et
que les enfants montent et descendent par là tous les jours.
Il va me conduire jusqu'au bas du sentier, je n'aurai plus
qu'à monter tout droit... Dites à ma mère que je serai là-haut
avant vous.
-- Votre mère va mourir d'inquiétude.
-- Dites-lui qu'il n'y a aucun danger.
Lucan, renonçant à lutter plus longtemps contre une volonté
qui devenait impatiente, s'approcha du domestique qui portait
les châles et l'album de Julia, il le chargea de rassurer
Clodilde et M. de Moras, qui avaient déjà disparu dans les
angles de la route; puis, retournant à Julia:
-- Quand vous voudrez, dit-il.
-- Vous venez avec moi?
-- Naturellement.
Le vieux pêcheur les précéda en suivant le pied des falaises.
Au sortir de la baie sablonneuse, le rivage était encombré
d'écueils aux crêtes aiguës, de gigantesques fragments de
roche, qui rendirent leur marche très-pénible. Quoique la
distance fût courte, ils étaient déjà brisés de fatigue quand
ils arrivèrent à la naissance du sentier, qui parut à Lucan et
peut-être à Julia elle-même beaucoup moins sûr et commode que
le pêcheur ne prétendait. Ni l'un ni l'autre, d'ailleurs, ne
voulut faire d'objections. Après quelques recommandations
dernières, leur vieux guide se retira, fort satisfait de la
générosité de Lucan. Tous deux commencèrent alors résolument
l'escalade de la falaise, qui, sur ce point de la côte, connue
sous le nom de côte de Jobourg, domine l'Océan d'une hauteur
de trois cents pieds.
Au début de leur ascension, ils rompirent le silence qu'ils
avaient gardé jusqu'à ce moment pour échanger sur un ton de
plaisanterie quelques brèves observations sur les agréments de
ce sentier de chèvres; mais les difficultés réelles et même
alarmantes du chemin ne tardèrent pas d'absorber toute leur
attention. La légère trace frayée disparaissait par instant
sur la roche nue ou sous quelque éboulement de terrain. Ils
avaient peine à en retrouver le fil rompu. Leurs pieds
hésitaient sur les parois polies de la pierre ou sur l'herbe
rase et comme savonneuse. Il y avait des moments où ils se
sentaient sur une pente presque verticale, et, s'ils voulaient
s'arrêter pour reprendre haleine, les grands espaces ouverts
sous leurs yeux, l'étendue infinie, l'éblouissement métallique
de la mer, leur causaient une impression de vertige et de
flottement. Bien que le ciel fût bas et couvert, une chaleur
lourde et orageuse pesait sur eux, et accélérait le mouvement
de leur sang. Lucan marchait en avant avec une sorte d'ardeur
fiévreuse, se retournant de temps à autre pour jeter un regard
sur Julia, qui le suivait de près, puis levant la tête pour
chercher quelque point de station, quelque plate-forme sur
laquelle on pût respirer un instant avec sécurité. Au-dessus
de lui comme au-dessous, c'était la falaise à pic et parfois
surplombante. Tout à coup Julia l'appela d'un ton d'angoisse:
-- Monsieur! monsieur! je vous prie,... ma tête tourne!
Il redescendit vivement de quelques pas, au risque de se
précipiter, et, lui saisissant la main avec force:
-- Allons! allons! dit-il en souriant; qu'est-ce que c'est
donc?... une vaillante personne comme vous!
-- Il faudrait des ailes! dit-elle faiblement.
Lucan se mit aussitôt à gravir le sentier, soutenant et
traînant à demi Julia presque évanouie.
Il eut enfin la joie de poser le pied sur une projection de
terrain, une sorte d'étroite esplanade, adossée au rocher. Il
y attira avec effort Julia toute palpitante. La tête de la
jeune femme fléchit et se posa sur la poitrine de Lucan. Il
entendit ses artères et son coeur battre avec une effrayante
violence. Peu à peu cette agitation se calma. Elle souleva
lentement sa tête, entr'ouvrit ses longs cils, et le regardant
d'un oeil enivré:
-- Je suis si heureuse!... murmura-t-elle; je voudrais mourir
là!
Lucan l'écarta de lui brusquement à la longueur de son bras;
puis, la ressaisissant tout à coup et l'enlaçant étroitement
d'un geste terrible, il jeta un regard trouble sur elle, un
autre sur l'abîme. Elle crut certainement qu'ils allaient
mourir. Une légère pâleur passa sur ses lèvres qui sourirent;
sa tête se renversa à demi:
-- Avec vous,... dit-elle, quelle joie!
Au même instant, un bruit de voix se fit entendre à peu de
distance au-dessus d'eux. Lucan reconnut la voix de Clodilde
et celle du comte. Son bras se détendit soudain, et se détacha
de la taille de Julia. Il lui montra sans parler, mais d'un
signe impérieux, le sentier qui tournait autour du rocher.
-- Sans vous, alors! dit-elle d'un accent doux et fier.
Et elle monta.
Deux minutes après, ils étaient sur le plateau de la falaise,
racontant à Clodilde les périls de leur ascension, qui
expliquèrent suffisamment leur trouble visible. Ils le crurent
du moins.
Dans la soirée de ce même jour, Julia, M. de Moras et Clodilde
se promenaient après le dîner sous les charmilles du jardin.
M. de Lucan, après leur avoir tenu compagnie quelque temps,
venait de se retirer sous prétexte de quelques lettres à
écrire. Il ne demeura que peu d'instants dans sa bibliothèque,
où les voix des promeneurs frappaient son oreille et agitaient
son esprit. Le désir de la solitude absolue, du recueillement,
peut-être aussi quelque sentiment bizarre et inavoué, le
conduisirent dans cette allée aux Dames, marquée pour lui d'un
ineffaçable souvenir. Il y marcha longtemps à pas lents, dans
l'ombre profonde que la nuit tombante achevait alors d'y
répandre. Il voulait consulter son âme, pour ainsi dire, face
à face, sonder en homme sa pensée jusqu'au fond. Ce qu'il y
découvrit l'épouvanta. C'était une ivresse folle que la saveur
du crime exaltait. Devoir, loyauté, honneur, tout ce qui se
dressait devant sa passion pour y faire obstacle en exaspérait
la fureur. La Vénus païenne lui mordait le coeur, et y faisait
couler ses poisons. L'image de la fatale beauté était là sans
trêve, dans son cerveau brûlant, devant ses yeux troublés; il
en respirait avidement malgré lui la langueur, les parfums, le
souffle.
Le bruit d'un pas léger sur le sable suspendit sa marche. Il
entrevit à travers l'obscurité une forme blanche qui venait.
C'était elle.
Par un mouvement à peine réfléchi, il se jeta dans l'angle
obscur d'un de ces piliers massifs qui soutenaient les ruines
sur le revers du bois. Un fouillis de verdure y redoublait les
ténèbres. -- Elle passa, le front penché, de sa démarche souple
et rhythmée. Elle alla jusqu'au petit étang qui recevait les
eaux du ruisseau, rêva quelques minutes sur le bord, et
revint. Une seconde fois, elle passa devant la ruine sans
lever les yeux, et comme profondément absorbée. -- Lucan
restait persuadé qu'elle n'avait pas soupçonné sa présence,
quand tout à coup elle retourna un peu la tête sans
interrompre sa marche, et elle jeta derrière elle ce seul mot:
"Adieu!" d'un ton si doux, si musical, si douloureux, qu'on
eût dit une larme tombée sur un cristal sonore.
Cette minute était suprême. C'était une de ces minutes où la
vie d'un homme se décide pour l'éternel bien ou pour le mal
éternel. M. de Lucan le sentit. S'il cédait à l'attrait de
passion, de vertige, de pitié, qui le poussait avec une
violence presque irrésistible sur les traces de cette belle et
malheureuse femme, -- qui allait le précipiter à ses pieds, sur
son coeur, -- il comprit qu'il était une âme à jamais perdue et
désespérée. Ce crime, dût-il rester ignoré de tous, le
séparait à jamais de tout ce qu'il avait eu jusque-là de
respecté, de sacré, d'inviolable: il n'y avait plus rien pour
lui sur la terre ni dans le ciel: il n'y avait plus ni foi, ni
probité, ni honneur, ni ami, ni Dieu! Le monde moral tout
entier s'évanouissait dans ce seul instant.
Il accepta l'adieu, et n'y répondit pas. La forme blanche
s'éloigna et s'effaça bientôt dans les ténèbres.
La soirée de famille se passa comme de coutume. Julia, pâle,
soucieuse et hautaine, travailla en silence à sa tapisserie.
Lucan remarqua qu'elle embrassait sa mère, en la quittant,
avec une effusion extraordinaire.
Il ne tarda point à se retirer lui-même. Assailli des plus
redoutables appréhensions, il ne se coucha pas. Vers le matin
seulement, il se jeta sur son lit. Il était environ cinq
heures, et l'aube naissait à peine quand il crut entendre
marcher avec précaution sur le tapis du corridor et de
l'escalier. Il se releva. Les fenêtres de sa chambre
s'ouvraient sur la cour. Il vit Julia la traverser, habillée
comme pour monter à cheval. Elle entra dans les écuries, et en
sortit quelques instants après. Un domestique lui amena son
cheval et l'aida à y monter. Cet homme, habitué aux allures un
peu excentriques de la jeune femme, ne vit apparemment rien
d'alarmant dans ce caprice de promenade matinale.
M. de Lucan, après quelques minutes de réflexions agitées,
prit sa résolution. Il se dirigea vers la chambre du comte de
Moras. À sa vive surprise, il le trouva levé et habillé. Le
comte, en voyant entrer Lucan, parut frappé d'étonnement. Il
attacha sur lui un regard pénétrant et visiblement troublé.
-- Qu'y a-t-il donc? dit-il enfin d'une voix basse et émue.
-- Rien de sérieux, j'espère, répondit Lucan. Cependant, je
suis inquiet... Julia vient de sortir à cheval... Vous l'avez
sans doute vue et entendue comme moi, puisque vous êtes
debout?
-- Oui, dit Moras, qui avait continué de regarder Lucan avec un
air d'indicible stupeur; oui, répéta-t-il se remettant avec
peine, et je suis vraiment aise, très-aise de vous voir, mon
ami.
En prononçant ces simples paroles, la voix de Moras
s'embarrassa; un voile humide passa sous ses yeux.
-- Où peut-elle aller à cette heure? reprit-il avec sa fermeté
d'accent accoutumée.
-- Je ne sais;... quelque fantaisie nouvelle, je pense; mais
enfin elle m'a paru plus étrange depuis quelque temps, plus
sombre, et je suis inquiet. Essayons de la suivre, si vous
voulez.
-- Allons, mon ami, dit le comte d'un ton froid après une pause
d'hésitation bizarre.
Ils sortirent tous deux du château, emportant leurs fusils de
chasse pour laisser croire qu'ils allaient, suivant une
habitude assez fréquente, tirer des oiseaux de mer. Au moment
de prendre une direction, M. de Moras consulta Lucan du
regard.
-- Je ne vois de danger, dit Lucan, que du côté des
falaises;... quelques paroles qui lui ont échappé hier me font
craindre que le péril ne soit là; mais avec son cheval elle
est forcée de faire un long détour... En traversant les bois,
nous y serons avant elle.
Ils s'engagèrent sous la futaie, à l'ouest du château, et y
marchèrent en silence d'un pas rapide. Ce chemin les
conduisait directement sur le plateau des falaises qu'ils
avaient visitées la veille. Les bois poussaient de ce côté une
pointe irrégulière dont les arbres touchaient presque au bord
même de la falaise. Comme ils approchaient, en accélérant le
pas fébrilement, de cette lisière extrême, Lucan s'arrêta tout
à coup:
-- Ecoutez! dit-il.
Le bruit du galop d'un cheval sur un sol dur se faisait
entendre distinctement. Ils coururent.
Un talus d'une faible élévation séparait le bois du plateau.
Ils le franchirent à demi en s'aidant des branches pendantes;
masqués eux-mêmes par les broussailles et le feuillage, ils
eurent alors sous les yeux un spectacle saisissant: à peu de
distance, sur leur gauche, Julia arrivait d'une course folle;
elle longeait la ligne oblique des bois, paraissant se diriger
en droite ligne vers le bord de la falaise. Ils crurent
d'abord le cheval emporté; mais ils virent qu'elle lui
cravachait les flancs pour hâter encore son allure.
Elle était alors à une centaine de pas des deux hommes, et
elle allait passer devant eux. Lucan s'élançait pour se
précipiter de l'autre côté du talus, quand la main de M. de
Moras s'abattit violemment sur son bras et le maintint... Ils
se regardèrent... Lucan fut stupéfait de la profonde
altération qui avait subitement contracté le visage du comte
et creusé ses yeux; il lut en même temps dans son regard fixe
une douleur immense, mais une résolution inexorable. -- Il
comprit qu'il n'y avait plus de secret entre eux deux. -- Il
obéit à ce regard, qui n'avait d'ailleurs pour lui, il le
sentit, qu'une expression de confiance et de supplication
amicale. Il saisit de sa main crispée la main de son ami, et
resta immobile. Le cheval passa à quelques pas comme un trait,
le poitrail blanc d'écume, tandis que Julia, belle, gracieuse
et charmante encore à ce moment terrible, bondissait
légèrement sur la selle.
A quelques pieds de la coupure de la falaise, le cheval,
sentant l'abîme, se déroba brusquement et marqua, un demi-cercle.
Elle le ramena sur le plateau, reprit du champ, et, le
poussant de la cravache et de la voix, elle le lança de
nouveau vers l'effrayant précipice. L'animal refusant encore
ce formidable obstacle, la jeune femme, les cheveux dénoués,
l'oeil étincelant, la narine ouverte, le retourna et le fit
reculer peu à peu sur l'arête de la falaise. Le cheval,
fumant, cabré, se levait presque droit et se dessinait de
toute sa hauteur sur le ciel gris du matin.
Lucan sentit les ongles de M. de Moras entrer dans sa chair.
Enfin, le cheval fut vaincu: ses deux pieds de derrière
quittèrent le sol et rencontrèrent l'espace. Il se renversa,
ses jambes de devant battirent l'air convulsivement.
L'instant d'après, la falaise était vide. Aucun bruit ne
s'était fait. Dans ce profond abîme, la chute et la mort
avaient été silencieuses.
Erreurs typographiques:
Chapitre 6: =dit Lucan, Autrefois= corrigé en =dit Lucan.
Autrefois=
Chapitre 6: =M. de Lucan, s'enferma= corrigé en =M. de Lucan
s'enferma=
Chapitre 7: =crêtes aigues= corrigé en =crêtes aiguës=
Chapitre 7: =Moras, s'abattit= corrigé en =Moras s'abattit=