fond, car enfin j'aimais la vie;... mais, à part ma vocation,
qui est très-réelle, j'obéis à une véritable nécessité... Il
n'y a plus d'autre existence possible pour moi que celle-là...
Je sais bien,... c'est ma faute; j'ai été un peu folle...
J'aurais dû ne pas te quitter d'abord, ou du moins retourner
chez toi tout de suite après ton mariage... Maintenant, après
des mois, des années même, est-ce possible, je te le
demande!... D'abord, je mourrais de confusion... Me vois-tu
devant ton mari?.. Quelle mine ferais-je? Puis il doit me
détester,... le pli est pris;... moi-même, qui sait si, en le
revoyant, dans cette maison... Enfin, de toute façon, je
serais une gêne terrible entre vous!
-- Mais, ma chère fillette, dit Clodilde, personne ne te
déteste; tu serais reçue comme l'enfant prodigue, avec des
transports... Si cela te coûte trop de rentrer chez moi, si tu
crains d'y trouver ou d'y apporter des ennuis... Dieu sait
combien tu t'abuses!.. mais, si tu le crains pourtant, est-ce
une raison pour t'ensevelir toute vivante et pour me briser le
coeur? Ne pourrais-tu rentrer dans le monde sans rentrer chez
moi et sans affronter tous ces embarras qui t'effrayent?... Il
y aurait pour cela un moyen bien simple, tu sais!
-- Quoi? dit tranquillement Julia, me marier?
-- Sans doute, dit Clodilde en secouant doucement la tête et en
baissant la voix.
-- Mais, mon Dieu, ma mère, quelle apparence! Quand je le
voudrais, -- et j'en suis loin, -- je ne connais personne,
personne ne me connaît...
-- Il y a quelqu'un, reprit Clodilde avec une timidité
croissante, quelqu'un que tu connais parfaitement, et qui...
qui t'adore.
Julia ouvrit de grands yeux étonnés et pensifs, et, après une
courte pause de réflexion:
-- Pierre? dit-elle.
-- Oui, murmura Clodilde, pâle d'angoisse.
Les sourcils de Julia se contractèrent doucement: elle dressa
sa tête charmante et resta quelques secondes les yeux fixés
sur le plafond; puis, avec un léger mouvement d'épaules:
-- Pourquoi pas? dit-elle d'un ton sérieux. Autant lui qu'un
autre!
Clodilde laissa échapper un faible cri, et, saisissant les
deux mains de sa fille:
-- Tu veux? dit-elle; tu veux bien?... C'est vrai?... Tu me
permets de lui porter cette réponse?
-- Oui... mais changes-en le texte! dit Julia en riant.
-- Oh! ma chère, chère mignonne! s'écria Clodilde, qui couvrait
de baisers les mains de Julia; mais répète-moi encore que
c'est bien vrai,... que, demain, tu n'auras pas changé d'avis?
-- Non, dit fermement Julia de sa voix grave et musicale.
Elle médita un peu et reprit:
-- Vraiment, il m'aime, ce grand garçon?
-- Comme un fou.
-- Pauvre homme!... Et il attend la réponse?
-- En tremblant.
-- Eh bien, va le calmer... Nous reprendrons l'entretien
demain. J'ai besoin de mettre un peu d'ordre dans ma tête, tu
comprends, après tout ce bouleversement; mais sois
tranquille,... je suis décidée.
Quand madame de Lucan rentra chez elle, Pierre de Moras
l'attendait dans le salon. Il devint fort pâle en
l'apercevant.
-- Pierre! dit-elle toute haletante, embrassez-moi, vous êtes
mon fils!... Avec respect, s'il vous plaît, avec respect!
ajouta-t-elle en riant pendant qu'il l'enlevait et la serrait
sur sa poitrine.
Il fit un peu plus tard la même fête à la baronne de Pers, qui
avait été mandée à la hâte.
-- Mon ami, lui dit la baronne, je suis ravie, ravie,... mais
vous m'étouffez. Oui, oui,... c'est très-bien, mon garçon,...
mais vous m'étouffez littéralement! Réservez-vous, mon ami,
réservez-vous!... Cette chère petite! c'est gentil à elle,
c'est très-gentil... Au fond, c'est un coeur d'or!... Et puis
elle a bon goût aussi,... car vous êtes très-beau, vous mon
cher, très-beau, très-beau! Au reste, je m'étais toujours
doutée qu'au moment de couper ses cheveux, elle
réfléchirait... Il est vrai qu'elle les a admirables, pauvre
enfant!
Et la baronne fondit en larmes; puis, s'adressant au comte à
travers ses sanglots:
-- Vous ne serez pas malheureux non plus, vous, par parenthèse:
c'est une déesse!
M. de Lucan, quoique vivement touché de ce tableau de famille
et surtout de la joie de Clodilde, prenait avec plus de sang-froid
cet événement inespéré. Outre qu'il se montrait en
général peu prodigue d'expansions publiques, il était au fond
de l'âme inquiet et triste. L'avenir de ce mariage lui
semblait des plus incertains, et sa profonde amitié pour le
comte s'en alarmait. Il n'avait osé lui dire, par un sentiment
de délicate réserve à l'égard de Julia, tout ce qu'il pensait
de ce caractère. Il essayait de repousser comme injuste et
partiale l'opinion qu'il s'en était faite; mais enfin il se
rappelait l'enfant terrible qu'il avait autrefois connue,
tantôt emportée comme un ouragan, tantôt pensive et enfermée
dans une réserve sombre; il se l'imaginait telle qu'on la lui
avait représentée depuis, grandie, belle, ascétique; puis il
la voyait tout à coup jetant ses voiles au vent, comme une des
nonnes fantastiques de _Robert_, et rentrant dans le monde d'un
pied léger: de toutes ces impressions diverses, il composait
malgré lui une figure de chimère et de sphinx qu'il lui était
très-difficile d'allier à l'idée du bonheur domestique.
On parla en famille, pendant toute la soirée, des
complications que pouvait soulever ce projet de mariage, et
des moyens de les éviter. M. de Lucan entra dans ces détails
avec beaucoup de bonne grâce, et déclara qu'il se prêterait de
grand coeur, pour sa part, à tous les arrangements que sa
belle-fille pourrait souhaiter. Cette précaution ne devait pas
être inutile.
Clodilde était au couvent le lendemain dès le matin. Julia,
après avoir écouté avec une nonchalance un peu ironique le
récit que lui fit sa mère des transports et de l'allégresse de
son fiancé, prit un air plus sérieux.
-- Et ton mari, dit-elle, qu'est-ce qu'il pense?
-- Il est charmé, comme nous tous.
-- Je vais te faire une question singulière: est-ce qu'il
compte assister à notre mariage?
-- Comme tu voudras.
-- Ecoute, ma bonne petite mère, ne te désole pas d'avance...
Je sens bien qu'un jour ou l'autre ce mariage doit nous réunir
tous,... mais qu'on me laisse le temps de m'habituer à cette
idée... Accordez-moi quelques mois pour faire oublier
l'ancienne Julia et pour l'oublier moi-même,... n'est-ce pas,
dis, tu veux bien?
-- Tout ce qui te plaira, dit Clodilde en soupirant.
-- Je t'en prie... Dis-lui que je l'en prie aussi.
-- Je le lui dirai; mais tu sais que Pierre est là?
-- Ah! mon Dieu!... où donc?
-- Je l'ai laissé dans le jardin...
-- Dans le jardin!... quelle imprudence, ma mère! mais ces
dames vont le déchirer... comme Orphée, car tu peux croire
qu'il n'est pas en odeur de sainteté ici...
On envoya prévenir M. de Moras, qui arriva en toute hâte.
Julia se mit à rire quand il parut, ce qui facilita son
entrée. Elle eut à plusieurs reprises, pendant leur entrevue,
des accès de ce rire nerveux qui est si utile aux femmes dans
les circonstances difficiles. Privé de cette ressource, M. de
Moras se contenta de baiser timidement les belles mains de sa
cousine, et manqua d'ailleurs d'éloquence; mais ses beaux
traits mâles resplendissaient, et ses grands yeux bleus
étaient humides de tendresse heureuse. Il parut laisser une
impression favorable.
-- Je ne l'avais jamais considéré à ce point de vue, dit Julia
à sa mère: il est réellement très-bien,... c'est un mari
superbe.
Le mariage eut lieu trois mois plus tard sans aucun appareil
et dans l'intimité. Le comte de Moras et sa jeune femme
partirent le soir même pour l'Italie.
M. de Lucan avait quitté Paris deux ou trois semaines
auparavant, et s'était installé au fond de la Normandie dans
une ancienne résidence de sa famille, où Clodilde s'empressa
de le rejoindre aussitôt après le départ de Julia.
IV
Vastville, domaine patrimonial de la famille de Lucan, est
situé à peu de distance de la mer sur la côte occidentale du
Finistère normand. C'est un manoir à toits élevés et à balcons
de fer ouvragé, qui date du temps de Louis XIII et qui a
remplacé l'ancien château, dont quelques ruines servent encore
à la décoration du parc. Il se cache dans un pli de terrain
très-ombragé, et une longue avenue de vieux ormes le précède.
L'aspect en est singulièrement retiré et mélancolique à cause
des bois épais qui l'enveloppent presque de tous côtés. Ce
massif boisé marque sur ce point de la presqu'île le dernier
effort de la végétation normande. Dès qu'on en franchit la
lisière, la vue s'étend tout à coup sans obstacle sur les
vastes landes qui forment le plateau triangulaire du cap La
Hague: des champs de bruyères et d'ajoncs, des clôtures en
pierres sans ciment, çà et là une croix de granit, à droite et
à gauche les ondulations lointaines de l'Océan, tel est le
paysage sévère, mais grandiose, qui se développe tout à coup
sous la pleine lumière du ciel.
M. de Lucan était né à Vastville. Les poétiques souvenirs de
l'enfance se mêlaient dans son imagination à la poésie
naturelle de ce site et le lui rendaient cher. Il y venait
chaque année en pèlerinage sous prétexte de chasse. Depuis son
mariage seulement, il avait renoncé à cette habitude de coeur
pour ne pas quitter Clodilde, que sa fille retenait à Paris;
mais il était convenu qu'ils s'enseveliraient tous deux dans
cette retraite pendant une saison dès qu'ils auraient recouvré
leur liberté. Clodilde ne connaissait Vastville que par les
descriptions enthousiastes de son mari; elle l'aimait de
confiance, et c'était d'avance pour elle un lieu enchanté.
Cependant, lorsque la voiture qui l'amenait de la gare
s'engagea, à la tombée de la nuit, entre les collines chargées
de bois, dans la sombre avenue en pente qui conduisait au
château, elle eut une impression de froid.
-- Mon Dieu, mon ami, dit-elle en riant, c'est le château
d'Udolphe, votre château!
Lucan excusa son château comme il put, et protesta,
d'ailleurs, qu'il était prêt à le quitter le lendemain, si
elle ne lui trouvait pas meilleure mine au lever du soleil.
Elle ne tarda pas à l'adorer. Son bonheur, si contraint
jusque-là, s'épanouit pour la première fois librement dans
cette solitude et la lui éclaira d'un jour charmant. Elle
voulut même y passer l'hiver et y attendre Julia, qui devait
rentrer en France dans le courant de l'année suivante. Lucan
fit quelque opposition à ce projet, qui lui semblait d'un
héroïsme excessif pour une Parisienne, et finit pourtant par
l'adopter, trop heureux lui même d'encadrer dans ce lieu
romanesque le roman de ses amours. Il s'ingénia, d'ailleurs, à
atténuer ce que ce séjour pouvait avoir de trop austère en
ménageant à Clodilde quelques relations dans le voisinage, --
en lui procurant par intervalle la société de sa mère. Madame
de Pers voulut bien se prêter à cette combinaison, quoique la
campagne lui fût généralement répulsive, et que Vastville en
particulier eût à ses yeux un caractère sinistre. Elle
prétendait y entendre des bruits dans les murailles et des
gémissements nocturnes dans les bois. Elle n'y dormait que
d'un oeil avec deux bougies allumées. Les magnifiques falaises
qui bordent la côte à peu de distance, et qu'on essayait de
lui faire admirer, lui causaient une sensation pénible.
-- Très-beau! disait-elle, très-sauvage! tout à fait sauvage!
Mais cela me fait mal; il me semble que je suis sur le haut
des tours de Notre-Dame!... Au surplus, mes enfants, l'amour
embellit tout, et je comprends parfaitement vos transports;
quant à moi, vous m'excuserez si je ne les partage pas! Jamais
je ne pourrais m'extasier devant ce pays-ci... J'aime la
campagne comme une autre; mais ceci, ce n'est pas la campagne,
c'est le désert, l'Arabie Pétrée, je ne sais pas quoi... Et
quant à votre château, mon ami, je suis fâchée de vous le
dire, c'est une maison à crimes... Cherchez bien, vous verrez
qu'on y a tué quelqu'un.
-- Mais non, chère madame, disait Lucan en riant; je connais
parfaitement l'histoire de ma famille, et je puis vous
garantir...
-- Soyez sûr, mon ami, qu'on y a tué quelqu'un... dans le
temps... Vous savez comme on se gênait peu autrefois pour tout
ça!
Les lettres de Julia à sa mère étaient fréquentes. C'était un
vrai journal de voyage, rédigé à la diable, avec une
saisissante originalité de style, et où la vivacité des
impressions se corrigeait par cette nuance d'ironie hautaine
qui était propre à l'auteur. Julia parlait assez brièvement de
son mari, dont elle ne disait d'ailleurs que du bien. Il y
avait le plus souvent un _post-scriptum_ rapide et bienveillant
adressé à M. de Lucan.
M. de Moras était plus sobre de descriptions. Il paraissait ne
voir que sa femme en Italie. Il vantait sa beauté, encore
accrue, disait-il, au contact de toutes ces merveilles d'art
dont elle s'imprégnait; il louait son goût extraordinaire, son
intelligence et même son caractère. À cet égard, elle était
extrêmement mûrie, et il la trouvait presque trop sage et trop
grave pour son âge. Ces détails enchantaient Clodilde, et
achevaient de lui mettre dans le coeur une paix qu'elle n'avait
jamais eue.
Les lettres du comte n'étaient pas moins rassurantes pour
l'avenir que pour le présent. Il ne croyait pas, disait-il,
devoir presser Julia au sujet de sa réconciliation avec son
beau-père; mais il l'y sentait disposée. Il l'y préparait, au
reste, de plus en plus en l'entretenant habituellement de la
vieille amitié qui l'unissait à M. de Lucan, de leur vie
passée, de leurs voyages, de leurs périls partagés. Non-seulement
Julia écoutait ces récits sans révolte, mais souvent
elle les provoquait, comme si elle eût regretté ses
préventions, et qu'elle eût cherché de bonnes raisons de les
oublier:
-- Allons, Pylade, parlez-moi d'Oreste! lui disait-elle.
Après avoir passé en Italie toute la saison d'hiver et une
partie du printemps, monsieur et madame de Moras visitèrent la
Suisse, en annonçant l'intention d'y séjourner jusqu'au milieu
de l'été. Monsieur et madame de Lucan eurent la pensée d'aller
les rejoindre, et brusquer ainsi un rapprochement qui ne
paraissait plus être dès ce moment qu'une affaire de forme.
Clodilde s'apprêtait à soumettre ce projet à sa fille, quand
elle reçut, par une belle matinée de mai, cette lettre datée
de Paris:
"Mère chérie,
"Plus de Suisse! trop de Suisse! Me voilà. Ne te dérange pas.
Je sais combien tu te plais à Vastville. Nous irons t'y
trouver un de ces matins, et nous reviendrons tous ensemble à
l'automne. Je te demande seulement quelques jours pour
préparer ici notre future installation.
"Nous sommes au _Grand Hôtel_. Je n'ai pas voulu descendre chez
toi pour toute sorte de raisons, pas davantage chez ma
grand'mère, qui me l'a offert toutefois très-gracieusement:
"-- Ah! mon Dieu! mes chers enfants,... mais c'est
impossible... À l'hôtel!... ce n'est pas convenable! Vous ne
pouvez pas rester à l'hôtel! Logez chez moi... Mon Dieu, vous
serez très-mal... Vous serez campés... Je ne sais même pas
comment je vous nourrirai, car ma cuisinière est dans son lit,
et mon imbécile de cocher qui a un loriot sur l'oeil, par
parenthèse! Aussi on n'arrive pas comme cela... Vous me tombez
là comme deux pots de fleurs! C'est inimaginable! -- Vous vous
portez bien d'ailleurs, mon ami... Je ne vous le demande
pas... Ça se voit de reste... -- Et toi, ma belle minette? Mais
c'est un astre,... un vrai astre... Cache-toi... Tu me fais
mal aux yeux!... Est-ce que vous avez des bagages?.. Enfin,
que voulez-vous!... on les mettra dans le salon. Et pour vous,
je vous donnerai ma chambre. Je prendrai une femme de ménage
et un cocher de remise... Vous ne me gênerez pas du tout, du
tout, du tout...
"Bref, nous n'avons pas accepté.
"Mais l'explication de ce retour subit?... La voici:
"-- Est-ce que la Suisse ne vous ennuie pas, mon ami? ai-je
demandé à mon mari.
"-- La Suisse m'ennuie, m'a répondu cet écho fidèle.
"-- Eh bien, allons-nous-en.
"Et nous sommes partis.
"Contente et troublée jusqu'au fond de l'âme à la pensée de
t'embrasser.
"Julia.
"_P. S_. Je prie M. de Lucan de ne pas m'intimider."
Les jours qui suivirent furent délicieusement remplis pour
Clodilde. Elle défaisait elle-même les caisses qui se
succédaient sans interruption, et en rangeait le contenu de
ses mains maternelles. Elle dépliait, elle repliait, elle
caressait ces jupes, ces corsages, cette lingerie fine et
parfumée, qui étaient déjà comme une partie, comme une douce
émanation de la personne de sa fille. Lucan, un peu jaloux, la
surprenait méditant avec amour sur ces jolies nippes. Elle
allait aux écuries voir le cheval de Julia, qui avait suivi de
près les caisses; elle lui donnait du sucre et causait avec
lui. Elle emplissait de fleurs et de branchages verts
l'appartement destiné au jeune ménage.
Cette heureuse fièvre eut bientôt son heureux terme. Environ
huit jours après son arrivée à Paris, Julia lui écrivait
qu'elle et son mari comptaient partir le soir, et qu'ils
seraient le lendemain matin à Cherbourg. C'était la station la
plus rapprochée de Vastville. Clodilde se disposa
naturellement à les aller prendre avec sa voiture. M. de
Lucan, après en avoir conféré avec elle, ne crut pas devoir
l'accompagner. Il craignit de gêner les premières expansions
du retour, et, ne voulant pas cependant que Julia pût
interpréter son absence comme un manque d'empressement, il
résolut d'aller à cheval au-devant des voyageurs.
V
On était aux premiers jours de juin. Clodilde partit de grand
matin, fraîche et radieuse comme l'aube. Lucan se mettait en
marche deux heures plus tard au petit pas de son cheval. Les
routes normandes sont charmantes en cette saison. Les haies
d'épine parfument la campagne, et jettent çà et là sur les
bords du chemin leur neige rosée. Une profusion de jeune
verdure constellée de fleurs sauvages couvre le revers des
fossés. Tout cela, sous le gai soleil du matin, est une fête
pour les yeux. M. de Lucan n'accordait cependant, contre sa
coutume, qu'une attention distraite au spectacle de cette
souriante nature. Il se préoccupait à un degré qui l'étonnait
lui-même de sa prochaine rencontre avec sa belle-fille. Julia
avait été pour sa pensée une obsession si forte, que sa pensée
en avait gardé une empreinte exagérée. Il essayait en vain de
lui rendre ses proportions véritables, qui n'étaient après
tout que celles d'une enfant, autrefois enfant terrible,
aujourd'hui enfant prodigue. Il s'était habitué à lui prêter
dans son imagination une importance mystérieuse et une sorte
de puissance fatale dont il avait peine à la dépouiller. Il
riait et s'irritait de sa faiblesse; mais il éprouvait une
agitation mêlée de curiosité et de vague inquiétude au moment
de voir en face ce sphinx dont l'ombre seule avait si
longtemps troublé sa vie, et qui venait maintenant s'asseoir
en personne à son foyer.
Une calèche découverte, pavoisée d'ombrelles, parut au haut
d'une côte: Lucan vit une tête se pencher et un mouchoir
s'agiter hors de la voiture; il lança aussitôt son cheval au
galop. Presque au même instant, la calèche s'arrêta, et une
jeune femme sauta lestement sur la route; elle se retourna
pour adresser quelques mots à ses compagnons de voyage, et
s'avança seule au-devant de Lucan. Ne voulant pas se laisser
dépasser en procédés, il mit lui-même pied à terre, donna son
cheval au domestique qui le suivait, et se dirigea avec
empressement vers la jeune femme qu'il ne reconnaissait pas,
mais qui était évidemment Julia. Elle venait à lui sans hâter
le pas, d'une démarche glissante, balançant légèrement sa
taille flexible. Tout en approchant, elle repoussa son voile
d'un coup de main rapide, et Lucan put retrouver dans ce jeune
visage, dans ces grands yeux un peu sombres, dans l'arc pur et
allongé des sourcils, quelques traits de l'enfant qu'il avait
connue.
Quand le regard de Julia rencontra celui de Lucan, son teint
pâle se couvrit de pourpre. Il la salua très-bas, avec un
sourire d'une grâce affectueuse:
-- _Welcome!_ dit-il.
-- Merci, monsieur, dit Julia d'une voix dont la sonorité grave
et mélodieuse frappa Lucan; -- amis, n'est-ce pas?
Et elle lui tendit ses deux mains avec une résolution
charmante.
Il l'attira doucement pour l'embrasser; mais, croyant sentir
un peu de résistance dans les bras subitement roidis de la
jeune femme, il se borna à lui baiser le poignet au défaut du
gant. Puis, affectant de la regarder avec une admiration
polie, qui d'ailleurs était sincère:
-- J'ai vraiment envie de vous demander, dit-il en riant, à qui
j'ai l'honneur de parler.
-- Vous me trouvez grandie? dit-elle en montrant ses dents
éblouissantes.
-- Etonnamment, dit Lucan, très-étonnamment. Je comprends
Pierre à merveille.
-- Pauvre Pierre! dit Julia, il vous aime bien!... Ne le
faisons pas languir plus longtemps, si vous le voulez.
Ils se dirigèrent vers la calèche devant laquelle M. de Moras
les attendait, et, tout en marchant côte à côte:
-- Quel joli pays! reprit Julia,... et la mer tout près?
-- Tout près.
-- Nous ferons une promenade à cheval après déjeuner, n'est-ce
pas?
-- Très-volontiers; mais vous devez être horriblement fatiguée,
ma chère enfant... Pardon!... ma chère... Au fait, comment
voulez-vous que je vous appelle?
-- Appelez moi madame... j'ai été si mauvaise enfant!
Et elle eut un accès de ce rire soudain, gracieux, mais un peu
équivoque, qui lui était familier. Puis, élevant la voix:
-- Vous pouvez venir, Pierre; votre ami est mon ami!
Elle laissa les hommes échanger de cordiales poignées de main,
s'élança dans la voiture, et, reprenant sa place auprès de sa
mère:
-- Ma mère, dit-elle en l'embrassant, cela s'est très-bien
passé... -- N'est-ce pas, monsieur de Lucan?
-- Très-bien, dit Lucan en riant, sauf quelques détails.
-- Oh! trop difficile, monsieur! dit Julia en se drapant dans
ses fourrures.
L'instant d'après, M. de Lucan galopait à côté de la portière
pendant que les trois voyageurs de la calèche se livraient à
une de ces causeries expansives qui suivent les crises
heureusement dénouées. Clodilde, désormais en possession de
toutes ses amours, nageait dans le ciel bleu.
-- Vous êtes trop jolie, ma mère, lui dit Julia. Avec une
grande fille comme moi, c'est coupable!
Et elle l'embrassait.
Lucan, tout en prenant part à l'entretien et en faisant à
Julia les honneurs du paysage, essayait de résumer à part lui
ses impressions sur la cérémonie qui venait de s'accomplir. En
somme, il pensait, comme sa belle-fille, que cela s'était bien
passé, quoique la perfection n'y fût pas. La perfection eût
été de trouver en Julia une femme toute simple qui se fût
jetée bonnement au cou de son beau-père en riant avec lui de
son escapade d'enfant gâté; mais il n'avait jamais attendu de
Julia des allures aussi rondes. Elle avait été dans cette
circonstance tout ce qu'on pouvait attendre d'un naturel comme
le sien, elle s'était montrée gracieusement amicale; elle
avait, il est vrai, donné à cette première entrevue un certain
tour dramatique et solennel: elle était romanesque, et, comme
Lucan l'était lui-même passablement, cette bizarrerie ne lui
avait pas déplu.
Il avait été, au reste, agréablement surpris de la beauté de
madame de Moras, qui était en effet saisissante. La pureté
sévère de ses traits, l'éclat profond de son regard bleu
frangé de longs cils noirs, l'exquise harmonie de ses formes,
n'étaient pas ses seules, ni même ses principales séductions:
elle devait son attrait rare et personnel à une sorte de grâce
étrange, mêlée de souplesse et de force, qui enchantait ses
moindres mouvements. Elle avait dans ses jeux de physionomie,
dans sa démarche, dans ses gestes, l'aisance souveraine d'une
femme qui ne sent pas un seul point faible dans sa beauté, et
qui se meut, se développe et s'épanouit avec toute la liberté
d'un enfant dans son berceau ou d'un fauve dans les bois.
Faite comme elle l'était, elle n'avait pas de peine à se bien
mettre: les plus simples toilettes s'ajustaient sur sa
personne avec une précision élégante qui faisait dire à la
baronne de Pers, dans son langage inexact, mais expressif:
-- On l'habillerait avec un gant de Suède!