M. de Moras semblait avoir une peine infinie à saisir le sen

Produced by Daniel Fromont

[Transcriber's note: Octave Feuillet, _Julia de Trécoeur_ (1872)]

OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE

MICHEL LEVY FRERES, EDITEURS

OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE

Format grand in-18.

M. DE CAMORS, 13e édition 1 vol.

SCENES ET PROVERBES, nouvelle édition 1 vol.

SCENES ET COMEDIES, nouvelle édition 1 vol.

BELLAH, nouvelle édition 1 vol.

LA PETITE COMTESSE, le Parc, Onesta, nouvelle édit. 1 vol.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE, nouv. édit. 1 vol.

HISTOIRE DE SIBYLLE, nouvelle édition 1 vol.

JULIA DE TRECOEUR 1 vol.

___________

JULIE, drame en trois actes, en prose.

LE POUR ET LE CONTRE, comédie en un acte, en prose.

LA CRISE, comédie en quatre actes, en prose.

PERIL EN LA DEMEURE, comédie en deux actes, en prose.

LE VILLAGE, comédie en un acte, en prose.

LA FEE, comédie en un acte, en prose.

DALILA, drame en quatre actes, six parties, en prose.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE, comédie en cinq actes, sept

tableaux, en prose.

LA TENTATION, comédie en cinq actes, six tableaux, en prose.

LE CHEVEU BLANC, comédie en un acte, en prose.

REDEMPTION, comédie en cinq actes, en prose.

LA BELLE AU BOIS DORMANT, comédie en cinq actes, en prose.

MONTJOYE, comédie en cinq actes, en prose.

LE CAS DE CONSCIENCE, comédie en un acte, en prose.

POISSY. -- TYP. S. LEJAY ET CIE,

JULIA

DE TRECOEUR

PAR

OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE

CINQUIEME EDITION

PARIS

MICHEL LEVY FRERES, EDITEURS

3, RUE AUBER, 3, PLACE DE L'OPERA

LIBRAIRIE NOUVELLE

BOULEVARD DES ITALIENS, 15, AU COIN DE LA RUE DE GRAMMONT

1872

Droits de reproduction et de traduction réservés.

JULIA

DE TRECOEUR

I

Tous ceux qui, comme nous, ont connu Raoul de Trécoeur dans sa

première jeunesse le croyaient destiné à une grande renommée.

Il avait reçu des dons très-remarquables; il reste de lui deux

ou trois esquisses et quelques centaines de vers qui

promettaient un maître; mais il était fort riche et avait été

fort mal élevé: il tourna vite au dilettantisme. Parfaitement

étranger, comme la plupart des hommes de sa génération, au

sentiment du devoir, il se laissa emporter à toutes guides par

ses instincts, qui étaient, heureusement pour les autres, plus

vifs que malfaisants. Aussi le plaignit-on généralement quand

il mourut en pleine jeunesse, pour avoir aimé sans discrétion

tout ce qui lui était agréable. Le pauvre garçon, disait-on,

n'avait fait de mal qu'à lui; -- ce qui, d'ailleurs, n'était

pas exact.

Trécoeur avait épousé à vingt-cinq ans sa cousine Clodilde-Andrée

de Pers, honnête et gracieuse personne qui n'avait

d'une mondaine que les élégances. Madame de Trécoeur avait

vécu avec son mari dans une région de tempêtes malsaines où

elle se sentait dépaysée et comme dégradée. Il la tourmentait

de ses remords presque autant que de ses fautes. Il la

regardait avec raison comme un ange et pleurait à ses pieds

quand il l'avait trahie, se désespérant d'être indigne d'elle,

d'être victime de son tempérament et d'avoir vu le jour dans

un siècle sans croyances. Il menaça un jour de se tuer dans le

boudoir de sa femme, si elle ne lui pardonnait; elle lui

pardonna, naturellement. Toute cette partie dramatique

troublait Clodilde dans sa vie résignée. Elle eût préféré un

malheur plus tranquille et sans phrases.

Tous les amis de son mari avaient été amoureux d'elle et

avaient fondé de grandes espérances sur son abandon; mais les

maris infidèles ne font pas toujours les femmes coupables.

C'est même souvent le contraire, tant ce pauvre monde est peu

soumis aux lois de la logique. Bref, madame de Trécoeur, après

la mort de son mari, demeura sur la rive, épuisée et brisée,

mais sans tache.

De cette triste union était née une fille, nommée Julia, que

son père, malgré toutes les résistances de Clodilde, avait

gâtée à outrance. On connaissait l'idolâtrie de M. de Trécoeur

pour sa fille, et le monde, avec sa mollesse de jugement

habituelle, lui pardonnait volontiers sa vie scandaleuse en

faveur de ce mérite, qui n'en est pas toujours un. Il n'est

pas très-difficile, en effet, d'aimer ses enfants; il suffit

de n'être pas un monstre. L'amour qu'on leur porte n'est pas

en lui-même une vertu: c'est une passion qui, comme toutes les

autres, est bonne ou mauvaise, suivant qu'on en est le maître

ou le valet. On peut même penser qu'il n'est point de passion

qui puisse être plus que celle-là féconde pour le bien ou pour

le mal.

Julia paraissait magnifiquement douée; mais son naturel ardent

et précoce s'était développé, grâce à l'éducation paternelle,

comme en pleine forêt vierge, à tort et à travers. C'était une

petite personne brune et pâle, souple, élancée, avec de grands

yeux bleus, pleins de feu, des cheveux noirs en broussailles

et des sourcils d'un arc superbe. Son air habituel était

réservé et hautain; cependant, elle déposait en famille ces

apparences majestueuses pour faire la roue sur le tapis. Elle

avait des jeux qu'elle inventait. Elle traduisait ses leçons

d'histoire en petits drames mêlés de discours au peuple, de

dialogues, de musique et particulièrement de courses de chars.

Malgré sa mine sérieuse, elle était bouffonne à ses heures, et

parodiait cruellement les gens qui ne lui plaisaient pas.

Elle montrait pour son père une prédilection passionnée,

bizarrement combattue par les sentiments de pitié attendrie

qu'inspiraient à son jeune coeur les tristesses de sa mère.

Elle la voyait souvent pleurer; elle se jetait alors à ses

pieds en peloton, et demeurait là pendant des heures, immobile

et muette, la regardant d'un oeil humide et buvant de temps en

temps une larme sur sa joue. Elle ne lui demandait jamais

pourquoi elle pleurait. Elle avait apparemment saisi, comme

beaucoup d'enfants, quelques échos de douleurs du foyer. Sans

nul doute, sa vive intelligence se rendait compte des torts de

son père; mais son père, ce beau cavalier, spirituel, généreux

et fou, elle l'adorait, elle était fière d'être sa fille, elle

palpitait de joie quand il la tenait sur son coeur. Elle ne

pouvait ni le juger, ni le blâmer. C'était un être supérieur.

Elle se contentait de plaindre et de consoler de son mieux

cette créature douce et charmante qui était sa mère et qui

souffrait.

Dans le cercle des relations de madame de Trécoeur, Julia

passait simplement pour une petite peste. Les _chères madames_,

comme elle les appelait, qui ornaient les jeudis de sa mère,

se contaient les unes aux autres avec amertume les scènes

d'imitation comique dont l'enfant faisait suivre leur entrée

et leur sortie. Les hommes se regardaient comme favorisés

quand ils n'emportaient pas un chiffon de soie dans le dos.

Tout cela divertissait fort M. de Trécoeur. Quand sa fille

exécutait, avec une demi-douzaine de chaises, quelqu'une de

ces courses olympiques qui faussaient tous les pianos du

voisinage:

-- Julia! criait-il, tu ne fais pas assez de bruit... Casse un

vase!

Et elle cassait un vase; sur quoi, son père l'embrassait avec

enthousiasme.

Cette méthode d'éducation prit un caractère plus grave à

mesure que l'enfant grandit et devint une fillette. La

tendresse de son père se nuança d'une sorte de galanterie. Il

la menait avec lui au Bois, aux courses, au spectacle. Elle

n'avait pas une fantaisie qu'il ne prévînt et ne comblât. Elle

eut à treize ans ses chevaux, son groom, une voiture à son

chiffre. Déjà malade et se sentant peut-être mortellement

atteint, ce malheureux homme accablait cette fille chère des

gages de sa funeste affection. Il éteignait ainsi tous ses

goûts par une satiété précoce, comme s'il eût voulu ne lui

laisser que le goût du fruit défendu.

Julia le pleura avec des transports furieux, et conserva pour

sa mémoire un culte ardent. Elle avait un appartement

particulier, qu'elle remplit des portraits de son père et de

mille souvenirs intimes autour desquels elle entretenait des

fleurs.

Madame de Trécoeur, comme la plupart des cousines qui épousent

leur cousin, s'était mariée fort jeune. Elle resta veuve à

vingt-huit ans, et sa mère, la baronne de Pers, qui vivait

encore, et qui était même des plus vivantes, ne tarda pas à

lui suggérer discrètement la convenance d'un second mariage.

Après avoir épuisé les raisons pratiques, et fort sensées

d'ailleurs, qui semblaient lui conseiller de prendre ce parti,

la baronne en venait aux raisons sentimentales:

-- De bonne foi, ma pauvre fille, disait-elle, tu n'as pas eu

jusqu'ici ta part de bonheur terrestre... Je ne voudrais pas

dire du mal de ton mari, puisqu'il est mort; mais, entre nous,

c'était un fier animal... Mon Dieu, délicieux par instants, je

te l'accorde, -- j'y ai été prise moi-même, -- comme tous les

mauvais sujets!... d'ailleurs, monstrueux,... monstrueux!...

Eh bien, certes, je ne dirai pas que le mariage soit jamais un

état de pure félicité;... néanmoins, c'est encore ce qu'on a

trouvé de mieux jusqu'ici pour jouir honnêtement de la vie

entre gens comme il faut... Tu es à la fleur de l'âge,... tu

es fort agréable à voir,... fort agréable!... et tu ne perdras

rien, par parenthèse, quand tu seras juponnée un peu plus haut

par derrière, avec un pouf convenable; car tu ne sais même

plus ce qui se porte, ma pauvre chatte... Tiens, vois! ce sont

des horreurs... Enfin, que veux-tu, il ne faut pas se faire

remarquer... Bref, je voulais te dire que tu as encore tout ce

qu'il faut et même plus qu'il ne faut pour fixer un mari, -- si

tant est qu'il y en ait de fixes, -- ce que j'aime à croire...

Il faudrait, d'ailleurs, désespérer absolument de la

Providence, si elle ne nous réservait pas quelques

compensations après toutes nos épreuves... C'est déjà un signe

manifeste de sa bonté que tu aies repris ton embonpoint, ma

pauvre mignonne! Embrasse ta mère... Voyons, quand marions-nous

cette jolie femme?

Il n'y avait nulle exagération maternelle dans les compliments

que la baronne adressait à Clodilde. Tout Paris avait pour

elle les yeux de sa mère. Elle n'avait jamais été si

attrayante, et elle l'avait toujours été infiniment. Sa

personne, reposée dans la paix de son deuil, avait alors

l'éclat d'un beau fruit mûr et frais. Ses yeux noirs d'une

tendresse timide, son front pur encadré dans des nattes

magnifiques et vivaces, ses épaules de marbre rose, sa grâce

spéciale de jeune matrone à la fois belle, aimante et chaste,

tout cela, joint à une réputation intacte et à soixante mille

francs de rente, ne pouvait manquer de susciter des

prétendants. Il en surgissait effectivement une légion. La

raison, l'opinion même, qui avait rendu justice à son mari et

à elle, la poussaient à de secondes noces. Ses sentiments

particuliers, quelle qu'en fût la délicatesse naturelle, ne

semblaient pas devoir être un obstacle, car il n'y avait rien

que de vrai dans son coeur. Elle avait été fidèle à son mari,

elle avait donné des larmes amères à ce triste compagnon de sa

jeunesse; mais il avait fatigué et usé son affection, et, sans

jamais s'associer aux récriminations posthumes de sa mère

contre M. de Trécoeur, elle sentait qu'elle n'avait plus

d'autre devoir envers lui que la prière.

Il y avait cependant de longs mois qu'elle était veuve, et

elle continuait d'opposer aux sollicitations de la baronne une

résistance dont celle-ci cherchait vainement la raison

mystérieuse. Elle crut un jour l'avoir découverte.

-- Avoue la vérité, lui dit-elle: tu as peur de contrarier

Julia. Ah! pour ceci, ma fille, ce serait de la folie pure...

Tu ne peux avoir de ce côté aucun scrupule sérieux. Julia sera

très-riche de son chef et n'aura aucun besoin de ta fortune.

Elle se mariera elle-même dans trois ou quatre ans (je

souhaite bien du plaisir à son mari, par parenthèse!); et vois

un peu dans quelle jolie situation tu te trouveras... Mais,

mon Dieu, nous n'en aurons donc jamais fini? Après le père,

voilà la fille maintenant... Eh! mon Dieu, qu'elle fabrique

des chapelles avec les portraits et les éperons de son père

tant qu'elle voudra, ça la regarde; ce n'est pas moi qui lui

ferai concurrence, bien certainement; au moins, qu'elle nous

laisse vivre! Comment! tu ne pourrais pas disposer de toi sans

lui demander la permission? Alors, si tu es son esclave, ma

chère petite, mets-moi à la porte! tu ne saurais rien faire

qui lui soit plus agréable, car elle ne peut pas me sentir, ta

fille!... Et puis enfin, de bonne foi, qu'est-ce que ça peut

lui faire que tu te remaries? Un beau-père n'est pas une

belle-mère,... c'est tout à fait différent. Eh! mon Dieu, son

beau-père sera charmant pour elle,... tous les hommes seront

charmants pour elle,... je lui prédis cela: elle peut être

tranquille!... Enfin conviens-en, c'est là ce qui t'arrête?

-- Je vous assure que non, ma mère, dit Clodilde.

-- Je vous assure que si, ma fille... Eh bien, voyons, veux-tu

que je parle à Julia, moi, que j'essaie de lui faire entendre

raison?... J'aimerais mieux lui donner le fouet, mais

enfin!...

-- Ma pauvre chère maman, reprit Clodilde, faut-il tout vous

dire?

Elle vint se mettre à genoux devant la baronne.

-- Certainement, ma fillette, dis-moi tout;... mais ne me fais

pas pleurer, je t'en supplie!... Est-ce très-triste, ce que tu

as à me dire?

-- Pas très-gai.

-- Mon Dieu!... Enfin, dis toujours.

-- D'abord, ma mère, je vous avoue que je n'éprouverais

personnellement aucun scrupule à me remarier...

-- Je crois bien... Comment donc! Il ne manquerait plus que

cela!

-- Quant à Julia, que j'adore, qui m'aime bien et qui vous aime

bien aussi, quoi que vous en disiez...

-- Persuadée du contraire, dit la baronne. N'importe. Poursuis.

-- Quant à Julia, j'ai plus de confiance que vous dans son bon

sens et dans son bon coeur;... malgré la tendresse exaltée

qu'elle conserve pour son père, je suis sûre qu'elle

comprendrait, qu'elle respecterait ma détermination, et

qu'elle ne m'en aimerait pas moins, surtout si son beau-père

ne lui était pas personnellement antipathique; car vous

connaissez la violence de ses sympathies et de ses

antipathies...

-- Si je la connais! dit amèrement la baronne. Eh bien, il faut

lui donner une liste de ces messieurs, à cette chère petite,

et elle fera elle-même ton choix.

-- C'est inutile, ma bonne mère, dit Clodilde. Le choix est

fait par la principale intéressée, et je suis certaine qu'il

ne serait pas désagréable à Julia.

-- Eh bien, alors, ma mignonne, cela va tout seul!

-- Hélas! non. Je vais vous dire une chose qui me couvre de

confusion... Parmi tous les hommes que nous connaissons, le

seul que,... le seul qui me plaise enfin, est aussi le seul

qui n'ait jamais été amoureux de moi.

-- Alors, c'est un sauvage! ça ne peut être qu'un sauvage!...

Enfin, qui est-ce?

-- Je vous l'ai dit, ma pauvre mère, le seul de nos amis quine

soit pas amoureux de moi...

-- Bah! qui ça?... Ton cousin Pierre?

-- Non,... mais vous brûlez.

-- M. de Lucan! s'écria la baronne. Ça devait être! c'est la

fleur des pois! Mon Dieu, ma chère petite, que nous avons donc

les mêmes goûts toutes deux! Il est charmant... Embrasse-moi...

Ne cherche plus, ne cherche plus; voilà notre affaire

positivement!

-- Mais, ma mère, puisqu'il ne veut pas de moi!

-- Bon! il ne veut pas de toi à présent... Quelle histoire!

qu'en sais-tu? Lui as-tu demandé? D'ailleurs, c'est

impossible, ma chère petite,... vous êtes faits l'un pour

l'autre de toute éternité. Il est charmant, distingué, comme

il faut, riche, spirituel, tout enfin, tout!

-- Excepté amoureux, ma mère.

La baronne se récriant de nouveau contre une si forte

invraisemblance, Clodilde lui mit sous les yeux une série de

faits et de détails qui ne laissait point de place aux

illusions. La mère consternée dut se résigner à cette

conviction douloureuse, qu'il se trouvait, en effet, dans le

monde un homme d'assez mauvais goût pour n'être pas amoureux

de sa fille, et que cet homme était malheureusement M. de

Lucan.

Elle regagna son hôtel en méditant sur ce mystère inouï, dont

elle ne devait pas, du reste, attendre longtemps

l'explication.

II

George-René de Lucan était intimement lié avec le comte Pierre

de Moras, cousin de Clodilde. Tous deux étaient compagnons

d'enfance, de jeunesse, de voyage et même de bataille; car, le

hasard les ayant conduits aux Etats-Unis quand la guerre

civile y éclata, ils avaient trouvé l'occasion bonne pour

recevoir le baptême du feu. Leur amitié s'était encore plus

solidement trempée dans ces dangers de guerre soutenus

fraternellement loin de leur patrie. Cette amitié avait,

d'ailleurs, depuis longtemps un caractère rare de confiance,

de délicatesse et de force. Ils s'estimaient mutuellement

très-haut, et ils avaient raison. Ils ne se ressemblaient

d'ailleurs sous aucun rapport. Pierre de Moras était d'une

grande taille, blond comme un Scandinave, beau et fort comme

un lion, mais comme un lion bon enfant. Lucan était brun,

mince, élégant, grave. Il y avait dans son regard fier et un

peu sombre, dans son accent froid et doux, dans sa démarche

même, une grâce mêlée d'autorité qui imposait et charmait.

Ils n'étaient pas moins dissemblables au point de vue moral:

l'un bon vivant, sceptique absolu et paisible, possesseur

insouciant d'une danseuse; l'autre toujours troublé malgré son

calme extérieur, romanesque, passionné, tourmenté d'amour et

de théologie. Pierre de Moras, à leur retour d'Amérique, avait

présenté Lucan chez sa cousine Clodilde, et, dès ce moment, il

y eut du moins deux points sur lesquels ils furent

parfaitement d'accord: une profonde estime pour Clodilde et

une profonde antipathie pour son mari. Ils appréciaient,

d'ailleurs, chacun à sa manière le caractère et la conduite de

M. de Trécoeur. Pour le comte Pierre, Trécoeur était

simplement un être malfaisant; pour M. de Lucan, c'était un

criminel.

-- Pourquoi criminel? disait Pierre. Est-ce sa faute s'il est

né avec toutes les flammes de l'enfer dans les moelles? Je

conviens que je lui casserais volontiers la tête, quand je

vois les yeux rouges de Clodilde; mais je n'y mettrais pas

plus de colère que si j'écrasais un serpent. Puisque c'est sa

nature, à cet homme!

-- Vous me faites horreur, reprenait Lucan. Ce petit système-là

supprime simplement le mérite, la volonté, la liberté, -- le

monde moral en un mot... Si nous ne sommes pas maîtres de nos

passions, du moins dans une large mesure, et si ce sont nos

passions qui nous maîtrisent fatalement, si un homme est

nécessairement bon ou mauvais, honnête ou fripon, traître ou

loyal, au gré de ses instincts, dites-moi donc un peu, je vous

prie, pourquoi vous m'honorez de votre estime et de votre

amitié? Je n'y ai pas plus de droits que le premier venu, que

Trécoeur lui même.

-- Pardon, mon ami, dit gravement Pierre: dans l'ordre végétal,

je préfère une rose à un chardon; dans l'ordre moral, je vous

préfère à Trécoeur. Vous êtes né galant homme; je m'en

réjouis, et j'en profite.

-- Eh bien, mon cher, vous êtes dans une complète erreur,

reprenait Lucan. J'étais né, au contraire, avec de détestables

instincts, avec les germes de tous les vices.

-- Comme Socrate.

-- Comme Socrate, parfaitement. Et si mon père ne m'avait pas

fouetté à propos, si ma mère n'avait pas été une sainte, si

enfin je n'avais mis moi-même très-énergiquement ma volonté au

service de ma conscience, je serais un scélérat sans foi ni

loi.

-- Mais rien ne dit que vous ne serez pas un jour un scélérat,

mon ami. Il n'y a personne qui ne puisse devenir un scélérat à

son heure. Tout dépend de la force de la tentation... Vous-même,

quels que soient vos instincts d'honneur et de dignité,

êtes-vous bien sûr de ne jamais rencontrer une tentation qui

les domine?... Ne pouvez-vous concevoir, par exemple, telle

circonstance où vous aimeriez assez une femme pour commettre

un crime?

-- Non, dit Lucan; et vous?

-- Moi,... je n'ai aucun mérite,... je n'ai pas de passions...

J'en suis désolé, mais je n'en ai pas. Je suis né

exemplaire... Vous vous rappelez mon enfance: j'étais un petit

modèle. Maintenant, je suis un grand modèle, voilà la seule

différence,... et ça ne me coûte pas du tout... Allons-nous

chez Clodilde?

-- Allons!

Et ils allaient chez Clodilde, bien digne elle-même de

l'amitié de ces deux braves gens. Ils y étaient reçus avec une

considération marquée, même par mademoiselle Julia, qui

paraissait subir à un certain degré le prestige de ces natures

élevées. Tous deux avaient, d'ailleurs, dans leur tenue et

dans leur langage une correction élégante qui satisfaisait

apparemment le goût fin de l'enfant et ses instincts

d'artiste. Dans les premiers temps de son deuil, l'humeur de

Julia avait pris une teinte un peu farouche; quand sa mère

recevait des visites, elle quittait brusquement le salon et

allait s'enfermer chez elle, non sans manifester contre les

indiscrets un mécontentement hautain. Le cousin Pierre et son

ami avaient seuls le privilége d'un bon accueil; elle daignait

même sortir de son appartement pour venir les rejoindre auprès

de sa mère, quand elle les savait là.

Clodilde avait donc de bonnes raisons de supposer que sa

préférence pour M. de Lucan obtiendrait l'agrément de sa

fille; elle en avait malheureusement de meilleures encore pour

douter que les dispositions de M. de Lucan répondissent aux

siennes. Non seulement, en effet, il s'était toujours tenu

vis-à-vis d'elle dans les termes de l'amitié la plus réservée,

mais, depuis qu'elle était veuve, cette réserve s'était

sensiblement aggravée. Les visites de Lucan s'espaçaient de

plus en plus; il paraissait même éviter avec un soin

particulier les occasions de se retrouver seul avec Clodilde,

comme s'il eût pénétré les sentiments secrets de la jeune

femme, et qu'il eût affecté de les décourager. Tels étaient

les symptômes tristement significatifs dont Clodilde avait

fait confidence à sa mère.

Le jour même où la baronne recevait, rue Tronchet, ces

pénibles renseignements, un entretien avait lieu sur le même

sujet, rue d'Aumale, entre le comte de Moras et George de

Lucan. Ils avaient fait ensemble le matin une promenade au

Bois, et Lucan s'était montré plus silencieux que de coutume.

Au moment où ils se séparaient:

-- A propos, Pierre, dit-il, je m'ennuie... Je vais voyager.

-- Voyager! où ça?

-- Je vais en Suède. J'ai toujours eu envie de voir la Suède.

-- Quelle drôle de chose!... Vous serez longtemps?

-- Deux ou trois mois.

-- Quand partez-vous?

-- Demain.

-- Seul?

-- Entièrement. Je vous reverrai ce soir au cercle, n'est-ce

pas?

L'étrange réserve de ce dialogue laissa dans l'esprit de M. de

Moras une impression d'étonnement et d'inquiétude. Il n'y put

tenir, et, deux heures après, il arrivait chez Lucan. Il vit

en entrant des apprêts de départ. Lucan écrivait dans son

cabinet.

-- Ah çà! mon cher, lui dit le comte, si je suis indiscret,

vous allez me le dire franchement; mais ce voyage bâclé ne

ressemble à rien... Sérieusement, qu'y a-t-il? Est-ce que vous

allez vous battre hors frontières?

-- Bah!... Je vous emmènerais, vous savez bien!

-- Une femme, alors?

-- Oui, dit sèchement Lucan.

-- Pardon de mon importunité, et adieu.

-- Je vous ai blessé, mon ami? dit Lucan en le retenant.

-- Oui, dit le comte. Je ne prétends certes pas entrer dans vos

secrets;... mais je ne comprends absolument pas le ton de

contrainte, presque d'hostilité, sur lequel vous me répondez

au sujet de ce voyage... Ce n'est pas, d'ailleurs, le premier

symptôme de cette nature qui me frappe et m'afflige; depuis

quelque temps, vous êtes visiblement embarrassé avec moi, il

semble que je vous gêne, que notre amitié vous pèse;... et

j'ai l'idée cruelle que ce voyage est une façon d'y mettre un

terme.

-- Grand Dieu! murmura Lucan. -- Eh bien, poursuivit-il avec un

peu d'agitation dans la voix, il faut donc vous dire la

vérité. J'espérais que vous l'auriez devinée,... c'était si

simple!...Votre cousine Clodilde est veuve depuis deux ans

bientôt,... c'est, je crois, le terme consacré par l'usage...

Je connais vos sentiments pour elle, vous pouvez maintenant

l'épouser, et vous aurez grandement raison... Rien ne me

paraît plus juste, plus naturel, plus digne d'elle et de

vous... Je vous atteste que mon amitié vous restera fidèle et

entière; mais je vous prie de trouver bon que je m'absente

pendant quelque temps. Voilà tout.

M. de Moras semblait avoir une peine infinie à saisir le sens

de ce discours: il demeura plusieurs secondes, après que Lucan

eut cessé de parler, la mine étonnée et le regard tendu, comme

s'il eût cherché le mot d'une énigme; puis, se levant

brusquement et saisissant les deux mains de Lucan:

-- Ah! c'est gentil, cela! dit-il avec une gravité émue.

Et, après une nouvelle étreinte cordiale, il ajouta gaiement:

-- Mais, si vous comptez rester en Suède jusqu'à ce que j'aie

épousé Clodilde, vous pouvez y bâtir et même y planter, car je

vous jure que vous y resterez longtemps!

-- Est-il possible que vous ne l'aimiez pas? dit Lucan à demi-voix.

-- Je l'aime extrêmement, au contraire; je l'apprécie, je

l'admire;... mais c'est une soeur pour moi, purement une

soeur... Ce qu'il y a de délicieux, mon cher, c'est que mon

rêve a toujours été de vous marier, Clodilde et vous;

seulement, vous me paraissiez si froid, si peu empressé, si

réfractaire, et dans ces derniers temps surtout... Mon Dieu,

comme vous êtes pâle, George!

Le résultat final de cet entretien fut que M. de Lucan, au

lieu de partir pour la Suède, se rendit peu d'instants plus

tard chez la baronne de Pers, à laquelle il exposa ses voeux,

et qui se crut, en l'écoutant, le jouet d'un songe enchanteur.

Elle avait toutefois, sous ses airs évaporés, un trop vif

sentiment de sa dignité et de celle de sa fille pour laisser

éclater devant M. de Lucan la joie dont elle était oppressée.

Quelque désir qu'elle éprouvât de serrer immédiatement sur son

coeur ce gendre idéal, elle ajourna cette satisfaction et se

contenta de lui exprimer ses sympathies personnelles.

S'associant, d'ailleurs, à la juste impatience de M. de Lucan,

elle lui conseilla de se présenter le soir même chez madame de

Trécoeur, dont elle ignorait les sentiments particuliers, mais

qui accueillerait tout au moins sa démarche avec l'estime et

la considération dues à un homme de son mérite. Demeurée

seule, la baronne s'épancha dans un monologue mêlé de larmes:

elle se fit, d'ailleurs, une exquise petite fête maternelle de

ne pas prévenir Clodilde et de lui laisser tout entière la

saveur de cette surprise.

Le coeur des femmes est un organe indéfiniment plus délicat que

le nôtre. L'exercice incessant qu'elles lui donnent y

développe des facultés d'une finesse et d'une subtilité

auxquelles la sèche intelligence n'atteint jamais; c'est ce

qui explique leurs pressentiments, moins rares et plus sûrs

que les nôtres. Il semble que leur sensibilité, toujours

tendue et vibrante, soit avertie par des courants mystérieux,

et qu'elle devine avant de comprendre. Clodilde, lorsqu'on lui

annonça M. de Lucan, fut comme traversée par une de ces

électricités secrètes, et, malgré toutes les objections

contraires dont son esprit était obsédé, elle sentit qu'elle

était aimée et qu'on allait le lui dire. Elle s'assit dans son

grand fauteuil, en ramenant des deux mains la soie de sa robe,

avec un geste d'oiseau qui bat des ailes.

Le trouble visible de Lucan acheva de l'instruire et de la

ravir. Chez de tels hommes, armés de passions puissantes, mais

sévèrement contenues, habituées à se maîtriser, intrépides et

calmes, le trouble est effrayant ou charmant.

Après l'avoir informée, ce qui était inutile, que sa démarche

auprès d'elle était une démarche extraordinaire:

-- Madame, ajouta-t-il, la demande que je vais vous adresser

exige, je le sais, une réponse réfléchie... Aussi vous

supplierai-je de ne pas me faire cette réponse aujourd'hui,

d'autant plus qu'il me serait véritablement trop pénible de

l'entendre de votre bouche, si elle n'était pas favorable.

-- Mon Dieu, monsieur,... dit Clodilde à demi-voix.

-- Madame votre mère, madame que j'ai eu l'honneur de voir dans

la journée, a bien voulu m'encourager -- dans une certaine

mesure -- à espérer que vous m'accordiez quelque estime,... que

vous n'aviez du moins contre moi aucune prévention... Quant à

moi, madame, je... Mon Dieu, je vous aime, en un mot, et je

n'imagine pas de plus grand bonheur au monde que celui que je

tiendrais de vous. Vous me connaissez depuis longtemps. Je

n'ai rien à vous dire de moi... Et maintenant, j'attendrai.

Elle se retint d'un signe, et elle essaya de parler; mais ses

yeux se voilèrent de larmes. Elle cacha sa tête dans ses

mains, et murmura:

-- Pardon! j'ai été si peu heureuse!... Je ne sais pas ce que

c'est!

Lucan se mit doucement à genoux devant elle, et, quand leurs

regards se rencontrèrent, leurs deux coeurs s'emplirent soudain

comme deux coupes.

-- Parlez, mon ami, reprit-elle. Dites-moi encore que vous

m'aimez... J'étais si loin de le croire! Et pourquoi?... Et

depuis quand?

Il lui expliqua sa méprise, sa lutte douloureuse entre son

amour pour elle et son amitié pour Pierre.

-- Pauvre Pierre! dit Clodilde, quel brave homme!... Mais

vraiment non!

Puis il la fit sourire en lui contant la terreur et la

défiance mortelles qui l'avaient envahi au moment où il lui

demandait l'arrêt de sa destinée; elle lui avait semblé plus

que jamais, en cet instant-là, une créature charmante et

sainte, et tellement au-dessus de lui, que sa prétention

d'être aimé d'elle, d'être son mari, lui était apparue tout à

coup comme une sorte de folie sacrilége.

-- Oh! mon Dieu, dit-elle, quelle idée vous faites-vous donc de

moi?... C'est effrayant!... au contraire, je me croyais trop

simple, trop terre-à-terre pour vous; je me disais que vous

deviez aimer les passions romanesques, les grandes

aventures,... vous en avez un peu la mine, et même la

réputation,... et je suis si peu une femme comme cela!

Sur cette légère invite, il lui dit deux mots de sa vie

passée, banalement orageuse, et qui ne lui avait laissé que

désenchantements et dégoûts. Cependant jamais, avant de

l'avoir rencontrée, la pensée de se marier ne lui était venue;

en fait d'amour comme en fait d'amitié, il avait toujours eu

l'imagination éprise d'un certain idéal, un peu romanesque en

effet, et il avait craint de ne pas le trouver dans le

mariage. Il avait pu le chercher ailleurs, dans les grandes

aventures, comme elle disait; mais il aimait l'ordre et la

dignité de la vie, et il avait le malheur de ne pouvoir vivre

en guerre avec sa conscience. Telle avait été sa jeunesse

troublée.

-- Vous me demandez, poursuivit-il avec effusion, pourquoi je

vous aime... Je vous aime parce que vous seule avez mis

d'accord dans mon coeur deux sentiments qui se l'étaient

toujours disputé avec de cruels déchirements, la passion et

l'honnêteté... Jamais, avant de vous connaître, je n'avais

cédé à l'un de ces sentiments sans être horriblement misérable

par l'autre... Ils m'avaient toujours paru inconciliables...

Jamais je n'avais cédé à la passion sans remords; jamais je ne

lui résistais sans regret... Fort ou faible, j'ai toujours été

malheureux et torturé... Vous seule m'avez fait comprendre

qu'on pouvait aimer à la fois avec toute l'ardeur et toute la

dignité de son âme, et je vous ai choisie, parce que vous êtes

aimante et que vous êtes vraie, parce que vous êtes belle et

que vous êtes pure, parce que vous êtes le devoir et le

charme,... l'amour et le respect,... l'ivresse et la paix...

Voilà pourquoi je vous aime... Voilà quelle femme, quel ange

vous êtes pour moi Clodilde!

Elle l'écoutait, à demi penchée, aspirant ses paroles, et

montrant dans ses yeux une sorte d'étonnement céleste.

Mais il semble -- qui ne l'a éprouvé? -- que le bonheur humain

ne puisse toucher certains sommets sans appeler la foudre. --

Clodilde, au milieu de son extase, frémit tout à coup et se

dressa. Elle venait d'entendre un cri étouffé, qui fut suivi

du bruit sourd d'une chute. Elle courut, ouvrit la porte, et

vit à deux pas dans le salon voisin Julia étendue sur le

parquet.

Elle comprit que l'enfant, au moment d'entrer, avait saisi

quelques-unes de leurs paroles, et que la pensée de voir la

place de son père occupée par un autre, la frappant ainsi sans

préparation, avait bouleversé jusqu'au fond cette jeune âme

passionnée. Clodilde la suivit dans la chambre, où on la

porta, et voulut rester seule avec elle. Tout en lui

prodiguant les soins, les caresses, les baisers, elle

n'attendait pas sans une affreuse angoisse le premier regard

de sa fille. Ce regard se fixa sur elle d'abord avec

égarement, puis avec une sorte de stupeur farouche; l'enfant

la repoussa doucement; elle se recueillait, et, à mesure que

la pensée s'affermissait dans ses yeux, sa mère y pouvait lire

une lutte violente de sentiments contraires.

-- Je t'en prie, je t'en supplie, ma petite fille! murmurait

Clodilde, dont les larmes tombaient goutte à goutte sur le

beau visage pâle de l'enfant.

Tout à coup Julia la saisit par le cou, l'attira sur elle, et,

l'embrassant follement:

-- Tu me fais bien du mal, dit-elle, oh! bien du mal! plus que

tu ne peux croire;... mais je t'aime bien,... je t'aime bien!

je veux t'aimer,... je veux! je veux toujours;... je t'assure!

Elle éclata en sanglots, et toutes deux pleurèrent longtemps,

étroitement attachées l'une à l'autre.

M. de Lucan avait cru devoir cependant envoyer chercher la

baronne de Pers, à laquelle il tenait compagnie dans le salon.

La baronne, en apprenant ce qui se passait, avait montré plus

d'agitation que de surprise:

-- Mon Dieu, je m'y attendais, mon cher monsieur! Je ne vous

l'avais pas dit, parce que nous n'en étions pas là;... mais je

m'y attendais parfaitement! Cette enfant-là tuera ma fille...

Elle achèvera ce que son père a si bien commencé,... car c'est

un pur miracle si ma fille, après tout ce qu'elle a souffert,

a repris comme vous la voyez! -- Je les laisse ensemble... Je

n'y vais pas... Oh! mon Dieu, je n'y vais pas... D'abord,

j'aurais peur de contrarier ma fille,... et puis je sortirais

de mon caractère très-certainement.

-- Quel âge a donc mademoiselle Julia? demanda Lucan, qui

conservait dans ces pénibles circonstances sa courtoisie

tranquille.

-- Mais elle va avoir quinze ans,... et ce n'est pas

malheureux, par parenthèse, car enfin, entre nous, on peut

espérer qu'on en sera soulagé honnêtement dans un an ou

deux... Oh! elle se mariera facilement, très-facilement, soyez

sûr... D'abord, elle est riche, et puis enfin, quoi! c'est un

joli monstre,... on ne peut pas dire le contraire, et il ne

manque pas d'hommes qui aiment ce genre-là!

Clodilde les rejoignit enfin. Quelle que fût son émotion

intérieure, elle paraissait calme, n'ayant rien de théâtral

dans sa manière. Elle répondit simplement, d'une voix basse et

douce, aux questions fiévreuses de sa mère: elle demeurait

persuadée que ce malheur ne serait pas arrivé, si elle eût pu

apprendre elle-même à Julia avec quelques précautions

l'événement que le hasard lui avait brusquement révélé.

Adressant alors à M. de Lucan un triste sourire:

-- Ces misères de famille, monsieur, lui dit-elle, ne pouvaient

entrer dans vos prévisions, et je trouverai tout naturel que

vos projets en soient modifiés.

Une anxiété expressive se peignit sur les traits de Lucan.

-- Si vous me demandez de vous rendre votre liberté, dit-il, je

ne puis que vous obéir; si c'est votre délicatesse seule qui a

parlé, je vous atteste que vous m'êtes encore plus chère

depuis que je vous vois souffrir à cause de moi, et souffrir

si dignement.

Elle lui tendit sa main, qu'il saisit en s'inclinant.

-- J'aimerai tant votre fille, dit-il, qu'elle me pardonnera.

-- Oui, je l'espère, dit Clodilde; cependant, elle veut entrer

dans un couvent pour y passer quelques mois, et j'y ai

consenti...

Sa voix trembla, et ses yeux se mouillèrent.

-- Pardon, monsieur, reprit-elle, je n'ai pas encore le droit

de vous donner tant de part à mes chagrins... Puis-je vous

prier de me laisser avec ma mère?

Lucan murmura quelques paroles de respect, et se retira. Il

était bien vrai, comme il l'avait dit, que Clodilde lui était

plus chère que jamais. Rien ne lui avait inspiré une si haute

idée de la valeur morale de cette jeune femme que son attitude

pendant cette triste soirée. Frappée en plein vol de bonheur,

elle était tombée sans cri, sans plainte, en voilant sa

blessure: elle avait montré devant lui cette exquise pudeur de

la souffrance, si rare chez son sexe. Il lui en savait

d'autant plus de gré qu'il était profondément ennemi de ces

démonstrations pathétiques et turbulentes dont la plupart des

femmes ne manquent pas de saisir avidement l'occasion, quand

elles ont la bonté de ne pas la faire naître.

III

M. de Lucan était depuis plusieurs mois le mari de Clodilde

quand le bruit se répandit dans le monde que mademoiselle de

Trécoeur, cet ancien diable incarné, allait prendre le voile

dans le couvent du faubourg Saint-Germain où elle s'était

retirée quelque temps avant le mariage de sa mère. Ce bruit

était fondé. Julia avait d'abord subi avec peine la discipline

et les observances auxquelles les simples pensionnaires de la

communauté devaient elles-mêmes se soumettre; puis elle avait

été prise peu à peu d'une ferveur pieuse dont on était forcé

de tempérer les excès. Elle avait supplié sa mère de ne pas

mettre obstacle à la vocation irrésistible qu'elle se sentait

pour la vie religieuse, et Clodilde avait difficilement obtenu

qu'elle ajournât sa résolution jusqu'à l'accomplissement de sa

seizième année.

Les relations de madame de Lucan avec sa fille depuis son

mariage étaient d'une nature singulière. Elle venait à peu

près chaque jour la visiter, et en recevait toujours de vifs

témoignages d'affection; mais sur deux points, et les plus

sensibles, la jeune fille était demeurée impitoyable: elle

n'avait jamais consenti ni à rentrer sous le toit maternel, ni

à voir le mari de sa mère. Elle avait même été longtemps sans

faire la moindre allusion à la situation nouvelle de Clodilde,

qu'elle affectait d'ignorer. Un jour enfin, sentant la gêne

intolérable d'une telle réserve, elle prit son parti, et,

fixant sur sa mère son regard étincelant:

-- Eh bien, es-tu heureuse au moins? dit-elle.

-- Comment veux-tu, dit Clodilde, puisque tu hais celui que

j'aime?

-- Je ne hais personne, reprit sèchement Julia. Comment va-t-il,

ton mari?

Dès ce moment, elle s'informa régulièrement de M. de Lucan sur

un ton de politesse indifférente; mais elle ne prononçait

jamais sans hésitation et sans un malaise évident le nom de

l'homme qui tenait la place de son père.

Cependant, elle venait d'avoir seize ans. La promesse de sa

mère avait été formelle. Julia était libre désormais de suivre

sa vocation, et elle s'y préparait avec une ardeur impatiente

qui édifiait la communauté. Madame de Lucan exprimant un matin

devant sa mère et son mari les angoisses qui lui serraient le

coeur pendant ces derniers jours de sursis:

-- Pour moi, ma fille, dit la baronne, je t'avouerai que je

presse de tous mes voeux le moment que tu redoutes...

L'existence que tu mènes depuis ton mariage ne ressemble à

rien d'humain; mais ce qui en fait le principal supplice,

c'est la lutte que tu soutiens contre l'obstination de cette

enfant... Eh bien, quand elle sera religieuse, il n'y aura

plus de lutte, ce sera plus net au coeur, et remarque bien que

vous ne serez pas en réalité plus séparées que vous ne l'êtes,

puisque la maison n'est pas cloîtrée; -- j'aimerais autant

quelle le fût, quant à moi; mais enfin elle ne l'est pas... --

Et puis pourquoi s'opposer à une vocation que je regarde

véritablement comme providentielle? Dans l'intérêt même de

cette enfant, tu devrais te féliciter de la résolution qu'elle

a prise... J'en appelle à ton mari... -- Voyons, je vous

demande un peu, mon cher monsieur, ce qu'on pourrait attendre

d'une organisation pareille, si elle était une fois déchaînée

dans le monde? Elle y ferait des ravages!... Vous savez quelle

tête elle a,... un volcan! Et notez bien, mon ami, que c'est

une vraie odalisque, à l'heure qu'il est... Il y a longtemps

que vous ne l'avez vue; vous n'imaginez pas comme elle s'est

développée... Moi qui m'en régale deux fois la semaine, je

vous affirme que c'est une vraie odalisque, et avec cela mise

comme une déesse... Elle est bien faite, d'ailleurs... Il lui

faut un rien... Vous lui jetteriez un rideau sur le corps avec

une fourche, elle aurait l'air de sortir de chez Worth!..

Tenez, demandez à Pierre ce qu'il en pense, lui qui a

l'honneur de ses bonnes grâces!

M. de Moras, qui entrait au même instant, partageait, en

effet, avec un très-petit nombre d'amis de la famille le

privilége d'accompagner quelquefois Clodilde au couvent de

Julia.

-- Eh bien, mon bon Pierre, reprit la baronne, nous parlions de

Julia, et je disais à ma fille et à mon gendre qu'il était

vraiment très-heureux qu'elle voulût bien être une sainte,

attendu qu'autrement elle mettrait Paris en combustion.

-- Parce que? demanda le comte.

-- Parce qu'elle est belle comme le péché!

-- Mais sans doute, elle est très-bien, dit le comte assez

froidement.

La baronne étant allée faire quelques courses avec Clodilde,

M. de Moras resta seul avec Lucan.

-- Il me semble vraiment, lui dit-il, qu'on est bien dur pour

cette pauvre Julia.

-- Comment?

-- Sa grand'mère en parle comme d'une créature perverse!... Et

qu'est-ce qu'on lui reproche, après tout? Son culte pour la

mémoire de son père! Il est excessif, soit; mais la piété

filiale, même exagérée, n'est pas un vice, que je sache. Ses

sentiments sont exaltés; qu'importe, s'ils sont généreux?

Est-ce une raison pour la vouer aux dieux infernaux et la plonger

dans les oubliettes?

-- Mais vous êtes étrange, mon ami, je vous assure, dit Lucan.

Qu'est-ce qui vous prend? à qui en avez-vous? Vous n'ignorez

pas que Julia entre en religion de son plein gré, que sa mère

en est désolée, et qu'elle n'a rien épargné pour l'en

détourner. Quant à moi, je n'ai aucune raison de l'aimer: elle

m'a causé et me cause encore de grands chagrins; mais vous

savez assez que j'étais prêt à la recevoir comme ma fille, si

elle eût daigné nous revenir...

-- Oh! je n'accuse ni sa mère ni vous, bien entendu; c'est la

baronne qui m'irrite; elle est absurde, elle est dénaturée!

Julia est sa petite-fille, après tout, et elle jubile, elle

jubile positivement à la pensée de la voix religieuse!

-- Ma foi, je vous déclare que je suis tout près de jubiler

aussi. La situation est trop pénible pour Clodilde; il faut en

finir, et, comme je ne vois pas d'autre dénoûment possible...

-- Mais je vous demande pardon, il y en aurait un autre.

-- Et lequel?

-- Vous pourriez la marier.

-- Bon! comme c'est vraisemblable!... A qui?

Le comte se rapprocha de Lucan, le regarda en face, et,

souriant avec embarras:

-- A moi, dit-il.

-- Répétez! dit Lucan.

-- Mon cher, reprit le comte, vous voyez que j'ai un pied de

rouge sur les joues, ménagez-moi. Il y a longtemps que je

voulais aborder avec vous cette question délicate, mais le

courage me manquait; puisque je l'ai enfin trouvé, ne me

l'ôtez pas.

-- Mon cher ami, dit Lucan, laissez-moi d'abord me remettre,

car je tombe des nues. Comment! vous êtes amoureux de Julia?

-- Extraordinairement, mon ami.

-- Non! il y a quelque chose là-dessous; vous avez découvert ce

moyen de la rapprocher de nous, vous voulez vous sacrifier

pour le repos de la famille.

-- Je vous jure que je ne songe pas du tout au repos de la

famille, je songe au mien, qui est fort troublé, car j'aime

cette enfant avec une violence de sentiments que je ne

connaissais pas. Si je ne l'épouse pas, je ne m'en consolerai

de ma vie.

-- A ce point là? dit Lucan ébahi.

-- Mon cher, c'est une chose terrible, reprit M. de Moras. Je

suis absolument épris; quand elle me regarde, quand je touche

sa main, quand sa robe me froisse, je sens courir des philtres

dans mes veines. J'avais entendu parler de ces sortes

d'agitations, mais jamais je ne les avais éprouvées. Je vous

avoue qu'elles me ravissent; en même temps, elles me

désespèrent, car je ne puis me dissimuler qu'il y a mille

chances pour que cette passion soit malheureuse, et il me

semble vraiment que j'en porterai le deuil tant que mon coeur

battra.

-- Quelle aventure! dit Lucan, qui avait repris toute sa

gravité. C'est très-sérieux, cela, très-ennuyeux...

Il fit quelques pas à travers le salon, absorbé dans les

réflexions qui paraissaient d'une nature assez sombre.

-- Julia connaît-elle vos sentiments? dit-il tout à coup.

-- Très-certainement non. Je ne me serais pas permis de les lui

apprendre sans vous prévenir. Voulez-vous me faire l'amitié

d'être mon interprète auprès de sa mère?

-- Mais,... oui,... très-volontiers, dit Lucan avec une nuance

d'hésitation qui n'échappa point à son ami.

-- Vous pensez que c'est inutile, n'est ce pas? dit le comte

avec un sourire contraint.

-- Inutile... Pourquoi?

-- D'abord, il est bien tard.

-- Il est un peu tard, sans doute. Julia est bien engagée; mais

je me suis toujours un peu défié de sa vocation... D'ailleurs,

dans ces imaginations tourmentées, les résolutions les plus

sincères de la veille deviennent aisément les dégoûts du

lendemain.

-- Mais vous doutez que... que je lui plaise?

-- Pourquoi ne lui plairiez-vous pas? Vous êtes plus que bien

de votre personne... Vous avez trente-deux ans... Elle en a

seize... Vous êtes un peu plus riche qu'elle... Tout cela va

très-bien.

-- Enfin, pourquoi hésitez-vous à me servir?

-- Je n'hésite point à vous servir; seulement, je vous vois

très-amoureux, vous n'en avez pas l'habitude, et je crains

qu'un état si nouveau pour vous ne vous pousse un peu vite à

une détermination aussi grave que le mariage. Une femme n'est

pas une maîtresse... Bref, avant de faire une démarche

irrévocable, je voudrais vous prier de bien réfléchir encore.

-- Mon ami, dit le comte, je ne le veux pas, et je crois

très-sincèrement que je ne le peux pas. Vous connaissez mes idées.

Les vraies passions ont le dernier mot, et je ne suis pas sûr

que l'honneur même soit contre elles un argument très-solide.

Quant à leur opposer la raison, c'est une plaisanterie...

D'ailleurs, voyons Lucan, qu'y a-t-il de si déraisonnable dans

le fait d'épouser une personne que j'aime? Je ne vois pas

qu'il soit absolument nécessaire de ne pas aimer sa femme...

Eh bien, puis-je compter sur vous?

-- Complètement, dit Lucan en lui prenant la main. J'ai fait

mes objections; maintenant, je suis tout à vous. Je vais

parler à Clodilde dans un moment. Elle doit aller voir sa

fille cette après-midi... Venez dîner ce soir avec nous; mais

rassemblez toute votre fermeté, car enfin le succès est fort

incertain.

Il ne fut pas difficile à M. de Lucan de gagner la cause de M.

de Moras auprès de Clodilde. Après l'avoir écouté, non sans

l'interrompre plus d'une fois par exclamations de surprise:

-- Mon Dieu, reprit-elle, ce serait l'idéal! Non-seulement ce

mariage romprait des projets qui me navrent, mais il réunit

toutes les conditions de bonheur que je puis rêver pour ma

fille, et, de plus, l'amitié qui vous lie avec Pierre

amènerait tout naturellement quelque jour un rapprochement

entre sa femme et vous. Tout cela serait trop heureux; mais

comment espérer une révolution si complète et si soudaine dans

les idées de Julia? Elle ne me laissera même pas terminer mon

message!

Elle partit, palpitante d'anxiété. Elle trouva Julia seule

dans sa chambre, essayant devant une glace sa toilette de

novice: la guimpe et le voile qui devaient cacher son opulente

chevelure étaient posés sur le lit; elle était simplement

vêtue de la longue tunique de laine blanche dont elle

s'occupait d'ajuster les plis. Elle rougit en voyant entrer sa

mère; puis, se mettant à rire:

-- Cymodocée dans le cirque, n'est-ce pas, mère?

Clodilde ne répondit pas; elle avait joint les mains dans une

attitude suppliante et pleurait en la regardant. Julia fut

émue de cette douleur muette, deux larmes glissèrent de ses

yeux, et elle sauta au cou de sa mère; puis, la faisant

asseoir:

Julia de Trécoeur · 第 1 / 5 段