sortes de gens apparaissent; venant du fond, à la suite de la voiture
des ravaleurs, une tapissière couverte de caisses remplie de siphons
d'eau de Seltz; un chien galope sur les siphons en aboyant avec fureur.
Doucement, cette tapissière se cale au tas des voitures et contribue à
former un nougat inséparable de véhicules. Soixante personnes sont sur
la chaussée, les trottoirs, l'escalier, les voitures; trente sont aux
fenêtres. Tout ce monde s'agite en sens divers. L'agent 64 s'affole,
prend Crainquebille par l'épaule et dit:
L'AGENT 64.
Ah! vous avez dit: «Mort aux vaches!» C'est bon! suivez-moi.
CRAINQUEBILLE.
J'ai dit ça, moi?
L'AGENT 04. Oui, que vous l'avez dit.
CRAINQUEBILLE.
Mort aux vaches? (Rires.)
L'AGENT 64.
Ah! et maintenant?
CRAINQUEBILLE.
Quoi?
L'AGENT 64.
Vous n'avez pas dit: «Mort aux vaches?» (Rires.)
CRAINQUEBILLE.
Si!
L'AGENT 64.
Ah!
CRAINQUEBILLE.
Mais je ne l'ai pas dit à vous. (Rires.)
L'AGENT 64.
Vous ne l'avez pas dit?
CRAINQUEBILLE.
Mais, nom d'une bourrique!
UN HOMME.
Qu'est-ce qu'il y a?
CRAINQUEBILLE.
Y a qu'il dit comme ça que je me suis tourné vers lui pour y crier: (il
se retourne vers l'agent et crie pour sa démonstration.) Mort aux
vaches!
L'AGENT 64, qui écrivait sur son calepin, reçoit cela en plein et dit
sans colère.
Ah! maintenant, vous pouvez le dire deux cents fois, c'est le même prix.
CRAINQUEBILLE.
Mais je leur explique.
UN HOMME, à un autre, en souriant.
Moi, je m'en fiche, mais il y a dit au moins trois fois.
UN AUTRE.
Mais non, c'est l'agent qui le lui a fait dire.
L'HOMME.
Oh! non, pour sûr, l'agent n'aurait pas fait ça.
UN AUTRE.
Il a vu tout le monde qui rigolait, ça l'a embêté, alors il a perdu la
boule.
CRAINQUEBILLE.
C'est pourtant bien simple...
L'AGENT.
En voilà assez!
L'agent saisit Crainquebille. Un vieillard, le docteur David Mathieu,
s'approche; il est vêtu de noir, coiffé d'un chapeau haut de forme,
cheveux blancs, rosette d'officier.
LE DOCTEUR MATHIEU, tirant doucement l'agent par la manche.
Permettez... permettez... vous vous êtes mépris.
L'AGENT.
Mépris? mépris, que vous dites?
LE DOCTEUR, doux et ferme.
Vous avez mal compris, cet homme ne vous a pas insulté.
L'AGENT. Mal compris?
LE DOCTEUR.
J'ai assisté à toute cette scène et j'ai parfaitement entendu ce qui a
été dit.
L'AGENT. Alors?
LE DOCTEUR.
Et j'affirme que cet homme n'a proféré aucune insulte qui motive...
L'AGENT.
Ce n'est pas votre affaire.
LE DOCTEUR.
Je vous demande pardon. J'ai le droit et le devoir de vous avertir d'une
erreur qui peut avoir pour ce brave homme des conséquences fâcheuses, et
j'ai le droit et le devoir d'apporter mon témoignage...
L'AGENT.
Tâchez voir d'être poli.
UN OUVRIER.
Monsieur a raison, le marchand n'a pas dit: «Mort aux vaches!»
LA FOULE.
Si, si, oui, qu'il l'a dit. Non! si! non! oh! là là!
L'AGENT, à l'ouvrier.
Vous voulez vous faire ramasser, vous?
L'ouvrier disparaît.
LE DOCTEUR, à l'agent.
Vous n'avez pas été insulté. Le mot que vous avez cru entendre n'a pas
été proféré. Quand vous serez plus calme, vous le reconnaîtrez
vous-même.
L'AGENT.
D'abord, qui Êtes-vous? Je ne vous connais pas.
LE DOCTEUR.
Voici ma carte, le docteur Mathieu, chef de clinique à l'hôpital
Ambroise-Paré.
L'AGENT.
Ça ne me regarde pas.
LE DOCTEUR.
Cela vous regarde. Je vous serai obligé de prendre mon nom et mon
adresse et d'inscrire ma déclaration.
L'AGENT.
Ah! vous insistez. Eh bien, suivez-moi vous vous expliquerez devant le
commissaire.
LE DOCTEUR.
C'est bien mon intention.
UNE OUVRIÈRE, à son mari, montrant le docteur.
C'est drôle, un homme bien mis et qui a de l'éducation, et il se fourre
dans cette affaire-là... s'il lui arrive du désagrément, c'est qu'il
l'aura bien voulu. Faut jamais se mêler des affaires des autres. Allons,
viens, mon homme... J'ai bien vu comment ça s'est fait, il appelait:
«Madame Bayard, où qu'elle se cache»; l'agent a entendu: «Mort aux
vaches!» Allons, allons, viens donc, tu vas pas te faire ramasser comme
témoin.
MADAME BAYARD, sortant de sa boutique.
La voilà, votre monnaie... Tiens, il est arrêté. Je ne peux pas remettre
de l'argent à quelqu'un qui est arrêté... Ça ne se doit pas. Je crois
même que c'est défendu.
La foule a pris grande part à tout ceci par une série de mouvements
considérables dont il est impossible de déterminer la tendance. Elle se
presse en masse à la suite du groupe: agent 64, Crainquebille et le
monsieur. Au milieu d'un vacarme effroyable où les jurons, les rires,
les appels de gamins, trompes de cyclistes, aboiements, gifle d'une mère
à son enfant qui gouapait, et mille autres bruits se font entendre tour
à tour et ensemble.
DEUXIÈME TABLEAU
_Une chambre de la Cour correctionnelle._
SCÈNE PREMIÈRE
LE PRÉSIDENT BOURRICHE, lisant un jugement.
«Le Tribunal, après en avoir délibéré conformément à la loi, attendu...
L'HUISSIER.
Silence!
LE PRÉSIDENT.
»... qu'il résulte suffisamment des pièces du dossier et des dépositions
entendues à l'audience que, le 3 octobre, Fromage (Alexandre) s'est
rendu coupable du délit de mendicité, délit prévu et puni par l'article
274 du Code pénal, lui faisant application dudit article, condamne
Fromage (Alexandre) en six jours de prison.» (Fromage, qui était assis à
côté de Crainquebille, est emmené par deux gardes.--Un
temps.--Bruit.--Le président, feuilletant son dossier.) Vous vous
appelez Crainquebille... Levez-vous... Vous vous appelez Crainquebille
(Jérôme), né à l'Oissy (Seine), le 14 juillet 1843. Vous n'avez jamais
subi de condamnation.
CRAINQUEBILLE.
Vous pouvez interroger. Je dois rien à personne. Un sou est un sou. Je
suis exact en tout. On peut le dire.
LE PRÉSIDENT.
Taisez-vous... Le 25 juillet dernier, à l'heure de midi, rue de
Beaujolais, vous avez injurié, outragé un agent dans l'exercice de ses
fonctions. Vous l'avez traité de v... (Il ne dit que la première lettre)
Vous reconnaissez les faits?
CRAINQUEBILLE, se retournant vers son avocat.
Qu'est-ce qu'il dit? Est-ce que c'est à moi qu'il parle?
LE PRÉSIDENT.
Vous avez proféré des menaces. Vous avez crié:
«Mort aux V...!» (il ne dit que la première lettre.)
CRAINQUEBILLE.
Mort aux vaches, que vous voulez dire.
LE PRÉSIDENT.
Vous ne niez pas.
CRAINQUEBILLE.
Sur ce que j'ai de plus sacré, sur la tête de ma fille si j'en avais
une, je n'ai pas insulté l'agent. Voilà la vérité.
LE PRÉSIDENT.
Retracez la scène... Exposez les faits conformément à votre système.
CRAINQUEBILLE.
Monsieur le Président, je suis un honnête homme. Je ne dois rien à
personne. Un sou est un sou. Je suis exact en tout, on peut le dire. Je
suis connu depuis quarante ans sur le carreau des Halles, et dans le
faubourg Montmartre, et partout quoi... A l'âge de quatorze ans, je
gagnais déjà ma vie...
LE PRÉSIDENT.
Je ne vous demande pas votre biographie, (Mouvement.)
L'HUISSIER.
Silence!
LE PRÉSIDENT.
Je vous demande de dire comment, selon vous, s'est passée la scène qui a
précédé votre arrestation.
CRAINQUEBILLE.
Ce que je peux vous dire, c'est que, depuis quarante ans que je pousse
ma voiture, je connais les agents. Dès que j'en vois un d'un côté, je
file de l'autre. Comme ça je n'ai jamais de difficultés avec eux. Mais
pour ce qui est de les injurier en paroles ou autrement, jamais; c'est
pas dans mon caractère. Pourquoi que j'en aurais changé à mon âge?
LE PRÉSIDENT.
Vous avez résisté aux injonctions de l'agent qui vous intimait l'ordre
de circuler.
CRAINQUEBILLE.
Oh! là! là! Circuler! Si vous aviez vu ça!... Les voitures étaient
emboîtées les unes dans les autres, y avait pas moyen de donner
seulement un demi-tour de roue.
LE PRÉSIDENT.
Enfin, reconnaissez-vous avoir dit: «Mort aux v...?»
CRAINQUEBILLE.
J'ai dit: «Mort aux vaches!» parce que monsieur l'agent a dit: «Mort aux
vaches!» alors j'ai dit: «Mort aux vaches!» Vous comprenez?...
LE PRÉSIDENT.
Prétendez-vous que l'agent a proféré ce cri le premier?
CRAINQUEBILLE, désespérant de s'expliquer.
Je prétends rien, je...
LE PRÉSIDENT.
Vous n'insistez pas, vous avez raison, asseyez-vous.
Un temps. Mouvement.
L'HUISSIER.
Silence!
LE PRÉSIDENT.
Nous allons entendre les témoins. Huissier, faites entrer le premier
témoin.
L'HUISSIER, sortant de la salle, à travers le public, appelle à haute
voix.
L'agent Bastien Matra.
Entre Matra, il a son ceinturon.
LE PRÉSIDENT.
Vos noms, âge et profession?
MATRA.
Matra Bastien, né le 15 août 1870, à Bastia (Corse). Gardien de la paix
numéro 64.
LE PRÉSIDENT.
Vous jurez de dire toute la vérité, rien que la vérité... Dites: je le
jure.
MATRA.
Je le jure.
LE PRÉSIDENT.
Faites votre déposition.
MATRA, il retire son ceinturon.
Étant de service le 20 octobre, à l'heure de midi, je remarquai dans la
rue Beaujolais un individu qui me sembla être un vendeur ambulant et qui
tenait sa charrette indûment arrêtée à la hauteur du numéro 28, ce qui
occasionnait un encombrement de voitures. Je lui intimai par trois fois
l'ordre de circuler, auquel il refusa d'obtempérer. Et, sur ce que je
l'avertis que j'allais verbaliser, il me répondit en criant: «mort aux
vaches!» ce qui me sembla être injurieux.
LE PRÉSIDENT, paternel, à Crainquebille.
Vous entendez ce que dit l'agent.
CRAINQUEBILLE.
J'ai dit: «Mort aux vaches!» parce qu'il a dit: «Mort aux vaches!» Alors
j'ai dit: «Mort aux vaches!» C'est pourtant facile à comprendre.
LE PRÉSIDENT, qui n'a pas écouté et qui se prépare à rendre son
jugement.
Il n'y a pas d'autre témoin.
L'HUISSIER.
Si, monsieur le président, il y en a encore deux.
LE PRÉSIDENT.
Comment? encore deux?
LEMERLE.
Nous avons fait citer deux témoins à décharge.
LE PRÉSIDENT.
Maître, vous tenez à ce qu'ils soient entendus?
LEMERLE.
Mais oui, monsieur le président.
LE PRÉSIDENT soupire. A l'agent qui remet son ceinturon.
Que l'agent ne se retire pas!...
L'HUISSIER appelle.
Madame Bayard! (Entre madame Bayard en grande toilette.)
LE PRÉSIDENT.
Vos nom, prénoms, âge et profession...
MADAME BAYARD.
Pauline-Félicité Bayard, marchande de chaussures, rue Beaujolais, numéro
28.
LE PRÉSIDENT.
Quel âge avez-vous?
MADAME BAYARD. Trente ans. (Mouvement.)
L'HUISSIER. Silence!
LE PRÉSIDENT.
Jurez de dire toute la vérité, rien que la vérité. Levez la main et
dites: je le jure. (Madame Bayard lève la main.) Otez le gant de la main
droite... Huissier, faites-lui retirer son gant. (Elle retire son gant.)
Dites: je le jure.
MADAME BAYARD.
Je le jure.
LE PRÉSIDENT.
Faites votre déposition.
CRAINQUEBILLE.
Elle a pas seulement l'air de me reconnaître. Elle est fière.
L'HUISSIER.
Silence!
LE PRÉSIDENT, à Madame Bayard.
Dites ce que vous avez à dire. (Madame Bayard se tait.) Dites ce que
vous savez sur la scène qui a précédé l'arrestation de Crainquebille.
MADAME BAYARD, à voix basse.
J'achetais une botte de poireaux, alors le marchand m'a dit:
dépêchez-vous: je lui ai répondu...
LE PRÉSIDENT.
Parlez distinctement.
MADAME BAYARD.
Je lui ai répondu qu'il fallait pourtant que je choisisse la
marchandise. A ce moment, une cliente est entrée dans la boutique, je
suis allée la servir. C'était une dame avec son enfant.
LE PRÉSIDENT.
C'est tout ce que vous avez à dire?...
MADAME BAYARD.
Pendant que le marchand s'expliquait avec la police, j'essayais des
souliers bleus à l'enfant de dix-huit mois, je lui essayais des souliers
bleus.
LE PRÉSIDENT, à Lemerle.
Maître, vous n'avez pas de question à faire poser au témoin? (Lemerle
fait un signe de dénégation.) Et vous, Crainquebille? Avez-vous une
question à faire poser au témoin?
CRAINQUEBILLE.
Mais si, j'ai une question à poser...
LE PRÉSIDENT.
Faites.
CRAINQUEBILLE.
J'ai à demander à madame Bayard si j'ai dit: «Mort aux vaches!» Elle me
connaît, c'est une cliente. Elle peut dire si c'est dans mon caractère
de dire des mots comme ça. (Madame Bayard garde le silence.) Vous pouvez
parler, madame Bayard, vous êtes une cliente et une ancienne.
LE PRÉSIDENT.
N'interpellez pas le témoin. Parlez au tribunal.
CRAINQUEBILLE, qui n'entre pas dans les finesses.
Voyons, madame Bayard, nous sommes de connaissance. Et, la preuve, c'est
que vous me devez quatorze sous; c'est pas pour vous les réclamer, bien
sûr, je suis au-dessus de quatorze sous. Dieu merci.
(Rires, bruit.)
L'HUISSIER.
Silence!
CRAINQUEBILLE.
Mais c'est pour dire que vous êtes une cliente.
MADAME BAYARD, à Crainquebille, en sortant.
Je ne vous connais pas.
LE PRÉSIDENT, au témoin.
Vous pouvez vous retirer. (A Lemerle.) Cette déposition ne contredit en
rien celle de l'agent... Est-ce qu'il y a encore un témoin?
LEMERLE.
Un seul.
LE PRÉSIDENT.
Maître, insistez-vous pour qu'il soit entendu par le tribunal.
LEMERLE.
Monsieur le président, j'estime que la déposition que vous allez
entendre est utile à la démonstration de la vérité. Elle émane d'un
homme éminent dont le témoignage est, à mon sens, important, capital,
décisif.
LE PRÉSIDENT, résigné.
Faites entrer le dernier témoin.
L'HUISSIER.
Monsieur le docteur Mathieu!
Le docteur Mathieu entre.
LE PRÉSIDENT.
Vos nom, prénoms, âge et profession.
LE DOCTEUR MATHIEU.
Mathieu, Pierre-Philippe-David, soixante-deux ans, médecin en chef de
l'hôpital Ambroise-Paré, officier de la Légion d'honneur.
LE PRÉSIDENT.
Jurez de dire toute la vérité, rien que la vérité. Levez la main et
dites: je le jure.
LE DOCTEUR MATHIEU.
Je le jure.
LE PRÉSIDENT, à Lemerle.
Maître Lemerle, quelle question désirez-vous faire poser au témoin?
LEMERLE.
Monsieur le docteur Mathieu était présent lors de l'arrestation de
Crainquebille. Je vous prie, monsieur le président, de lui demander ce
qu'il a vu, ce qu'il a entendu.
LE PRÉSIDENT, au témoin.
Vous avez entendu la question?
LE DOCTEUR MATHIEU.
Je me trouvais dans la foule, assemblée autour de l'agent, qui sommait
le marchand de circuler. L'encombrement était tel qu'il était impossible
de bouger. Aussi fus-je témoin de la scène qui eut lieu alors. Et je
puis affirmer que je n'en perdis pas un mot. J'ai parfaitement remarqué
que l'agent s'était mépris: il n'avait pas été insulté! Le marchand
n'avait pas poussé le cri que l'agent avait cru entendre. Mon
observation fut corroborée par celle des personnes qui m'entouraient et
qui furent unanimes à constater l'erreur. Je m'approchai de l'agent et
l'avertis de sa méprise, je lui fis observer que cet homme ne l'avait
nullement injurié, qu'il avait tenu, au contraire, un langage très
réservé. L'agent maintint le marchand en état d'arrestation et m'invita
un peu rudement à le suivie au commissariat. Ce que je fis. Je réitérai
ma déclaration devant le commissaire.
LE PRÉSIDENT, glacial.
C'est bien. Vous pouvez vous asseoir... Matra!...
(Matra, après avoir déposé son ceinturon, objet de sa sollicitude, vient
à la barre.) Matra, quand vous avez procédé à l'arrestation de
l'inculpé, monsieur le docteur Mathieu ne vous a-t-il pas fait observer
que vous vous mépreniez? (silence de Matra.) Vous venez d'entendre la
déposition de monsieur Mathieu. Je vous demande si, quand vous avez
procédé à l'arrestation de Crainquebille, monsieur Mathieu ne vous a pas
fait entendre qu'il croyait que vous vous étiez mépris.
MATRA.
Mépris? mépris?... C'est-à-dire, monsieur le président, qu'il m'a
insulté.
LE PRÉSIDENT.
Que vous a-t-il dit?
MATRA.
Il m'a dit comme ça: «Mort aux vaches!»
LE PRÉSIDENT, précipitamment.
Vous pouvez vous retirer.
Pendant que Matra remet son ceinturon, rumeur, tumulte, surprise
douloureuse sur le visage blême du docteur Mathieu.
LEMERLE, agitant ses manches au milieu du tumulte.
Je livre avec confiance les paroles du témoin à l'appréciation du
tribunal.
Le tumulte continue.
VOIX DANS LA SALLE, au milieu du bruit.
Il en a un culot, le sergot. Te voilà acquitté, mon vieux Crainquebille.
L'HUISSIER.
Silence!
Le calme se rétablit peu à peu.
LE PRÉSIDENT.
Ces manifestations sont souverainement indécentes. Si elles se
reproduisent, je ferai immédiatement évacuer la salle... Maître Lemerle,
vous avez la parole. (Lemerle déploie son dossier.) Maître, serez-vous
long?
LEMERLE.
Non. J'estime que la déposition de l'agent Matra a singulièrement abrégé
ma plaidoirie, et si ce sentiment est partagé par le tribunal, je...
LE PRÉSIDENT, très sec.
Je vous demande si vous serez long.
LEMERLE.
Vingt minutes, au plus.
LE PRÉSIDENT, résigné.
Vous avez la parole.
LEMERLE.
Messieurs, j'apprécie, j'estime, je respecte les agents de la
préfecture. Un incident d'audience, si caractéristique qu'il soit, ne
saurait m'écarter des sentiments favorables que je professe à l'égard de
ces modestes serviteurs de la société qui, moyennant un salaire
dérisoire, endurent les fatigues et affrontent des périls incessants, et
qui pratiquent l'héroïsme quotidien, le plus difficile des héroïsmes,
peut-être. Ce sont d'anciens soldats, et qui restent soldats...
VOIX, rumeurs dans l'auditoire.
Voilà qu'il plaide pour les sergots!... Défends donc Crainquebille!
Feignant!
Un garde expulse un auditeur.
L'EXPULSÉ.
J'ai rien dit... mais «pisque» j'ai rien dit...
LEMERLE, continuant.
Non, certes, je ne méconnais pas les services modestes et précieux que
rendent journellement les gardiens de la paix à la vaillante population
de Paris. Et je n'aurais pas consenti, messieurs, à vous présenter la
défense de Crainquebille si j'avais vu en lui l'insulteur d'un ancien
soldat. Voyons les faits. On inculpe mon client d'avoir dit: «Mort aux
vaches!» Je puis, sans blesser vos oreilles répéter à haute voix le nom
de la reine indolente des prairies, de la bonne et pacifique laitière.
Ce n'est pas que je méconnaisse le caractère injurieux que prend ce nom
en certaines circonstances et dans certaines bouches. Et c'est même là,
messieurs, un petit problème assez curieux de philologie populaire. Si
vous ouvrez le dictionnaire de la _langue verte_, vous y lirez: (Il
lit.) «_Vachard_, paresseux, fainéant, qui s'étend paresseusement comme
une vache, au lieu de travailler. _Vache_, qui se vend à la police,
mouchard.» Mort aux vaches, se dit dans un certain monde. Mais toute la
question est celle-ci: comment Crainquebille l'a-t-il dit? Et même
l'a-t-il dit? Permettez-moi, messieurs, d'en douter. Je ne soupçonne
l'agent Matra d'aucune mauvaise pensée. Mais il accomplit, comme nous
l'avons dit, une tâche pénible. Il est parfois fatigué, excédé, surmené.
Dans ces conditions, il peut avoir été la victime d'une sorte
d'hallucination de l'âme. Et quand il vient vous dire que le docteur
David Mathieu, officier de la Légion d'honneur, médecin en chef de
l'hôpital Ambroise-Paré, un prince de la science et un homme du monde, a
crié: «Mort aux vaches!» nous sommes bien forcés de reconnaître que
Matra est en proie à la maladie de l'obsession et, si le terme n'est pas
trop fort, au délire de la persécution.
VOIX DANS L'AUDITOIRE, expressions nombreuses et tumultueuses
d'approbation.
Mais oui! mais oui! T'as pas besoin de causer davantage, c'est entendu.
Très bien, très bien.
L'HUISSIER.
Silence!
LE PRÉSIDENT. Toute marque d'improbation ou d'approbation étant
sévèrement interdite, je vais ordonner aux gardes d'expulser les
perturbateurs.
Silence glacial.
LEMERLE.
Messieurs, j'ai là sous les yeux un livre qui l'ait autorité en la
matière. Le Traité des Hallucinations, par Brierre de Boismont, docteur
en médecine de la Faculté de Paris, chevalier des ordres de la Légion
d'honneur, du Mérite militaire de Pologne, etc. On y apprend que les
hallucinations de l'ouïe sont fréquentes, très fréquentes, et que les
gens sains d'esprit peuvent en être atteints sous l'influence d'une
émotion vive, d'une fatigue excessive, du surmenage intellectuel ou
physique. Et quelle est la nature ordinaire, constante, de ces
hallucinations? Quelle est la parole que l'agent Matra croira entendre,
dans cet état de malaise qui occasionne les fausses perceptions de
l'oreille? Le docteur Brierre de Boismont va vous le dire: (Il lit.) «La
plupart de ces illusions sont liées aux préoccupations, aux habitudes,
aux passions des malades.» Notez bien, messieurs: aux préoccupations,
aux habitudes... C'est ainsi, qu'en état d'hallucination, le chirurgien
entendra les plaintes du patient; l'agent de change, des ordres de
Bourse; l'homme politique, les interpellations violentes des députés,
ses collègues; l'agent de police, le cri de: «Mort aux vaches!» Est-il
besoin d'insister, messieurs? (signe de dénégation du président.) Et
alors même que Crainquebille aurait crié: «Mort aux vaches!» il
resterait à savoir si le mot a dans sa bouche le caractère d'un délit.
Messieurs, en matière de contravention, il suffit que la contravention
soit constatée, peu importe la bonne ou la mauvaise foi du contrevenant.
(Bruit de conversations.) Mais ici nous sommes en droit pénal, en droit
strict. Ce que le Parquet poursuit, ce que vous punissez, messieurs,
c'est l'intention délictueuse. Devant le tribunal correctionnel,
l'intention devient l'élément essentiel du délit. Eh bien, dans
l'espèce, l'intention existe-t-elle? Non, messieurs.
Le bruit grossit.
L'HUISSIER.
Silence!
LEMERLE.
Crainquebille est un enfant naturel d'une marchande ambulante, perdue
d'inconduite et de boisson. Il...
VOIX PERDUE.
Il insulte sa mère, à présent.
LEMERLE.
... est né alcoolique... d'une intelligence naturellement bornée,
inculte, il n'a que des instincts. Et, permettez-moi de vous le dire,
ces instincts ne sont pas foncièrement mauvais, mais ils sont brutaux.
Son âme est enfermée dans une gangue épaisse. Il ne comprend exactement
ni ce qu'on lui dit, ni ce qu'il dit lui-même. Les mots n'ont pour lui
qu'un sens confus et rudimentaire. Il est de ces êtres misérables, qu'a
peints de si sombres couleurs le pinceau de La Bruyère, de ces hommes
qu'on prendrait pour des animaux à les voir courbés sur la terre. Le
voilà devant vous, abruti par soixante ans de misère. Messieurs, vous
direz qu'il est irresponsable.
Lemerle s'assied.
LE PRÉSIDENT.
Le tribunal va en délibérer.
Bruit. Les deux assesseurs se penchent sur le président qui chuchote.
CRAINQUEBILLE, à son défenseur.
Faut que vous ayez de l'instruction tout de même pour parler comme ça
d'un trait. Vous parlez bien, mais vous parlez trop vite. On peut rien
comprendre à ce que vous dites. Ainsi, moi, je sais pas seulement de
quoi vous avez parlé, je vous remercie tout de même, seulement...
L'HUISSIER.
Silence!
CRAINQUEBILLE.
Ça me fait un coup dans le ventre quand il crie, celui-là... Seulement,
vous auriez dû dire que je dois rien à personne. Parce que c'est vrai,
je suis strict, un sou est un sou. Après ça, peut-être que vous l'avez
dit sans que j'aie entendu... Et puis, vous auriez dû leur demander où
c'est qu'ils m'ont étouffé ma voiture.
LEMERLE.
Dans votre intérêt, tenez-vous tranquille.
CRAINQUEBILLE.
Est-ce que c'est mon jugement qu'ils couvent à cette heure? Eh bien, y
en a long, bon Dieu de bon Dieu!...
L'HUISSIER.
Silence! (Le silence règne.)
LE PRÉSIDENT, lisant sur des petits papiers, lettres de décès, de
mariages, prospectus, etc.
«Le Tribunal...
UNE VOIX éclate dans le peuple au milieu du silence.
Acquitte!...
LE PRÉSIDENT, après un regard foudroyant.
»... après en avoir délibéré, conformément à la loi, attendu qu'il
résulte des pièces du dossier et des dépositions entendues à l'audience,
que le 25 juillet, jour de son arrestation, Crainquebille (Jérôme),
s'est rendu coupable du délit... (un sourd et formidable murmure s'élève
du fond de la salle; le président oppose à ce murmure un regard
semblable à un glaive et continue sa lecture dans le silence subit.)
d'outrage envers un dépositaire de la force publique, dans l'exercice de
ses fonctions, délit prévu et puni par l'article 224 du Code pénal, lui
faisant application dudit article, le condamne à quinze jours de prison
et à cinquante francs d'amende... «L'audience est Suspendue. (Brouhaha.)
VOIX CONFUSES.
C'est raide, tout de même... J'aurais pas cru ça. Elle est forte,
celle-là.
CRAINQUEBILLE, au garde.
Alors, je suis un condamné?
Le tribunal se retire. Quand les gardes vont emmener Crainquebille,
Lemerle fait signe qu'il a un mot à dire, et range des papiers, cause,
etc.
SCÈNE II
CRAINQUEBILLE.