Lors de l'incendie de l'Opéra-Comique, son sang-froid avait été digne

d'admiration. En scène au moment où le feu se déclarait, il avait

beaucoup contribué à empêcher la foule de s'écraser vers les issues et

avait sauvé bien des existences. Le désastre était assez grand!

Soulacroix avait alors été récompensé par une médaille de sauvetage, et

c'était, de toutes ses décorations, celle dont il se montrait le plus

fier.

UN MARIAGE FRANCO-CHINOIS Scïé-Ton-Fa, attaché d'ambassade et préfet de

deuxième classe, épousait, ces jours derniers, en l'église de la

Madeleine, Mlle Louise Sauvaget, jeune Nivernaise, devenue Parisienne de

par un séjour de dix ans dans la capitale.

[Illustration: S. S. Pie X, précédé de la garde noble et suivi de la

Cour pontificale, se rend, par les loges de Raphaël, à la chapelle

Sixtine, pour célébrer le second anniversaire de son intronisation, le 9

août dernier.--_Phot. G. Felici._]

[Illustration: M. Scïé-Ton-Fa et sa jeune femme.--_Phot. Anthony's._]

Et ce fut un spectacle plein d'imprévu et de pittoresque que la vue de

cette cérémonie unissant, dans le cadre de ce temple pseudo-grec, sous

la bénédiction d'un prêtre chrétien, le jeune Céleste à la jeune

Parisienne.

Revêtu d'une somptueuse robe de soie bleue, brodée de dragons d'or en

écusson sur la poitrine, ceinture d'or incrustée de lapis, chaussé de

hautes bottes de satin noir, Scïé-Ton-Fa, levant fièrement sa tête

coiffée du chapeau de mandarin à bouton de cristal de roche, sortit

triomphalement de la Madeleine aux accords de la marche de Lohengrin,

cependant qu'à son bras Mme Scïé-Ton-Fa, tout émue, laissait dépasser de

son missel les roses rouges, symbole chinois de l'amour.

L'ÉCLIPSE DE LUNE DU 15 AOÛT

En attendant la grande éclipse de soleil dont nous parlons plus haut,

une éclipse de lune a eu lieu dans la nuit du 15 août. Elle a été

d'autant plus belle qu'un temps splendide, calme et très pur, a permis,

à Paris, d'en suivre toutes les phases. On sait que les éclipses de lune

sont produites par le passage de la lune dans le cône d'ombre que la

terre, astre opaque, projette derrière elle par rapport au soleil. Ce

cône d'ombre comprend deux parties bien distinctes: l'ombre proprement

dite et la pénombre.

Dans l'éclipse du 15 août dernier, à partir de 1 h. 17, la lune entrait

dans la pénombre. Comme celle-ci est très dégradée, on n'a rien constaté

tout d'abord, et ce n'est guère qu'à 1 h. 45 et surtout 2 heures que la

pénombre a été vue à la lunette, avec une teinte brune. Mais, sur les

épreuves photographiques, la pénombre est bien plus accusée. A 2 h. 48,

la lune est entrée dans l'ombre. Au milieu de l'éclipsé, à 3 h. 50, il y

avait à peine un tiers du diamètre lunaire dans l'ombre (exactement 292

millièmes), mais notre satellite n'envoyait plus qu'une lumière

blafarde, étant, en effet, tout entier dans la pénombre.

[Illustration: La lune avant l'éclipse, à 1 h. 9 du matin. La lune dans

la pénombre, à 2 h. 39 La lune dans l'ombre de la terre, à 3 h. 5 Un peu

avant la phase maximum, à 3 h. 42 L'ÉCLIPSE DE LUNE DU 15

AOÛT.--_Photographies de M. Émile Touchet._]

[Illustration: L'INFORTUNE GAGNANT, par Henriot.]

_NOUVELLES INVENTIONS_

_(Tous les articles compris sous cette rubrique sont entièrement

gratuits)._

LE RÉCIPIENT «THERMOS»

Une bouteille susceptible de conserver plusieurs jours de la glace, ou

de maintenir brûlant un liquide quelconque, du café, par exemple,

pendant plus de quarante-huit heures, voilà, certes, de quoi intéresser

tout le monde.

La bouteille «Thermos» tient ces merveilleuses promesses.

Disons tout de suite que sa construction est identique à celle des

fameux ballons à air liquide, inventés par MM. Dewar et d'Arsonval, et

qui sont capables de conserver pendant plusieurs jours de l'air liquide

dont la température n'atteint pas 150 degrés au-dessous de zéro.

Tous les corps transmettent plus ou moins bien la chaleur, et le seul

moyen de ne pas en perdre ou recevoir, c'est d'interposer un espace de

_vide parfait_ entre les corps à protéger et l'extérieur.

Tout invraisemblable que puisse paraître le fait, un espace _vide d'air_

d'à peine 1 millimère d'épaisseur est plus isolant que plus de cent fois

son épaisseur de verre ou de tout autre corps isolant.

On démontre, en électricité, qu'une étincelle capable de franchir 0m,50

dans l'air ne peut traverser un dixième de millimètre de vide bien fait.

La raison, au fond, en est très simple: la chaleur et l'électricité

réclament, pour se transmettre, la présence d'une substance matérielle,

et le vide n'en contient pas, du moins sous la forme ordinaire, puisque

les savants admettent partout, même dans le vide parfait, l'existence

d'un milieu spécial: l'éther. La bouteille «Thermos» (fig. 1) se compose

donc d'une double enveloppe de verre; entre les deux enveloppes se

trouve un faible espace, entièrement vide d'air.

La construction de ce récipient est des plus délicates et nécessite de

très grands soins.

L'exacte concentricité des deux enveloppes est obtenue à l'aide

d'anneaux de feutre, mauvais conducteur, anneaux maintenant un

écartement régulier et protégeant la partie intérieure contre la,

possibilité de casse par choc.

[Illustration: Fig. 1. Fig. 2.]

De même, le fond et le haut du goulot interne sont protégés par une

feuille de feutre tassé.

L'extérieur de la bouteille, toujours dans le même but de protection,

est recouvert de papier roulé et, finalement, d'une enveloppe

métallique, portant une garniture de cuir et une courroie (fig. 2).

N'oublions pas de mentionner que la partie intérieure de la double

enveloppe est argentée avant production du vide.

Cette précaution augmente très sensiblement la puissance protectrice de

la bouteille.

On sait, en effet, que les corps chauds perdent leur chaleur par

rayonnement. Le vide parfait lui-même ne protège nullement contre cette

perte, puisque la chaleur _rayonnante_ le traverse aisément, tout comme

la lumière; mais la couche brillante d'argent supprime presque

entièrement cette déperdition. Si l'on chiffre par 100 la quantité de

chaleur rayonnée par le noir de fumée--la substance qui perd le plus par

rayonnement--2 ou 3 tout au plus représenteront la perte relative

occasionnée par l'argent poli.

La bouteille «Thermos» contient donc tous les perfectionnements permis

par la science et rien d'étonnant que ses propriétés paraissent

merveilleuses. Comme nous l'avons dit, le petit modèle, le seul

actuellement en vente, et contenant près d'un demi-litre, conserve de la

glace trois ou quatre jours, et presque autant un liquide à l'état

brûlant--sans que ce dernier risque d'ailleurs de le casser.--Le

problème de la conservation du lait, soit glacé, soit bouillant, va se

trouver résolu avec ce récipient, surtout lorsque les constructeurs en

auront établi un type d'une capacité plus considérable, l'efficacité de

ces appareils étant proportionnelle à leur grosseur.

Nous n'insistons pas sur l'utilité de ce récipient, en été comme en

hiver, pour les touristes, chasseurs ou voyageurs.

La bouteille «Thermos» se trouve en vente à des prix variant de 15 à 20

fr., avec courroie; 13 à 18 fr., sans courroie, suivant richesse de la

garniture, aux Galeries Lafayette et au Louvre, à Paris. Pour

renseignements, s'adresser par écrit à _M. Marcel Meyer, ingénieur, 18,

rue Grange-Batelière, Paris._

SUPPLÉMENTS

Note du transcripteur:

1° Un Supplément théâtral: CRAINQUEBILLE, par Anatole France.

Ce supplément illustré ne nous a pas été founi. Nous avons cru bon

de reproduire le texte a partir d'un document d'Internet Archives.

2° Quatre pages tirées à part sur la FÊTE DES VIGNERONS DE VEVEY.

Ces pages ne nous ont pas été fournies.

ANATOLE FRANCE

CRAINQUEBILLE

PIÈCE EN TROIS TABLEAUX

Représentée pour la première fois le 28 mars 1903 au théâtre de la

RENAISSANCE.

A LUCIEN GUITRY.

_Mon cher ami,_

_Je ne vous offre pas cette petite pièce de théâtre. Elle vous

appartient. Elle est vôtre, non pas seulement parce que vous l'avez

reçue à votre théâtre, et mise en scène d'une merveilleuse manière, et

fait interpréter par une élite artiste, non pas seulement parce que vous

avez réalisé le personnage de Crainquebille avec une puissance étonnante

et une souveraine vérité. Elle est vôtre parce que je ne l'aurais pas

faite sans vos conseils, parce que telle scène applaudie fut écrite tout

entière sous votre inspiration._

_J'inscris votre nom sur la première page de notre Crainquebille comme un

témoignage de mon amitié._

ANATOLE FRANCE.

PERSONNAGES

CRAINQUEBILLE.

LE MARCHAND DE MARRONS.

LE PRÉSIDENT BOURRICHE.

MAITRE LEMERLE.

LE DOCTEUR DAVID MATHIEU.

AUBARRÉE.

L'AGENT 64.

LERMITE.

LE CAMELOT.

UN ÉPICIER.

L'AGENT.

L'HUISSIER.

LE MARCHAND DE VIN.

LE CHARCUTIER.

MADAME BAYARD.

MADAME LAURE.

LA SOURIS.

UNE OUVRIÈRE.

PREMIER TABLEAU

_Rue de Beaujolais._

SCÈNE PREMIÈRE

LE CAMELOT.

Il est vêtu comme un employé du Louvre; debout sur un tabouret, ayant

devant lui, reposant sur un tréteau, une boîte grande comme une petite

malle d'où il tire sans cesse des objets qu'il replace aussitôt, il

achève de débiter à l'auditoire qui l'entoure le boniment dont voici la

fin... A chaque fois qu'il cite sa maison, il soulève son chapeau haut

de forme.

... Si la maison Gameron. Cormandel et Cie que j'ai l'honneur de

représenter sur cette place, s'est enfin décidée aux sacrifices

multiples dont l'énumération vient de vous être faite par moi, ce n'est

pas, messieurs, dans un but purement humanitaire, vous ne le croiriez

pas. Il est faux, et je ne crains pas de l'affirmer hautement, que la

maison Gameron, Cormandel et Cie ait entrepris la ruine des grands

magasins ou même du petit commerce, ainsi que des personnes

malintentionnées ont essayé de le faire croire en pure perte en

répandant à pleines mains des calomnies que nous n'avons qu'à regarder

dans les yeux pour les faire rentrer sous terre. Non, messieurs, la

maison Gameron, Cormandel et Cie n'a envisagé qu'une chose, une seule.

Elle a son importance et je vous la révélerai tout à l'heure. Je ne

demande à votre courtoisie bien connue qu'une seconde de patience et

j'en profite pour me résumer: les six articles qui sont mis à la

disposition de toute personne qui en fait la demande lui sont remis sur

un mot, sur un mouvement, sur un geste, sur un simple signe. Ces six

articles, dont voici la brève énumération, consistent en: 1° une canne

pneumatique se repliant sur elle-même au moyen d'une simple pression des

doigts et formant ainsi un objet de menue dimension que l'on peut

parfaitement dissimuler dans une poche de moyenne grandeur. Cet objet,

entièrement fait d'un métal inoxydable, représente une valeur marchande

de trois francs. Je pense, messieurs, n'être pas taxé d'exagération. Il

suffit de se reporter par la pensée au prix exorbitant atteint par la

main-d'oeuvre aujourd'hui. Je poursuis: 2° une superbe parure de chemise

en simili. Les trois boutons pour le plastron. Deux boutons pour les

manchettes avec le patin bascule en aluminium réfractaire, susceptible

de résister à l'action du feu pendant plus de quatre heures... Puis le

bouton pour le faux col, orné d'une ravissante pierre bleue

semi-turquoise. Je vous demande, messieurs, et je m'adresse plus

particulièrement aux personnes qui ont l'habitude de ce travail...

pensez-vous qu'un bijoutier... et je n'entends pas parler ici des

Boucherons ou des Vevers...

SCÈNE II

UN PETIT CHARCUTIER, se détachant du groupe, au camelot.

C'est à toi qu'il en faudrait un bouchon.

LE CAMELOT, avec un sourire plein de haine.

Attendez donc, mon petit ami... Attendez donc... J'ai terminé tout de

suite, je vais pouvoir m'occuper...

LE PETIT CHARCUTIER, après un geste.

Monte là-dessus, tu verras Montmartre, (il sort.)

SCÈNE III

LE CAMELOT, continuant.

Vous préférez vous retirer, jeune homme, licence vous en est donnée. Je

poursuis: pensez-vous, dis-je, qu'un modeste bijoutier, se contentant

d'un bénéfice dérisoire, puisse matériellement établir cet article à

moins d'un franc cinquante? Non! n'est-ce pas... Eh bien, moi, je compte

un franc pour le moment; 3° une boîte de savon miraculeux, le savon

«Océan», dont je vous ai tout à l'heure fait la lumineuse démonstration,

et qui réduit à néant les taches les plus rebelles en redonnant au tissu

l'éclat du neuf. Je ne veux pas, messieurs, lasser vos facultés

d'évaluation et je fixe, d'ores et déjà, sa valeur au prix ridicule de

vingt-cinq centimes; 4° un étui en celluloïd de Norvège, teinté au feu

et contenant cinquante pastilles d'un effet certain dans les affections

des bronches. Valeur? Quelle valeur?... Quinze centimes... Peut-on

descendre plus bas?... Oui, on peut et je veux vous en donner la preuve.

Et voici le bouquet. Les deux derniers articles, retrousse-jupe,

fixe-serviette, relieur automatique et, enfin, chaîne de montre ou

collier de dame avec un fermoir presque en or... Le prix? Aucun!...

Rien!... un cadeau! Zéro franc, zéro centime, qui, réuni et formant

total avec les objets énoncés ci-dessus, nous donne le chiffre de...

(Rapidement.) Trois francs pour la canne pneumatique, un franc pour la

parure en simili, vingt-cinq centimes pour le savon «Océan» quinze

centimes pour les pastilles salutaires: quatre francs quarante que la

maison Gameron, Cormandel et Cie, que j'ai l'honneur de représenter sur

cette place, m'a intimé l'ordre de convertir en un cadeau. Oui! un

cadeau, je le proclame; car il ne s'agit pas ici de quatre francs

quarante, trois francs ou même deux francs, ou même un franc, pas même

cinquante centimes... Il s'agit, messieurs, de la somme grotesque,

ridicule, stupéfiante, absurde, de... de vingt centimes... (on se

fouille.) et si, rentrés dans vos familles, réunis sous la lampe autour

de la table où doit fumer le repas du soir... si, par un sentiment de

curiosité bien excusable, messieurs, vous essayez, de vous rendre compte

du pourquoi qui a guidé la maison Gameron, Cormandel et Cie...

arrêtez-vous dans vos investigations... renoncez à comprendre!... Vous

n'y parviendrez jamais!... C'est une réclame!

Il remet à chaque personne qui lui tend ses quatre sous les objets que

les acheteurs ensuite examinent en sortant de scène.

UNE COMMERÇANTE, s'adressant à un ouvrier.

Est-ce que c'est bon, c't'affaire pour enlever les taches?

L'OUVRIER.

Mais, ma bonne femme, voilà vingt-cinq ans que je suis teinturier,

n'est-ce pas? Si c'était bon, je l'emploierais... c'est une cochonnerie!

LA COMMERÇANTE.

Enfin, tout ça pour quatre sous, ce n'est pas cher.

CRAINQUEBILLE.

Des choux! des navets! des carottes!

LES GOSSES, revenant de l'école.

Oh! hé! le père Crainquebille!

CRAINQUEBILLE.

Voulez-vous bien aller à l'école, au lieu de prendre du vice dans les

rues... C'est vrai, qu'est-ce qu'ils peuvent apprendre dans le ruisseau.

Ils peuvent apprendre que le mal... Bottes d'asperges!

UNE FEMME.

Ousqu'elles sont, vos asperges?

LA SOURIS.

Vous êtes pas maligne; ses asperges, c'est des poireaux. Le poireau,

c'est l'asperge du pauvre. Tout le monde sait ça. (Un des gamins dérange

les bottes de poireaux sur la voiture.) Laissez-le donc, il a besoin de

gagner sa vie. Si, comme moi, vous gagniez votre pain... tas de gosses!

CRAINQUEBILLE.

Tu gagnes ta vie, toi?

LA SOURIS.

Faut bien.

UN GOSSE.

C'est un rien du tout. Il couche dehors. Il est abandonné, il a pas de

parents.

CRAINQUEBILLE.

S'il a pas de parents, c'est de leur faute, ce n'est pas de la sienne.

UN GOSSE.

Il a pas de quoi manger et nourrit un chien mange-le ton chien!

LA SOURIS.

Qui qu'a dit que je couchais dehors? Qui qui l'a dit? Qu'il le répète

voir... Je couche pas dehors et la preuve que voilà ma fenêtre...

UN GOSSE.

Elle a pas de carreaux, ta fenêtre. Y couche dans les démolitions.

LA SOURIS.

Je garde, la nuit, le magasin qui est en réparation. C'est preuve que je

suis honnête. Et puis je veux pas qu'on m'embête!

CRAINQUEBILLE.

Qu'est-ce que tu bricoles pour vivre?

LA SOURIS.

Je ramasse les balles de paume, je crie les journaux, je fais les

commissions. Tout, quoi!

CRAINQUEBILLE.

Comment tu t'appelles?

LA SOURIS.

La Souris.

CRAINQUEBILLE.

Tu t'appelles la Souris. Eh bien, t'as plus de jugement que les autres.

Tu comprends mieux la vie.

LA SOURIS.

C'est que j'ai eu de la misère. Eusses, ils ne connaissent rien. Quand

on n'a pas été malheureux, on ne peut pas être bien malin.

CRAINQUEBILLE.

T'as eu de la misère?

LA SOURIS.

Et j'en ai encore. La misère, ça colle.

CRAINQUEBILLE.

C'est vrai que t'as pas bonne mine. Tiens, v'là une poire, elle est un

peu blette, mais elle est d'une bonne espèce, c'est du beurré!

LA SOURIS.

Elle est vraiment molle. Si ta femme a le coeur aussi tendre... Merci,

tout de même, père Crainquebille.

UNE PETITE FILLE, qui porte un pain plus grand qu'elle récitant.

Est-ce qu'ils sont beaux, vos choux?

CRAINQUEBILLE.

Y a pas meilleur, c'est tout coeur.

LA PETITE FILLE.

Combien qu'ils valent. Parce que maman est malade, elle ne peut pas

faire son marché.

CRAINQUEBILLE.

Qu'est-ce qu'elle a, ta maman? Où que ça la tient?

LA PETITE FILLE.

Je ne sais pas... C'est en dedans... Elle m'a dit comme ça de vous

acheter un chou.

CRAINQUEBILLE.

Eh bien, ma petite fille, aie pas peur, je te servirai bien, comme si

c'était que je servirais ta mère. Et mieux, parce qu'une supposition, si

j'avais à tromper quelqu'un, ce serait une femme d'âge et qui se

méfierait. Faut voler personne, bien sur... à chacun son dû. Mais si

fallait, on aurait du penchant à tromper ceux qui veulent vous fiche

dedans. Tandis que faire du tort à un chérubin comme toi, on aurait

regret, (Il lui donne un chou.) Tiens, v'là le plus beau. Il a l'air

d'un sénateur. (La petite fille lui donne cinq sous.) C'est six sous, il

en faut encore un. Tu veux pas me dépouiller?

LA PETITE FILLE.

Mais, monsieur, maman ne m'a donné que cinq sous.

CRAINQUEBILLE.

Faut pas mentir, ma mignonne, cherche bien voir si lu en as pas mis un

dans ta poche.

LA PETITE FILLE, sincère.

Non, monsieur, je n'ai que cinq sous.

CRAINQUEBILLE.

Eh bien, ma mignonne, donne-moi un bécot, ça fera le compte et tu

demanderas à ta mère s'il était pommé comme celui-là le chou où qu'elle

t'a trouvée. Va, ma mignonne, et prends garde de ne pas tomber en route.

Bonjour, madame Laure, ça va-t-il comme vous voulez?

MADAME LAURE, chignon fauve, très fille.

Vous n'avez rien de bon, aujourd'hui.

CRAINQUEBILLE.

Si on peut dire!

MADAME LAURE, goûtant les radis.

Ils sont creux, vos radis.

CRAINQUEBILLE.

Aujourd'hui, vous me cherchez des mauvaises raisons. Vous êtes mal

réveillée.

MADAME LAURE.

Ils n'ont pas de goût. C'est comme si on mangeait de l'eau.

CRAINQUEBILLE.

Je vais vous dire: vous avez plus de palais, vous sentez plus ce que

vous mangez. C'est la vie de Paris qui le veut. On se brûle l'estomac.

Qu'est-ce que vous deviendriez les unes et les autres si le père

Crainquebille vous apportait pas de légumes fraîches et

rafraîchissantes. Vous seriez en feu.

MADAME LAURE.

C'est pas ce que je mange qui me fait mal. Je ne peux plus manger que de

la salade et des radis. C'est vrai, tout de même, qu'on se brûle à

Paris, (Rêveuse.) Tenez, père Crainquebille, je voudrais être au jour où

je me passerai de vos choux et de vos carottes, où j'en ferai pousser

moi-même, à même la terre dans un petit jardin à quatre-vingts lieues de

Paris, chez nous. On serait si tranquille à la campagne à élever ses

poules et ses cochons.

CRAINQUEBILLE.

Ça viendra madame Laure, ça viendra, vous désespérez pas. Vous avez de

l'ordre et de l'économie, vous êtes une personne rangée. Je m'occupe pas

des affaires de mes clientes. Y a pas de sots métiers et y a du bon

monde dans tous les états... Mais vous êtes une personne rangée. Vous

serez riche sur vos vieux jours et vous aurez une maison à vous dans

votre endroit, dans l'endroit de votre naissance... Et vous serez

estimée. Au plaisir, madame Laure.

MADAME LAURE.

A une autre fois, père Crainquebille.

CRAINQUEBILLE.

C'est qu'il y a du bon monde dans tous les états. (criant.) Des choux!

des navets! des carottes!

MADAME BAYARD, sortant de sa boutique.

Ils ne sont guère beaux vos poireaux. Combien la botte?

CRAINQUEBILLE.

Quinze sous, la bourgeoise, y a pas meilleur.

MADAME BAYARD.

Quinze sous, trois mauvais poireaux?

L'AGENT 64.

Circulez!

CRAINQUEBILLE.

Oui... oui... C'est vendu, allons, pressez-vous, parce que vous avez

entendu l'agent.

MADAME BAYARD.

Faut encore que je choisisse la marchandise... Quinze sous, jamais de la

vie, par exemple, voulez-vous douze sous?

CRAINQUEBILLE.

Ils me coûtent plus cher que ça, ma petite... Et encore il faut que je

sois à cinq heures, et même avant, sur le carreau des Halles, pour avoir

tout ce qu'il y a de bon.

L'AGENT 64.

Circulez!

CRAINQUEBILLE.

Oui... oui... tout de suite... Allons, dépêchons, madame Bayard.

MADAME BAYARD.

Douze sous...

CRAINQUEBILLE.

Et depuis sept heures je me brûle les mains à mes brancards en criant:

«Des choux! des navets! des carottes!...» Et tout ça ce serait pour y

manger de l'argent. A soixante ans passés, vous comprenez que je ne fais

pas ça pour mon plaisir. Ah! non, ça ne serait pas à faire... Tenez, je

ne gagne pas deux sous.

MADAME BAYARD.

Je vous donnerai quatorze sous. Et encore, il faut que j'aille les

chercher dans la boutique, car je ne les ai pas sur moi. (Elle sort.)

L'AGENT 64.

Circulez!

CRAINQUEBILLE.

J'attends mon argent.

L'AGENT 64.

Je ne vous dis pas d'attendre votre argent, je vous dis de circuler...

Ben, quoi! Vous ne savez pas ce que c'est que de circuler?

CRAINQUEBILLE.

Voilà cinquante ans que je le sais et que je roule ma voiture... Mais on

me doit de la monnaie, c'est là, à _l'Ange gardien_, le magasin de

chaussures, madame Bayard. Elle est allée me chercher quatorze sous et

j'attends.

L'AGENT 64.

Voulez-vous que je vous foute une contravention, moi? Voulez-vous?

Allons, débarrassez-moi le plancher... Est-ce compris?

CRAINQUEBILLE.

Nom de Dieu!... V'là cinquante ans que je gagne mon pain en vendant des

choux, des navets, des carottes, et, parce que je ne veux pas perdre

quatorze sous qu'on me doit...

Un petit charcutier s'arrête.

L'AGENT 64 tire son calepin et un bout de crayon.

Donnez-moi votre plaque.

CRAINQUEBILLE.

Ma plaque?

L'AGENT 64.

Oui, votre plaque d'ambulant.

Entrée du petit garçon pâtissier avec sa manne.

CRAINQUEBILLE.

Oh! mon garçon, si vous voulez voir ma plaque, faut venir chez moi.

L'AGENT 64.

Vous n'avez pas de plaque?

CRAINQUEBILLE.

Si, j'en ai une... mais elle est chez moi... J'en ai perdu deux à les

sortir. Ça m'a coûté trois francs chaque fois; c'est fini.

L'AGENT 64. Votre nom?

CRAINQUEBILLE.

Ah! des blagues... C'est quatorze sous qu'on me vole et voilà tout.

Il empoigne ses brancards et s'achemine vers la rue.

L'AGENT 64. Voulez-vous rester?

CRAINQUEBILLE.

Je m'en vais...

L'AGENT 64.

C'est trop tard...

Il va vers Crainquebille, lui prend le bras; Crainquebille se place de

face juste à temps pour recevoir dans sa voilure un chargement de

matériel de ravaleurs qui poussent des cris et des jurons.

LES RAVALEURS.

Sacré andouille! Regarde-moi c't'outil!

L'AGENT 64.

Tenez, regardez ce que vous êtes cause!

Un camelot cycliste donne de tout son appareil dans le flanc gauche de

la voiture à Crainquebille, il hurle.

LE CAMELOT, avec, sur la tête, un ballot de cent cinquante _Patrie_

Fais donc attention, espèce de sale poireau!

L'AGENT 64.

Vous Voyez? Vous Voyez?... (il se place à la droite de Crainquebille

qui, virant complètement, arrive exactement pour engager la roue gauche

de sa voiture dans la roue gauche d'une voiture d'établissement de bains

chargée d'une baignoire de cuivre, traînée par un homme qui gueule

effroyablement et fait entendre des blasphèmes.) Ah! cette fois, votre

affaire est bonne!

CRAINQUEBILLE.

Ah! ben, là, maintenant comment voulez-vous circuler?

L'AGENT 64.

C'est votre faute, tout ça.

CRAINQUEBILLE.

La faute à tout ça, c'est madame Bayard. Si elle était là, elle le

dirait. Étonnant qu'elle ne soit pas là, madame Bayard. Où qu'ell'

s'cache?

L'Illustration, No. 3260, 19 Août 1905 · 第 2 / 4 段