m'avait dit qu'il m'arriverait ce qui m'arrive. Ils sont polis, ces
messieurs. Ils ne disent pas de gros mots, c'est une justice à leur
rendre, mais on peut pas s'expliquer avec eux. On n'a pas le temps.
C'est pas leur faute, mais on n'a pas le temps, c'est-il pas vrai?
Pourquoi que vous ne répondez pas? (silence.) On parle bien à un chien.
Pourquoi que vous ne parlez pas? Vous ouvrez jamais la bouche. Vous
n'avez donc pas peur qu'elle pue?
LEMERLE, à Crainquebille.
Eh bien, mon ami... nous n'avons pas trop à nous plaindre. Nous aurions
pu avoir pire.
CRAINQUEBILLE.
Ça, c'est encore possible.
LEMERLE.
Qu'est-ce que vous voulez... Vous n'avez pas suivi mes conseils. Votre
système de réticences était d'une insigne maladresse. Vous auriez mieux
fait d'avouer.
CRAINQUEBILLE.
Mon garçon, je demandais pas mieux. Mais qu'est-ce qu'il fallait avouer,
(pensif.) Tout de même, c'est pas ordinaire ce qui m'arrive.
LEMERLE.
N'exagérons rien. Votre cas n'est pas rare, loin de là!... Allons, bon
courage.
CRAINQUEBILLE, les gardes l'emmènent, il se retourne et dit:
Vous pourriez pas me dire où qu'ils m'ont étouffé ma voiture?
AUBARRÉE.
Qu'est-ce que tu fais là?
LERMITE.
Je finis mon croquis. Pendant l'audience, je suis obligé de dessiner
dans le fond de mon chapeau. C'est pas commode... Maintenant, je relève
quelques petits détails...
AUBARRÉE.
C'est le président Bourriche, que tu as mis là?
LERMITE.
C'est lui qui vient de condamner le marchand des quatre saisons?
AUBARRÉE.
Oui, il s'appelle Bourriche.
LERMITE.
Tiens, comme ça se trouve.
LEMERLE, à l'huissier.
Lampérière; savez-vous si l'affaire Goupy, à la troisième chambre, est
remise?
L'HUISSIER.
Elle est retenue.
LEMERLE.
Nom d'un chien, il faut que je file!... Je reviendrai tout à l'heure à
la reprise de l'audience. J'ai une remise à demander au président
Bourriche.
LERMITE, timide, gauche, cherchant dans sa poche, appelle Lemerle qui ne
l'entend pas et sort.
Monsieur Lemerle... J'aurais un mot à vous dire. Tiens! il est parti...
AUBARRÉE.
Il reviendra à la reprise de l'audience. Qu'est-ce que tu peux bien
avoir à lui dire à cet oiseau-là?
LERMITE.
Rien. Je... rien... Dis donc, mon vieux camarade, c'est tout de même
fort la condamnation de ce pauvre marchand des quatre saisons.
AUBARRÉE.
Crainquebille... C'est fort, si tu veux. Ce n'est pas extraordinairement
fort... (Regardant.) Tu vas faire un petit tableau d'après ce croquis?
LERMITE.
Oui, les scènes du palais, c'est assez demandé... J'ai vendu, ce matin,
deux avocats cent francs; j'ai le billet dans ma poche.
AUBARRÉE.
Tu n'as pas besoin de le sortir comme ça...
LERMITE.
Tu as beau dire, Aubarrée. Que les juges aient condamné ce pauvre homme
sans preuves...
AUBARRÉE.
Sans preuves?...
LERMITE.
Au mépris de la déposition du professeur David Mathieu, sur le
témoignage de l'agent, ça me passe, je n'y suis plus...
AUBARRÉE.
C'est pourtant bien facile à comprendre.
LERMITE.
Comment, à la parole désintéressée d'un homme du plus grand mérite, de
la plus haute intelligence, préférer le braiment de cet être ignare,
sombre et têtu. Croire l'âne plutôt que le savant, tu trouves cela
naturel, toi? Mais c'est monstrueux. Ce président Bourriche est
facétieux et sinistre.
AUBARRÉE.
Ne dis pas cela, Lermite, ne dis pas cela. Le président Bourriche est un
magistrat respectable qui vient de donner une nouvelle preuve de son
esprit juridique.
LERMITE.
Dans l'affaire Crainquebille?
AUBARRÉE.
Sans doute. En opposant l'une à l'autre les dépositions contradictoires
de l'agent 64 et du professeur David Mathieu, le juge serait entré dans
une voie où l'on ne rencontre que le doute et l'incertitude. Le
président Bourriche a l'esprit trop juridique pour faire dépendre ses
sentences de la raison et de la science, dont les conclusions sont
sujettes à d'éternelles disputes.
LERMITE.
Alors, un juge doit renoncer à savoir?
AUBARRÉE.
Oui, mais il ne doit pas renoncer à juger. A vrai dire, le président
Bourriche ne considère pas Bastien Matra. Il considère l'agent 64. Un
homme est faillible, pense-t-il. Descartes et Gassendi, Leibnitz et
Newton, Claude Bernard et Pasteur, se sont trompés. Mais l'agent 64 ne
se trompe pas. C'est un numéro. Un numéro n'est pas sujet à l'erreur.
LERMITE.
Ça, c'est un raisonnement.
AUBARRÉE.
Irréfutable. Et puis, il y a autre chose. L'agent 64 est un dépositaire
de la force publique. Toutes les épées d'un État doivent être tournées
dans le même sens. En les opposant les unes aux autres...
LERMITE. On trouble l'ordre public. J'ai compris.
AUBARRÉE.
Enfin, si le tribunal jugeait contre la force, qui donc exécuterait les
jugements? Sans les gendarmes, le juge ne serait qu'un pauvre rêveur.
Entre Lemerle.
LEMERLE.
Aubarrée, on vous attend à la quatrième... Comment, l'audience n'est pas
encore reprise?
AUBARRÉE.
Mais non.
LEMERLE.
L'huissier n'est pas là?
LERMITE.
Pardon, maître... La condamnation à l'amende entraîne, en cas de
non-paiement, une prolongation de peine?
LEMERLE.
Oui.
LERMITE.
Alors, voudriez-vous être assez aimable pour remettre cinquante francs à
ce marchand des quatre saisons.
LEMERLE.
Crainquebille?
LERMITE.
Oui, sans lui dire d'où vient cet argent.
LEMERLE.
Volontiers, monsieur.
LERMITE.
Seulement, je n'ai que cent francs.
LEMERLE, se fouillant.
Voyons, j'ai peut-être... non... trois louis... ah! si! voilà dix
francs, quarante et dix cinquante. Voici, monsieur.
LERMITE.
Merci.
LEMERLE.
C'est moi qui vous remercie pour lui.
LE DOCTEUR MATHIEU, entrant, à Lemerle.
Maître, c'est vous qui avez plaidé pour Crainquebille? Je vous
cherchais.
LEMERLE.
Oui, monsieur... le docteur David Mathieu. Vous avez témoigné pour nous.
LE DOCTEUR MATHIEU.
Pourriez-vous remettre ces cinquante francs à votre client pour
acquitter l'amende?
LEMERLE.
Avec grand plaisir. Mais j'ai déjà reçu cinquante francs de monsieur (il
montre Lemerle.) pour la même destination.
LE DOCTEUR MATHIEU.
Ah!... Monsieur.
Inclinations. Silence.
LEMERLE, tenant dans chaque main les cinquante francs de Lermite et les
cinquante francs du docteur.
Qu'en pensez-vous, messieurs?
LE DOCTEUR MATHIEU.
Eh bien... cinquante francs pour l'amende.
LERMITE.
Oui, et cinquante francs quand il sortira.
LEMERLE.
Parfait! Comptez sur moi, messieurs...
Il salue et sort. Petit silence. David et Lermite se saluent
sympathiquement. David va pour sortir, suivi à quelques pas de Lermite.
David s'arrête sur le seuil presque, se retourne vers Lermite qui est
près de lui. Les deux hommes disent ensemble, la main
tendue: «Voulez-vous me permet...» Ils sourient, se serrent cordialement
la main, avec, toutefois, un peu de mélancolie. David sort.
L'HUISSIER, annonçant.
Le Tribunal!
LERMITE.
Ça recommence.
TROISIÈME TABLEAU
_La nuit._
SCÈNE PREMIÈRE
LE MARCHAND DE MARRONS.
Chaud! chaud! les marrons!...
Il sert un sou de marrons à un gosse.
CRAINQUEBILLE, sortant de chez le marchand de vin sur un bruit de
dispute.
Eh bien, quoi! parce que je demande un verre à crédit!... Est-ce que
c'est une raison de me traiter comme un malfaiteur.
LE MARCHAND DE MARRONS.
Crédit est mort, les mauvais payeurs l'ont tué.
CRAINQUEBILLE.
Je vous demande un peu s'il ne pouvait pas me donner un verre à crédit.
Il m'a assez volé quand j'avais de quoi. Voleur! oui, voleur!... Je ne
vous l'envoie pas dire.
LE MARCHAND DE MARRONS.
Ça sort de prison et ça traite le monde de voleur!
ALPHONSE, douze ans, sort de chez le marchand de vin et dit à
Crainquebille sur le ton de la plus douce politesse.
Dites donc, monsieur, c'est-il vrai qu'on est bien à l'ombre?
CRAINQUEBILLE. Sale gosse!... (Pied au cul. Alphonse rentre en
pleurnichant.)
C'est ton père qui devrait être en prison au lieu de s'enrichir à vendre
du poison.
LE MARCHAND DE VIN, suivi de son fils.
Si vous n'aviez pas de cheveux blancs, je vous corrigerais pour vous
apprendre à battre mon fils, (à son fils.) Rentre, vermine, (ils
rentrent.)
CRAINQUEBILLE, au marchand de marrons.
Hein, crois-tu!...
LE MARCHAND DE MARRONS.
Qu'est-ce que tu veux? Il a raison: on ne doit pas battre les enfants
des autres, ni leur reprocher leur père qu'ils n'ont pas choisi...
Depuis deux mois que tu es sorti de là-bas, mon vieux Crainquebille, tu
n'es plus le même, tu es mauvais coucheur, tu es mal embouché. Ça ne
serait encore rien. Mais tu n'es plus bon que pour lever le coude.
CRAINQUEBILLE.
J'ai jamais été fricoteur, mais faut comme ça, de temps en temps, que je
boive un verre pour me donner des forces et pour me rafraîchir. Sûr que
j'ai quelque chose de brûlé dans l'intérieur. Il n'y a encore que la
boisson comme rafraîchissement.
LE MARCHAND DE MARRONS.
Ça ne serait encore rien, mais t'es mou, t'es feignant. Un homme dans
cet état-là, autant dire que c'est un homme par terre et qui peut pas se
relever. Tous les gens qui passent lui pilent dessus.
CRAINQUEBILLE.
C'est vrai! j'ai plus le courage que j'avais. Je suis fini. Tant va la
cruche à l'eau qu'à la fin elle se casse. Et puis, depuis mon affaire en
justice, je n'ai plus le même caractère. Je suis plus le même homme,
quoi! Qu'est-ce que tu veux? Ils m'ont arrêté pour avoir crié: «Mort aux
vaches!» C'était pas vrai. Y a un médecin décoré qui leur a dit que non.
Ils n'ont rien voulu savoir. Par exemple, les juges sont bien polis, pas
un gros mot, mais on peut pas s'expliquer avec eux. Ils m'ont donné
cinquante francs, y m'ont étouffé ma voiture qu'il m'a fallu quinze
jours pour remettre la main dessus. Tout ça, c'est vraiment
extraordinaire. Je le jure, c'est comme si j'étais allé au théâtre.
LE MARCHAND DE MARRONS.
Ils t'ont donné cinquante francs? Ça, c'est nouveau; ça ne se faisait
pas autrefois.
CRAINQUEBILLE.
Faut être juste. Ils m'ont donné cinquante francs de la main à la main.
Et puis, la prison, c'est convenable. On peut pas dire le contraire.
C'est bien tenu, c'est propre. On mangerait par terre. Mais, quand on
sort de là, pas moyen de travailler, pas moyen de gagner un sou. Tout le
monde vous tourne le dos.
LE MARCHAND DE MARRONS.
Je vais te dire: change de quartier.
CRAINQUEBILLE.
Madame Bayard, la cordonnière, qui fait une gueule quand je passe. Elle
m'affronte et c'est elle qui est cause que j'ai été ramassé. Le plus
fort, c'est qu'elle me doit quatorze sous. J'y aurais réclamé tout à
l'heure, mais elle avait une cliente. Attends un peu, elle ne perdra
rien pour attendre.
LE MARCHAND DE MARRONS.
Où vas-tu?
CRAINQUEBILLE.
Je vais lui causer, à madame Bayard.
LE MARCHAND DE MARRONS.
Tiens-toi donc tranquille.
CRAINQUEBILLE.
Comment, j'ai bien le droit de lui réclamer mes quatorze sous. Il me les
faut, c'est-il toi qui me les donneras? Si c'est toi, faut le dire.
LE MARCHAND DE MARRONS.
Ça, c'est impossible, la bourgeoise m'arracherait les yeux. Je t'en ai
assez donné, des vingt sous et des quarante sous, depuis deux mois.
CRAINQUEBILLE.
Je peux pourtant pas crever comme un chien. J'ai pus un centime.
LE MARCHAND DE MARRONS, le rappelant.
Crainquebille!... Sais-tu ce que tu devrais faire?
CRAINQUEBILLE.
Quoi?
LE MARCHAND DE MARRONS.
Tu devrais changer de quartier.
CRAINQUEBILLE.
Ça, c'est pas possible. Je suis comme la chèvre; faut qu'elle broute où
qu'elle est attachée, faut qu'elle broute quand il n'y aurait que des
cailloux.
Madame Bayard reconduit sa cliente; quand celle-ci a tourné le coin de
la rue, madame Bayard vient tout droit à Crainquebille et l'apostrophe
vivement.
MADAME BAYARD.
Qu'est-ce que vous me voulez, vous?
CRAINQUEBILLE.
Vous avez beau me regarder avec des yeux comme des pistolets... Je veux
mes quatorze sous.
MADAME BAYARD, tombant des nues.
Vos quatorze sous?
CRAINQUEBILLE.
Oui, mes quatorze sous.
MADAME BAYARD.
D'abord, je vous défends d'entrer dans mon magasin, comme tout à
l'heure. Qu'est-ce que c'est que ces façons?
CRAINQUEBILLE.
C'est bon! C'est bon! mes quatorze sous!...
MADAME BAYARD.
Je ne sais pas ce que vous voulez dire. D'ailleurs, apprenez ça: on ne
doit rien à des gens qui ont été en prison.
CRAINQUEBILLE.
Purée!
MADAME BAYARD.
Malotru!... Ah! si j'avais encore mon mari...
CRAINQUEBILLE.
Si t'avais ton mari, espèce de râleuse, je lui botterais soigneusement
le derrière pour t'apprendre à voler le monde, et à l'insulter ensuite.
MADAME BAYARD.
Y a donc pas d'agents? (Elle se barricade soigneusement chez elle.)
CRAINQUEBILLE.
Garde-les, mes quatorze sous, garde-les, voleuse!
LE MARCHAND DE MARRONS.
Voleur, voleuse, t'as que cha dans la bouche. Tout le monde est voleur,
que tu dis. C'est vrai et c'est pas vrai. Je vas t'expliquer. Tout le
monde veut vivre et on peut pas vivre sans faire tort aux autres; cha
c'est pas possible... alors...
LA SOURIS.
Bonsoir, la compagnie.
LE MARCHAND DE MARRONS.
Bonsoir, la Souris.
LA SOURIS.
Ça va-t-il mieux, père Crainquebille? Vous me remettez pas? La Souris.
Pourtant, vous me connaissez bien. Vous m'avez donné une poire, même
qu'elle était blette.
CRAINQUEBILLE.
C'est possible.
LA SOURIS.
Je vas me reposer. Je loge ici. Je suis las. Dame, quand on a trimé
toute la journée. J'ai crié _la Patrie, la Presse, le Soir_, j'en ai la
gueule abîmée. Quand j'aurai cassé ma croute, je me mettrai dans le
plumard. Bonsoir la compagnie.
LE MARCHAND DE MARRONS.
T'en as pas de plumard.
LA SOURIS.
Pas de plumard? Venez-y voir. Je m'en suis fait un de plumard, avec des
sacs et des copeaux.
CRAINQUEBILLE.
T'as de la chance, môme. Moi, il y a deux mois que je n'ai couché dans
quelque chose de doux, (La souris rentre.) C'est vrai! Ils m'ont expulsé
de ma soupente. V'là trente nuits que je couche dans une remise, sur ma
charrette. Il a pas décessé de pleuvoir, la remise a été inondée. Pour
pas être noyé, il faut se tenir à croupeton sur les eaux empoisonnées,
avec les chats, les rats et les araignées grosses comme des potirons. Et
v'là que, cette nuit, le tuyau de l'égout a crevé; les voitures, elles
nageaient dans la gadoue, misère! Et même, on a mis un gardien pour pas
qu'on entre, parce que le mur remue. Il est comme moi, le mur, il tient
plus debout. (Il voit madame Laure entrer chez le marchand de vin.)
Tiens! madame Laure.
LE MARCHAND DE MARRONS.
Madame Laure, c'est une femme rangée et convenable, et qui a de la tenue
pour son état. Elle ne boit pas sur le zinc. Je te parie qu'elle va
ressortir avec un litre, pour consommer chez elle avec ses
connaissances.
CRAINQUEBILLE.
Madame Laure! je la connais comme si je l'avais faite. C'est une
cliente. Sais bien que c'est une femme comme il faut.
LE MARCHAND DE MARRONS.
Et une belle femme! Malin! (Sort du troquet madame Laure.) Tiens,
qu'est-ce que je te disais?
CRAINQUEBILLE.
Bonjour, madame Laure.
MADAME LAURE, au marchand de marrons.
Vingt centimes de marrons. Et bien chauds.
CRAINQUEBILLE.
Vous me remettez pas, madame Laure? Le marchand de poireaux.
MADAME LAURE.
Je vois bien, (au marchand de marrons.) Ne me les tirez pas de votre
sac. On ne sait pas depuis combien de temps ils sont là à refroidir.
LE MARCHAND DE MARRONS.
Ils sont bouillants, ils me brûlent les doigts.
CRAINQUEBILLE.
Vous avez de la peine à me remettre parce que je n'ai pas ma voiture. Ça
change les personnes, des fois... Et ça va toujours comme vous voulez,
madame Laure? (Il lui louche le bras.) Je vous demande si ça va toujours
comme vous voulez?
MADAME LAURE.
Eh! l'Auverpin, allons, vite mes châtaignes. J'ai de la compagnie qui
m'attend. C'est fête aujourd'hui. Je ne reçois que des gens que je
connais.
CRAINQUEBILLE.
Ne me faites pas d'infidélités, madame Laure. Vous êtes regardante, mais
vous êtes une bonne pratique.
MADAME LAURE, au marchand de marrons.
Servez vite. C'est pas agréable d'être accostée par un individu qui
s'est fait ramasser.
CRAINQUEBILLE.
Qu'est-ce que vous dites?
MADAME LAURE.
Je vous parle pas.
CRAINQUEBILLE.
Tu dis que je me suis fait ramasser, poison! Eh ben, et toi? Tu n'as pas
été dans le panier à salade?... Si j'avais autant de pièces de cent sous
que tu as été de fois dans le panier...
LE MARCHAND DE MARRONS.
V'là que t'engueules mes clientes à cette heure? Tais-toi ou je cogne.
MADAME LAURE.
Eh! va donc, vieux cheval de retour!
CRAINQUEBILLE. Dessalée, va! (Apparition d'un agent qui, immobile et
muet, fait tomber la dispute. Madame Laure sort majestueusement.)
LA SOURIS, de la fenêtre.
Un bouchon! Taisez vos gueules; on peut pas dormir.
CRAINQUEBILLE.
Pour sûr que c'est une morue, et même y a pas plus morue que cette
femme-là.
LE MARCHAND DE MARRONS, remisant son poêle.
Pour attraper une personne dans le moment qu'elle se fait servir, faut
avoir perdu le sentiment. Fous-moi le camp. Tu es heureux encore que je
ne t'aie pas fait ramasser. (En s'en allant.) Un homme à qui je prête
depuis deux mois des vingt sous et des quarante sous par semaine! Mais
il n'a pas de savoir-vivre, quoi!
Le garçon marchand de vin met les volets.
SCÈNE II
CRAINQUEBILLE.
Eh! l'Auverpin!... l'Auverpin! écoute donc. Il se défile. Il veut rien
entendre. Ce que j'ai contre cette morue-là, c'est que toutes font comme
elle, toutes. Elles font mine de ne pas me connaître. Madame Cointreau,
madame Lessenne, madame Bayard. Toutes, quoi!... Alors, parce que l'on a
été mis pour quinze jours à l'ombre, on n'est plus bon seulement à
vendre des poireaux. Est-ce que c'est juste? Est-ce qu'il y a du bon
sens à faire mourir de faim un brave homme parce qu'il a eu des
difficultés avec les flics. Si je ne peux plus vendre mes légumes, je
n'ai plus qu'à crever... Vrai! J'aurais volé et assassiné, j'aurais la
gale, que ça ne serait pas plus pire. Et le froid et la faim... J'ai pas
mangé. Allons! crève! crève donc, père Crainquebille! Ah! il y a des
moments où on regrette de n'être plus là-bas. (Un agent se tient
immobile dans le fond. Crainquebille l'aperçoit et dit:) Ah! que je suis
bête, puisque je connais le truc, pourquoi que je m'en servirais pas?...
(Il s'approche doucement de l'agent qui est presque à l'avant-scène et
d'une voix hésitante et faible:) Mort aux vaches! (L'agent regarde
Crainquebille avec tristesse, vigilance et mépris. Un temps.
Crainquebille, étonné, balbutie:) Mort aux vaches! que je vous ai dit.
L'AGENT.
Ce n'est pas à dire... pour sûr et certain que ce n'est pas à dire. A
votre âge, on devrait avoir plus de connaissance... Passez votre chemin.
CRAINQUEBILLE.
Pourquoi que vous ne m'arrêtez pas?
L'AGENT, secouant la tête.
S'il fallait empoigner tous les poivrots qui disent ce qui n'est pas à
dire, y en aurait de l'ouvrage... et de quoi que ça servirait?
CRAINQUEBILLE, accablé, reste longtemps stupide et muet, puis, très
doucement:
C'était pas pour vous que j'ai dit: «Mort aux vaches!», c'était pas plus
pour l'un que pour l'autre que je l'ai dit. C'était pour une idée.
L'AGENT, avec une austère douceur.
Que ce soye pour une idée ou pour autre chose, ce n'était pas à dire
parce que, quand un homme fait son devoir et qu'il endure bien des
souffrances, on ne doit pas l'insulter par des paroles futiles... Je
vous réitère de passer votre chemin.
SCÈNE III
LA SOURIS, par la fenêtre.
Papa Crainquebille! Papa Crainquebille! Papa Crainquebille!
CRAINQUEBILLE.
Hein? Qui est-ce qui parle sur ma tête? C'est-y un miracle?
LA SOURIS.
Papa Crainquebille!...
CRAINQUEBILLE.
Ah! c'est toi?
LA SOURIS.
Où que vous allez comme ça sans parapluie?
CRAINQUEBILLE.
Où que-je vais?
LA SOURIS.
Oui...
CRAINQUEBILLE.
Je vais me jeter dans la Seine.
LA SOURIS.
Faut pas faire ça! Y fait trop froid. C'est trop mouillé.
CRAINQUEBILLE.
Qu'est-ce que tu veux que je fasse?
LA SOURIS.
Il faut se remuer, mon vieux papa. Il faut vivre.
CRAINQUEBILLE.
Pourquoi?
LA SOURIS.
Je ne sais pas, mais faut se dégrouiller. Ça ne dure pas tout le temps,
la mistoufle. Vous en vendrez encore des choux et des carottes, c'est
moi qui vous le dis. Venez avec moi. J'ai un pain, du saucisson et un
litre. On soupera comme des millionnaires et je vous ferai un lit comme
le mien, avec des sacs et des copeaux, et puis, on verra demain s'il
fait jour. Allons, venez, mon vieux papa.
CRAINQUEBILLE.
T'es jeune, t'es pas encore gâté. Le monde est mauvais, t'es pas encore
du monde. Gosse, tu peux te dire qu'à ton âge t'as sauvé un homme. Oh!
c'est pas une si belle affaire. Y a pas lieu d'en être fier, ça ne
changera pas le cours de la lune, ça n'embellira pas la République. Mais
t'as sauvé un homme.
Crainquebille, la tête basse et les bras ballants, remonte la scène sans
plus dire un mot.
FIN
End of Project Gutenberg's L'Illustration, No. 3260, 19 Août 1905, by Various