[Illustration: Ce numéro contient: 1° Un Supplément théâtral:
CRAINQUEBILLE, par Anatole France. 2° Quatre pages tirées à part sur la
FÊTE DES VIGNERONS DE VEVEY.
L'ILLUSTRATION
_Prix de ce Numéro: Un Franc._
SAMEDI 19 AOÛT 1905 _63e Année--N° 3260_]
[Illustration: M Witte Baron de Rosen. Président Roosevelt. Baron Komura
M. Takahira. LES PLÉNIPOTENTIAIRES RUSSES ET JAPONAIS A BORD DU
"MAYFLOWER" _Stereograph copyright 1905 Underwood and Underwood, London
and New-York.--Voir les pages 126, 127 et 128._]
NOTRE SUPPLÉMENT DE THÉÂTRE CRAINQUEBILLE
Chaque année, l'été interrompt forcément la série de nos suppléments de
théâtre, si appréciés de nos lecteurs. Nous ne voudrions pas cependant
que cette interruption se prolongeât aussi longtemps que les relâches
des grandes scènes parisiennes. En attendant les nouveautés de la saison
1905-1906, qui promettent d'être aussi nombreuses et aussi importantes
que celles de la saison 1904-1905, nous avons cherché si, parmi les
oeuvres jouées en ces dernières années, il n'y en avait pas une qui fût
encore inédite. Et nous avons découvert, répondant à ces conditions, un
chef-d'oeuvre: _Crainquebille,_ de M. Anatole France, un des grands
succès récents du théâtre de M. Lucien Guitry, la Renaissance.
_L'Affaire Crainquebille_, sous sa forme de nouvelle, figure bien dans
l'édition complète des oeuvres du brillant écrivain. Mais, sous sa forme
dramatique, _Crainquebille_ n'avait pas encore été publié.
Nous sommes doublement heureux, et d'offrir cette primeur à nos abonnés,
et de pouvoir illustrer le texte de M. Anatole France de douze
compositions originales gravées sur bois, du dessinateur Steinlen,
empruntées à l'édition de grand luxe de _L'Affaire Crainquebille_,
publiée par l'éditeur Edouard Pelletan, au prix de 600 francs sur japon
ancien, et de 80 francs sur vélin.
LA FÊTE DES VIGNERONS, A VEVEY
Nous avons publié la semaine dernière des photographies donnant une idée
d'ensemble du magnifique spectacle qui fut organisé à Vevey pour la Fête
des Vignerons de 1905. Mais le cliché photographique--cet incomparable
instrument d'illustration--est malheureusement impuissant à rendre le
mouvement, la gaieté, la grâce ou la majesté des cortèges, des danses et
des reconstitutions scéniques. Les dessins de Georges Scott, que nous
reproduisons aujourd'hui en quatre pages tirées à part, sont, au
contraire, une évocation vivante du poème qui se déroula sur l'immense
scène du théâtre en plein air de Vevey... Évocation forcément
incomplète: il faudrait un gros album de dessins semblables pour
représenter tous les groupes différents dont M. Jean Morax dessina les
costumes et régla harmonieusement les mouvements.
Dans _L'Illustration_ du 12 août, nous avons indiqué, en quelques mots,
la donnée du poème, qui mettait en scène, en tableaux animés par des
chants et des danses, les principaux événements de la vie rustique,
échelonnés au cours de l'hiver, du printemps, de l'été et de l'automne.
Il convient de nommer le poète: M. René Morax, frère du dessinateur.
L'auteur de la musique est M. Gustave Doret, dont la partition contient
d'admirables morceaux.
Rappelons aux collectionneurs de _l'Illustration_ que, dans le numéro du
17 août 1889, parurent des dessins et un article sur la précédente Fête
des Vignerons de Vevey: ils s'y reporteront avec plaisir.
COURRIER DE PARIS
JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE
... Au Luxembourg. La paix des grandes vacances enveloppe les jardins et
il y a comme du repos dans l'air déjà moins brûlant qu'on respire. Une
brise passe, en coups d'éventail légers, sous les arbres pleins d'ombre,
et les feuilles sèches qui en tombent (comme l'automne vient vite à
Paris!) font de petites taches brunes sur le sable des allées. Pour deux
sous, donnés à la loueuse de chaises qui m'a reconnue et me sourit, je
savoure, après des mois de vacarme et de fièvre, la volupté de vivre
dans du calme; cela est doux comme la sensation de _souffrance abolie_
qui suit une rage de dents, et deux petits vers chantent en moi:
Ah! qu'il est doux de ne rien faire
Quand tout s'agite autour de nous...
Cependant, le personnage qui exprima dans _Galatée_ cette opinion se
trompait... Il y a une contagion du besoin d'agir ou de flâner; et c'est
surtout quand rien ne s'agite autour de moi qu'il m'est très doux de ne
rien faire.
Et l'on s'agite si peu, depuis huit jours, autour de moi... Il est cinq
heures. Les galeries de l'Odéon sont désertes et, le long des grilles du
jardin, déambulent paresseusement des fiacres vides. Le vieux théâtre
est fermé; le Sénat est sans sénateurs et nous sommes, à quelques mètres
de là, cinquante flâneurs à peine, attroupés autour du kiosque où la
musique d'un régiment de ligne nous joue des airs...
Des airs connus, que l'esprit suit sans effort: _Samson et Dalila,
Louise_, la _Marche indienne_ de Sellenik, un peu de Massenet: «N'est-ce
pas que _Manon_ est une jolie chose?» Je me retourne. C'est mon
libraire, qui est venu prendre le frais sous les arbres du Luxembourg et
m'invite à m'y promener avec lui. Ancien professeur, journaliste un peu,
mêlé à diverses entreprises de propagande politique et sociale dont il
aime à me démontrer les bienfaits, mon libraire--une des figures les
plus populaires du Quartier latin--est un aimable bavard, informé de
tout, qui a le goût des idées générales et sait, à l'occasion, dévider
un paradoxe avec esprit.
--Vous êtes seul à Paris?
--Tout seul, madame.
--Au moins vous avez _fait le pont?_
--Pas même. Ma femme et mes enfants sont aux eaux, j'en profite pour
voir un peu Paris que je connais mal, et m'y reposer de la banlieue que
je connais trop.
--Vous n'aimez pas la campagne?
--Je la déteste, madame. Je la déteste pour deux raisons: la première,
c'est qu'on y est mal et que, pour de modestes bourgeois comme nous, la
vie s'y complique et s'y attriste de toutes sortes de petites
incommodités qui en rendent, à la longue, le séjour insupportable; la
seconde, c'est que j'aime la justice, et que je suis irrité du tort
inique que fait la campagne aux beautés rustiques de cette ville-ci.
J'en veux aux arbres du Vésinet de m'avoir fait ignorer si longtemps--et
mépriser--les arbres du Luxembourg.
» Arrêtez-vous, madame, et regardez, je vous en prie. Regardez là-bas
cet effet de soleil couchant et la prodigieuse couleur de ciel que cette
pièce d'eau reflète. Admirez la somptuosité de forme de ces vieux
arbres, la beauté caressante de ces feuillages qui font au-dessus de
nous des dômes transparents d'ombre fraîche et la suavité de tons de ces
pelouses en velours vert... Est-ce qu'en ce moment aussi l'air que nous
respirons n'est pas d'une idéale fraîcheur? Eh bien, supposez-vous
transportée à trente kilomètres de Paris et soudainement mise en face de
ce spectacle-ci; imaginez cette couleur de ciel et cette odeur de brise
retrouvées. Vous penseriez: «Voilà bien ce qu'on ne peut rencontrer qu'à
la campagne...»
--Et je penserais une bêtise, en effet.
--Vous l'avez dit, vous penseriez une bêtise, madame. Car il n'y a pas
de cité au monde à l'intérieur de laquelle tant de paysages délicieux
soient rassemblés. Il ne nous reste qu'à les connaître, à apprendre
l'art d'en jouir. Si nous comprenions quelles «villégiatures» charmantes
sont les jardins de Paris, ses parcs et les deux forêts qui le bordent à
l'est et à l'ouest, nous n'éprouverions pas le besoin--en attendant
l'annuel voyage à la mer ou dans la montagne--de nous en aller geler ou
rôtir, du mois d'avril au mois de juillet et de septembre à la
Toussaint, dans des maisonnettes de banlieue. Avez-vous pratiqué la
villégiature de banlieue, madame?
Je fis signe que non, et mon libraire devint véhément:
--Eh bien, dit-il, je vous en félicite. J'ai une villa, moi: la «Villa
des Roses». Je l'ai achetée, il y a quelques années, sur les conseils
d'un médecin qui me recommandait fortement, pour les miens et pour moi,
«de la distraction, du repos, du bon air».
»La maisonnette est gentille et le pays n'est pas mal. Mais il y fait si
chaud que nous avons dû, cet été, sans l'avouer à nos amis, venir
coucher à Paris plusieurs fois pour respirer un peu. Et s'il n'y faisait
que chaud, madame! Il y _fait_ surtout ennuyeux. Ma femme est, dans
cette maisonnette, éloignée de sa famille et de ses amis, et cet
isolement la rend acariâtre. C'est une joie pour elle, pendant ces mois
d'été, de s'apercevoir, de temps en temps, qu'un indispensable objet de
toilette ou de ménage lui manque et d'en tirer prétexte pour venir
passer une demi-journée à Paris. Cette «Villa des Roses»! c'est devenu
pour elle une espèce de prison où elle ne vit plus, comme le potache au
lycée, que dans l'attente des jours de congé.
» Pour moi, c'est pire. Et l'on ne se figure pas, si l'on n'en a pas
fait l'expérience, la somme de corvées, d'incommodités, de dérangement,
de petites servitudes que représente, pour un bourgeois parisien, marié
et père de famille, cette chose si naïvement désirée par tant de gens:
une maison de campagne.
»C'est, le matin, l'ennui de s'habiller vite pour ne pas manquer le
train du départ; c'est, le soir--pour ne pas manquer le train du
retour--a nécessité de bâcler ses affaires, de mettre à la porte l'ami
qui vient vous voir ou de ne l'écouter que la montre à la main;
d'ajourner au lendemain telles besognes urgentes qu'on eût souhaité de
liquider la veille. C'est l'ennui de déjeuner au restaurant pendant
trois mois et d'errer seul dans un appartement poussiéreux, d'aspect
tragique, au milieu de meubles habillés de housses, et de lustres, de
vases, de tableaux, enveloppés de papier...
» Et puis il y a les «commissions». Vous savez qu'au point de vue
culinaire la campagne est, par définition, un endroit «où l'on ne trouve
rien». Le devoir s'impose donc, au mari qui vient à Paris tous les
jours, à en rapporter, plusieurs fois par semaine, le melon, la
langouste ou les fruits que la famille attend. En sorte que l'époque de
la canicule est le moment de l'année où je vis le plus fiévreusement, le
plus tristement, et où j'ai le plus de paquets à porter.
» Mais ceci n'est rien encore, et le temps approche où tous ces ennuis
s'aggraveront d'un petit supplice nouveau. En mai, en juin, en juillet,
je quittais le matin la campagne à l'heure où précisément il eût été
délicieux d'y rester. A partir du mois prochain--les jours étant
redevenus courts et les nuits fraîches--j'y reviendrai, chaque soir, à
l'heure exacte où l'on commence à regretter de s'y trouver.»
Mon ami conclut:
--Le goût des voyages, heureusement, nous aura bientôt délivrés de
l'ennui des villégiatures suburbaines. A présent, on met le temps des
grandes vacances à profit pour changer d'air et d'horizon, courir la
montagne et «lézarder» sur le sable des plages; on se déplace plus
facilement qu'autrefois; on a des curiosités que n'avaient pas nos
grands-pères. Mais cela coûte cher. Il faudra donc, petit à petit,
s'habituer à choisir entre la villa de Seine-et-Oise et la chambre
d'hôtel en Normandie, en Bretagne, dans les Pyrénées. Cinq mois de
banlieue ou deux mois de tourisme? On préférera le tourisme, et ce sera
le krach des maisons de campagne. Alors, les Parisiens auront le temps
d'admirer chez eux des choses comme celle-ci...»
Il me montrait, en disant cela, la délicieuse fontaine de Médicis,
blottie au fond de sa niche de verdure et d'eau. Nous étions seuls. Et
il me sembla que le cyclope Acis et Galatée considéraient d'un oeil
surpris notre visite...
SONIA.
NOTES ET IMPRESSIONS
La santé et la jeunesse sont de joyeux compagnons de route. Ils changent
en poudre dorée la poussière du chemin. A. GENNEVRAYE.
*
* *
Souvent, le charme mène plus loin que la beauté. OUIDA.
*
* *
Nous empruntons aux étrangers des mots, des formules exprimant nos
propres et plus vieilles idées, et nous croyons leur devoir les idées
elles-mêmes.
*
* *
Les voyages donnent aux oisifs l'illusion de l'activité. G.-M. VALTOUR.
[Illustration: Comment on verra l'éclipse partielle dans diverses villes
d'Europe.]
L'ÉCLIPSE DE SOLEIL DU 30 AOÛT
Par CAMILLE FLAMMARION.
Le 30 août prochain, à 1 h. 19, on verra, de Paris, le soleil
partiellement éclipsé par la lune, qui passera devant et couvrira les 82
centièmes du diamètre de son disque. L'ombre de la lune formera, au
sud-ouest de Paris, un cône invisible qui viendra toucher le sol
d'Europe sur le territoire de l'Espagne et produira là une éclipse
totale couvrant un cercle de 190 kilomètres de diamètre. Cette ombre
arrivera sur la côte septentrionale de l'Espagne, entre Santander et la
Corogne, et glissera du nord-ouest vers le sud-est, pour quitter la
péninsule entre Tarragone et Valence, ayant traversé l'Espagne avec une
vitesse de 750 mètres par seconde ou 45 kilomètres par minute, et,
glissant sur la Méditerranée, passera ensuite sur l'Algérie, la Tunisie,
la Tripolitaine, l'Égypte, la mer Rouge, et finira au golfe Persique.
Elle aura commencé au Canada et aura traversé l'Atlantique avant
d'arriver en Espagne[1].
[Illustration: Trajet complet de l'éclipse totale de soleil du 30 août,
du Canada en Arabie.]
C'est en Espagne que nous allons nous installer pour l'observer, en très
grande majorité, quelques-uns cependant s'éloignant jusqu'en Algérie, en
Tunisie, et même en Egypte. Il importe, en effet, de s'échelonner sur la
plus grande partie de la zone pour diminuer les risques de voir
l'éclipse éclipsée par une arrivée intempestive des nuages. La plupart
des astronomes français ont choisi Burgos et Alcala comme stations
d'observation. Pour moi, j'ai adopté Almazan, à une grande hauteur sur
la Cordillère.
En 1900, j'avais choisi la pittoresque oasis d'Elche, non loin
d'Alicante. Le ciel fut d'une limpidité merveilleuse et tel que nous la
souhaiterions pour l'éclipse prochaine. Mais cette année-ci est moins
calme que celle de 1900 au point de vue atmosphérique: elle est fertile
en orages et en cyclones, car elle correspond au maximum de l'activité
solaire. Vivons dans l'espérance.
[Note 1: Le phénomène sera vu de toute la France et même de tous les
points de l'Europe, mais comme éclipse partielle seulement; c'est-à-dire
que la lune, dans son mouvement, passera devant le soleil sans arriver à
le masquer complètement. La portion éclipsée sera d'autant plus grande
qu'on se rapprochera davantage d'une ligne joignant Burgos à Sfax.
Les phases de l'éclipse seront: à Paris 0,82, soit environ les 8
dixièmes du soleil éclipsé; à Lyon 0,86; à Marseille 0,90; à Bordeaux
0,93; à Toulouse 0,94; à Perpignan 0,95; à Biarritz 0,96; à Alger 0,98.
(Les phases publiées par la _Connaissance des temps_ de 1905 sont
inexactes; on les a corrigées, sur les indications de M. Camille
Flammarion, dans un erratum.)
On observera facilement l'éclipse à l'oeil nu, garanti par un verre
fumé. On pourra aussi en suivre les phases sur une feuille de papier
au-dessus de laquelle on tiendra, à 30 ou 40 centimètres de distance,
une carte de visite percée d'un fort trou d'épingle. Elle sera également
visible sur le sol dans les projections solaires formées par la lumière
filtrant à travers les interstices des arbres.
Nous donnons ci-contre une carte dessinée par M. l'abbé Moreux, de
l'observatoire de Bourges, et destinée à montrer ce que l'on pourrait
appeler le «mécanisme» de l'éclipse, qui sera totale sur toute la bande
ombrée traversant l'Espagne et la Tunisie.]
Nul spectacle n'est plus imposant que celui d'une éclipse totale de
soleil. L'immuable splendeur des mouvements célestes ne m'a jamais
frappé avec autant de puissance que pendant l'observation de ce
grandiose phénomène. Avec l'absolue précision du calcul astronomique,
notre satellite, en gravitant autour de la terre, arrive sur la ligne
théorique menée de l'astre du jour à notre planète et s'interpose
graduellement, lentement et exactement devant lui. L'éclipse se produit
à la minute déterminée par le calcul. Puis le globe obscur de la lune,
continuant son cours régulier, démasque l'astre radieux et
graduellement, lentement, termine son passage devant lui. Il y a là,
pour tout observateur, une double leçon philosophique, une double
impression: celle de la grandeur, de l'omnipotence des forces
inexorables qui régissent l'univers, et celle de la valeur
intellectuelle de l'homme, de cet atome pensant, perdu sur un autre
atome et qui, par le travail de sa faible intelligence, est parvenu à la
connaissance de ces lois qui l'emportent lui-même comme le reste du
monde, dans l'espace, dans le temps et dans l'inconnu.
Dans cet impressionnant spectacle de l'occultation de l'astre du jour,
l'étrangeté de la pâle lumière qui reste pour éclairer la nature étonnée
joue un rôle considérable. Tout est changé dans l'aspect des choses.
L'anneau d'or qui entoure le soleil éclipsé répand sur la terre la
lumière d'un autre monde.
Quelques minutes avant le commencement de la totalité, la lumière
normale du jour diminue fortement et se transforme. La nature entière
paraît oppressée sous une sorte de terreur. Les oiseaux, qui
gazouillaient dans les branches, se taisent, et ceux qui ont des nids y
rentrent précipitamment. Quelques-uns ne le retrouvent pas et, se
heurtant contre les murs, tombent morts. Les poussins se réfugient sous
l'aile de leurs mères, les chiens demandent protection à leurs maîtres,
les troupeaux abandonnent leurs pâturages et cherchent à rentrer, les
abeilles cessent leurs bourdonnements et reviennent inquiètes à la
ruche, les chauves-souris sortent et volettent. La nuit qui arrive
subitement déconcerte tous les êtres vivants.
[Illustration: La marche de l'ombre de la lune sur l'Espagne et la
Tunisie le 30 août. (Les chiffres indiquent les heures et la durée de
l'éclipse totale en chaque point)]
[Illustration: Comment on verra l'éclipse partielle dans diverses villes
des États-Unis, de Russie, de Sibérie, d'Égypte et d'Arabie.]
L'homme lui-même ne peut se défendre d'une certaine émotion, quoiqu'il
sache qu'il n'y a là qu'un phénomène naturel qui suit mathématiquement
les lois du calcul. L'étrange lumière dont je parlais tout à l'heure
donne aux visages un aspect cadavérique, clarté blafarde analogue à
celle de l'esprit-de-vin brûlant saturé de sel, illumination livide et
funèbre paraissant annoncer la dernière heure du monde.
Au moment où la dernière ligne du croissant solaire disparaît, on voit,
au lieu du soleil, un disque noir environné d'une auréole lumineuse à la
base de laquelle brûlent des flammes roses et lançant dans l'espace
d'immenses jets de lumière. La nuit subite reste éclairée par cette
vague clarté céleste. Ce spectacle est fantastique, grandiose, solennel
et sublime.
C'est en ces minutes rares et précieuses que l'on a d'abord deviné, puis
étudié la constitution physique de l'astre aux rayons duquel la vie de
la terre est suspendue. Minutes rares, en effet, car la durée de la
totalité des éclipses observées varie entre une et six minutes, et il
n'y en a pas une par an. Depuis l'éclipsé de 1842, qui mit les
astronomes sur la voie de leurs découvertes, il n'y a eu que trente
éclipses totales dont on peut voir la liste dans mon _Astronomie
populaire_, et les observations n'ont pas occupé plus de cent minutes,
soit un peu plus d'une heure et demie. Voilà, certes, une heure et demie
bien employée!
Ces minutes nous ont appris qu'il y a, tout autour du soleil, une nappe
de feu de 10.000 à 15.000 kilomètres d'épaisseur, sorte de flamme de
punch, de couleur rose, qui brûle constamment. C'est la chromosphère.
Elle n'est visible que pendant les éclipses. Sa température paraît être
d'environ 6.000 degrés centigrades.
L'hydrogène en forme la partie supérieure, mais l'analyse spectrale
montre dans sa couche inférieure les vapeurs du magnésium, du fer et
d'un grand nombre de métaux. De cette nappe de feu s'élèvent des flammes
gigantesques, des protubérances roses, également, atteignant parfois
100.000 et 200.000 kilomètres de hauteur! Ces éruptions formidables
s'effectuent dans une atmosphère gazeuse qui constitue ce que nous
pourrions appeler la couronne atmosphérique du soleil. Elle est
adhérente au globe solaire et tourne avec lui en vingt-cinq jours
environ.
Pendant l'éclipse du 28 mai 1900, j'ai parfaitement distingué cette
couronne atmosphérique, très lumineuse et d'un blanc d'argent éclatant.
Elle se fond dans une seconde auréole, qui lui est extérieure, est moins
brillante et moins dense, et paraît formée de corpuscules provenant
principalement des éruptions solaires, circulant indépendamment autour
de l'astre, dont la forme d'ensemble varie avec l'activité solaire et
peut être due à des forces électriques ou magnétiques, contre-balancées
par des résistances de diverses natures. Dans notre propre atmosphère,
les éruptions volcaniques sont distinctes de l'enveloppe aérienne.
C'est principalement cet entourage solaire que les astronomes vont
étudier pendant l'éclipse Son aspect varie suivant les années. Aux
époques de grande activité, comme cette année, cette couronne entoure
entièrement le disque solaire, à une grande distance, et approche de la
forme circulaire. L'une des plus belles et des plus régulières que l'on
ait admirées est celle de l'éclipse du 17 mai 1882, voisine, comme
celle-ci, d'une époque de maximum de taches solaires. Un dessin qui en a
été pris en Égypte par M. Tacchini est d'autant plus curieux qu'une
petite comète avait justement été vue près du soleil pendant la
totalité.
En général la forme extérieure de la couronne n'offre pas la même
régularité géométrique qu'en 1882. Souvent des jets immenses s'élancent
au loin en diverses directions.
Pendant l'éclipse de 1900, correspondant à un maximum de l'activité
solaire, la couronne s'est montrée très allongée dans le sens de
l'équateur solaire. D'un côté même elle était double, et allait finir en
pointe tout près de Mercure, qui brillait à une distance égale à environ
six fois le diamètre du soleil.
C'est sur l'analyse attentive de cette glorieuse couronne que se
porteront les efforts des astronomes, et, notamment, parmi les nôtres,
de MM. Janssen et Deslandres, de l'observatoire de Meudon. On l'étudiera
par le dessin direct, par la photographie, par l'analyse de la lumière
au spectroscope, par les méthodes les plus perfectionnées de la science
actuelle.
On comprend tout l'intérêt qui s'attache à la connaissance de l'astre
solaire si l'on songe que toute la vie terrestre (ainsi que celle des
autres planètes) dépend des radiations de cet astre. De sa surface
agitée par les flots d'une éternelle tempête s'élancent constamment,
avec la vitesse de l'éclair, les vibrations fécondes qui vont porter la
vie sur tous les mondes. Le jour où le soleil s'éteindra, la terre où
nous sommes ne sera plus qu'un morne, obscur et silencieux cimetière
roulant dans l'éternelle obscurité de l'espace.
LES FÊTES EN L'HONNEUR DE LA FLOTTE FRANÇAISE A PORTSMOUTH ET A LONDRES
[Illustration: Le maire de Portsmouth et les conseillers municipaux, en
robe, allant, le 9 août, présenter à l'amiral Caillard les souhaits de
bienvenue de la ville.]
[Illustration: Au château d'East-Cowes, le 8 août: l'amiral Caillard
présente les officiers de son état-major à la princesse Béatrice de
Battenberg, «gouverneur» de l'île de Wight.]
[Illustration: Divertissements de marins anglais et français, à
Wales-Island, le 10 août: la course à âne.]
[Illustration: La locomotive pavoisée du train de luxe qui a transporté
les officiers et marins de Portsmouth à Londres, le 10 août.]
[Illustration: A travers les rues de Londres: le défilé des breaks
promenant les marins français.]
[Illustration: L'arrivée des marins français et des personnages
officiels dans la cour du Guildhall.]
[Illustration: Le banquet offert aux marins français dans la grande
salle du Guildhall, ancien hôtel des corporations de Londres, le 11
août.]
[Illustration: A la sortie du Guildhall: formation du cortège pour se
rendre à l'Alhambra.]
[Illustration: Le banquet offert aux officiers de l'escadre française, à
Westminster, le 12 août.]
[Illustration: Baron de Rosen et attachés à la délégation russe. M.
Witte. Président Roosevelt. Baron Komura. LA PREMIÈRE RENCONTRE DES
PLÉNIPOTENTIAIRES RUSSES ET JAPONAIS, LE 5 AOÛT Le président Roosevelt
présente l'un à l'autre M. Witte et le baron Komura, dans le salon de
réception du yacht du gouvernement américain, le «Mayflower».]
_Il appartenait au président Roosevelt, après avoir pris l'initiative
des négociations pour la paix entre la Russie et le Japon, de présenter
les uns aux autres, à leur arrivée aux États-Unis, les plénipotentiaires
russes et japonais. Cette formalité protocolaire a eu lieu le 5 août,
dans les eaux américaines, à Oyster-Bay, à bord du yacht présidentiel_
Mayflower. _Le président y était venu de son cottage de Sagamore Hill.
Bientôt après, le croiseur_ Tacoma _arrivait portant les délégués du
Japon qui, représentants du vainqueur, devaient être reçus les premiers
par M. Roosevelt, tandis que le croiseur_ Chattanooga _amenait, à
quelques minutes de là, les plénipotentiaires russes. Les présentations
eurent lieu dans la grande salle du yacht, où se tenaient M. Witte, et
ses collaborateurs, et où l'on introduisit cérémonieusement le baron
Komura et, les délégués japonais qui, à l'arrivée des Russes, s'étaient
retirés dans un petit salon voisin. Les figures des Japonais étaient
graves, leurs yeux froids, on le remarqua. Et l'on constata par contre,
non sans quelque sympathie, que l'attitude de M. Witte était cordiale,
ronde, franche; elle séduisit fort les Américains._
ARRIVEE DES PLÉNIPOTENTIAIRES A BORD DU "MAYFLOWER", LE 5 AOÛT Le baron
Komura. M. Witte.
[Illustration: Au centre de la page, le yacht _Mayflower._]
[Illustration: M. Roosevelt monte à bord du _Mayflower_ pour présider à
la première entrevue.]
[Illustration: Russes et Japonais sur le pont du _Mayflower_ après les
présentations.]
LES POURPARLERS DE PAIX ENTRE LA RUSSIE ET LE JAPON
_Stereograph copyright 1905 Underwood and Underwood, London and
New-York._
_Dessin original de Jeanniot._
A TROUVILLE: SUR LES PLANCHES.
_Privilégié à divers titres parmi les nombreuses stations balnéaires de
Normandie, Trouville doit à sa proximité relative de Paris d'avoir
conquis de longue date la faveur des Parisiens. C'est la plage mondaine
par excellence; au beau moment de la saison, ses fameuses «planches
sont, suivant la formule consacrée, le rendez-vous des suprêmes
élégances, et cette reconstitution, au bord de la mer, de l'avenue du
Bois et de la «potinière» offre assurément le tableau, tout ensemble le
plus complet et le plus brillant, des nouveautés de la mode._
[Illustration: Le fiord de Christiania.]
EN NORVÈGE
_Fragments d'un journal de voyage._
Suite et fin IV.--Voir les numéros des 8, 29 juillet et 12 août.
LE CAP NORD
_Samedi 16 juillet._--Nous arrivons au cap Nord. Nous avons vu d'autres
montagnes aussi noires, aussi désolées, aussi hautes et imposantes. Mais
celle-ci est la dernière, et, à bord, on est un peu fier de voir que
notre Europe finit bien. On se propose de faire l'ascension du rocher,
trois cents mètres pénibles, afin de pouvoir dire qu'on est monté là et
surtout pour y mettre, dans une boîte aux lettres levée tous les huit
jours, des cartes postales naturellement, qui porteront le timbre du cap
et feront la joie des collectionneurs. Il y en a un véritable
chargement. Certain passager en expédie quarante pour sa seule part.
Beaucoup les ont confiées aux commissaires du bord; d'autres les gardent
dans leur poche pour les expédier eux-mêmes. Comme on le verra, ce fut
une précaution malheureuse.
La mer ne paraît pas très forte aux yeux inexpérimentés des passagers,
qui retiennent plus ou moins les manifestations de leur mécontentement
lorsque le bruit court que l'on ne débarquera pas. En présence de cette
attitude, l'excellent commandant, afin de nous donner une leçon de
choses, donne l'ordre de mettre la pétrolette à la mer. Dès qu'elle est
dégagée des palans, les plus obstinés commencent à montrer moins
d'empressement. L'embarcation, soulevée par les lames, fait au pied de
l'échelle des différences de niveau de deux à trois mètres. La
démonstration semble faite. Ce n'est pas l'avis des officiers du bord,
qui embarquent non sans difficultés. Parmi eux est le commissaire
porteur du paquet de cartes postales. Le prétexte donné à la petite
promenade est de s'assurer si le débarquement à terre serait possible.
Il est possible, en effet, pour des marins, et les cartes postales
partiront. Au retour, la mer a un peu grossi et c'est par l'échelle de
corde destinée aux pilotes que les officiers, un peu malicieusement
peut-être, reviennent à bord. Cette fois, personne ne demande plus à
partir et la pétrolette est hissée sans protestation.
Mais la désolation est sur bien des visages.
Être venu de si loin, s'en approcher autant et ne pas mettre le pied sur
le cap Nord! Des lamentations encore.
--Et nos cartes postales! nos cartes postales! nos cartes postales!
Une barque est prochaine, montée par trois ou quatre pêcheurs venus nous
attendre avec du Champagne qu'ils comptaient vendre là-haut à bon prix.
Si on les chargeait des cartes postales! Mais le moyen de les leur faire
parvenir? La mer est trop forte pour qu'ils puissent approcher de
l'échelle... Pauvres cartes postales!
Un passager alors a une idée ingénieuse. Il collecte les précieuses
cartes postales, fait une quête et enferme le tout dans quatre ou cinq
journaux. Ce paquet, ficelé, est ensuite attaché à une bouteille bien
bouchée, le tout jeté à la mer et recueilli, avant que l'épaisseur des
journaux ait pu être traversée, par les Norvégiens qui s'éloignent à
force de rames et donnent des signes de joie surprenants pour ce pays.
On se croirait dans le Midi. Et pourtant...
Nous partons. Il est une heure du matin, le ciel est couvert. Il fait
plein jour, on ne se lasse pas de le répéter. Nous perdons ici le besoin
du sommeil. On ne peut se résoudre le soir à regagner sa cabine. On
reste sur le pont, malgré le froid, et l'on admet difficilement qu'on
puisse aller dormir avant la nuit.
LA PÊCHE A LA BALEINE
_Dimanche 17 juillet._--...L'île de Skarro est une station de pêche à la
baleine. Du bord, avant de débarquer, nous voyons, près du rivage, une
roche ronde où la mer se brise. Ce n'est pas une roche. C'est une
baleine prise la veille. Sur les galets, des cadavres de baleine gisent,
à moitié dépecées. L'odeur est insupportable. Nous fuyons vers une
maisonnette gaie, sur une hauteur, habitation du directeur de la
pêcherie. Il a eu l'idée bizarre d'employer, comme bordure pour ses
gazons, des vertèbres de baleine. Comme porte d'entrée, il y a une sorte
d'arc de triomphe ogival, formé par l'assemblage de deux os de mâchoire
du même animal, et les sièges de l'intérieur sont faits de clavicules.
C'est très gai... pour le directeur d'une pêcherie. Vous trouverez dans
les ouvrages spéciaux la description du harpon explosible et
perfectionné que l'on emploie aujourd'hui; vous ne l'attendez pas ici,
d'ailleurs. De même pour les renseignements sur les ateliers de
dépeçage. Je n'ai pas eu le courage d'y entrer et, si vous avez le nerf
olfactif sensible, je vous engage à faire comme moi. Ai-je dit que la
photographie signée de l'empereur Guillaume II est, au salon, à la place
d'honneur?
LE CHALET DE GUILLAUME II
_Lundi 18._--Nous allons retrouver ce soir au Raftsund le souvenir de
cet admirable homme de théâtre. Le paysage est grandiose et terrible.
Nous entrons dans une sorte d'entonnoir. Les premiers plans sont verts
et noirs. Les seconds, à droite et à gauche, sont faits de montagnes
noires sur lesquelles il a neigé récemment. Mais la neige n'est pas
seulement sur les sommets; elle est restée dans toutes les
anfractuosités, ce qui fait un dessin fantastique de blanc et de noir.
Le détroit se rétrécit et s'assombrit à mesure qu'on y pénètre. C'est
véritablement ici la majestueuse porte de l'enfer. Et l'on admire le
sens de l'effet que possède le souverain qui s'est fait construire un
chalet au sommet d'une des montagnes d'entrée. Ah! l'incomparable
régisseur! Et, si vous ne trouvez pas ici l'indication d'une beauté qui,
à elle seule, vaudrait le voyage, n'en accusez que l'insuffisance de ma
description. Je me suis retenu dix fois déjà pour ne pas dire, de ce que
nous avons vu, que c'était indescriptible.
LE RETOUR--EN CHEMIN DE FER
...... Nous voici dans un tout autre pays sans avoir quitté la Norvège.
D'abord il fait chaud et, lorsque nous recevons des lettres de France
nous parlant de la chaleur, nous n'envions plus ceux que nous avions
laissés là-bas. Ensuite les champs sont semblables aux nôtres...
semblables du moins à ce qu'ils étaient il y a deux ou trois mois. Nous
voyons enfin des villages et des villes, des habitants actifs,
occupés... Voici, à une station un chapeau haut de forme. Merci, mon
Dieu! A chaque gare, des enfants viennent offrir des bouquets de cerises
qui rafraîchissent mieux que la bière. Les employés du train sont d'une
complaisance à laquelle ne sont pas habitués ceux d'entre nous qui n'ont
voyagé que sur les chemins de fer français. Comme nous sommes
visiblement harassés, l'employé, qui s'en aperçoit, nous fait lever
gentiment avec un sourire et nous montre que ceux d'entre nous qui n'ont
pas de vis-à-vis peuvent, en rapprochant les deux sièges qui se font
face, s'installer un véritable lit et dormir tranquillement.
[Illustration: Statue d'Ibsen, devant le théâtre de Christiania.
_Photographies Meys._]
CHRISTIANIA
Ce n'est pas en deux jours qu'on peut voir une ville. Celle-ci nous
paraît insignifiante. Elle n'a que des monuments modernes qui ne sont
pas beaux. C'est une grande ville sans caractère et sans intérêt. Dans
ses musées, on n'a guère remarqué que les fameuses barques des Wikings.
Elles datent de mille ans au moins et ont été retrouvées au fond d'un
nord, enfouies dans le sable où elles servaient de tombeaux à leurs
propriétaires. Le gaillard qui a dormi là est peut-être un des
envahisseurs audacieux dont les voiles, en remontant la Seine, ont
attristé la vieillesse de Charlemagne.
Les soirées à bord sont délicieuses. Pour les habitants de Christiania,
la rade est un lieu de promenade comme le bois de Boulogne l'est pour
les Parisiens. Notre bateau est amarré entre deux vaisseaux de guerre
hollandais: triple objet de curiosité. Des centaines, des milliers de
barques vont de l'un à l'autre. La mer en est couverte. On dirait la
place de la Concorde un beau soir de mai; les embarcations se frôlent,
se croisent d'aussi près et en aussi grand nombre que, là-bas, les
voitures et les automobiles.
Il y a des canots à vapeur qui sifflent pour nous saluer, des petits
bateaux de toutes les formes: à la rame, où sont des familles et que
souvent des enfants et des femmes conduisent; des voiliers dont les
voiles blanches répandent sur tout le tableau une grâce d'oiseaux
rapides; des périssoires; de longs canots de course montés par de
vigoureux jeunes hommes en maillot blanc, bras nus, qui font un étalage
aimable et naïf de leur force et de leur adresse. On vient nous donner
des sérénades et, d'un petit bateau qui tourne autour de nous comme une
mouche sur un colosse, les sons aigus d'une flûte nous envoient les
accents de la _Marseillaise_... On lève l'ancre. Dans trente-six heures
nous serons en France.
*
* *
Et dans un mois nous aurons oublié, sauf peut-être une ou deux
exceptions, ceux avec qui nous avons vécu pendant un mois et qui ont
fait avec nous ce pèlerinage inconscient au soleil qui ne dort pas.
BRIEUX.
DOCUMENTS et INFORMATIONS
L'INFLUENCE DE LA SCIENCE FRANÇAISE EN CHINE.
Le docteur A.-F. Legendre, médecin-major de 1re classe des troupes
coloniales, envoyé en 1902 par le ministère des Affaires étrangères à
Tchen-Tou (capitale de la province du Se-Tchouan, qui compte 40 millions
d'habitants), y créa, sur la demande du vice-roi du Se-Tchouan, une
école de médecine. Cette école fut inaugurée officiellement par le
vice-roi en personne et tous les hauts mandarins; elle compte
actuellement 32 élèves, choisis parmi la classe dirigeante des lettrés.
[Illustration: L'école de médecine impériale de Tchen-Tou. (Au milieu,
le médecin-major Legendre, fondateur et directeur.)]
C'est la seule école d'enseignement supérieur qui existe en Chine, sauf
à Tien-Tsin.
Le docteur Legendre est venu en France dans le but d'obtenir le matériel
et le personnel nécessaires pour assurer le bon fonctionnement de cette
école de médecine chinoise et son organisation complète, en conformité
avec les derniers perfectionnements de la science actuelle.
A l'école de médecine sera annexée une école de sciences.
Le docteur Legendre reprendra, en septembre prochain, la route du
Se-Tchouan, pour parachever son oeuvre.
La photographie ci-dessus représente les élèves de l'école de médecine
impériale, avec leurs administrateurs et censeurs chinois, et leur
directeur et professeur, le docteur Legendre.
_Un nouvel enseignement commercial._
Les nécessités de la vie économique contemporaine ont décidé la Chambre
de commerce de Paris à réorganiser son _Ecole supérieure de commerce_.
Sous le titre nouveau et significatif _d'École supérieure de commerce et
d'industrie_, elle en a fait l'institution modèle dans la forme
définitive qu'avaient rêvée sans doute ses fondateurs, Brodart et
Legret, négociants à Paris; leurs principaux collaborateurs, J.-B. Say,
Chaptal, de Prony, Ch. Dupin, Casimir-Périer, Jacques Laffitte, et
peut-être aussi l'un de ses plus distingués directeurs, Adolphe Blanqui.
Aidée par l'État et par la ville de Paris dans cette grande entreprise,
la Chambre de commerce justifie aujourd'hui leur confiance en apportant
à l'organisation de l'École des remaniements qui aboutissent à la
création, avenue de la République, d'un enseignement commercial complet,
à la fois rationnel et pratique, conçu d'après les données les plus
modernes et qui forme, pour le commerce général ou d'exportation, pour
la banque, l'industrie, les administrations, etc., des jeunes gens
capables de devenir soit des employés supérieurs, soit des directeurs de
services ou des chefs de maison.
Cet enseignement est donné à des jeunes gens âgés de douze à dix-neuf
ans.
Une _section de navigation maritime_, placée sous le contrôle du
ministère de la Marine, est annexée à l'École. Le diplôme de sortie
confère en même temps le certificat d'aptitude (examen de théorie) pour
le _brevet supérieur de capitaine au long cours._
LA RESPIRATION DU SOL.
Tout comme les êtres vivants, le sol de notre planète respire,
c'est-à-dire aspire et expire de l'air, tour à tour. Mais, différent en
cela des êtres vivants, il ne respire pas par ses moyens propres: il
reste passif dans cette affaire. On savait bien, depuis longtemps, que
les interstices du sol sont remplis d'air, et l'on savait aussi qu'il
devait y avoir tantôt plus d'air, et tantôt moins, dans le sol, sous
l'influence des variations barométriques. Mais rien ne démontre et n'
«illustre» mieux le phénomène que les puits sur lesquels M. F. Gerlier,
médecin à Ferney-Voltaire, vient d'attirer l'attention. Ces puits,
situés dans le canton de Genève, présentent cette particularité
d'aspirer l'air à certains moments et de le refouler à d'autres. Il est
facile de voir s'ils aspirent ou expirent: ils sont fermés par une dalle
solide, pourvue d'un petit orifice, permettant d'avoir prise sur elle et
de la soulever; il suffit de placer une allumette enflammée, un bout de
plume, etc., sur l'orifice, pour voir de suite s'il y a courant d'air,
et dans quel sens. On peut encore poser un sifflet dans l'orifice, en
l'entourant de mastic: selon le sens où le sifflet est posé, on a un
sifflement continu pendant l'inspiration ou l'expiration du puits et
l'on peut faire savoir au loin, automatiquement, si l'on va vers le beau
temps ou vers la pluie. Car les puits qui soufflent ou aspirent sont
essentiellement barométriques. Ils réagissent aux influences qui font
monter ou descendre le baromètre et les habitants des villages les
considèrent comme d'excellents baromètres. Dès que le baromètre monte,
en même temps qu'il monte, plutôt, le puits aspire. La pression
barométrique étant plus forte dehors, l'équilibre de la pression de
l'air dans le sol ne peut s'établir que par la poussée de l'air
extérieur vers le souterrain: de là apparence d'aspiration du puits. Si
le baromètre baisse, en dehors, le phénomène inverse se produit. La
pression est forte dans le sol, faible dans l'air; l'équilibre s'établit
par la poussée de l'air relativement comprimé du sol vers l'extérieur:
le puits expire. Rien n'est plus naturel, ou d'explication plus facile,
quand on considère les puits particuliers dont il s'agit. Ils sont tous
profonds, pauvres en eau, souvent à secs et forés dans une couche de
gravier. Une couche de gravier, cela représente beaucoup de vides et
d'interstices; cela fait un réservoir d'air étendu, par conséquent. Et
le puits est, en réalité, le tuyau par où communiquent un réservoir
d'air souterrain et un autre réservoir, qui est l'atmosphère. Toujours
l'équilibre tend à s'établir entre la pression, dans les deux
réservoirs; et elle s'établit en donnant lieu aux mouvements
d'aspiration et d'expiration. Une augmentation de pression dans l'air
extérieur, qui se traduit par une hausse du baromètre, se traduit par un
refoulement d'air dans le réservoir souterrain qui est à pression
moindre--celle où le baromètre se trouvait avant de commencer à monter.
La baisse de pression dans l'air a pour conséquence une expiration:
l'air souterrain étant à pression forte--celle du baromètre avant sa
descente--il est chassé par sa pression dans l'air extérieur,
naturellement, où la pression est moindre. Le sol respire donc, là
surtout où il est très perméable et renferme beaucoup d'air.
LA NOUVELLE FAUNE DU VIEUX PORT DE MARSEILLE.
Les personnes qui ont connu Marseille avant l'établissement du canal de
la Durance se rappellent certainement quel immonde cloaque était le
vieux port, où débouchaient tous les égouts de la vieille ville. La
saleté des fonds et des eaux était légendaire, les poissons n'y vivaient
pas, et il était admis qu'un des meilleurs moyens de débarrasser les
coques des navires des nombreux animaux qui les envahissaient était de
les faire séjourner quelque temps dans les eaux du vieux port.
Quand le canal de la Durance fut fait, il y eut un apport d'eau douce
plus considérable, et les coquillages purent vivre jusqu'au tiers de la
longueur du bassin; puis, dès 1885, Marseille fit établir le
tout-à-l'égout et les immondices de la ville ne se déversèrent plus dans
le port, mais sur la côte, à une quinzaine de kilomètres à l'est. Très
rapidement alors les eaux du vieux port prirent de la limpidité, des
algues apparurent partout, et les Marseillais purent s'y livrer à la
pêche d'une façon fructueuse.
Ayant étudié récemment la faune du vieux port, MM. A. Briot et Van Gaver
ont constaté que la vie se manifestait actuellement jusqu'à l'extrême
fond du bassin. Les mollusques y sont nombreux et, près de la passe, les
crabes ont fait leur apparition.
Dès qu'on arrive à l'avant-port, les fonds deviennent d'une surprenante
richesse. A la vase noire succède un cailloutis où les invertébrés de
toutes sortes pullulent. Les algues rouges apparaissent à cet endroit,
les oursins, les tubes d'annélides.
Tous ces êtres, ne s'accommodant que d'eaux relativement assez pures,
sont le témoignage vivant de l'assainissement du port de Marseille.
L'ACOUSTIQUE DES SALLES DE RÉUNION.
Les mathématiciens et les physiciens ne sont pas encore arrivés à
déterminer les conditions que doivent remplir les grandes salles
destinées aux spectacles, aux concerts ou aux cours, pour bien porter
les sons et la parole; et les architectes n'ont pas mieux réussi à
résoudre ce difficile problème.
Quand on construit une de ces salles, on compte sur la chance pour
réussir; et le résultat est, en effet, au petit bonheur. Il arrive même
que, sans le vouloir, on obtient des salles d'une acoustique admirable.
Mais, si difficile qu'il soit, ce problème n'est certainement pas
insoluble.
Pour le résoudre, M. Exner, physiologiste viennois, a pensé qu'il
fallait s'adresser à la méthode expérimentale, et il a imaginé un
dispositif d'expériences très ingénieux qui lui a donné des résultats
fort précis.
L'_acoustimètre_ de M. Exner comprend un appareil producteur de sons
(amorces détonant sous l'action d'un percuteur actionné à distance), des
appareils collecteurs des sons et de leurs échos (microphones installés
aux différents points de la salle dont on étudie l'acoustique) et un
appareil mesureur (poste téléphonique que l'on peut relier à l'un
quelconque des microphones).
Ce poste comprend un rhéostat, que l'on intercale dans les circuits des
microphones, en interposant des résistances capables d'annuler la
transmission du son.
Par la grandeur variable de ces résistances, l'observateur connaît
exactement l'intensité du son aux divers points étudiés.
Cette méthode, appliquée empiriquement, permettra de connaître
exactement la valeur acoustique d'une salle; mais il est probable
qu'elle permettra, en outre, d'établir le dessin théorique des salles de
bonne acoustique.
MORT D'UN EXPLORATEUR ASIATIQUE
[Illustration: Le lieutenant Grillières.]
Le lieutenant Grillières, du 4e zouaves, est décédé le 15 juillet, à
Semao (Asie centrale), au cours d'une mission dont il avait été chargé
par le ministère de l'Instruction publique. Fils du colonel du génie en
retraite Louis Grillières, le défunt, âgé de trente-sept ans à peine,
avait accompli précédemment d'autres missions intéressantes, notamment
en Chine et au Thibet; il appartenait à cette élite d'officiers qui,
pendant les loisirs de la paix, cherchent en marge de la carrière des
armes, souvent au prix de périls et de fatigues vaillamment affrontés,
l'utile emploi de leur intelligence et de leur activité. Sa mort
prématurée, sous un climat lointain, mérite un juste tribut d'hommages
et de regrets.
UN ANNIVERSAIRE AU VATICAN
Le pape Pie X vient de célébrer avec solennité, le 9 août dernier, le
second anniversaire de son intronisation.
La messe pontificale, à laquelle Sa Sainteté assistait, a été célébrée à
la chapelle Sixtine par le cardinal Merry del Val, secrétaire d'État, le
plus jeune membre du sacré collège. Le pape s'était rendu à la chapelle,
précédé de la garde noble et suivi de toute la cour romaine, en
traversant les loges de Raphaël, et la marche de ce' cortège dans ce
cadre admirable présentait le plus imposant des spectacles.
M. GABRIEL SOULACROIX
Le baryton Soulacroix vient de mourir à Fumel (Lot-et-Garonne), son pays
natal, à l'âge de cinquante-deux ans. Fils d'un simple boulanger, qui
élevait non sans peine quatre enfants, Gabriel Soulacroix avait commencé
ses études au conservatoire de Toulouse, puisses poursuivit à Paris où
il obtint, en 1878, le second prix de chant et d'opéra-comique.
[Illustration: M. Gabriel Soulacroix. _Phot. comm. par M. Marcel
Languellier_.]
Après un séjour de neuf années à la Monnaie, à Bruxelles, il avait
débuté, en 1880, à l'Opéra-Comique. Il y joua tour à tour, jusqu'en
1894, tous les rôles de baryton du répertoire et figura avec infiniment
de distinction dans les créations de _la Basoche_, des _Folies
amoureuses_, de _Falstaff_, de _l'Escadron volant de la reine_, du _Roi
malgré lui._
En dernier lieu, enfin, il créait, à la Renaissance, _le Duc de
Ferrare_, et _la Bohème_ de Leoncavallo. Il avait fait, en 1904, une
brillante rentrée à l'Opéra-Comique avec _le Jongleur de Notre-Dame_.